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Comptes rendus

Laura Sageaux (dir.), L’image et sa sémantique. Regards sur les stratégies figuratives dans l’Antiquité

Laura Battini
Référence(s) :

Laura Sageaux (dir.), L’image et sa sémantique. Regards sur les stratégies figuratives dans l’Antiquité, Presses universitaires du Midi, Pallas 120, 220 p., 2022, ISSN : 0031–0387, EAN : 9782810712151

Texte intégral

1Le numéro 120 de la revue Pallas est composé pour moitié d’un dossier coordonné par Laura Sageaux, intitulé L’image et sa sémantique. Regards sur les stratégies figuratives dans l’Antiquité. L’autre moitié des 212 pages du volume comprend trois articles dans la section Miscellanées et un compte rendu d’ouvrage sur la rage.

2Le dossier central est consacré à la publication des communications de la journée d’étude du même nom organisée par Laura Sageaux à l’Université de Toulouse Jean Jaurès en 2019. Le dossier est intéressant, malgré deux limites, qui marquent notamment une spécialiste de la Mésopotamie. D’une part, la méconnaissance du Proche-Orient ancien est dommageable, eu égard à l’intention affichée par la coordinatrice de mettre en place une démarche comparative (mis à part un article consacré à l’Égypte, les contributions de la journée d’étude sont centrées sur le monde gréco-romain) et, surtout, pour une meilleure compréhension de certains aspects de l’iconographie grecque. D’autre part, l’absence de renouvellement des méthodes d’analyse interroge dans le récent bouillonnement anglo-américain de réflexions sur l’interprétation de l’art (l’agency – mode heureusement rapide –, l’entanglement ou la materiality), qui n’a pas touché les auteurs. Il semble que seules « l’aspective » et « l’image dans l’image » aient été aux origines de la journée d’étude. Étant donné ces deux remarques, il aurait été préférable de choisir un titre différent.

3L’introduction de Laura Sageaux (« L’image et sa sémantique. Regards sur les stratégies figuratives dans l’Antiquité », p. 13‑18) est divisée en deux parties. La première présente le thème qui a donné lieu à la journée d’étude. Les concepts évoqués sont relativement classiques pour qui s’occupe d’iconographie (l’image comme séméion, aspective). La deuxième partie présente les articles dans l’ordre de leur publication. À cet égard, j’avoue ne pas avoir compris clairement le critère qui a déterminé leur agencement dans le volume : un point de vue chronologique aurait semblé plus pertinent. De même, le volume souffre d’un manque de coordination, probablement lié à l’expérience : quelques redites sur la question de la sémiotique, du point de vue émique ou de l’aspective alourdissent la lecture, notamment dans les introductions des articles. Les différentes contributions répondent chacune à leur manière à la problématique annoncée, apportant un regard particulier sur des corpus variés.

4Le premier article (Christophe Barbotin, « Les images d’images dans l’art égyptien », p. 19‑44) examine les représentations de statues dans l’art égyptien, essentiellement les reliefs sur calcaire, mais aussi quelques peintures. Les artistes égyptiens ont souvent représenté des statues de dieux, de rois, de particuliers et d’animaux. Ils ont distingué les statues en bois de celles en pierre. Ils ne se sont pas limités à la sculpture en ronde-bosse, mais ont également reproduit des stèles, des reliefs et des peintures. L’un de leurs sujets de prédilection était la fabrication des statues ou des stèles : de la taille au ciseau et à l’herminette au polissage, de la peinture au transport des statues par traîneau… Ils s’amusaient à créer un intéressant effet de miroir : ils ont ainsi représenté l’image du sarcophage sur le sarcophage lui-même ou associé la statue en ronde-bosse au relief de la même statue dans un monument unique… La signification des images d’image est à la fois symbolique et documentaire : en reproduisant une statue, les artistes ont créé une copie qui, en cas de dommage à la statue réelle, aurait continué à remplir sa fonction. Dans le même esprit de recenser l’existant qui les a poussés à dresser des listes de statues de temples, avec une description précise de leur attitude et de leur iconographie, les Égyptiens ont éprouvé le besoin de consigner la manière dont les statues étaient fabriquées. Cet intérêt documentaire est aujourd’hui d’une grande utilité pour les chercheurs : il permet de se faire une idée plus précise par exemple du transport de ces statues, du rôle personnes impliquées dans la fabrication des statues et de leur nombre.

5Le deuxième article (Laura Sageaux, « La fabrique de l’image statuaire dans l’art glyptique », p. 45‑68) porte sur les statues représentées dans la glyptique hellénistique et romaine impériale. Elles sont identifiables par leur podium ou l’architecture dans laquelle elles s’inscrivent, ou par leur morphologie. Dans la plupart des cas, il s’agit d’images de type aspective, tandis que dans d’autres, elles deviennent métonymiques, choisissant de mettre l’accent sur l’un des attributs de la statue pour en indiquer la totalité. Si l’autrice a le mérite de s’intéresser à un sujet peu traité, on peut regretter l’absence de prise en compte du support, sujet que l’autrice paraît pourtant avoir pris en compte dans d’autres travaux. Ne pas considérer cette matérialité ne permet pas de saisir toutes les valeurs des sceaux étudiés : on aurait pu s’interroger ici sur la valeur apotropaïque des pierres en lien avec la représentation d’images de statues ainsi qu’avec les autres sujets iconographiques présents à leurs côtés. Un autre sujet mériterait d’être abordé : les influences orientales, en particulier sur la production d’Asie Mineure, qui pourraient être l’une des racines de la métonymie.

6Le troisième article (Pascale Jacquet-Rimassa, « Le vase et l’image en contexte ou les trois dimensions de l’image », p. 69‑86) aurait gagné à être divisé en paragraphes. Après avoir rappelé en trois pages l’importance de l’approche anthropologique et des liens entre support et iconographie, l’autrice analyse les trois dimensions (support, image et contexte) de huit vases de banquet : deux cratères et six coupes. Elle montre l’interaction qui se met en place entre le contenu du vase, les scènes représentées et les hommes qui festoient autour. Le vin contenu dans le cratère est mis en images sur le vase et bu par les banqueteurs. Mais le vin et les images reflètent aussi les valeurs d’harmonie et de modération partagées par les convives. Dans le cas des coupes, le jeu d’allusions entre le moment réel du banquet, le contenant et le contenu est encore plus fort. Les coupes présentent l’avantage d’avoir une double surface peinte : l’extérieure, visible par les autres banqueteurs, et l’intérieure, lisible par un seul homme au fur et mesure qu’il boit le vin contenu dans sa coupe. Souvent, le sujet iconographique situé à l’intérieur de la coupe est lié au banquet et plus particulièrement aux liens d’amitié, d’amour, de jeu et d’éducation qui se manifestaient dans le symposium. L’article est très intéressant, on regrette néanmoins le nombre réduit d’illustrations (contrainte de la revue ou difficulté à obtenir les autorisations ?) qui, obligeant le lecteur à chercher par lui-même, casse un peu le rythme de lecture.

7Dans le quatrième article (Elena Oulié, « L’aspective et la question des points de vue sur les vases grecs du viiie siècle av. J.‑C. au premier quart du vie av. J.‑C. », p. 87‑104), l’autrice analyse l’aspective dans les vases attiques du viiie au vie siècle av. J.‑C. : la figure humaine est représentée sous plusieurs points de vue à la fois (tête de profil, torse de face, jambes de profil) ou dans un mouvement contrarié (= direction opposée de deux parties du corps, comme les pieds et la tête). Dans un souci de clarté de la représentation, l’artisan peut montrer ce qui est caché, tel qu’un corps sous un linceul. Loin d’être le contraire de la perspective, ou un manque de maîtrise du dessin, l’aspective est un moyen de guider l’œil du spectateur et de donner plus de sens à la représentation. L’article est plutôt bien écrit et documenté, mais appelle des approfondissements à certains égards, comme l’absence totale de la question – fondamentale à l’époque archaïque – des influences orientales dans l’aspective l’illustre.

8Enfin, le cinquième article (Jean-Marc Luce, « De la métonymie à la suggestion. Réflexion sur le passage de l’art archaïque à l’art classique en Grèce ancienne », p. 105‑122) se veut une conclusion du dossier issu de la table ronde de 2019. L’auteur part de l’aspective pour montrer l’évolution entre l’art archaïque et l’art classique. La distance entre ces deux arts est à chercher dans le rapport au temps : de la temporalité globale de l’art archaïque, on passe à une temporalité de l’immédiateté dans l’art classique. L’article ne manque pas d’intérêt, mais en ne prenant en compte qu’un aspect il prend le risque de fausser la perspective.

9Les Miscellanées comprennent un article sur l’usage « propagandiste » du fecit dans les bornes milliaires de l’Espagne romaine par Sergio España-Chamorro (p. 123‑134) ; un article sur l’histoire territoriale d’Argos aux époques hellénistique et romaine à travers l’étude de deux sanctuaires extra-urbains, par Clémence Weber-Pallez (p. 135‑166) ; et un dernier article par Sandrine Linger-Riquier et Nicolas Garnier (p. 167‑200) sur l’utilisation médicinale et magique d’un flacon d’Amboise et d’un gobelet caréné de Tours, tous deux inscrits de graffiti et datés des iieiiie siècle apr. J.‑C. Les analyses organiques ont révélé que le flacon était rempli d’une préparation médicinale, probablement destinée au traitement d’une infection cutanée ulcéreuse en application externe, comme l’a également décrit Pline l’Ancien. Le vase aurait ensuite eu une dernière fonction magique : sans volonté de le casser, il a été fissuré en plusieurs endroits et avec différents outils. En revanche, le gobelet de Tours contenait à l’origine du vin aromatisé à la poix de sapin, peut-être utilisé comme médicament pour fortifier un malade, combattre un empoisonnement ou cicatriser une blessure. Vidé de son contenu, il a été enfoui à l’envers sur un foyer contenant du vin de Rosacées, lors d’un rituel probablement magique pour éloigner les maladies. Comme dans d’autres sociétés antiques (en Mésopotamie par exemple), le recours à la médecine dans l’Empire romain n’excluait pas l’aide de la magie.

10La revue se termine par un compte rendu de Valérie Gitton-Ripoli du livre La rage dans tous ses états, édité par Valérie Bonnet et Éric Faure (p. 201‑203). La publication de cet ouvrage permet non seulement de combler une lacune dans la littérature, mais aussi d’aborder la maladie d’un point de vue anthropologique, dans le but de retracer l’histoire de la façon dont la rage a été vue et interprétée de l’Antiquité à l’époque moderne. Malgré l’absence de références aux sociétés méditerranéennes antérieures à la Grèce, le compte rendu suscite beaucoup d’intérêt pour l’ouvrage.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laura Battini, « Laura Sageaux (dir.), L’image et sa sémantique. Regards sur les stratégies figuratives dans l’Antiquité »Frontière·s [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/frontieres/1952 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/frontieres.1952

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Auteur

Laura Battini

Chargée de Recherche, Collège de France, EPHA PROCLAC (UMR 7192)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

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