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Comptes rendus

Réjane Roure et Diane Dusseaux (dir.), Gaulois ? Gaulois ! Comment l’archéologie perçoit les identités celtiques

Martin Jaillet
Référence(s) :

Réjane Roure et Diane Dusseaux (dir.), Gaulois ? Gaulois ! Comment l’archéologie perçoit les identités celtiques, Gand, Éditions Snoeck, 2021, 200 p., EAN : 9789461616685

Texte intégral

  • 1 Des menhirs (néolithiques) à la consommation du sanglier dont l’archéozoologie a montré qu’elle éta (...)

1Alors que sortait en 2023 un cinquième opus à la saga des films Astérix et Obélix, qui venait ajouter un nouvel anachronisme – l’avancée des tribus gauloises jusqu’en Chine – à une série qui cumule bien des approximations historiques1, on ne peut s’empêcher de souligner la difficulté du travail des spécialistes de la protohistoire européenne récente qui se confrontent fréquemment à un déséquilibre majeur entre avancées de la recherche archéologique et diffusion des connaissances auprès du grand public.

  • 2 Lire à ce sujet l’importante contribution d’Étienne Bourdon : Bourdon É. 2017, La forge gauloise de (...)
  • 3 Le cas le plus célèbre tient naturellement dans la localisation du site d’Alésia, et sa fameuse bat (...)
  • 4 Du classique « Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois » prononcé par Nicolas Sark (...)
  • 5 On compte a minima une quinzaine d’ouvrages en langue française ayant pour titre, pour la défendre (...)

2Partie intégrante du roman national dans les manuels d’Ernest Lavisse2, utilisés à des fins de débats stériles par des faussaires de l’histoire3 jusqu’à composer certains discours politiciens4, les Gaulois occupent assurément une place à part dans l’ethnogenèse française, et leur récupération contemporaine5 a bien souvent pris le pas sur l’étude archéologique intrinsèque de ces populations celtiques, seule à même de pouvoir établir un discours scientifique rigoureux.

3C’est dire si le besoin d’expositions visant une audience plus large que les spécialistes, mais portée par ces derniers, se faisait sentir ! C’est dans ce sillage bienvenu que s’inscrit le catalogue dirigé par Réjane Roure et Diane Dusseaux, relatif à l’exposition Gaulois ? Gaulois ! Comment l’archéologie perçoit les identités celtiques qui s’est tenue à Lattes du 20 novembre 2021 au 04 juillet 2022, et qui se déplacera ensuite à Bibracte en 2024.

  • 6 Voir par exemple Gaulois. Une exposition renversante à la Cité des sciences et de l’industrie à Par (...)

4Dès l’introduction – et c’est là un mérite indéniable de l’ouvrage –, il est rappelé que l’un des objectifs majeurs de l’exposition consiste à rassembler, en les mettant en parallèle et sans nier leurs spécificités, deux grands secteurs de la Gaule du second âge du Fer, et plus particulièrement des iiieier siècles av. n.è., souvent trop artificiellement étudiés à part. D’une part, la façade méditerranéenne, languedocienne et provençale, incarnée par le site de Lattara/Lattes (Hérault) ; de l’autre, l’hinterland de la Gaule du Centre-Est, avec en balise l’oppidum de Bibracte (Nièvre/Saône-et-Loire). Il s’agit d’une perspective originale qui rompt avec les grandes expositions précédentes ayant eu tendance à présenter les Gaulois de façon plus univoque6. Au cœur du projet scientifique se situe la thématique – très en vogue depuis ces dernières années – de l’identité, ou plutôt des identités celtiques, entre homogénéité culturelle et particularismes régionaux, avec comme objectif majeur de casser l’image traditionnelle de la spécificité des « Gaulois du Midi » face au reste de l’Europe (p. 19). Pour ce faire, le catalogue – et à travers lui l’exposition – convoque une quarantaine de spécialistes de la période qui illustrent leurs propos avec plus de 350 objets.

5L’ambition du premier chapitre (« Des pratiques rituelles similaires : têtes coupées, exposition des armes, statues », p. 23‑64) est claire : insister sur la diffusion interrégionale de certaines pratiques cultu(r)elles, comme l’exposition de trophées d’armes que l’on rencontre tant dans le Gard (Le Cailar) qu’en Auvergne (Corent), la question des têtes coupées – bien connues à Entremont (Bouches-du-Rhône), mais aussi en Picardie (Gournay-sur-Aronde) ou dans la Somme (Ribemont-sur-Ancre) –, ou encore le phénomène très répandu des mutilations d’armes et des parures. C’est l’occasion de mentionner brièvement les sites canoniques de la période : Mirebeau-sur-Bèze, Ensérune, Châteaumeillant…

6Le deuxième chapitre (« Les élites gauloises et l’expression d’une identité collective englobante », p. 65‑109) interroge la notion – aussi fréquemment convoquée que bien souvent trop peu clairement définie en archéologie – d’« élites », mise en parallèle avec la question du phénomène princier et des aristocraties celtes du premier, mais également – et surtout ici – du second Âge du Fer. Cette partie est l’occasion de retracer à grands traits l’émergence de la « civilisation des oppida » et des fermes fortifiées qu’avait mise en évidence Joseph Déchelette il y a plus d’un siècle. Véritables places fortes et carrefours commerciaux par lesquels transitent les marchandises le long d’un vaste circuit méditerranéen et continental, les oppida sont associés à l’affirmation, aux iiieier siècle av. n.è., d’une classe sociale dominante minoritaire dont témoignent des architectures monumentales, la possession de pièces d’armement, l’autorité pour frapper monnaie… même si la situation est variable selon les régions (p. 66‑68). La variété des prises de position des peuples gaulois à l’égard de Rome n’empêche pas de constater une forme d’unité culturelle à travers la production de parures distinctives, en particulier les torques et les bracelets de verre connus à travers la littérature, la statuaire et les restes archéologiques (p. 68). On appréciera l’attention consacrée à la parure en verre, dont la valeur technique et l’importance sociale ont été justement réévaluées ces dernières décennies.

7La synthèse relative au traitement des défunts entre nord et sud de la Gaule avec l’évolution des panoplies funéraires et le passage progressif à l’incinération souffre nécessairement d’un certain systématisme face à des données bien plus dispersées, et par conséquent un tableau plus contrasté, mais les grandes lignes sont efficacement dégagées. Sans surprise, le bilan est celui d’une « société de la fin de l’âge du Fer en Gaule […] extrêmement complexe et diversifiée » (p. 68), entre travailleurs de la terre, artisans spécialisés et élites guerrières.

8Le troisième chapitre (« Vie quotidienne et économie. L’expression d’une identité locale au moment des premiers échanges commerciaux avec l’Italie », p. 110‑147) s’intéresse à la traditionnelle, mais essentielle, question des échanges économiques, notamment à travers deux témoins classiques des dynamiques commerciales : la céramique et les monnaies. Si les propos introductifs (p. 112‑115) ont, en insistant sur l’essor des échanges du iiie au ier siècle av. n.è., parfois tendance à minimiser l’intensité de ceux ayant largement précédé cette période – on peut penser, entre autres, au cas célèbre de la Dame de Vix –, ils indiquent avec justesse les tendances générales des derniers siècles. L’étude de la céramique est l’occasion d’aborder la problématique des pratiques culinaires, permettant au passage de nuancer les rares sources littéraires antiques et de prouver l’existence d’une cuisine variée pendant cette fin du second âge du Fer, au contact des influences méditerranéennes, particulièrement dans le Midi.

9Le quatrième et dernier chapitre (« Entre continuité gauloise et emprunts romains. Les Gaulois affirment leur identité tout en s’intégrant au monde romain », p. 148‑187) se concentre sur les transformations progressives et différenciées du paysage urbain de la Gaule, entre croissance des villes et fondations ex nihilo dans le Midi et prégnance de l’habitat rural dans le Centre-Est face à une tardive apparition du phénomène des oppida à la fin du iie siècle av. n.è., dont Bibracte constitue un exemple frappant. La diversité des modèles d’agglomération semble être le dénominateur commun de l’urbanisme gaulois de cette période qui résiste à toute modélisation unique. En outre, la diffusion de l’écriture gauloise en alphabet grec, puis latin – tout comme d’ailleurs celle du plan de la maison à cour centrale et de son appareil décoratif – traduit à la fois un fort dynamisme culturel et linguistique, l’influence méditerranéenne et le rôle majeur des sanctuaires où sont consacrées de nombreuses dédicaces. Ces changements progressifs ne semblent en revanche pas directement corrélés ni à la conquête de la Transalpine, en 125 av. n.è., ni à la Guerre des Gaules : de longue date, le territoire est soumis au rayonnement de Rome. Le petit dossier consacré aux langues celtiques et à l’épigraphie, rappelant l’existence d’un peu moins d’un millier d’inscriptions gauloises, permet utilement de casser une bonne fois le préjugé qui faisait des Gaulois un peuple sans écriture.

10Un court épilogue consacré aux mutations intervenues en Gaule durant le règne d’Auguste (p. 188‑195) vient clore les trois siècles passés en revue par le catalogue. Il survole les destins différenciés de divers peuples gaulois – Éduens, Volques – après la Guerre des Gaules. Un dernier article, hélas bien court, de Laurent Olivier, à qui est chère la question de la mémoire des Gaulois dans la construction de l’historiographie républicaine, vient affirmer en conclusion, si besoin était, la forte contemporanéité des problématiques identitaires et idéologiques fondées sur l’usage – et le mésusage – de l’ethnonyme « Gaulois » dans la France actuelle.

11On comprend aisément, à l’issue de cette lecture, l’emploi d’une tournure interro-exclamative dans le titre (« Gaulois ? Gaulois ! »), celle‑là même qui permet de rendre compte tout à la fois des questionnements, des doutes quant au dégagement d’une unité culturelle celtique, et de l’affirmation tant de celle‑ci que de ses multiples arborescences régionales, variables dans le temps. Ce livre constitue en ce sens une bonne démonstration de la fluidité et de la souplesse qui entourent la notion d’identités, depuis le vécu des populations gauloises anciennes jusqu’à leur perception contemporaine.

12L’ouvrage, dont la nature oscille entre recueil d’articles et catalogue d’exposition, relève assurément de la vulgarisation scientifique. Il alterne, de façon efficace, quoique très concise, des introductions aux grandes parties (sanctuaires et pratiques rituelles, élites, artisanat et échanges commerciaux, urbanisme et architecture), 28 courts chapitres thématiques, ainsi que 21 exemples, focalisés sur un site, un type d’objet ou un sujet précis, auxquels s’ajoute à la fin de chaque chapitre la présentation des objets montrés dans l’exposition. Les notices sont courtes (1 à 3 pages en général), l’appareil critique est minimal (on ne trouve ni notes infrapaginales ni numéros de figures, qui n’en demeurent pas moins légendées) et limité à une très courte sélection bibliographique après chaque article. La bibliographie générale réunit 108 références pour la plupart relativement récentes et ne prétend assurément pas faire le tour de la question des identités celtiques. En fin de chapitre, les notices d’objet sont concises, mais correctement datées et légendées (provenance, matériau, mesures) : les objets eux-mêmes sont vraisemblablement présentés à la même échelle, même si celle‑ci n’est pas précisée.

13L’archéologue ou le connaisseur pourra ainsi être parfois déconcerté par le caractère limité des descriptions typologiques (des « fibules en alliage cuivreux typiques du iiie siècle av. J.‑C. », p. 38), mais ce serait perdre de vue la visée de ce catalogue qui se veut avant tout un outil accessible par le grand public à des problématiques sur lesquelles il est encore trop peu informé. Les spécialistes du second âge du Fer n’auront toutefois aucun mal à y trouver un intérêt certain, tant pour l’aspect synthétique et récent des propos, tenus par d’excellents connaisseurs de la période, que par le très riche répertoire iconographique, de grande qualité et bien mis en page, qui l’accompagne.

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Notes

1 Des menhirs (néolithiques) à la consommation du sanglier dont l’archéozoologie a montré qu’elle était très occasionnelle en passant par l’image tenace du Gaulois bagarreur.

2 Lire à ce sujet l’importante contribution d’Étienne Bourdon : Bourdon É. 2017, La forge gauloise de la nation. Ernest Lavisse et la fabrique des ancêtres, Lyon.

3 Le cas le plus célèbre tient naturellement dans la localisation du site d’Alésia, et sa fameuse bataille, envisagée dans bien des endroits, entre autres dans le Jura, à Chaux-des-Crotenay. Cette thèse ancienne est dépourvue de tout fondement scientifique, mais reste portée de nos jours par certains universitaires, et relayée sur les ondes radio par le journaliste et polémiste Franck Ferrand, contributeur régulier de Valeurs actuelles et farouche partisan du roman national et dont les productions littéraires n’ont jamais résisté à la critique historique et archéologique.

4 Du classique « Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois » prononcé par Nicolas Sarkozy le 19 septembre 2016, aux « Gaulois réfractaires » d’Emmanuel Macron le 29 août 2018.

5 On compte a minima une quinzaine d’ouvrages en langue française ayant pour titre, pour la défendre ou la critiquer, l’expression « nos ancêtres les Gaulois » (recherche effectuée sur le Sudoc le 16 mars 2023). Sur la perception des Gaulois par l’iconographie dans la longue durée, voir Péchoux L. (dir.) 2011, Les Gaulois et leurs représentations dans l’art et la littérature depuis la Renaissance, Paris.

6 Voir par exemple Gaulois. Une exposition renversante à la Cité des sciences et de l’industrie à Paris (18 octobre 2011 – 2 septembre 2012), Tumulte gaulois. Représentations et réalités au Musée Bargoin et au Musée d’Art Roger-Quilliot de Clermont-Ferrand (20 juin – 23 novembre 2014) ou de façon plus confidentielle Réinventer les Celtes à l’École normale supérieure de Paris (5 juin – 14 octobre 2018). Le point commun de ces expositions, perceptible dans leur titre, tient dans la tension entre réalités archéologiques de la Gaule et stéréotypes contemporains à la vie dure dans les mentalités.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Martin Jaillet, « Réjane Roure et Diane Dusseaux (dir.), Gaulois ? Gaulois ! Comment l’archéologie perçoit les identités celtiques »Frontière·s [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/frontieres/1951 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/frontieres.1951

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Auteur

Martin Jaillet

Docteur en archéologie, EPHE-PSL, AOROC (UMR 8546)

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