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La sémantique des noms : taxinomie djihadiste et imaginaire médiéval

Semantic of Names: Djihadist Taxonomy and Medieval Imaginary
Enki Baptiste

Résumés

Cet article analyse le médiévalisme de l’État islamique à travers les magazines francophones et anglophones de l’organisation terrorisme. L’angle adopté est celui des noms donnés aux organes de presse ou aux bataillons mais également ceux pris par les djihadistes comme kunya. Tissant un lien avec le temps mythifié de l’apostolat du prophète Muḥammad et des premiers califes, la documentation djihadiste sécrète un univers médiévaliste imprégné par une lecture cyclique de l’histoire des conquêtes dans laquelle les djihadistes se perçoivent comme les continuateurs des compagnons du Prophète. Dans le contexte de la guerre civile syrienne, le réinvestissement d’une littérature apocalyptique permet de soutenir le projet étatique de l’organisation terroriste, malgré les embûches. Finalement, détricoter le discours djihadiste passe avant tout par l’exploration de cette sémantique des noms dans laquelle affleurent des références puissantes et partagées à un grand récit au sein duquel se confondent les guerriers du Prophète et ceux du califat djihadiste.

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Index géographique :

Syrie, Irak

Index chronologique :

époque médiévale
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Notes de l’auteur

L’ensemble des sources djihadistes a été consulté en accès réservé et limité à un usage académique via le site Jihadology tenu par Aaron Y. Zelin du Washington Institute for Near East Policy. Ce travail n’aurait pas pu être mené sans l’accès qu’il nous a accordé à cette documentation très sensible. Nous l’en remercions chaleureusement.

Texte intégral

Introduction

1Le 29 juin 2014, de noir vêtu, Abū Bakr al‑Baghdādī monte en chaire dans la mosquée al‑Nūrī, à Mossoul. À l’issue d’un prêche (khuṭba) virulent, il annonce la restauration du califat. À la faveur du chaos dans lequel la Syrie et l’Irak sont alors plongés, l’organisation islamiste de l’État islamique (al‑Dawla al‑islāmiyya ; ci‑après EI) s’installe avec perte et fracas sur la scène politique moyen-orientale. En 2013, après avoir rompu avec le Jabhat al‑Nuṣra, la succursale d’al‑Qaïda en Syrie, l’EI tisse sa toile et étend son influence bien au‑delà des frontières syro-irakiennes, obtenant l’allégeance de groupes djihadistes d’Afrique sahélienne, d’Asie centrale ou de péninsule Arabique.

2Longtemps renvoyée à l’état de vitupérations sans queue ni tête, fondée sur l’ultraviolence et des visuels inspirés de jeux vidéo, la propagande de l’EI a fonctionné à plein régime au moins jusqu’en 2018. En se dotant d’agences de communication comme Aʿmāq ou al‑Ḥayāt Media Center, l’organisation terroriste est parvenue à diffuser sa vision du monde et à toucher un audimat à l’échelle planétaire. Pourtant, nous ferions fausse route en considérant que les élucubrations djihadistes n’ont aucun fondement sérieux. Les magazines et les vidéos de l’EI recèlent un imaginaire collectif qui puise sa force dans l’exploitation d’un imaginaire eschatologique, juridique et historique se référant à la période du prophète Muḥammad et des premiers califes de l’islam.

  • 1 El Kachtoul 2023. Cet article a été rédigé avant la publication de l’ouvrage et nous n’avons donc (...)
  • 2 Kepel 2005, p. 3-5.
  • 3 Bourdieu 1996, p. 21.

3C’est ici, à la croisée de ces références, que le médiéviste est en mesure d’intervenir, afin de démêler l’écheveau de discours complexes, imprégnés de références à un Moyen Âge fantasmé. Pourtant, peu nombreux sont ceux qui s’y sont risqués1. Si cela s’explique en partie par l’accessibilité restreinte de la documentation djihadiste, on note tout de même que les médiévalismes islamiques ont moins retenu l’attention que les expressions variées d’un médiévalisme occidental. Dès 2005 pourtant, Gilles Kepel appelait à analyser la propagande d’al‑Qaïda afin de saisir les contours dans lesquels se déploie son imaginaire où se télescopent le temps présent et le Moyen Âge2. S’inspirant des idées développées par Abū Muṣʿab al‑Sūrī, le grand théoricien du djihad global, qui avait parfaitement compris que « l’un des enjeux principaux des luttes politiques à l’échelle globale est la capacité d’imposer des principes de vision du monde3 », l’EI n’a cessé de produire une documentation dans laquelle transparaissent ces principes.

  • 4 Des détails sont donnés dans Aziemah Azman 2016, p. 4-6 concernant les magazines Dābiq et Rumiyah.
  • 5 Aziemah Azman 2016, p. 4.
  • 6 Mazham 2017, p. 9-10.
  • 7 À titre d’exemple, nous avons référencé deux magazines en turc, un en russe, un en persan, et de m (...)
  • 8 L’histoire de la création de certains de ces organes de presse est racontée dans la biographie d’A (...)
  • 9 A.Y. Zelin, Jihadology, disponible sur : https://jihadology.net/ [consulté en décembre 2023].

4Sans chercher à dresser une typologie exhaustive de la production de l’EI4, il nous faut tout de même dire un mot de la production textuelle sur laquelle nous avons ici travaillé. L’organisation terroriste a été en mesure de toucher une vaste audience grâce à l’édition, en de multiples langues, de magazines au design raffiné. S’il est souvent difficile de connaître avec précision l’identité des auteurs5, les différents magazines sont le produit de la stratégie de communication soigneusement élaborée par l’EI et soutenue par des diffuseurs tels qu’al‑Ḥayāt Media Center évoqué ci‑dessus, agence qui s’était implantée à Raqqa, bastion de l’EI jusqu’en 2017. L’ambition a toujours été de convaincre des partisans de venir grossir les rangs de l’organisation en scénarisant à souhait la guerre tout en la présentant dans un cadre religieux explicite destiné à justifier les exactions et à soutenir l’action armée des militants djihadistes6. C’est le cas, par exemple, de Dābiq et de Rumiyah, dont respectivement 15 et 13 numéros ont été publiés en langue anglaise entre juin 2014 et septembre 2017, ou de Dār al‑islām, destiné à un lectorat français7. Fondés à l’acmé du groupe8, ces magazines ont constitué le fer de lance de la propagande djihadiste. C’est sur ce corpus que s’appuie le présent article9.

  • 10 Wien 2017, p. 35-48 ; Eddé 2008, p. 570-582.

5À travers trois exemples, nous allons montrer comment les noms choisis par l’EI – que ce soit ceux donnés aux agences de communication, aux bataillons ou adoptés par les guerriers – dévoilent l’imaginaire fantasmé dans lequel évoluent les djihadistes. Cela dit, tout le Moyen Âge ne fait pas l’objet d’une même réinvention et réappropriation. Le constat d’une lecture sélective du passé interroge l’historien et pose la question du référentiel médiévaliste mobilisé. Quelles sont les figures d’autorité et comment apparaissent-elles dans les sources ? Notons d’emblée que dans la documentation, nous trouvons peu d’allusions à Saladin ou à d’autres émirs de l’époque des croisades. Ces guerriers semblent avoir plutôt fait l’objet d’une captation par les propagandes nationalistes comme celle de Saddam Hussein en Irak ou du parti Baʿath dans la Syrie des Asad10, tandis qu’une organisation terroriste comme al‑Qaïda s’appuie elle aussi sur des références médiévales relevant tant de l’époque prophétique que de celles des croisades. Il revient donc de noter l’existence d’un large faisceau de médiévalismes islamiques et islamistes. Sans que cela prenne toujours la forme d’une compétition dans l’appropriation du Moyen Âge, il n’en demeure pas moins que ce sont des Moyen Âge multiples auxquels nous avons affaire ; charge à l’historien d’identifier les codes de ces discours.

  • 11 Micheau 2012, p. 27-51, 75-103 et 127-157.

6En l’occurrence, l’imaginaire médiévaliste de l’EI se fabrique dans un de ces Moyen Âge, celui de l’apostolat du Prophète et des premiers califes. Les djihadistes considèrent cette période comme celle de la quintessence du pouvoir idéal. Entre 622 et 750, l’empire islamique se constitue à force de conquêtes militaires qui sont racontées dans des sources mises par écrit sans doute à partir de la toute fin du viiie siècle11. Abondements mobilisés par la propagande islamiste, ces récits glorieux irriguent l’imaginaire islamiste dont les adeptes se voient comme les illustres continuateurs de l’œuvre de Muḥammad et de ses épigones.

Apocalypse Now : les organes de presse de l’État islamique

7Le premier exemple de l’imaginaire médiévaliste djihadiste que nous souhaitons aborder est celui des titres choisis par l’organisation terroriste pour ses organes de presse. À eux seuls, ces noms évoquent un imaginaire guerrier qui puise dans l’univers médiéval. Pour en saisir toute la signification, il faut relever, en premier lieu, que l’EI, au cours de son expansion fulgurante, a développé un discours imprégné d’eschatologie et de messianisme, intégrant dans son discours des traditions apocalyptiques compilées au cours du premier âge abbasside (750‑830), dans le contexte des affrontements entre les califes et les Byzantins.

  • 12 Borrut 2011, p. 231-234 ; El Cheikh 2004, p. 63.
  • 13 Nuʿaym b. Ḥammād, Abū ʿAbd Allāh al-Marwazī, Kitāb al-fitan, éd. Samīr b. Amīn al-Zahīrī, Le Caire (...)

8Ces traditions apparaissent et commencent à circuler vraisemblablement dès la première moitié du viiie siècle, en particulier après l’expédition de 715‑717 et le siège conduit par le général omeyyade Maslama b. ʿAbd al‑Malik contre la capitale byzantine sur ordre du calife Sulaymān b. ʿAbd al‑Malik. L’assaut échoue, mais génère une intense production historiographique qui transforme l’expédition en une victoire symbolique, annonciatrice de futurs succès promis aux armées islamiques12. Renvoyée dans un futur eschatologique, la conquête de la cité est liée par des hadiths à l’imminence de la fin des temps, dont de grands massacres (malāḥim ; harj) seraient les prémisses13.

  • 14 Collet 2018, p. 253-254. Le Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī est un recueil de hadiths, c’est-à-dire une compila (...)
  • 15 Sur ce genre, voir Soulami 2017, p. 65-70 ; Cook 2002, p. 27.
  • 16 Soulami, 2017, p. 72-76.
  • 17 El Cheikh 2004, p. 64-65.
  • 18 Dans la théorie politique sunnite, seul un homme de Quraysh peut prétendre au califat.
  • 19 Hartog 2014, p. 30.
  • 20 Hartog 2014, p. 30.

9Ces traditions prophétiques sont colligées au sein des milieux abbassides par des compilateurs aussi célèbres qu’al‑Bukhārī (mort en 870) dans son Ṣaḥīḥ14, mais aussi dans des sources du genre des malḥama dédiées à l’identification des signes de l’apocalypse (ashrāṭ al‑sāʿa)15. L’un des ouvrages les plus représentatifs de cette tradition littéraire est le Kitāb al‑fitan de Nuʿaym b. Ḥammād (mort en 843), dans lequel plus de 2 000 hadiths sont compilés16. On y apprend que c’est un homme des Banū Hāshim qui fera tomber les murailles de la ville, promettant la rédemption des péchés à tous ceux qui participeront à l’expédition17 et précipitant l’apparition du Messie dans les régions de Syrie du nord. Partant, l’utile défaite de Maslama permet aux Abbassides puis, des siècles plus tard, à Abū Bakr al‑Baghdādī – lequel revendique une filiation hāshimite18 – de s’inscrire dans un programme guerrier qui se déploie dans le temps long des attentes apocalyptiques. « Regard inquiet, désespéré, exalté du présent sur lui-même », l’apocalypse agit comme la « promesse de sortie de crise par sortie du temps »19. La permanence d’un horizon apocalyptique, que ce soit pour les califes abbassides ou pour les djihadistes, permet d’inverser la valeur de l’échec, d’en faire une étape supplémentaire pour la préparation de la fin des temps, à condition de « réactiver, […] reformuler quelque peu, […] d’adapter [l’histoire] au moment présent, de l’actualiser20 ».

  • 21 Collet 2018, p. 251 ; Cook 2002, p. 49-54.
  • 22 Collet 2018, p. 239-245 et 244 pour l’époque omeyyade et 250-253 pour l’époque abbasside ; Borrut  (...)
  • 23 Nuʿaym b. Ḥammād, Abū ʿAbd Allāh al-Marwazī, Kitāb al-fitan, éd. Samīr b. Amīn al-Zahīrī, Le Caire (...)

10Le réinvestissement de cet imaginaire se traduit par les références de la propagande de l’EI à Dābiq et à Aʿmāq. Créée à l’été 2014 au moment de la bataille de Kobané, l’agence de presse Aʿmāq s’est imposée comme l’un des canaux privilégiés de diffusion de la propagande djihadiste. Son nom fait référence à un ensemble de plaines (ʿAmq, au singulier) qui s’étalent entre Antioche et les piémonts du Taurus en passant par le village de Dābiq21. Depuis l’époque omeyyade (661‑750), ces localités servaient de point de rassemblement aux troupes califales qui partaient en campagne contre les Byzantins22, qui sont progressivement assimilés aux adversaires de la fin des temps (ākhir al‑dahr) dans les sources23.

  • 24 « L’État islamique avant la malhamah », Dābiq 3, 2013, p. 6.
  • 25 Hartog 2014, p. 27.

11Le parallèle est vite établi par la littérature djihadiste entre ces périodes de tensions à l’époque médiévale durant lesquelles la frontière septentrionale du califat se couvre de fortins (thughūr, ribāṭ), et la situation contemporaine. Dans le contexte de la guerre civile syrienne, les combats sont annonciateurs des grands massacres (malḥama al‑kubrā) qui présagent de l’apparition du Dajjāl, l’Antéchrist dans la tradition islamique24. L’omniprésence de l’apocalypse s’explique aisément, si l’on suit François Hartog qui rappelle que « L’apocalypse est […] suscitée par une crise [… et] se déploie autour d’un constat d’aporie qu’elle proclame25. »

  • 26 Ducène 2018, p. 67.
  • 27 Cook 2002, p. 22-23.
  • 28 Cook 2002, p. 63.

12À notre sens, c’est d’ailleurs une référence à la capitale byzantine qui se cache derrière le nom anglicisé du magazine Rumiyah, même si la littérature djihadiste reste ambiguë à ce propos. En effet, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le terme Rūmiya dans les sources médiévales ne renvoie pas à la ville de Rome. La confusion est récurrente dans les sources arabes médiévales entre Rūma, l’actuelle Rome, et Rūmiya, la capitale du bilād al‑Rūm, soit Constantinople26, autour de laquelle se construit le genre des malāḥim27 et qui jouit du statut de la « nouvelle Rome » dans les sources médiévales28.

  • 29 « Chapter 11. Dajjal and ʿĪsā Ibn Maryam », Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān hors-série 1, s.d. (...)
  • 30 « La monnaie de l’État islamique : le retour vers l’argent et l’or », Dār al-islām 1, 2014, p. 12.

13Le nord de la Syrie n’est toutefois pas l’unique espace où l’apocalypse est supposée advenir. L’ensemble du Moyen-Orient, le Shām, est également associé à l’arrivée de l’Antéchrist dans la littérature djihadiste29. Jérusalem occupe une place de choix dans cet imaginaire, reprenant des sources qui, dès les viiie et ixe siècles, localisaient en effet la porte des Enfers et celle du Paradis dans les environs du dôme du Rocher. Damas est également associé à la fin des temps, comme en témoigne un encart explicitant une monnaie frappée par l’EI où apparaît le minaret de la grande mosquée de la ville, considéré comme l’un des lieux où le Messie réapparaîtra30.

Figure 1 : Page 9 du 3e numéro du magazine Dābiq

Figure 1 : Page 9 du 3e numéro du magazine Dābiq

Source : Jihadology

  • 31 Cook 2002, p. 147-154 et 378-382.

14De même, les régions de l’est sont historiquement considérées comme une terre de révolution messianique31. N’est‑ce pas des lointaines contrées du Khurāsān qu’ont surgi les Abbassides, en 749 ? Les espaces centrasiatiques sont toujours considérés avec déférence par les militants djihadistes qui usent à foison des traditions prophétiques et autres hadiths annonçant l’arrivée, dans un futur indistinct, d’un messie porteur d’un drapeau noir.

Figure 2 : Page 19 du 1er numéro du magazine Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān

Figure 2 : Page 19 du 1er numéro du magazine Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān

Source : Jihadology

  • 32 « Chapter 7. The Black Flags of the East and the Sufyani », Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān ho (...)

15Le hors-série no 2 du magazine anglophone Ārākān, produit en Inde, est consacré au Mahdī, celui dont le retour sur terre sera synonyme de restauration de la justice divine. Il contient un dossier intéressant dans lequel les djihadistes du Khurāsān se présentent comme les nouveaux héros de l’islam32. Nuʿaym b. Ḥammād figure comme l’une des principales autorités mobilisées par les islamistes pour prouver le bien-fondé de leur combat et ancrer leur combat à la fois dans l’espace en question et dans un cycle apocalyptique plus vaste.

  • 33 « Chapter 11. Dajjal and ʿĪsā Ibn Maryam », Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān hors-séri (...)

16Ces récits guerriers se construisent de toute évidence au gré des campagnes militaires menées (notamment sous Hārūn al‑Rashīd) par les Abbassides dans la région. Ils font l’objet d’un recyclage dans les sources djihadistes qui les utilisent pour encourager les militants à endurer avec patience les troubles de la guerre, considérés comme les prodromes de l’apocalypse33. À ceux qui sauront se montrer patients face aux épreuves de Dieu sont promises la récompense éternelle et la délivrance.

Batailles et bataillons du temps primordial

17Outre les noms des agences de presse de l’EI, ceux adoptés par les escadrons et groupes de combattants révèlent également l’imaginaire médiévaliste de l’organisation terroriste. Il existe deux tendances dans le choix des noms. La plupart du temps, les djihadistes adoptent celui d’un compagnon du Prophète ayant participé aux campagnes militaires à l’époque des premiers califes. Plus rarement, le nom du bataillon tisse un lien direct entre le groupe et un événement (souvent une bataille) de l’époque fondatrice. Les références à des batailles prophétiques sont plus communément mobilisées comme titre de certaines vidéos, véhiculant un message qu’il nous faut décrypter.

Jaysh Khālid b. al‑Walīd

  • 34 Al-Muthannā b. al-Ḥāritha al-Shaybānī est un général qui participe aux conquêtes à l’époque du Pro (...)

18Le premier cas d’étude est celui de l’Armée de Khālid b. al‑Walīd (ci‑après AKW), un bataillon né de la fusion de trois groupes syriens : Liwāʾ Shuhadāʾ al‑Yarmūk (la brigade des martyrs de Yarmūk), Ḥarakat al‑Muthannā al‑Islāmiyya (le mouvement islamique d’al‑Muthannā34) et la Jamāʿat al‑Mujāhidīn (le groupe des Moudjahidines). Installée dans l’extrême sud syrien, à la frontière avec la Jordanie et le plateau du Golan, l’entité terroriste s’est rattachée à l’EI dans un second temps, en mai 2016. Le choix du nom de Khālid b. al‑Walīd est tout sauf anodin et entre en écho avec l’histoire régionale.

  • 35 Donner 1981, p. 82-90.
  • 36 Donner 1981, p. 119-128.
  • 37 Donner 1981, p. 128 sq.

19Khālid b. al‑Walīd est l’un des principaux généraux de l’armée islamique lors des premières conquêtes du Moyen-Orient. Après avoir combattu le Prophète, il se convertit en 627 ou 629 et fut immédiatement mobilisé dans les opérations militaires en Arabie. Il est notamment le commandant de l’armée de Médine lors de la bataille contre Musaylima, dans la Yamāma en 633. L’affrontement est l’une des batailles les plus importantes des guerres dites d’apostasie contre les tribus qui retirèrent leur allégeance à la mort de Muḥammad35. Sous Abū Bakr al‑Ṣiddīq (632‑634), Ibn al‑Walīd conduit les premières opérations militaires en Irak au nom du jeune État islamique. Puis il traverse le désert syrien pour venir prêter main-forte aux troupes qui combattent les Byzantins entre l’actuelle Jordanie et la Syrie36. C’est précisément dans la zone où s’est développée l’AKW qu’a lieu, en 636, la bataille de Yarmūk qui scelle le destin de l’Empire byzantin dans la région. Face à des forces chrétiennes bien supérieures en nombre, les troupes de Médine renversent le cours de la bataille et anéantissent une large part de l’armée d’Héraclius dans la province de Syrie-Palestine37.

  • 38 Shoshan 2016, p. 94-97.

20Si l’impétuosité de Khālid b. al‑Walīd lui a valu quelques démêlés avec le deuxième calife, ʿUmar b. al‑Khaṭṭāb (634‑644), il figure malgré tout parmi les personnages adulés par l’historiographie des conquêtes (futūḥāt). Il hérite d’ailleurs du surnom d’« Épée de l’islam » ou d’« Épée de Dieu » (Sayf al‑islām ; Sayf Allāh)38. La référence à ce guerrier résonne donc à la fois à travers l’espace où s’investit le groupe en question, mais également à travers la geste combattante du Compagnon, dont la détermination au combat est devenue légendaire.

De l’offensive à la défensive : les cas de Badr et d’al‑Khandāq

21Mais les figures guerrières de l’islam des origines ne sont pas les seules à être mobilisées par l’historiographie djihadiste, puisque les sources de l’EI sont également empreintes de références à des batailles majeures de l’époque prophétique. Ces affrontements ne sont pas uniquement cités comme des temps forts de l’histoire militaire du premier État islamique, mais deviennent des sortes de paradigmes utiles pour repenser la situation contemporaine dans laquelle se trouvent les troupes djihadistes.

  • 39 Kennedy 1986, p. 35-36.
  • 40 El Difraoui 2013, p. 129.
  • 41 El Difraoui 2013, p. 242-256.
  • 42 El Difraoui 2013, p. 275-276.

22En période d’offensive, c’est la bataille de Badr qui est mobilisée. En mars 624, au nord de Médine, les troupes du Prophète interceptent une caravane de la tribu de Quraysh qui redescendait depuis la Syrie vers La Mecque. L’affrontement, remporté par les troupes de Muḥammad, est la première victoire du tout nouvel État islamique et pose les bases de son expansion à venir39. La référence à Badr est déjà très présente dans la propagande d’al‑Qaïda, comme El Difraoui l’a relevé, notamment pour décrire les opérations suicides, dès les années 1990, en Bosnie40, mais surtout dans le cadre des attaques menées à Riyad, en mai 2003. À cette occasion, l’organisation terroriste met en scène la préparation et la réalisation des attentats dans une vidéo devenue célèbre intitulée Badr Riyad41. Les djihadistes rejouent l’histoire illustre des Compagnons, au cœur même du territoire prophétique désormais dominé par les Saoud considérés comme des infidèles vendus aux États-Unis et assimilés aux ennemis mecquois de Muḥammad. Dans les années qui suivent, l’usage de Badr par la propagande islamiste se répand à travers le monde arabe et la bataille devient une référence paradigmatique pour de nombreuses cellules djihadistes affiliées à al‑Qaïda, notamment au Maghreb42.

  • 43 Kennedy 1896, p. 38-41.
  • 44 Van Reeth 2019, p. 1125-1129 ; Hilali 2007, p. 122.

23À l’inverse, les phases durant lesquelles l’EI se trouve en difficulté sont analysées au prisme de la bataille dite de la Tranchée (al‑Khandāq), aussi appelée la bataille des Factions ou des Coalisés (al‑Aḥzāb). En avril 627, les Mecquois, soutenus par une coalition hétéroclite de chefs bédouins rassemblés pour l’occasion, donnent l’assaut sur Médine. Grâce à un fossé creusé autour de la ville, les musulmans pourtant en sous-nombre résistent à un siège de quinze jours. En face, l’alliance conclue entre les Qurayshites et les tribus bédouines s’étiole43. Dans l’historiographie des maghāzī, l’épisode d’al‑Khandāq n’est pas une défaite mais plutôt un test de Dieu pour mesurer l’endurance des croyants face au siège et leur unité dans l’adversité, au‑delà des appartenances tribales et familiales. C’est en ce sens que l’histoire de la Tranchée est réexploitée dans la propagande djihadiste, confortée par l’évocation de la bataille dans les versets 9 à 27 de la sourate 33 (al‑Aḥzāb)44, ce qui fournit une caution coranique au propos islamiste.

  • 45 Kepel et Milelli 2005, p. 45.
  • 46 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 46-54.

24Dans son texte La tanière des Compagnons (Maʾsadat al‑anṣār), Ben Laden filait ainsi déjà la métaphore entre la situation des musulmans lors de cet affrontement et celle des Moudjahidines afghans, contraints de se replier dans les montagnes de Tora Bora, assiégés par leurs ennemis45. En décembre 2016, dans le numéro 11 de Dābiq qui sort alors que l’EI commence à perdre du terrain en Syrie face aux troupes kurdes soutenues par la coalition internationale, on voit le parallèle réinvesti par les djihadistes46. La première page du dossier annonce la couleur. Après avoir rappelé le contexte dans lequel se déroule le siège, l’auteur établit le lien entre le contexte prophétique et le sien :

  • 47 Le Coran, sourate 33, verset 22.
  • 48 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 46 (nous traduiso (...)

Tout comme les Compagnons eurent à faire face à une coalition hétéroclite de Juifs, païens et de groupes d’Hypocrites à la bataille d’al‑Aḥzāb, les musulmans de l’État islamique affrontent des coalitions variées de mécréants ayant un intérêt commun à voir le califat détruit. Et, à la manière des Compagnons dont la réaction face aux partis fut une foi unique, {Et quand les croyants ont vu la coalition, ils se sont dit « C’est bien là ce qu’a promis Dieu, et Son envoyé. Dieu était donc véridique, et Son envoyé. » Cela n’a fait que les grandir en foi, en abnégation47}, la réaction des musulmans doit être similaire devant les nombreuses coalitions se rassemblant et se mobilisant48.

  • 49 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 46.

25Puis il identifie et décrit avec précision les « nouveaux partis » (« the new Aḥzāb »)49 hostiles à l’EI, parmi lesquels les croisés, menés par les États-Unis, mais également les Iraniens, susceptibles de vouloir faire revivre l’empire safavide, ou encore les groupes issus du mouvement du Réveil (al‑Ṣaḥwa).

Figure 3 : Couverture du 11e numéro du magazine Dābiq

Figure 3 : Couverture du 11e numéro du magazine Dābiq

Source : Jihadology

  • 50 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 52-54.
  • 51 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 54.
  • 52 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 54 ; sur Ḥudaybiy (...)

26Inspirée dans ses manifestations les plus récentes par des idéologues salafistes saoudiens, la Ṣaḥwa est rejetée par l’EI. Éminemment réformiste, le mouvement du Réveil aurait engendré un militantisme djihadiste de type nationaliste, ayant conduit ses militants à accepter le régime monarchique des Saoud, considéré comme une manifestation du ṭāghūt, la tyrannie à l’état pur, par les djihadistes50. Ces nouvelles coalitions se répandent sur terre et ne sont plus concentrées autour de la cité prophétique. Pour la propagande djihadiste, c’est une aubaine : chacun peut désormais les attaquer librement, aux quatre coins du globe51. C’est à cette condition, grâce à l’endurance des croyants face à l’épreuve divine, que l’État islamique sera définitivement instauré, comme le rappelle le modèle prophétique. N’est‑ce pas finalement à l’issue de ce siège infructueux qui précipita la fin de ces alliances de circonstance que le traité de Ḥudaybiyya fut ratifié, scellant le destin de La Mecque, conquise par Muḥammad deux ans plus tard ?52

Kunya djihadistes : l’imaginaire généalogique

  • 53 « They Took Their Scribes and Monks as Lords beside Allah », Rumiyah 9, 2017, p. 34-35.

27Dans un article du volume 9 de Rumiyah, l’auteur harangue ses coreligionnaires musulmans et leur rappelle la filiation qui les lie à Abū Bakr al‑Ṣiddīq, le premier calife de l’islam (632‑634), et à ʿUmar b. al‑Khaṭṭāb, son successeur (634‑644), afin de les inciter à rejoindre l’organisation djihadiste. Le califat djihadiste est présenté comme le dépositaire du legs prestigieux des Compagnons et le seul projet à pouvoir rétablir leur héritage53. Cette question d’une forme de continuité généalogique avec les premiers modèles politiques fera l’objet de notre dernière partie. Nous aborderons le problème à travers l’étude des noms de guerre adoptés par les djihadistes. Ces noms reflètent souvent l’ambition des combattants, qui s’inscrivent dans la continuité des Compagnons (ṣaḥāba) du Prophète, et révèlent leur perception de l’histoire fantasmée des origines.

28Comme le rappelait Jacqueline Sublet, le nom dans la culture arabe est une complexe imbrication de plusieurs éléments qui dévoilent un pan de l’imaginaire auquel se rattache l’homme qui porte le nom en question. Sur le plan théorique, un nom arabe se compose de quatre éléments :

  1. le ism, c’est-à-dire le nom reçu à la naissance ;
  2. la kunya, composée par Abū (père de) ou Umm (mère de), et qui est réservée aux musulmans libres ;
  3. le laqab, un surnom honorifique ou une titulature ;
  4. et enfin la nisba, qui indique la connexion du personnage avec un lieu, un événement ou une idée54.
  • 55 El Difraoui 2013, p. 88.
  • 56 El Difraoui 2013, p. 90.
  • 57 Buhl 1993, p. 649.

C’est à la kunya que nous allons nous intéresser tout particulièrement. C’est à travers elle qu’un djihadiste inscrit son action dans l’histoire sacrée. Ici, la filiation avec les origines bat son plein. Lieu par excellence d’expression de la généalogie, la kunya est centrale dans la culture militante islamiste puisqu’elle se transforme souvent en nom de guerre d’un combattant55. Le cas d’Abū Muṣʿab al‑Sūrī, principal idéologue du djihad pour al‑Qaïda, a été évoqué par El Difraoui, qui rappelle que sa kunya le lie avec Muṣʿab b. ʿUmayr (mort en 625)56. Membre de la tribu de Quraysh, l’homme aurait joué un rôle capital dans la préparation de l’hégire (hijra) de Muḥammad vers Médine, avant de perdre la vie en portant l’étendard du Prophète durant la bataille de Uḥūd, en 62557.

  • 58 El Difraoui 2013, p. 90.
  • 59 Sublet 1991, p. 40.

29L’interprétation de ces noms de guerre nécessite néanmoins quelques explications. Il faut notamment se garder de penser que l’adoption du titre d’Abū Muṣʿab signifie que le djihadiste se voit comme le père du Compagnon en question58 ; cela ne ferait pas sens. Il s’agit plutôt d’une « kunya de prestige »59, permettant à un homme de s’installer dans une filiation imaginaire mais directe avec le milieu du premier islam.

  • 60 « Reportage photo. Photos des lions des attaques du 13 Novembre avant leur départ du Califat pour (...)

30Parfois, le choix de la kunya est plus surprenant. Chakib Akrouh, l’un des membres du commando des terrasses à Paris, lors des attentats du 13 novembre 2015, aurait adopté le nom de guerre de Dhū al‑Qarnayn, comme on l’apprend dans un numéro de Dār al‑islām consacré aux attaques60. Ici, la kunya ancre l’homme dans l’univers coranique. « L’homme aux deux cornes » est en effet mentionné dans la sourate 18, al‑Kahf (versets 83‑98), où Muḥammad reçoit de Dieu l’ordre de raconter son histoire. Le Biscornu est décrit se déplaçant sur la terre en suivant une « corde » (ḥabl) qui le conduit d’abord vers l’ouest, où il rencontre un peuple impie, châtie les mécréants et récompense les croyants. S’en retournant vers l’orient, il croise un autre peuple qui accepte Dieu, avant d’édifier, dans les contrées septentrionales, un mur protégeant les dévots de Gog et Magog.

  • 61 Cook 2002, p. 247.
  • 62 De Smet 2007, p. 219-220.

31L’énigmatique identité du personnage a fait couler beaucoup d’encre. Finalement, l’exégèse islamique (tafsīr) médiévale en a conclu que Dhū al‑Qarnayn était en fait une adaptation de la légende d’Alexandre le Grand. Mais que fait donc ce dernier dans le Coran ? En réalité, dans les cultures monothéistes orientales, la dévotion envers Dieu et la piété du Macédonien sont louées, et il occupe une place de choix dans certaines sources apocalyptiques musulmanes61. Il apparaît également dans les sources hébraïques comme le Talmud, mais aussi dans des textes syriaques comme l’homélie de Jacques de Sarūj (mort en 521)62. Dans l’imaginaire djihadiste, la trajectoire coranique de Dhū al‑Qarnayn annonce celle d’Akrouh. Originaire de Molenbeek, en Belgique, il se serait rendu en Syrie pour rejoindre l’EI avant de revenir en France pour commettre les tueries. Au prisme de la légende coranique, Akrouh se voit comme un ardent défenseur du monothéisme, coranise son action et l’oint ainsi d’une légitimité scripturaire indépassable.

32À la kunya s’articule un élément essentiel, la nisba, qui joue un rôle crucial dans la possibilité de démultiplier à l’infini des combinaisons possibles en ancrant la geste de son porteur dans un espace géographique précis. Dit autrement, l’adoption d’une kunya fameuse par un homme ne signifie pas qu’elle ne peut plus être utilisée par un autre combattant, à partir du moment où l’adjonction d’une nisba permet de distinguer deux djihadistes portant le même nom de guerre.

  • 63 « The Shuhada of the Ghulsan Attack », Rumiyah 2, 2016, p. 35.

33Dans cette économie du nom, il n’existe pas de monopole et le calife de l’EI n’est, par exemple, pas le seul à avoir porté la kunya prestigieuse d’Abū Bakr, en référence au premier calife de l’islam (632‑634). En revanche, l’ajout de la nisba « al‑Baghdādī », si elle fait bien sûr référence à l’origine irakienne de l’homme, est surtout un moyen d’ancrer le parcours de ce dernier dans un espace spécifique, et pas n’importe lequel. Bagdad est une ville convoitée par les djihadistes, car elle fut le siège des califes abbassides. Or, al‑Baghdādī, qui prétendait appartenir au clan des Banū Hāshim, revendique une généalogie commune avec ces derniers. La reconquête de la cité ne représente donc rien d’autre, aux yeux des islamistes, que la restauration du règne de la famille du Prophète dans « la maison du califat, qui a été construite par nos ancêtres et [que] nous n’abandonnerons jamais. Nous y replanterons le drapeau de l’Unicité et la bannière de l’État islamique », comme le proclame un encart de Rumiyah63.

  • 64 « Introduction : la Hidjrah, de l’hypocrisie à la sincérité », Dābiq 3, 2013, p. 28.
  • 65 « News: Military and Covert Operations », Rumiyah 13, 2017, p. 40.
  • 66 « The Safe Zone », Rumiyah 6, 2017, p. 27.
  • 67 « News: Operations », Rumiyah 2, 2016, p. 8-11.
  • 68 Les Auxiliaires sont les Médinois qui accueillirent Muḥammad dans l’oasis lors de l’hégire, lui ac (...)
  • 69 Ṭabarī, Abū Jaʿfar Muhammad b. Jarīr al-, Taʾrīḫ al-rusul wa-l-mulūk, éd. Muhammad Abū al-Faḍl Ibr (...)
  • 70 Ṭabarī, Abū Jaʿfar Muhammad b. Jarīr al-, Taʾrīḫ al-rusul wa-l-mulūk, éd. Muhammad Abū al-Faḍl Ibr (...)

34Avec cela en tête, on se rend compte que les combinaisons pour forger des noms sont multiples. Le centre de gravité du nom reste malgré tout le lieu où s’établit la connexion à un des fondateurs du premier État islamique. Cette grande variété des combinaisons permet de surcroît de diffuser l’héritage d’un personnage central de l’islam des origines dans l’ensemble des territoires où sont actifs les membres de l’EI. Il en va ainsi d’Abū Dujāna al‑Khurāsānī (du Khurāsān), un kamikaze donc le portrait est dressé par le magazine Dābiq64, d’Abū Dujāna al‑Lubnānī (le Libanais)65, al‑ʿIrāqī (l’Irakien)66 ou al‑Bengalī (le Bengalais), un ancien cadre de l’EI au Bengale67. Tous se lient à Abū Dujāna Simāk b. Kharasha, un membre des Anṣār, les Auxiliaires68. D’après les sources, ce dernier aurait participé à la première expédition envoyée par le Prophète hors de Médine, aux côtés de Ḥamza b. ʿAbd al‑Muṭṭalib, l’oncle paternel de Muḥammad. En 625, il est également présent à la bataille de Uḥūd. Avant l’affrontement, il aurait reçu une épée des mains du Prophète, avec l’ordre de ne jamais fuir devant un mécréant69. Lors de la retraite des troupes musulmanes, il aurait ensuite protégé le Prophète des flèches le visant au péril de sa vie70. En 632, il est grièvement blessé en tuant le faux prophète Musaylima, durant la célèbre bataille de la Yamāma, dans l’est de l’Arabie. Il décède peu après la victoire des troupes de Médine contre l’homme qui contestait la légitimité du califat d’Abū Bakr.

35Reversées dans le présent où ces figures du Moyen Âge doivent reprendre vie à travers la geste des djihadistes, les récits en question prennent immédiatement un sens différent et soutiennent les prétentions islamistes à l’ultraviolence et la légitimité de leurs actions terroristes. Ces vies parallèles, où l’histoire des compagnons de Muḥammad, les ṣaḥāba, sont mobilisées en regard de celle des combattants de l’EI irriguent les magazines et servent à toucher un lectorat familier de la trajectoire illustre de Khālid b. al‑Walīd, de Ḥamza b. ʿAbd al‑Muṭṭalib ou de ʿUqba b. Nāfiʿ.

Conclusion

36Nous avons exploré trois facettes du discours médiévaliste djihadiste produit par l’EI et contenu dans plusieurs magazines. Au prisme des noms adoptés par les combattants et donnés par les islamistes à leurs agences de presse ou aux bataillons, nous avons mis en lumière un imaginaire imprégné par un Moyen Âge fantasmé. L’histoire de la période fondatrice du premier État islamique irrigue la littérature et le passé est mobilisé pour légitimer la restauration du califat. Les djihadistes s’inscrivent dans la continuité des Compagnons et développent une lecture cyclique du temps de la prédication (daʿwa). Au prosélytisme inachevé du Prophète et des premiers Compagnons répond le leur.

  • 71 El Cheikh 2004, p. 66.

37Dans un temps troublé par l’irruption de la violence extrême, le discours apocalyptique agit pour retourner la douleur causée par le conflit et en fait une épreuve divine, annoncée par Muḥammad que seuls les vrais croyants sauront endurer. À travers les noms donnés aux agences de presse et les discours qui affleurent dans les magazines, les militants djihadistes utilisent l’eschatologie pour donner un sens au monde71. La dimension généalogique apparaît plus clairement encore lorsqu’il s’agit de la fabrique des kunya. Les noms sont révélateurs du projet guerrier et inscrivent la vie du djihadiste dans une grande et illustre histoire guerrière. Enfin, nous avons vu comment la propagande djihadiste fait usage de quelques grands événements de l’histoire prophétique pour donner du sens au présent. Les batailles de Badr ou d’al‑Khandāq deviennent ainsi des moments matriciels, dont l’issue est appelée à se répéter inlassablement, aidant ainsi les djihadistes à transformer des périodes difficiles en test divin.

38En développant ce médiévalisme des noms, les djihadistes mobilisent un arrière-plan mythique constitué d’images, de mots, de récits devenus légendes. Cet univers irrigue des imaginaires politiques et imprime la croyance en un commencement dont la pureté s’affaiblirait, menacée par la corruption du monde contemporain, mais dont la force mobilisatrice ne cesse visiblement de croître.

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Wien P. 2017, Arab Nationalism. The Politics of History and Culture in the Modern Middle East, Londres-New York.

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Notes

1 El Kachtoul 2023. Cet article a été rédigé avant la publication de l’ouvrage et nous n’avons donc pas pu intégrer les résultats qui y sont présentés.

2 Kepel 2005, p. 3-5.

3 Bourdieu 1996, p. 21.

4 Des détails sont donnés dans Aziemah Azman 2016, p. 4-6 concernant les magazines Dābiq et Rumiyah.

5 Aziemah Azman 2016, p. 4.

6 Mazham 2017, p. 9-10.

7 À titre d’exemple, nous avons référencé deux magazines en turc, un en russe, un en persan, et de multiples en arabe.

8 L’histoire de la création de certains de ces organes de presse est racontée dans la biographie d’Abū Sulaymān al-Shāmī : « Irjāʾ the most dangerous bidʿa », Dābiq 8, 2015, p. 43.

9 A.Y. Zelin, Jihadology, disponible sur : https://jihadology.net/ [consulté en décembre 2023].

10 Wien 2017, p. 35-48 ; Eddé 2008, p. 570-582.

11 Micheau 2012, p. 27-51, 75-103 et 127-157.

12 Borrut 2011, p. 231-234 ; El Cheikh 2004, p. 63.

13 Nuʿaym b. Ḥammād, Abū ʿAbd Allāh al-Marwazī, Kitāb al-fitan, éd. Samīr b. Amīn al-Zahīrī, Le Caire, Maktabat al-tawḥīd, s.d., t. 1, p. 48 ; al-Bukhārī, p. 1749 ; Soulami 2017, p. 80-83.

14 Collet 2018, p. 253-254. Le Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī est un recueil de hadiths, c’est-à-dire une compilation des faits et gestes du Prophète. Il est considéré comme l’un des six ouvrages canoniques du droit musulman sunnite.

15 Sur ce genre, voir Soulami 2017, p. 65-70 ; Cook 2002, p. 27.

16 Soulami, 2017, p. 72-76.

17 El Cheikh 2004, p. 64-65.

18 Dans la théorie politique sunnite, seul un homme de Quraysh peut prétendre au califat.

19 Hartog 2014, p. 30.

20 Hartog 2014, p. 30.

21 Collet 2018, p. 251 ; Cook 2002, p. 49-54.

22 Collet 2018, p. 239-245 et 244 pour l’époque omeyyade et 250-253 pour l’époque abbasside ; Borrut 2011, p. 236.

23 Nuʿaym b. Ḥammād, Abū ʿAbd Allāh al-Marwazī, Kitāb al-fitan, éd. Samīr b. Amīn al-Zahīrī, Le Caire, Maktabat al-tawḥīd, s.d., t. 1, p. 292 ; Borrut 2011, p. 273.

24 « L’État islamique avant la malhamah », Dābiq 3, 2013, p. 6.

25 Hartog 2014, p. 27.

26 Ducène 2018, p. 67.

27 Cook 2002, p. 22-23.

28 Cook 2002, p. 63.

29 « Chapter 11. Dajjal and ʿĪsā Ibn Maryam », Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān hors-série 1, s.d., p. 33 ; « L’État islamique avant la malhamah », Dābiq 3, 2013, p. 9. Dans les deux cas, l’image d’illustration est une photo de la coupole de la mosquée al-Aqṣā de Jérusalem.

30 « La monnaie de l’État islamique : le retour vers l’argent et l’or », Dār al-islām 1, 2014, p. 12.

31 Cook 2002, p. 147-154 et 378-382.

32 « Chapter 7. The Black Flags of the East and the Sufyani », Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān hors-série 1, s.d., p. 20-23.

33 « Chapter 11. Dajjal and ʿĪsā Ibn Maryam », Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān hors-série 1, s.d., p. 32.

34 Al-Muthannā b. al-Ḥāritha al-Shaybānī est un général qui participe aux conquêtes à l’époque du Prophète.

35 Donner 1981, p. 82-90.

36 Donner 1981, p. 119-128.

37 Donner 1981, p. 128 sq.

38 Shoshan 2016, p. 94-97.

39 Kennedy 1986, p. 35-36.

40 El Difraoui 2013, p. 129.

41 El Difraoui 2013, p. 242-256.

42 El Difraoui 2013, p. 275-276.

43 Kennedy 1896, p. 38-41.

44 Van Reeth 2019, p. 1125-1129 ; Hilali 2007, p. 122.

45 Kepel et Milelli 2005, p. 45.

46 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 46-54.

47 Le Coran, sourate 33, verset 22.

48 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 46 (nous traduisons).

49 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 46.

50 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 52-54.

51 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 54.

52 « From the Battle of al-Aḥzāb to the War of the Coalitions », Dābiq 11, 2015, p. 54 ; sur Ḥudaybiyya, voir Hilali 2007, p. 122-123.

53 « They Took Their Scribes and Monks as Lords beside Allah », Rumiyah 9, 2017, p. 34-35.

54 Sublet 1991, p. 9-11.

55 El Difraoui 2013, p. 88.

56 El Difraoui 2013, p. 90.

57 Buhl 1993, p. 649.

58 El Difraoui 2013, p. 90.

59 Sublet 1991, p. 40.

60 « Reportage photo. Photos des lions des attaques du 13 Novembre avant leur départ du Califat pour aller terroriser la France », Dār al-islām 8, 2016, p. 106.

61 Cook 2002, p. 247.

62 De Smet 2007, p. 219-220.

63 « The Shuhada of the Ghulsan Attack », Rumiyah 2, 2016, p. 35.

64 « Introduction : la Hidjrah, de l’hypocrisie à la sincérité », Dābiq 3, 2013, p. 28.

65 « News: Military and Covert Operations », Rumiyah 13, 2017, p. 40.

66 « The Safe Zone », Rumiyah 6, 2017, p. 27.

67 « News: Operations », Rumiyah 2, 2016, p. 8-11.

68 Les Auxiliaires sont les Médinois qui accueillirent Muḥammad dans l’oasis lors de l’hégire, lui accordant hospitalité et protection avant de s’investir dans la fondation de l’État islamique.

69 Ṭabarī, Abū Jaʿfar Muhammad b. Jarīr al-, Taʾrīḫ al-rusul wa-l-mulūk, éd. Muhammad Abū al-Faḍl Ibrāhīm, Le Caire, Dār al-maʿārif bi-Miṣr, 1960-1977, t. 2, p. 511.

70 Ṭabarī, Abū Jaʿfar Muhammad b. Jarīr al-, Taʾrīḫ al-rusul wa-l-mulūk, éd. Muhammad Abū al-Faḍl Ibrāhīm, Le Caire, Dār al-maʿārif bi-Miṣr, 1960-1977, t. 2, p. 515-516.

71 El Cheikh 2004, p. 66.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Page 9 du 3e numéro du magazine Dābiq
Crédits Source : Jihadology
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Titre Figure 2 : Page 19 du 1er numéro du magazine Katībat al-Mahdī fī bilād al-Ārākān
Crédits Source : Jihadology
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Titre Figure 3 : Couverture du 11e numéro du magazine Dābiq
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Pour citer cet article

Référence électronique

Enki Baptiste, « La sémantique des noms : taxinomie djihadiste et imaginaire médiéval »Frontière·s [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 20 décembre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/frontieres/1763 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.35562/frontieres.1763

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Auteur

Enki Baptiste

Docteur en histoire médiévale, Université Lumière Lyon 2, CIHAM (UMR 5648), CEFREPA (USR 3141)

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Droits d’auteur

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