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Comptes rendus

Ireland and Ukraine : Studies in Comparative Imperial and National History, Stephen Velychenko, Joseph Ruane, Ludmilla Hrynevych (dir.)

Karina Bénazech-Wendling
p. 191-192
Référence(s) :

Ireland and Ukraine : Studies in Comparative Imperial and National History, Stephen Velychenko, Joseph Ruane, Ludmilla Hrynevych (dir.), Stuttgart, Ibidem, 2022, 760 p.

Texte intégral

1Ce volume de plus de sept cents pages réunit près de trente chercheurs ayant contribué à la conférence « Ireland, Ukraine and Empire : Dependence, Conflict, Memory », organisée à Kiev trois ans avant la dernière guerre déclenchée par la Russie. Inscrit dans une démarche d’histoire globale grâce à une approche comparatiste, cet ouvrage confronte plusieurs aspects de l’histoire nationale de l’Irlande et de l’Ukraine, tout en élargissant à d’autres territoires, qu’il s’agisse de nations ou de régions à fort sentiment nationaliste (Pays basque ou Catalogne). Tout en reconnaissant les différences notables entre les deux pays (insularité vs continentalisme, faible / forte démographie), le choix de les comparer repose pour les éditeurs sur leur incorporation au sein de larges empires, l’expérience de famines de masse et leur long combat pour l’indépendance nationale. Les points de rapprochement établis dans l’introduction sont notamment la définition de leurs mouvements nationalistes comme issus de bases rurale ou paysanne, leur dimension culturelle, leur séparatisme politique, ainsi que leur échec à être reconnus lors du traité de Versailles de 1919. Les contributions sont ainsi organisées en six parties, couvrant tout d’abord les contacts et le vécu politique, culturel et linguistique des deux pays, puis la question théorique du colonialisme, avant d’aborder respectivement les deux famines, la question de la violence politique dans la lutte anti-impérialiste et nationaliste, les mouvements d’indépendance nationale et leurs conséquences, ainsi que la question de la partition par une mise en parallèle du Donbass et de l’Irlande du Nord.

2Les points de comparaison demeurent très larges, avec comme point de départ le présupposé d’un conflit ethnique et d’un statut partagé de colonie et de subordination d’une population native colonisée (« colonised native population », p. 20). Se pose donc la question de la définition de l’ethnicité qui s’appliquerait aux deux pays, mais celle-ci n’est pas toujours approfondie. Par exemple, le premier chapitre de Gennadii et Olga Kazakevych retrace l’histoire parallèle des deux pays jusqu’en 1800, arguant qu’ils ont connu des « expériences historiques et des traumatismes similaires » (« what they do share is similar historical experiences and traumas, which makes comparison possible, beyond the idea that both can be categorised as postcolonial nations », p. 38). Le panorama inscrit les mythes de la « civilisation celtique » (p. 38) dans le « modèle classique de la conquête et de la colonisation » (« classic model of conquest and colonisation », p. 41) et associe les deux peuples à la légende des Scythes. D’autres points de rapprochement sont faits par l’évocation des invasions vikings et des pérégrinations des moines irlandais (Schottenklöster établis par les Scotti à Kiev), les deux pays ayant ensuite connu des degrés divers d’assimilation et d’acculturation des élites étrangères. De même, le chapitre « White Skins, Black Languages » de Mykola Riabchuk reprend l’approche de Franz Fanon pour examiner les cas irlandais et ukrainien. S’il relève très justement la complexité de la domination impériale dans les deux pays et questionne la dimension ethnique des rapports sociaux, il ne va pas jusqu’à dépasser l’approche binaire de Fanon alors que les cas irlandais et ukrainiens mériteraient de sortir de cette binarité. Par exemple, peut-on parler d’une identité « Celtic-Catholic Irish » (p. 112) pour les nationalistes quand une majorité d’entre eux sont plutôt d’ascendance anglo-irlandaise ? De même, il montre bien que le « suprémacisme » (p. 116) n’est pas fondé sur une distinction de race ou de couleur, mais sur un discours racialisant les dominés blancs, caractérisés par leur pauvreté. Ne serait-il donc pas utile de dépasser la binarité du modèle raciste comme cadre d’analyse pertinent (ce que ne fait pas Fanon), pour approfondir l’étude de la complexité des rapports que l’Irlande et l’Ukraine entretiennent avec les centres des anciens empires auxquels les deux pays ont appartenu, à savoir le Royaume-Uni et la Russie ? Dans les deux cas, les populations dites « natives » sont fortement « hybrides » et une plus grande attention aux implications de cette hybridité aurait permis de mieux définir la nature du suprémacisme mis en place au sein de ces « colonialismes internes » (p. 205).

3Pour des raisons diverses, la dimension religieuse et les conflits confessionnels ont joué un rôle important dans les deux pays, contribuant à un renforcement des divisions entre colonisateur et colonisé. L’étendue de la période chronologique abordée dans certains chapitres n’amène cependant pas les auteurs à interroger la dimension ethnique de l’identité des colonisés dans des pays ayant connu de nombreuses vagues d’invasions étrangères, selon leurs propres termes. Si la question des divisions religieuses est évoquée, celle de la propriété terrienne et de la domination de classe est souvent laissée de côté, bien qu’il soit par exemple fait référence au retour du servage en Ukraine en 1783. Toutefois, l’excellent article de Donnacha Ó Beacháin démontre de manière assez convaincante comment les expériences de l’Irlande et de l’Ukraine sous la domination impériale et leurs combats respectifs pour l’indépendance suivent des schémas assez similaires au-delà de nombreuses différences et de temporalités distinctes. Certes, la comparaison des empires, des politiques étatiques en période de famine, les défis de la mémoire et des époques post-impériales sont particulièrement éclairantes, mais le rôle de la religion dans les conflits de loyauté est trop rapidement esquissé pour rendre justice à la complexité des situations, en particulier dans le cas de l’Ukraine.

4La force de l’ouvrage demeure cependant l’apport d’arguments stimulant la réflexion, comme la similitude des causes économiques des grandes famines irlandaise et ukrainienne – même à un siècle d’intervalle. Ceci est mis en lumière par Geoffrey Hosking, qui souligne également que les gouvernements britannique et soviétique avaient des idéologies opposées, respectivement le capitalisme et le communisme. Il montre comment l’Union soviétique, en encourageant l’indigénisation comme moyen d’internationaliser le prolétariat, a en réalité stimulé la conscience nationale en Ukraine. Ce point est aussi mis en lumière par les contributions portant sur d’autres points de l’historiographie, sur le sujet de la violence politique et sur les enjeux de la mémoire dans les deux pays. Cependant, l’ampleur de l’ouvrage permet difficilement de les mentionner ici. Il aurait peut-être même été préférable de scinder l’ouvrage en deux publications afin de lui donner plus de cohérence et une meilleure visibilité.

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Pour citer cet article

Référence papier

Karina Bénazech-Wendling, « Ireland and Ukraine : Studies in Comparative Imperial and National History, Stephen Velychenko, Joseph Ruane, Ludmilla Hrynevych (dir.) »Études irlandaises, 49-1 | 2024, 191-192.

Référence électronique

Karina Bénazech-Wendling, « Ireland and Ukraine : Studies in Comparative Imperial and National History, Stephen Velychenko, Joseph Ruane, Ludmilla Hrynevych (dir.) »Études irlandaises [En ligne], 49-1 | 2024, mis en ligne le 28 mars 2024, consulté le 28 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/etudesirlandaises/18407 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/etudesirlandaises.18407

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Auteur

Karina Bénazech-Wendling

Université de Lorraine

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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