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Marion Amblard et Sabrina Juillet Garzón (dir.), Découvrir et comprendre les Écossais et Écossaises d’hier à aujourd’hui. Hommages à Christian Auer

Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2023, 300 p.
Clément Guézais
Référence(s) :

Marion Amblard et Sabrina Juillet Garzón (dir.), Découvrir et comprendre les Écossais et Écossaises d’hier à aujourd’hui. Hommages à Christian Auer, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2023, 300 p.

Texte intégral

1L’ouvrage publié sous la direction de Marion Amblard et de Sabrina Juillet Garzón se déploie à partir d’ambitions doubles et complémentaires. Ce vaste programme prend la forme d’un hommage au regretté Christian Auer en lui empruntant une méthode favorisant la polyphonie et la variété des angles d’approche, en proposant des chemins de continuité, des perspectives toujours renouvelées. C’est un bel hommage au flux de la recherche, à ses accomplissements et à ses promesses. Au cœur de l’ouvrage et dans le sillage des nombreux travaux réalisés par Christian Auer, il y a la fascination, une curiosité infinie pour la question écossaise ; un élan qui caractérisait son travail et qui résonnera longtemps, tant que des chercheuses et des chercheurs continueront à s’intéresser à cette partie de l’île de Bretagne, à son histoire et à ses occupants.

2Découvrir et comprendre les Écossais et Écossaises d’hier à aujourd’hui peut se concevoir comme un inventaire capable de favoriser l’appréhension de sujets variés et nouveaux, tout en apportant des éclairages approfondis qui dépassent le simple survol. Avec l’Écosse en arrière‑plan, c’est surtout la dimension humaine, politique et sociale, avec notamment un éclairage particulier porté sur la question des femmes qui sert de pivot à ces développements. L’ensemble se structure dans une troisième dimension fluide, celle du temps, en s’attardant à la fois sur les questions contemporaines et sur le rapport à l’histoire au sens large.

3Les recherches de Christian Auer l’ont conduit à suivre de nombreuses pistes ; à étudier l’Écosse du xixe siècle à nos jours, jusqu’aux turbulences récentes du Brexit. Préoccupé par les questions sociales, il a notamment étudié la représentation des pauvres, des femmes, au prisme des médias. Fasciné par la multiplicité de l’Écosse, il s’intéressait particulièrement à la région des Hautes-Terres. Pour être au rendez‑vous de ce foisonnement, l’ouvrage se structure autour de cinq grandes thématiques et pas moins de seize contributions.

4La première partie est consacrée à la perception continentale des Hautes-Terres et de leurs habitants. Elle nous plonge d’entrée de jeu dans un cadre qui dépasse l’espace écossais stricto sensu pour étudier sa place dans l’imaginaire européen sous l’angle de la mémoire. Sabrina Juillet Garzón s’intéresse à la représentation des écossaises dans les récits de voyages en Écosse au xviiie siècle, elle explore la subjectivité et les stéréotypes, propose de voir dans cette catégorie de la population à la fois un trait d’union entre différentes composantes de la société britannique et l’incarnation de l’exception culturelle des Hautes-Terres. Les contributions de Marion Amblard, qui questionne l’influence de l’Écosse dans la vie et l’œuvre de Gustave Doré, figure majeure et influente du monde artistique français, et de Kathleen Ann O’Donnell qui se penche sur l’impact de la littérature écossaise sur le monde grec, nous enracinent dans l’histoire du xixe siècle, période chère à Christian Auer. C’est l’occasion de revenir sur les échanges entre la France et l’Écosse et entre la Grèce et l’Écosse ; de se pencher sur l’influence artistique et culturelle de l’Écosse et de ses chantres et de s’attarder sur la célébration aux consonances romantiques des Hautes-Terres. Qu’il s’agisse d’étendre ces travaux à d’autres régions de l’Europe, de faire l’inventaire et de dépasser la perception des artistes ou des touristes ou même d’élargir la période d’étude, les développements possibles — dans l’espace et dans le temps — sont multiples, pour ne pas dire infinis.

5La deuxième partie reprend la notion de mémoire et y ajoute celle(s) de culture(s), cette fois d’un point de vue plus explicitement écossais et centré sur le monde des villes, tout en s’attardant sur les relations complexes de cet environnement avec celui des Hautes-Terres. Jean Berton y propose une analyse de la cité d’Inverness, « capitale des Hautes-Terres par tradition » et champs d’étude privilégié de Christian Auer. Alison McCleery, qui nous a quittés en 2023, s’interroge quant à elle sur le caractère marginal et difficile des Hautes-Terres, et sur les différentes initiatives et tentatives de développement de cet espace problématique depuis toujours, offrant au passage une perspective rafraîchissante et à rebours des fantasmes romantiques. La troisième contribution, celle d’Anthony Lewis, nous permet de pénétrer dans l’univers des musées, de mieux saisir l’articulation entre ces lieux et la société écossaise, agitée par des débats politiques intenses, des questionnements relatifs à son histoire nationale mais aussi caractérisée par la multiplicité de ses cultures et de ses identités.

6La transition avec la troisième partie se fait naturellement, en abordant la question de la diaspora écossaise vers l’Amérique, en élargissant la question des identités, des voyages et de l’influence de l’Écosse — parfois hors et loin de l’Écosse — avec ses jeux d’écho à travers le temps. Les trois contributions offrent un récit très complémentaire. La première, celle d’Alice Lemer, reprend l’angle médiatique (privilégié dans ce volume) pour aborder la question de l’émigration écossaise dans la presse britannique à la fin du xviiie siècle. C’est ensuite à la première moitié du xixe siècle que Tri Tran consacre son travail, en se concentrant spécifiquement sur la question du voyage des émigrants écossais vers l’Amérique du Nord : c’est l’occasion d’aborder la question des réseaux, des évolutions de la mentalité britannique et de se pencher sur les facteurs économiques et commerciaux. Clarisse Godard Desmarest propose finalement une analyse portant sur des événements récents survenus en Écosse et au Royaume‑Uni, en évoquant les débats autour de l’héritage colonial et impérialiste qui travaillent l’Europe et les États‑Unis. On peut y voir un juste rééquilibrage, mettant en scène les questionnements et les crises qui traversent les sociétés contemporaines dans leur rapport à leur propre histoire.

7La quatrième partie (compréhension et représentations de la société en Écosse), peut‑être la plus générale, regroupe quatre textes assez différents qui permettent, chacun à leur manière, de trianguler un peu le sujet. Danièle Berton-Charrière se penche sur un élément central de la culture et de la géographie écossaise, l’eau. Cette approche transversale donne l’occasion de côtoyer une multitude de lieux, de textes, de pratiques et de personnages aux quatre coins de l’Écosse et tout au long de son histoire. Lesley Graham propose elle aussi une approche globale de l’Écosse en étudiant les essais publiés par Robert Louis Stevenson dans le Scribner’s Magazine, une revue mensuelle américaine. La convocation du passé, l’identification des Écossais à leur pays (notamment depuis l’étranger), le caractère élémentaire du pays (qui repose sur la relation étroite entre la terre et la mer) : on retrouve ici de nombreux thèmes déjà abordés au gré de ce volume, ce qui souligne la cohérence réelle de l’ensemble. Le troisième article, rédigé par Kristine Robbyn Chick, se présente comme un développement des analyses de Christian Auer sur la question des normes et de l’étude du genre dans la société écossaise du xixe siècle, en se penchant sur l’impact du mouvement #MeToo en Écosse. Ce travail a la particularité de nous sortir des sources littéraires traditionnelles pour explorer plus spécifiquement le monde du cinéma tout en entretenant un dialogue serré avec les débats et controverses sociales, politiques et judiciaires qui caractérisent la société écossaise. Cette dimensions sociale et légale est reprise dans le dernier article, celui d’Edwige Camp-Piétrain, qui se penche sur le droit de vote des détenus en Écosse et s’interroge sur leur réinsertion par ce biais. Les populations carcérales ont longtemps été mises de côté dans les débats relatifs aux grands projets politiques écossais de la fin du xxe et du début du xxie siècle. En dépit de quelques évolutions, et quoique l’Écosse se soit singularisée dans son vœu d’étendre le droit de vote aux étrangers, elle se démarque assez peu au sein de la société des nations britanniques dans son traitement des détenus. Ces derniers constituent toujours un groupe à la marge.

8La dernière partie de l’ouvrage regroupe trois contributions en lien direct avec le Brexit, un fait politique marquant dont le retentissement en Écosse ne surprendra personne, et auquel Christian Auer avait consacré un article en 2017. Ce sujet — déjà beaucoup commenté — est ici traité suivant des angles originaux et un développement très fluide entre les différentes parties. Jérémy Elmerich propose une contextualisation utile dans son étude portant sur ce qu’il appelle (de façon un peu racoleuse) « l’origine écossaise du Brexit ». Il revient en réalité sur le développement du nationalisme anglais, l’essoufflement du cadre impérial, le rôle de la Devolution, les campagnes en miroir de UKIP et du SNP autour des thèmes de la souveraineté, le tournant du referendum écossais de 2014 et l’avènement d’un agenda politique plus fermement tourné vers des thématiques anglaises qui culminent avec le referendum de 2016. Après cette solide entrée en matière, Yves Golder se penche plus spécifiquement sur les implications du Brexit pour le Parti national écossais. Le vote singulier de l’Écosse (contre le Brexit à 62 %) a été exploité par le SNP (au pouvoir en Écosse) comme tremplin d’une nouvelle campagne en faveur de l’indépendance du pays. Yves Golder souligne la manière dont le SNP, sous la houlette de Nicola Sturgeon, a su exploiter ce contexte, de même que celui de la période de l’épidémie de COVID pour s’assurer quelques beaux succès électoraux, sans toutefois parvenir à imposer un nouveau referendum ; un dispositif que l’auteur perçoit (quand il s’agit de statuer sur des problématiques fondamentalement politiques) comme inadapté, et comme faisant planer le risque d’une surenchère en forme de réitération du divorce déjà imposé par le Brexit en 2016. Nul doute que les débats sur cette question restent ouverts. Le troisième et dernier article nous ramène aux caractéristiques générales et valorisables de l’Écosse, sous la forme d’une étude de la campagne publicitaire Scotland is now, destinée à faire la promotion de l’exceptionnalisme national écossais. Cette campagne, organisée par VisitScotland et soutenue par le gouvernement écossais, vise à célébrer une nation écossaise parfaitement consciente de ses atouts culturels, sociaux et économiques. Lauren Brancaz-McCartan reprend ici les mots de Christian Auer qui affirmait déjà dans son ouvrage Scotland and the Scots, 1707–2007, que l’Écosse ne pouvait pas être résumée au kilt et à la cornemuse. En faisant de l’Écosse une « marque nationale », cette campagne fait de l’Écosse l’incarnation d’un idéal moralement supérieur et résolument unique. Cette image habilement façonnée — et contrôlée — répond à des objectifs clairs : présenter l’Écosse comme une société moderne, inclusive, innovante et attachée à son autonomie. Conçue à l’attention d’un public étranger (touristes, étudiants, investisseurs), il s’agit de faire entendre la voix de l’Écosse sur la scène internationale, de rappeler sa distinction au sein du Royaume‑Uni et sa place stratégique en Europe et dans le monde.

9Prouver que l’Écosse ne saurait se réduire à quelques éléments folkloriques ou à une ribambelle de poncifs, qu’il ne s’agit pas d’un territoire unidimensionnel, reclus et isolé : on peut sans conteste estimer que tout le travail de Christian Auer aura été dans ce sens. En cela, ce recueil d’hommages remplit bien sa fonction. L’Écosse est un sujet complexe, a fortiori quand on s’attache à promouvoir à la fois pluralité et précision dans un même volume. La promesse est respectée, puisque cet ouvrage, en mobilisant une foule de matériaux (de la presse au cinéma en passant par la peinture, le théâtre, la publicité…) s’efforce de ne pas négliger la dimension humaine (qu’il s’agisse des femmes, des habitants des Hautes-Terres, des émigrés, des artistes ou des prisonniers), la variété et les contrastes (géographiques, sociaux, économiques) et la nécessité de penser l’Écosse dans des cadres plus larges (que ce soit à l’échelle du Royaume‑Uni, de l’Europe ou du monde). À cela s’ajoute la volonté de ne pas quitter des yeux l’Écosse d’aujourd’hui, tout en opérant sans arrêt des pas de côté et des sauts dans le temps pour saisir des perspectives plus profondes, mesurer les continuums et les points de bascule. Dans son article, Sabrina Juillet Garzón fait référence à l’image du puzzle. Les pièces réunies ici se complètent, contribuent toutes à l’élaboration d’une image immense. Il va de soi que cet enrichissement est une entreprise perpétuelle : « l’hier » écossais s’enracine dans des périodes bien antérieures au xviiie siècle ; si l’Écosse des Highlands est un lieu de fantasme et d’ignorance, il en va souvent de même pour les zones urbaines et pour tous les entre‑deux. Les « Écossais et les Écossaises » forment une cohorte plurielle et complexe qui ne se laisse pas facilement circonscrire, et « l’aujourd’hui » en Écosse ne cesse jamais de se recombiner en virages et en scénarios politiques constamment renouvelés. À sa façon, cet ouvrage témoigne de la manière dont la recherche est capable d’essaimer, sous l’influence de personnalités curieuses et polyvalentes comme Christian Auer. Chacune des contributions de cet ouvrage lui rend hommage à sa façon, en apportant une multitude de nouvelles pièces à cet extraordinaire mosaïque qu’est l’Écosse. Les chercheurs pourront y trouver des références utiles à leurs propres travaux, et, au détour d’une page, comme au détour d’une route ou d’une saison écossaise, découvrir et comprendre quelque chose de nouveau.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Clément Guézais, « Marion Amblard et Sabrina Juillet Garzón (dir.), Découvrir et comprendre les Écossais et Écossaises d’hier à aujourd’hui. Hommages à Christian Auer »Études écossaises [En ligne], 23 | 2024, mis en ligne le 01 avril 2024, consulté le 25 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/etudesecossaises/4519 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/etudesecossaises.4519

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Auteur

Clément Guézais

Université de Caen Normandie
clemguez@gmail.com

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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