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Livres

Anja BRUNNER : Bikutsi. A Beti Dance Music on the Rise. 1970-1990

Transcultural Music Studies, Bristol, CT : Equinox Publishing Ltd, 2021
Maël Péneau
p. 294-296
Référence(s) :

Anja BRUNNER : Bikutsi. A Beti Dance Music on the Rise. 1970-1990, Transcultural Music Studies, Bristol, CT : Equinox Publishing Ltd, 2021. 216 p., ill. coul.

Texte intégral

1Anja Brunner, ethnomusicologue au Music and Minorities Research Center (MMRC) de l’Université pour la musique et les arts du spectacle de Vienne, a publié un ouvrage passionnant sur le genre musical populaire camerounais bikutsi, basé sur sa thèse soutenue en 2014. Le livre explore les contextes historiques, politiques et sociaux, ainsi que les innovations musicales et les transformations qui ont contribué au développement et à la popularisation du bikutsi à partir du début des années 1980 au Cameroun.

2Le travail d’Anja Brunner s’inscrit dans un champ de recherche qui voit de plus en plus souvent disparaître les frontières entre ethnomusicologie et popular music studies, notamment en Afrique (Amico & Parent 2022). Après avoir situé son étude dans le contexte socio-historique postcolonial du sud du Cameroun des années 1960 aux années 1980, Brunner montre comment les guitares électriques ont pu être utilisées pour imiter la musique locale jouée au xylophone, dans une démarche qui rappelle l’adaptation des motifs de percussions sabar à la guitare ou au clavier au Sénégal (Péneau 2023). L’un des éléments les plus passionnants de l’analyse de Brunner est en effet son examen détaillé de la « guitare balafon », une technique remontant aux années 1960 qui consiste à placer une éponge ou un morceau de papier entre les cordes de la guitare pour produire un son étouffé rappelant les xylophones locaux utilisés par les populations Beti au Cameroun. Cette innovation a joué un rôle crucial dans l’émergence du bikutsi en tant que musique populaire, en permettant l’intégration de sonorités et de timbres dits « traditionnels » dans la musique populaire contemporaine.

3Le livre explore également les dimensions culturelles, sociales et économiques de la montée en puissance du bikutsi. Elle examine le rôle des intermédiaires culturels, tels que les producteurs et les journalistes, dans la promotion du bikutsi, et explore les pratiques d’enregistrement, d’arrangement, et les réseaux de distribution qui ont contribué à son succès, au Cameroun comme à l’international. Ce travail de recherche contribue également à une « ethnomusicologie des cultures de l’enregistrement » (Olivier 2022b), en étudiant les pratiques et les processus à l’œuvre dans les studios au Cameroun et en France, dans la filiation des travaux engagés par Louise Meintjes en Afrique du Sud (2003) ou Emmanuelle Olivier au Mali et en Côte d’Ivoire (2017, 2022a). Ainsi, elle apporte des informations précieuses sur la manière dont la technologie et les infrastructures d’enregistrement ont façonné le développement et la diffusion des musiques populaires à travers le continent.

4L’approche méthodologique choisie par l’auteure combine l’analyse musicale avec des enquêtes ethnographiques, des sources écrites et des entretiens avec des musiciens et des producteurs, ce qui lui permet de retracer l’évolution de la musique populaire locale en un style distinct « made in Yaoundé » enraciné dans les traditions et les rythmes musicaux Beti. Son étude met l’accent sur la nature fluide et négociable des genres musicaux, et souligne l’importance de comprendre les processus historiques spécifiques qui sous-tendent l’émergence et la popularisation des styles musicaux régionaux et nationaux en Afrique, à l’image du highlife au Nigeria et au Ghana (Collins 1994) ou du mbalax au Sénégal (Benga, 2002).

5Bikustsi, A Beti Dance Music on the Rise explore également en profondeur la dynamique de genre du bikutsi, mettant en lumière l’importance des traditions musicales féminines dans son développement. Brunner explique en effet que près de 80 % des chansons de bikutsi modernes sont basées sur des chants traditionnels interprétés et composés par des femmes dans les zones rurales. En examinant les situations, les rôles, les structures et le contenu de ces pièces chantées et dansées par les femmes, Brunner met en évidence l’influence considérable de cette tradition féminine sur le bikutsi comme musique populaire. Brunner accorde une attention particulière à ces pièces traditionnelles chantées et dansées : ses descriptions ethnographiques détaillées et ses analyses musicologiques précises constituent ainsi une ressource précieuse pour comprendre les racines du bikutsi.

6Brunner aborde enfin le succès commercial et l’internationalisation du bikutsi pendant les années 1980, dans le contexte de changements politiques importants au Cameroun, ainsi que de l’introduction de nouvelles technologies et de formats médiatiques, tels que les cassettes et la télévision. Cette analyse permet de situer le bikutsi dans le paysage plus large de la musique populaire africaine et souligne l’importance de comprendre l’interconnexion des marchés et des pratiques musicales locaux, régionaux et mondiaux. De plus, l’accent mis par l’auteure sur la circulation des enregistrements entre Yaoundé et Paris met en lumière les dimensions transnationales de la production, de la distribution et de la réception du bikutsi. Cette perspective souligne les dynamiques complexes et souvent inégales de pouvoir en jeu dans l’industrie musicale, les musiciens camerounais devant s’appuyer sur les choix et les compétences de leurs producteurs, qui détenaient souvent le dernier mot sur la musique qui était diffusée sur le marché.

7Le travail de Brunner n’éclaire pas seulement l’histoire et le développement du bikutsi, mais soulève également des questions importantes sur les implications plus larges de la production, de la consommation et de la représentation des musiques populaires dans les contextes africains postcoloniaux. En examinant la manière dont le bikutsi puise dans les pratiques musicales locales et mondiales et y contribue, Brunner invite les lecteurs à considérer les dimensions culturelles et politiques de la création de musiques populaires en Afrique et au-delà. En abordant de manière approfondie et nuancée les dynamiques de genre, les dimensions historiques et organologiques, l’importance de l’enregistrement et de la médiation, les aspects transnationaux et les interactions entre le local et le global, le livre d’Anja Brunner constitue une contribution précieuse à la compréhension de l’émergence et du développement des musiques populaires en Afrique.

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Bibliographie

AMICO Marta et Emmanuel PARENT, 2022, « Quels terrains communs pour l’ethnomusicologie et les popular music studies ? » Volume  !. La revue des musiques populaires 19 : 2, Article 19 : 2. https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/volume.10801

BENGA Ndiouga Adrien, 2002, « Dakar et ses tempos. Signification et enjeux de la musique urbaine moderne (c.1960-années 1990) ». In M. C. Diop ed. : Le Sénégal contemporain. Paris : Karthala : 289–308.

COLLINS John, 1994, Highlife Time. Accra : Anansesem Publications.

MEINTJES Louise, 2003, Sound of Africa ! : Making Music Zulu in a South African Studio. Durham CA : Duke University Press.

OLIVIER Emmanuelle, 2017, « Musical creation and recording studio in ethnomusicology, a reflection from Bamako (Mali) », Actes du colloque Tracking the Creative Process in Music. Paris : IREMUS.

OLIVIER Emmanuelle, 2022a, « Individual career paths and multiple connections. Portraits of three arrangers and sound engineers in Abidjan (Ivory Coast) », Universitas (Taipei) : Monthly Review of Philosophy and Culture.

OLIVIER Emmanuelle, 2022b, « Des cultures enregistrées aux cultures de l’enregistrement : L’ethnomusicologie à un tournant épistémologique ? », Volume  !. La revue des musiques populaires 19 : 2, https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/volume.10811

PÉNEAU MAËL, 2023, Le beatmaking à Dakar : Savoirs, pratiques et cultures du numérique. Thèse de doctorat. Paris : Centre Georg Simmel, École des Hautes Études en Sciences Sociales.

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Pour citer cet article

Référence papier

Maël Péneau, « Anja BRUNNER : Bikutsi. A Beti Dance Music on the Rise. 1970-1990 »Cahiers d’ethnomusicologie, 36 | 2023, 294-296.

Référence électronique

Maël Péneau, « Anja BRUNNER : Bikutsi. A Beti Dance Music on the Rise. 1970-1990 »Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 36 | 2023, mis en ligne le 10 octobre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ethnomusicologie/5178

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Auteur

Maël Péneau

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