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Richard C. JANKOWSKY : Ambient Sufism. Ritual Niches and the Social Work of Musical Form

Chicago : The University of Chicago Press (coll. « Chicago Studies in Ethnomusicology »), 2021
Hélène Sechehaye
p. 287-290
Référence(s) :

Richard C. JANKOWSKY : Ambient Sufism. Ritual Niches and the Social Work of Musical Form, Chicago : The University of Chicago Press (coll. « Chicago Studies in Ethnomusicology »), 2021. 272 p.

Texte intégral

1L’ethnomusicologue Richard C. Jankowsky avait consacré sa première monographie Stambeli. Music, Trance, and Alterity in Tunisia (2010) aux pratiques musicales des Sambâlî, communauté rituelle issue de la présence subsaharienne en Tunisie. Cette étude ethnomusicologique d’envergure se signalait déjà par un travail de terrain intensif et une recherche historique minutieuse. Un des développements de cet ouvrage est l’article « Rhythmic Elasticity and Metric Transformation in Tunisian Sambēlī » (2013) où l’auteur déploie une analyse microrythmique mettant à jour des éléments fondamentaux de ce répertoire, reliant la composition non-isochrone des motifs rythmiques et leur potentiel transformatoire à la finalité thérapeutique du rituel et aux conceptions associées aux différentes entités invisibles agissant lors du rituel.

2Avec Ambient Sufism. Ritual Niches and the Social Work of Musical Form, Jankowsky montre que les dix ans qui le séparent de sa première monographie ont fait mûrir des thèmes et réflexions qui y étaient en germe. Manifestant la même pensée analytique, il s’intéresse cette fois à la manière dont la forme musicale reflète et engendre les sociabilités au sein de différentes communautés rituelles de Tunisie. Le fil rouge de son ouvrage est ce qu’il qualifie de « soufisme ambiant », un concept qui lui permet d’évoquer à la fois une atmosphère générale de circulation de chants se référant aux rituels dans l’espace tunisien, ainsi que l’ambiance et les textures sonores propres aux moments rituels.

3Les analyses consacrées à la forme musicale sont désormais courantes pour les répertoires classiques d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Toutefois, cela n’a pas encore vraiment été appliqué en profondeur aux répertoires populaires, particulièrement dans une perspective comparatiste qui prend comme objet d’étude plusieurs communautés distinctes occupant un même territoire – ici, la ville de Tunis et ses environs. L’entreprise pourrait s’avérer risquée et mener à bien des écueils, notamment des comparaisons non fondées ou basées sur une méconnaissance du terrain. Ce n’est pas le cas de cet ouvrage, où Jankowsky manie avec délicatesse et savoir-faire les conceptions et pratiques spécifiques à quatre communautés rituelles distinctes. En prenant la forme musicale comme clé de voûte de son propos, il s’appuie sur des éléments sonores partagés pour ensuite mener aux univers spirituels, politiques et sociaux auxquels ils sont interreliés.

4Le livre Ambient Sufism se structure en sept chapitres suivis d’un glossaire, d’une bibliographie et d’un index. Il est également complété d’un site web hébergé par la Tufts University qui rassemble les extraits audio, vidéo et des documents additionnels (cartes, images).

5Dès l’introduction (chap. 1), Jankowsky établit le constat d’une omniprésence des saints musulmans dans « l’écologie spirituelle urbaine » de Tunis. Présentes dans les mémoires collectives, dans les lieux physiques, ces figures apparaissent également dans le répertoire musical de manière récurrente. La littérature actuelle tend à présenter le soufisme principalement comme une expérience mystique individuelle, mais Jankowsky donne à voir un soufisme qui se démarque de cette conception par des pratiques dévotionnelles sociales et collectives. L’objectif de l’ouvrage est double : d’une part, il montre comment les références aux saints traversent les répertoires rituels et non rituels, à la fois dans les ordres soufis établis comme dans des communautés rituelles considérées comme minoritaires (femmes, juifs, Sambâlî). D’autre part, il affirme que la musique soutient non seulement des transes individuelles, mais effectue également le « travail social » de connexion et de différenciation entre les communautés rituelles (p. 2). Jankowsky inscrit son travail dans une actualité tunisienne mouvementée, marquée par la révolution de 2011 et la montée de l’intégrisme religieux, qui ont grandement porté atteinte aux pratiques rituelles soufies : ainsi, la question des transformations, des adaptations et des recontextualisations de la musique rituelle constitue un autre thème transversal.

6Les chapitres 2, 3, 4 et 5 présentent quatre études de performances rituelles : une ara (« présence ») dans l’ordre soufi des ‘Isawa (chap. 2), une silsila (« chaîne ») rituelle dédiée à la sainte Sayyda Mannūbiyya (chap. 3), un rituel thérapeutique sambâlî conduit par des descendants d’immigrants subsahariens et un rituel rebaybiyya chez des juifs tunisiens. Pour chaque type de rituel, le contexte historique et social est exposé, mais le point qui attire l’attention de Jankowsky est la question de la forme musicale. Il identifie deux formes musicales rituelles standard, toutes deux cumulatives. La première, la silsila, est une série de nūbāt (« tours ») indépendantes mais identiques sur le plan sonore, qui permet de regrouper différentes figures de saints et d’esprits dans un même espace-temps, déployant un potentiel d’archivage et d’activation de la mémoire collective, ainsi qu’une capacité d’hospitalité. La seconde, la ara, est une forme rituelle qui suit une logique séquentielle et se compose de formats de performance sonore exclusifs qui se succèdent, chacun possédant une fonction propre. L’adoption d’une de ces deux formes musicales permet aux communautés rituelles de se relier les unes aux autres, tout en activant ces principes d’une manière spécifique qui affirme le caractère unique de chaque niche rituelle (p. 118).

7Les contextes de performance rituelle sont analysés d’après les caractéristiques timbrales des instruments et du chant, ainsi que les textures sonores produites par la stratification (layering) de ces timbres. Comme pour les formes musicales, Jankowsky identifie ces atmosphères sonores comme des marqueurs identitaires permettant à chaque communauté de se distinguer tout en se reliant aux autres. L’univers sonore du soufisme ambiant se caractérise ainsi par sa constance, mais également par une trajectoire d’intensification récurrente au cours des rituels. Trois processus d’intensification sonore et temporelle sont décrits (p. 16) : l’intensification discrète, transformationnelle (où un motif cyclique répété augmente systématiquement en tempo ou hauteur) ; l’intensification séquentielle, modulatoire (traduite par le changement net d’un motif rythmique à un autre, à la densité sonore plus importante) ; et l’intensification globale, superposée (layered), constituée par la transformation à large échelle de la densité sonore au cours du rituel.

8Tenant compte de l’actualité de ces répertoires, Jankowsky porte également attention à la diminution de la participation rituelle au cours des XXe et XXIe siècles, et décrit les transferts du rituel à la scène qui ont contribué à la vie publique du soufisme ambiant. Il s’intéresse ainsi aux questions de continuité du répertoire par l’évocation de la diaspora en France qui a conservé des rituels disparus à Tunis (p. 157), ou de festivals à large diffusion programmés en Tunisie, comme l’événement El-Hadhra (analysé en chap. 6).

  • 1 « Yet it is precisely in the details of musical performance where many of the ritualists with whom (...)

9A priori, un livre prenant pour objet la forme musicale pourrait exposer une approche analytique détachée des questions sociales : pourtant, « c’est précisément dans les détails de la performance musicale que nombre d’acteurs rituels avec lesquels je travaillais ont situé leurs propres interventions éthiques, et c’est ce travail éthique qu’ils pensent être menacé »1 (p. 20-21). L’approche comparative de Ambient Sufism, au premier abord un peu risquée, est réalisée avec une maîtrise de la description et des connaissances ethnographiques qui permettent à la comparaison d’être riche et non hiérarchisante. Les analyses musicales commentées s’appuient sur les extraits audio et vidéo, et la théorie est toujours ancrée dans la pratique. Les matériaux analytiques (transcriptions, paroles avec traduction, graphiques, tableaux), même si Jankowsky reconnaît leurs limites respectives, permettent de resituer les éléments fondamentaux de l’ouvrage. Alors qu’il n’est pas présenté comme le cœur de l’étude, le travail de connaissance historique, langagière et contextuelle effectué à propos de la société tunisienne et, plus largement, nord-africaine et moyen-orientale, établit les bases d’une recherche minutieuse qui permet à l’analyse de se développer.

10Avec cette étude sur le soufisme ambiant tunisien, Jankowsky mène les travaux de Gilbert Rouget, qui montraient comment la musique socialise la transe, une étape plus loin, en proposant une panoplie d’outils conceptuels pour analyser la manière dont les rituels de transe musicalisent le social (p. 218).

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Bibliographie

JANKOWSKY Richard, 2010, Stambeli. Music, Trance, and Alterity in Tunisia. Chicago : University of Chicago Press.

JANKOWSKY Richard, 2013, « Rhythmic Elasticity and Metric Transformation in Tunisian Sṭambēlī », Analytical Approaches to Word Music 3/1. En ligne : https://iftawm.org/journal/oldsite/articles/2014a/Jankowsky_AAWM_Vol_3_1.html

ROUGET Gilbert, 1980, La musique et la transe. Esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la possession. Paris : Gallimard.

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Notes

1 « Yet it is precisely in the details of musical performance where many of the ritualists with whom I worked situated their own ethical interventions, and it is that ethical work that they fear is under threat » (p. 20-21, ma traduction).

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Pour citer cet article

Référence papier

Hélène Sechehaye, « Richard C. JANKOWSKY : Ambient Sufism. Ritual Niches and the Social Work of Musical Form »Cahiers d’ethnomusicologie, 36 | 2023, 287-290.

Référence électronique

Hélène Sechehaye, « Richard C. JANKOWSKY : Ambient Sufism. Ritual Niches and the Social Work of Musical Form »Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 36 | 2023, mis en ligne le 10 octobre 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ethnomusicologie/5165

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Auteur

Hélène Sechehaye

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