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Giovanni DE ZORZI : Sama‘. L’ascolto e il concerto spirituale nella tradizione sufi

Milano : Editoriale Jouvence, Volti d’Islam, 2021
Mathieu Clavel
p. 283-287
Référence(s) :

Giovanni DE ZORZI : Sama‘. L’ascolto e il concerto spirituale nella tradizione sufi, Milano : Editoriale Jouvence, Volti d’Islam, 2021. 282 p., ill. n.b. & coul.

Texte intégral

1Le sama‘, « écoute mystique », tel qu’il s’entend chez les nombreux ordres soufis, désigne le phénomène essentiel qui opère l’union du spirituel et du musical à travers le monde islamique. Sa compréhension, donc celle des musiques qui en relèvent, dépasse amplement la portée religieuse des textes, et De Zorzi contribue par cet ouvrage à en dévoiler certains aspects au lectorat italophone. Tributaire de Jean During, à qui il dédie ce livre, De Zorzi emprunte quelques écrits au maître, ainsi que le titre d’un de ses livres traduit en italien. S’il ne cherche pas à en atteindre la profondeur analytique, il ouvre toutefois une voie d’accès plus facile vers le mystère des musiques dites « soufies », et propose des introductions à plusieurs traditions spécifiques (de Turquie, d’Asie Centrale, du sous-continent Indien).

  • 1 Soufisme.

2Un premier postulat est nécessaire pour écarter de fausses idées qui circulent largement aujourd’hui, lorsque l’auteur nous dit qu’il n’y a pas de musique soufie, l’objet du livre étant la musique telle qu’elle est écoutée par les soufis. Aujourd’hui, elle se décline en de nombreuses expressions locales, toujours marquées par la culture originelle commune du tasawwuf1, au-delà de l’histoire individuelle de chaque nation. Ces répertoires peuvent être abordés sous différents angles (musicologique, sociologique, anthropologique, littéraire, poétique, historique) qui tiennent compte, en premier lieu, des fines élaborations conceptuelles ayant surgi dans des temps lointains, mais restant toujours pleinement d’actualité.

  • 2 Il retroterra del sama: antecedenti e risonanze tra Oriente e Occidente.

3Les fondements du sama‘ sont à chercher avant la naissance de l’islam, ce qu’explore brillamment l’auteur de façon synthétique dans le premier chapitre2 : dans la culture abrahamique qui incorpore dès ses origines la musique (en tant que sons humainement organisés) dans de nombreux rituels, ces fondements sont ensuite réélaborés à travers l’interprétation helléniste dans la pensée islamique. Le chapitre est une somme de références fascinantes sur les origines du sama‘.

4Le chapitre suivant se concentre sur la pratique du sama‘ lui-même, revenant sur une longue tradition écrite qui défend, encourage ou au contraire attaque cette pratique et sa dimension musicale, mais qui semble s’épuiser après le XVe siècle. L’écoute par excellence étant celle de la cantillation du Coran, celle de la poésie (ghina) chantée en est le prolongement : le cœur est plus ému si ce qu’il entend est en musique, porté par la mélodie et le rythme agréable, selon Al-Ghazali (1058-1111). Ainsi l’écoute concerne deux sortes d’auditeurs : certains écoutent avec discernement tandis que pour d’autres, les mélodies agissent comme une nourriture spirituelle.

  • 3 Souvenir, répétition, mention, désigne un rite propre de l’Islam.
  • 4 Émotion intense.

5Distinct du dhikr3, pratique liée au Coran qui a pour but de purifier, de polir le cœur où se reflète la lumière divine, le sama‘ provoque des états internes qui peuvent se caractériser sous trois degrés : tawajjud (concentration dans l’écoute, début), wajd (extase, état intermédiaire) et wujud (union ou enstase, issue de la voie). L’extase, qui découle du tarab4 (hal en persan) peut être si forte qu’elle submerge l’homme et sa volonté, le poussant à s’agiter de façon incontrôlée pendant les séances, ce qu’on appelle parfois la danse du sama‘ (raqs-i sama‘).

6La question qu’il convient de se poser est : d’où viennent ces états ? Selon la tradition islamique, ni la musique ni la poésie ne sont responsables de l’extase, mais bien la remémoration d’une expérience antérieure sommeillant chez l’auditeur, l’extase originelle dans la prééternité, lors du pacte primordial (« mithaq ») entre Dieu et les âmes à qui il demande de s’incarner, et qui instaure le temps historique. Pour les soufis, ce moment a produit une extase latente, refoulée par l’âme humaine. Le sama‘ fait resurgir ce temps d’avant le temps, ce sama‘ originel.

7L’auteur termine le chapitre avec une typologie des mouvements corporels effectués durant le sama‘, ainsi qu’avec les règles de conduites (adab) à observer selon Al-Ghazali, à partir de la conjonction nécessaire du temps (zaman), du lieu (maqam) et des compagnons (ikhwan). Avant tout, l’auditeur « devra s’assurer que son cœur est clair et prêt à accueillir ce qui lui vient de la musique et du chant ». Ainsi récoltera-t-il les bénéfices du sama‘. En soi, ce chapitre est aussi une introduction intéressante au soufisme par la perspective musicale, introduisant de nombreux concepts s’y rapportant.

8Tandis que le quatrième chapitre présente une anthologie de poèmes persans évoquant le sama‘ chez Rumi et Hâfez, les chapitres suivants sont dédiés à la présentation générale de quelques traditions importantes où se pratique le sama‘. L’auteur s’étant consacré à l’apprentissage du ney – flûte de roseau, instrument par excellence du sama‘ – dans sa déclinaison turque, ses affinités avec l’univers musical ottoman s’expriment dans de belles pages sur les traditions mevlevi et bektachi de Turquie.

  • 5 1207-1273, personnage fondateur de l’ordre et figure importante du soufisme.
  • 6 Orthographe turque de sama‘.

9Le chapitre sur le sama‘ chez les Mevlevi ottomans s’ouvre sur une courte biographie du poète Jalaleddin Rumi5, appelé Mevlana en turc, et sa rencontre initiatique avec Shams de Tabriz. Pour Rumi, le sama‘ est notamment le moyen de se remémorer son maître bien aimé Shams après sa disparation. Dans un état d’extase permanente, entouré de musiciens, celui-ci improvisait ses vers en dansant, et les anecdotes abondent sur son amour de la musique. Par la suite, la cérémonie du sema6 chez les Mevlevi devient un rituel complexe qui synthétise les éléments du sama‘ médiéval iranien (écoute, chant, poésie, mouvements des derviches tourneurs), avec une sublimation esthétique reposant sur les règles de la musique ottomane. La cérémonie ne s’adresse pas seulement aux pratiquants, mais aussi aux observateurs. Elle s’organise autour de compositions nommées âyin-i şerîf, qui constituent une des plus vieilles traces de la musique ottomane, transmises oralement mais notées au XXe siècle.

  • 7 Litt. : « souffle ».
  • 8 Hymnes soufis de Turquie.

10Abordée au chapitre suivant, une autre tradition importante du sama‘ en Turquie se rencontre chez les Bektachi, ordre qui se distingue par sa proximité avec le chiisme duodécimain, et qui se rencontre aujourd’hui principalement dans les Balkans ainsi qu’en Anatolie. Autrefois lié au pouvoir ottoman à travers le corps des janissaires, tombé en disgrâce et dissous en 1826, son influence urbaine décline dès lors et les cérémonies de sama‘, fermées aux non-initiés, sont restées mystérieuses, ce qui a laissé considérer à tort que la version alevi-bektachi anatolienne était la seule. On y chantait en musique les nefes7, poèmes dévotionnels de mystiques comme Yunus Emre (1238-1328) ou Pir Sultan Abdal (1480-1550), sur une forme compositionnelle basée sur les makam, proche mais différente des ilahi8 des autres confréries. Dans sa version anatolienne, c’est le barde (aşık) qui chante les nefes accompagné de son saz (luth dont le corps représente l’Imam Ali et le manche, son sabre Zulfikar) à l’occasion des cérémonies.

11Selon Kudsi Erguner, la version stambouliote des nefes est aujourd’hui tombée dans l’oubli, comme une large partie du patrimoine artistique ottoman. Par ailleurs, la jeune République de Turquie proscrit les confréries et ferme les loges en 1922 et, si elles ont réouvert depuis, notamment à des fins culturelles, les chaînes des traditions mevlevi et bektachi en Turquie ont été profondément touchées.

  • 9 Mariage, circoncision…

12L’auteur aborde ensuite l’Asie centrale en dressant un bref historique du soufisme connu sous de nombreuses formes : s’y distinguent notamment les pratiques du dhikr khafi (silencieux, interne), associées aux sédentaires persanophones, ou jahri (sonore, extérieur), davantage le fait des nomades turcophones. L’expérience du sama‘ se fait donc chez les adeptes de la Jahriyya, où les compositions poétiques des soufis d’Asie centrale – comme Ahmad Yasawi (1093-1166) ou Baba Rahim Mashrab (1657-1711) qui écrivent en turc chagatai – sont souvent chantées lors du halqa (dhikr collectif) par des chantres (hafiz), qui interviennent aussi à l’occasion des fêtes toy9. Cela se fait cependant sans musique instrumentale, par le chant et la récitation uniquement, et il semble que les cérémonies de sama‘ aient disparu avec l’époque soviétique, comme l’attestent des témoignages recueillis par l’auteur lors de ses recherches en Ouzbékistan ; la répression des spiritualités à l’époque a bien sûr porté un grand préjudice à la vitalité du soufisme local, aujourd’hui dépassé par des courants extérieurs politisés ou par des mouvements fondamentalistes.

13Enfin, le dernier chapitre, qui est aussi le plus conséquent, s’attarde sur les pratiques de sama‘ dans le sous-continent indien. Elles occupent une place fondamentale dans la confrérie Chishtiyya, et témoignent d’une riche histoire théologique remontant au IXe siècle. Progressivement, la dévotion s’est déplacée des maîtres vivants vers les saints (pir) du passé avec l’apparition des sanctuaires (dargah) autour de leurs tombes, où le sama‘ chishti est devenu un rituel routinier, surtout à travers le genre musical du qawwali. Par ailleurs le ghazal, poème d’amour central à la tradition littéraire persane puis ourdoue, y est aussi au cœur de la musique propre aux soufis. La confusion des discours amoureux et mystique est un topos omniprésent de la culture du monde islamique, et le ghazal, arrivé en Inde par l’Afghanistan, en offre de nombreux exemples. Ainsi, l’écoute de vers à première vue « légers », avec une autre « oreille », dirait Rumi, est rapportée dans la vie de de nombreux maîtres soufis.

14Il est par ailleurs appréciable qu’il soit fait mention dans ces pages du ghazal tel qu’il est chanté en Afghanistan, pays qui a vu naître certains des grands poètes de la tradition soufie, et à propos duquel on ne reviendra pas sur la sombre interdiction de la musique pour la seconde fois depuis le retour au pouvoir des talibans. Le ghazal connaît ses heures de gloire nationale grâce à la diffusion radiophonique, entre les années 1940 et 1970. Toutefois, les chanteurs dont l’auteur propose les noms ne sont pas des représentants du genre, et nous conseillerions au lecteur intéressé de se tourner plutôt vers d’autres interprètes, tels qu’Ustad Mohammad Hussain Sarahang, Ustad Rahim Bakhsh, Ustad Ghulam Dastagir Shaida ou Ustad Amir Mohammad, dont on trouve les enregistrements en abondance sur internet, bien qu’ils n’aient quasiment jamais été publiés, sinon en Afghanistan, mais qui méritent amplement d’être connus des mélomanes.

15L’ouvrage de De Zorzi présente un intérêt certain pour le public curieux mais pas nécessairement averti, qui appréciera surtout les chapitres dédiés aux fondements métaphysiques, religieux et culturels du sama‘, ou qui trouvera l’occasion de découvrir des courants et donc des styles qu’il connaît moins. Grâce à la diversité de ses angles d’approche, au choix des poèmes traduits, à la qualité de l’iconographie et aux nombreuses références d’écoute, le lecteur trouvera dans ce livre une introduction solide aux musiques « écoutées par les soufis ».

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Notes

1 Soufisme.

2 Il retroterra del sama: antecedenti e risonanze tra Oriente e Occidente.

3 Souvenir, répétition, mention, désigne un rite propre de l’Islam.

4 Émotion intense.

5 1207-1273, personnage fondateur de l’ordre et figure importante du soufisme.

6 Orthographe turque de sama‘.

7 Litt. : « souffle ».

8 Hymnes soufis de Turquie.

9 Mariage, circoncision…

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Pour citer cet article

Référence papier

Mathieu Clavel, « Giovanni DE ZORZI : Sama‘. L’ascolto e il concerto spirituale nella tradizione sufi »Cahiers d’ethnomusicologie, 36 | 2023, 283-287.

Référence électronique

Mathieu Clavel, « Giovanni DE ZORZI : Sama‘. L’ascolto e il concerto spirituale nella tradizione sufi »Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 36 | 2023, mis en ligne le 10 octobre 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ethnomusicologie/5163

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Auteur

Mathieu Clavel

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