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Walter FELDMAN : From Rumi to the Whirling Dervishes. Music, Poetry, and Mysticism in the Ottoman Empire

Series « Music & Performance in Muslim Contexts ». Edinburgh : Edinburgh University Press, 2022
Giovanni De Zorzi
p. 280-283
Référence(s) :

Walter FELDMAN : From Rumi to the Whirling Dervishes. Music, Poetry, and Mysticism in the Ottoman Empire, Series « Music & Performance in Muslim Contexts ». Edinburgh : Edinburgh University Press, 2022. 256 p., ill. coul.

Texte intégral

  • 1 Traduit de l’anglais par Laurent Aubert.

1Walter Zev Feldman est un musicologue, musicien et anthropologue de la danse réputé, dont les travaux concernent surtout les traditions musicales ottomanes, centre-asiatiques et juives d’Europe centrale1. Parmi ses nombreuses publications, deux livres demeurent des références essentielles pour les chercheurs et les amateurs de musique : Music of the Ottoman Court : Makam, Composition and the Early Ottoman Instrumental Repertoire (1996) et Klezmer : Music, History and Memory (2016).

2Avec ce nouvel ouvrage, publié par les Presses de l’Université d’Edinburgh en collaboration avec l’Aga Khan University et l’Aga Khan Music Programme, Feldman retourne, en quelque sorte, « à ses premières amours » : en fait, selon lui, From Rumi to the Whirling Dervishes « fait la lumière sur l’interaction sophistiquée entre musique, poésie et pratique mystique sous-jacente à la cérémonie appelée sema, mukabele ou ayin », caractéristique des derviches mevlevi. Comme le lecteur le sait, les derviches mevlevi appartiennent à un ordre soufi, mieux connu en Occident sous l’appellation de « derviches tourneurs », fondé par les descendants du poète persan Mevlana – d’où le nom de la confrérie – Jalaluddin Rumi (mort en 1273).

3Avant d’aborder le texte, il est important de noter qu’il est accompagné d’exemples musicaux commentés, en libre accès sur le site internet de l’Aga Khan Music Programme.

4Le livre est divisé en deux grandes parties, suivies d’un « Postlude ». La première, « History and Culture of the Mevlevi Dervishes » s’ouvre sur une introduction qui rappelle la rupture qu’a connue la culture Mevelevi, à la suite de la prohibition des ordres soufis par la République turque en 1925, même si certaines pratiques, comme celle de la musique, ont pu se maintenir après 1925. Le premier chapitre, « Defining the Mystical Music of the Mevlevi Dervishes », distingue le champ du « mystique » de celui du « religieux », en soulignant qu’il constitue une base conceptuelle permettant de comprendre les répertoires musicaux. Le chapitre 2, « The Mevlevi Phenomenon », offre un large panorama historique couvrant une période allant du vivant de Mevlana Jalaluddin Rumi et de la fondation de la Mevleviye par ses descendants directs à Konya, aux développements subséquents de l’ordre. Le chapitre 3, « Development and Cultural Affinities of the Mevlevi Ayin », réunit un certain nombre de données visant à étayer l’histoire des mouvements cinétiques de la cérémonie tels qu’ils étaient pratiqués à l’époque ottomane dans les différents centres mevlevi. Il se conclut sur un choix de textes théoriques et poétiques provenant de diverses sources mevlevi. Quant aux chapitres 4 et 5, ils décrivent le rôle du principal instrument de musique mevlevi, la flûte de roseau ney, et de ses interprètes.

5La seconde partie, « The Music of the Mevleviye », comporte des analyses musicales détaillées de l’ayin, la cérémonie mevlevi. Il examine aussi le rôle des musiciens mevlevi dans la haute culture musulmane de Turquie, de l’époque anatolienne pré-ottomane aux XVIIe et XVIIIe siècles ottomans. Le chapitre 6, « The Position of Music within the Mevleviye », présente quelques écrits poétiques sur la musique de Kutb-i Nayi Osman Dede (mort en 1730), considéré comme un des grands penseurs du soufisme. Le chapitre 7, « The Musical Structure of the Ayin », compare la musique de la cérémonie mevlevi avec celle de la suite « de cour » appelée fasıl. Le chapitre 8, « Music, Poetry, and Composition in the Ayin », aborde la section la plus importante de la cérémonie, qui est aussi la plus longue, le Premier Selam, à travers un ancien ayin anonyme dans le maqam Dügah et un autre dans le maqam Beyati, le premier attribué à un compositeur connu, Köçek Mustafa Dede (mort en 1683). Il présente ensuite certaines innovations musicales apparaissant dans le Premier Selam du Saba Ayin composé par Ismail Dede Efendi (mort en 1846). Le chapitre se conclut sur l’étude de la relation entre les vers de Rumi et la musique dans chaque ayin. Le chapitre 9, « The Sema’i in the Third Selam and the Son Yürük Sema’i’: Nucleus of the Antecedent Samā? », présente le genre appelé sema’i, qui apparaît dans les sections suivantes de la cérémonie mevlevi, et qui constitue un lien probable entre l’ayin et ses antécédents musicaux dans d’autres cultures turcophones, comme l’attestent d’anciennes notations effectuées par le Polonais Wojchiech Bobowski, alias Ali Ufuki Bey (mort en 1650), ainsi que certains parallèles manifestes entre le sema’i et les musiques d’Asie Centrale.

6Le volume se conclut sur un Postlude pénétrant intitulé « Music, Poetry, and Mysticism in the Ottoman Empire », suivi du vaste corpus des références citées.

7Selon l’auteur, cet ouvrage est un « essai d’ethnomusicologie historique », ce qui me donne l’occasion de souligner, d’une part, que l’ethnomusicologie ne peut plus être limitée au « travail de terrain », et d’autre part que cette approche de la musique ottomane/turque, inaugurée par des maîtres comme Owen Wright et Walter Feldman lui-même, a influencé les travaux d’une nouvelle génération de chercheurs brillants tels que (dans l’ordre alphabétique) Mehmet Uğur Ekinci, Ralf Martin Jäger, Judith I. Haug, Kyriakos Kalaitizidis, Eleni Kallimopoulou, Arash Mohafez, Jacob Olley ou Panagiotis Poulos. Au-delà du cas de la musique ottomane, la démarche de l’ethnomusicologie historique, basée sur des sources écrites souvent corroborées par des observations de terrain, a été et demeure fondamentale pour les ethnomusicologues travaillant sur les traditions musicales du Moyen-Orient et d’Asie centrale, tels que Alexandr Djumaev, Jean During, Sasan Fatemi, Amir Hossein Pourjavady, Ahmed Naser Sarmast ou Will Sumits. Dans ce courant, From Rumi to the Whirling Dervishes s’impose comme une œuvre maîtresse, riche en détails précieux et en informations rares. Il présente en outre de nombreuses traductions inédites de vers en turc et en persan des plus grands poètes, venant éclairer le concept mevlevi (et donc ottoman) de « musique ». Le texte est illustré par des images et des miniatures en couleurs peu connues, confirmant l’intérêt de l’auteur – déjà attesté dans Music of the Ottoman Court – pour l’iconographie comme source tant pour l’histoire de la musique que pour la performance contemporaine ; à cet égard, souvenons-nous que, dans les années 1990, Feldman a collaboré à l’Ensemble Bezmârâ, dirigé par Fikret Karakaya, qui effectua la reconstruction minutieuse d’instruments de musique oubliés à travers l’observation des miniatures les représentant.

8Le livre est centré sur le passé ottoman et, à juste titre, l’auteur ne fait que mentionner la rupture suscitée dans la culture mevlevi par la prohibition des ordres soufis dans la République turque à partir de 1925. Pourtant, cet ouvrage acquiert une signification et une dimension accrues en considérant la situation contemporaine : un renouveau d’abord timide de la culture mevlevi, initié à partir de 1957, a progressivement pris une certaine importance dans les années 1990 et la première décennie du XXIe siècle avec la réouverture de nombreux anciens centres mevlevi à Istanbul, à Konya et dans d’autres localités réparties dans l’ancien territoire ottoman. Cette renaissance s’est amplifiée sous l’influence d’un prétendu « néo-ottomanisme » qui a récemment marqué la culture mevlevi (ou son interprétation) : les conséquences d’un tel phénomène sociopolitique sont immédiatement accessibles sur internet. Ce dernier suscita la réactivation des ayin/sema/mukabele, destinée surtout à un « public » souvent ignorant des subtilités de la culture mevlevi : à cet égard, avec son approche scientifique, mais attentive et sensible, cet ouvrage projette une lumière nouvelle sur la question mevlevi, après toutes les confusions et les nuages de poussière provoqués aussi bien par le New Age occidental que par les politiques culturelles orientales.

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Notes

1 Traduit de l’anglais par Laurent Aubert.

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Pour citer cet article

Référence papier

Giovanni De Zorzi, « Walter FELDMAN : From Rumi to the Whirling Dervishes. Music, Poetry, and Mysticism in the Ottoman Empire »Cahiers d’ethnomusicologie, 36 | 2023, 280-283.

Référence électronique

Giovanni De Zorzi, « Walter FELDMAN : From Rumi to the Whirling Dervishes. Music, Poetry, and Mysticism in the Ottoman Empire »Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 36 | 2023, mis en ligne le 10 octobre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ethnomusicologie/5153

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Auteur

Giovanni De Zorzi

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CC-BY-SA-4.0

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