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Livres

Nicolas PRÉVÔT : Un sacré bazar. Musique, possession et ivresse en Inde centrale

Collection Recherches sur la Haute-Asie 26. Nanterre : Société d’ethnologie, 2022
Raphaël Rousseleau
p. 275-277
Référence(s) :

Nicolas PRÉVÔT : Un sacré bazar. Musique, possession et ivresse en Inde centrale, Collection Recherches sur la Haute-Asie 26. Nanterre : Société d’ethnologie, 2022. 381 p. avec deux annexes, un glossaire, un index, une bibliographie, table des illustrations in- et hors-texte, table des matières

Texte intégral

1Cet ouvrage représente une contribution importante à l’ethnographie et à la musicologie des rituels de possession dans une région peu connue de l’Inde centrale : le Bastar (Chhattisghar). Il s’agit de la version remaniée et augmentée d’une thèse d’ethnomusicologie soutenue à l’université de Nanterre en 2005, et reposant sur une ethnographie fine de musiciens de basse caste jouant lors de rituels de possession. Ceux-ci prennent place lors des marchés, d’où le titre « un sacré bazar », qui exprime aussi la perplexité première de l’auteur face à un panthéon et une musique difficiles à saisir, avant de dégager la compréhension qu’il nous offre du « marché des dieux » en Inde centrale (Bastar). L’ouvrage est composé de sept chapitres, introduisant à l’histoire et au contexte sociologique de la région, puis au terrain auprès de musiciens Ganda et de leurs instruments, avant d’entrer dans la description et l’analyse d’un rituel de trois jours (chap. 4 à 6). Le chapitre 7 synthétise les principales conclusions de ce « panthéon sonore ». L’ensemble se lit bien, et la narration suit l’auteur accompagnant les musiciens sur le terrain, apprenant parfois leurs instruments, dévoilant au fil des circonstances des clés de compréhension de leur univers. Des pages multimédia et des extraits sonores illustrent les exemples et rituels décrits, sur le site Web de la Société française d’ethnomusicologie1.

2Dans un bref prologue, l’auteur évoque son arrivée sur le terrain, où il souhaitait initialement étudier les traditions musicales Gond, transmises notamment dans les dortoirs de jeunes (ghotul), mais auxquelles il n’a pu accéder du fait de la situation sociopolitique au Bastar. Il explique ainsi comment il en est venu à orienter ses recherches vers la musique de possession des musiciens Ganda, qui étaient considérés comme les frères cadets des Gond, tout en occupant jadis les fonctions de tisserands-tailleurs et gardiens de village intouchables. Les musiciens Ganda jouent du hautbois et des timbales lors d’événements cérémoniels : mariages, autrefois funérailles, et « marché des dieux » (deo bajar en halbi, langue véhiculaire locale). Dans ce dernier cas, le hautbois destiné aux divinités (deota mohori) est simplement plus grand et au son plus grave que celui utilisé pour les mariages.

3Le cœur du livre est la description fine des trois jours d’un « marché des dieux », ici de Danteshwari, qui eut lieu en février 2002, dont le point culminant est le « jeu des dieux » (deo khel) à travers le corps des possédés. À ces occasions, les musiciens jouent des airs sans interruption, dont l’apprentissage passe par la répétition et la pratique, avec très peu de verbalisation. La variabilité de ce répertoire, selon les lieux et les musiciens, l’a convaincu de la nécessité de se limiter à une famille de musiciens, et de sérier les « airs » avec les noms des divinités possédantes au même moment, mais aussi avec l’action du moment (p. 191). Malgré ces difficultés, l’auteur montre que ce répertoire est constitué d’airs (par) ou « devises musicales » (Rouget 1990), qu’il a cherché à isoler puis identifier, grâce aux logiciels e-sonoclaste (de Vincent Rioux) et PRAAT.

4Au fil du livre, l’approfondissement musicologique va ainsi de pair avec celui de la compréhension du panthéon. L’auteur montre que les airs les plus spécifiques renvoient à de « grandes » divinités, opposées à des divinités « mineures ». Les premières sont des déesses « mères » (Mata), qui paraissent hétéroclites mais dont l’identification dépend des contextes sociaux, des lieux et des circonstances pragmatiques dans lesquels elles sont nommées (p. 180-188, cf. Tarabout 1993). L’auteur distingue surtout les grandes déesses régionales Danteshwari et Maoli, la déesse de la variole et des maladies de peaux Chitla Mata (que l’auteur identifie toutefois aussi à une déesse mère des autres formes de déesses, suivant une légende locale et son association à Shiva), Kankalin qui serait l’aspect violent de Chitla (associée à ce titre aux ancêtres et à la consommation d’alcool), et enfin Pendraondin, ancienne héroïne humaine qui a suivi son mari Jhitku dans la mort et est devenue une déesse locale. De fait, l’auteur apporte un témoignage supplémentaire du rôle important des secondes divinités : ancêtres et divinités de familles et de lignage (vis-à-vis des dieux hindous) dans les régions « tribales » ou adivasi (ici Gond). Il montre surtout la continuité entre esprits des morts (bhut), ancêtres (dumâ comme dans le sud Odisha voisin) et divinités (deo, pp. 159-167, 257, 292-6), et l’association de ces entités avec l’alcool de mohâ (perçue comme une substance ancestrale : p. 292-301), et avec les « soûlards » (matwar), fauteurs de troubles récurrents des rituels.

5Le chapitre final offre une synthèse musicologique bienvenue des principales conclusions de l’ouvrage (p. 311-14) : le répertoire est très variable et le nom donné aux devises est moins une classification émique qu’une caractérisation dépendante du contexte ; les devises font écho à la présence de puissances possédantes (en particulier Maoli Danteshwari, dont la devise consiste en un principe rythmique simple, laissant une grande part d’improvisation, p.179), mais plus souvent à des actions et phases particulières du rituel ; l’ordre des devises reste aussi très contextuel, mais suit souvent une hiérarchie des entités (avec Danteshwari en premier) ; une même base rythmique (timbales) peut sous-tendre plusieurs mélodies (hautbois), mais une ligne mélodique est toujours associée à un principe rythmique. Dans cette « musique élastique », la mélodie du hautbois survole le rythme des timbales (comme dans la musique des Kota des Nilgiri, et celle des Munda, p. 227). Cette organisation du répertoire reflète le caractère pragmatique du système religieux, tous deux relevant moins d’une structure fixe que d’un « système fluide régi par des principes dynamiques (tendances, diffusion, englobement) » (p. 331), jouant de pôles d’opposition en fonction du contexte. Malgré cette fluidité, l’auteur a dégagé le principe général suivant : seules les grandes figures du panthéon, les mères, possèdent des devises plus personnalisées, tandis que les entités ancestrales et lignagères locales partagent des devises plus génériques. Dans ce continuum menant des défunts-ancêtres aux déesses, la Terre apparaît comme une entité particulièrement englobante et enracinant toutes les divinités dans les lieux.

6En conclusion, les devises apparaissent comme des offrandes musicales aux divinités, mais aussi comme des incarnations ou « corps sonores » des divinités (p. 210, cf Stoichiţă & Brabec de Mori 2017) au même titre que d’autres supports de culte. Elles agissent aussi comme par radiation, diffusant le caractère auspicieux et la puissance de la divinité concernée et, avec l’alcool, comme des substances contaminantes, agents de transformation des personnes. Au terme de l’analyse, le « bazar » musical apparaît plutôt comme un exemple de « polymusique » où les instruments sont joués de manières relativement autonomes en même temps (Rappoport 1999), et en usant de nombreuses variations et ornementations (l’auteur relève l’utilisation du principe de segmentation par écho), pour répondre à une esthétique de multiplicité et d’abondance, qui participe aussi à l’efficacité rituelle (p. 257, 304, cf. Guillebaud 2003, 2008).

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Bibliographie

GUILLEBAUD Christine, 2003, Musiques de l’aléatoire. Une ethnographie des pratiques musicales itinérantes au Kérala (Inde du sud). Thèse de doctorat. Université de Paris X – Nanterre.

GUILLEBAUD Christine, 2008, Le chant des serpents. Musiciens itinérants du Kerala. Paris : CNRS Editions.

RAPPOPORT Dana, 1999, « Chanter sans être ensemble. Des musiques juxtaposées pour un public invisible », L’Homme 152 : 143-162.

ROUGET Gilbert, 1990 [1980], La musique et la transe. Esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la possession. Nouvelle édition revue et augmentée. Paris : Gallimard.

STOICHIȚĂ Victor & BRABEC DE MORI Bernd, 2017, « Postures of listening. An ontology of sonic percepts from an anthropological perspective », Terrain 67-68, https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/terrain/16418

TARABOUT Gilles, 1993, « Quand les dieux s’emmêlent. Point de vue sur les classifications divines au Kérala », in Bouillier V. et Toffin G., dir. : Classer les dieux. Des panthéons en Inde du sud. Paris : EHESS : 43-74.

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Pour citer cet article

Référence papier

Raphaël Rousseleau, « Nicolas PRÉVÔT : Un sacré bazar. Musique, possession et ivresse en Inde centrale »Cahiers d’ethnomusicologie, 36 | 2023, 275-277.

Référence électronique

Raphaël Rousseleau, « Nicolas PRÉVÔT : Un sacré bazar. Musique, possession et ivresse en Inde centrale »Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 36 | 2023, mis en ligne le 10 octobre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ethnomusicologie/5143

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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