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Livres

Jean-Jacques NATTIEZ : La musique qui vient du froid. Arts, chants et danses des Inuit

Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 2022
Étienne Bours
p. 269-271
Référence(s) :

Jean-Jacques NATTIEZ : La musique qui vient du froid. Arts, chants et danses des Inuit, Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal, 2022. 486 p., ill. n.b. et coul., annexes en ligne

Texte intégral

1On peut sans aucun doute affirmer que nous étions quelques-uns à attendre, et même à espérer, ce livre ! Voici en effet une somme sur les musiques des Inuit : un parcours très exhaustif à travers les différentes populations inuit de ce Grand Nord qui nous fascine. On peut aussi déclarer avant même d’ouvrir cet imposant ouvrage que le nom de l’auteur n’étonnera personne. Qui, sinon Jean-Jacques Nattiez, pouvait mener cette tâche à son terme, et quel terme ! On connaît l’homme et ses très nombreuses publications depuis longtemps, mais on a peut-être oublié les raisons de sa présence sur ce terrain. Nattiez est musicologue, sémiologue et critique littéraire. Né à Amiens, il est « devenu » canadien et a enseigné dès 1972 à l’Université de Montréal. Il s’est distingué par ses études et ses publications sur la sémiologie de la musique. Sa culture est énorme puisque, non content d’avoir beaucoup travaillé sur la musique classique (de Wagner à Boulez), il a effectué diverses recherches en ethnomusicologie (Inuit, Aïnou du Japon, Tchouktches en Sibérie, Ouganda, Mexique…). On lui doit, notamment, la direction des cinq volumes Musiques. Une encyclopédie pour le XXI e siècle parus chez Actes Sud/Cité de la Musique. Un travail énorme qui mérite sa place dans toute bibliothèque d’amateur de musique, quelle qu’elle soit…

2Fin des années 1970, je découvre un disque dont le titre m’attire : Canada. Chants et jeux des Inuit. Fasciné par les Inuit, j’écoute avec délectation et je n’en reviens littéralement pas. Les chants de gorge (katajjait) vont changer ma vie. Passionné de toutes sortes de musiques, les découvertes des nombreuses expressions du monde en arrivent bien souvent à guider mes voyages. Je quitterai donc mon cocon pour aller au Nord du Québec dans les villages inuit où se pratique cette incroyable tradition. De fil en aiguille, j’organiserai quelques tournées de chanteuses de gorge en Europe, j’investirai plus avant dans mes écoutes et recherches sur les musiques inuit, je rencontrerai Nicole Beaudry, une des responsables des enregistrements du disque cité et je communiquerai même avec Jean-Jacques Nattiez qui signait la notice du disque dont il était le coordinateur et producteur avec le Groupe de Recherches en Sémiologie musicale de l’Université de Montréal. Le disque a depuis lors vu le jour en CD dans la collection Unesco chez Auvidis.

3Mais si les chants de gorge en question sont extrêmement bien documentés dans l’ouvrage qui nous intéresse, toutes les traditions musicales des Inuit y jouissent d’un traitement tout aussi exhaustif : les nombreux chants à tambour, le chant personnel ou pisiq, les autres chants de jeux, les chantefables, les chants incantatoires, les berceuses et autres « petits chants ».

4Avec ce livre, on se trouve devant une édition superbe et on se doit de saluer les Presses de l’Université de Montréal pour cette remarquable publication. L’iconographie y est particulièrement abondante : photos anciennes et plus récentes de musiciens en exercice, d’objets propres au chamanisme ou à diverses cérémonies, masques, instruments de musique, reproduction de sculptures, de gravures, de pictogrammes et dessins, cartes, schémas, partitions… Parcourir le livre est en soi déjà un voyage fascinant qui invite à la lecture. On est incontestablement face à ce qu’on appelle un « beau livre ». Ni l’auteur ni l’éditeur n’ont hésité sur cet aspect essentiel puisqu’on sait qu’on a affaire à une culture dont les dessins, sculptures, gravures et artefacts divers sont liés à la vie quotidienne et à ses expressions musicales. Il eut été dommage de se priver de cette iconographie mais force est de constater qu’elle est plus riche encore que ce qu’on pouvait imaginer. En témoignent notamment des sculptures récentes sur la modernisation des musiques inuit : guitares, accordéons, batteries, amplificateurs…

5Ce livre est dense, foisonnant. Nattiez fait sans cesse le lien entre des expressions telles que les chants à tambour et les croyances : du chamanisme aux influences chrétiennes. Mais l’auteur n’invente rien, il se réfère aux très nombreux travaux de spécialistes sur le chamanisme par exemple, notamment Bernard Saladin d’Anglure et Frédéric Laugrand. Sans jamais oublier les observations de Rasmussen, lequel écrivait dans une formule frappante prêtée à un chamane : « we do not believe, we fear » (1976 [1929] : 50). Fort de toutes ses lectures et de ses propres analyses, Nattiez affirme dans ce livre qu’il doit également y avoir un lien entre les fameux chants de gorge et le chamanisme – ce qui semble irréfutable vu le catalogue de sons naturels qui animent ces jeux vocaux, leur caractère éventuellement propitiatoire et les vicissitudes des pratiques au fil du temps.

6Le livre débute par des approches générales, historique, culturelle et musicale. On entre ensuite dans la répartition géographique des Inuit, les aires linguistiques et culturelles, la question pertinente de savoir si les Inuit font de la musique et diverses considérations sur nos approches de ces musiques et sur le chamanisme. L’auteur poursuit alors en abordant les grandes aires culturelles et leurs différentes expressions musicales. La danse à tambour et les rituels de l’Alaska occupent le chapitre 2. Le chapitre 3 aborde la question du chamanisme et de la christianisation en Alaska. Le chapitre 4 nous emmène au Nunavut (Canada) et au Groenland pour analyser la danse à tambour qui s’y déroule en solo contrairement à ce qu’on peut voir en Alaska. Le chapitre suivant est consacré à la structure et à la composition des chants de danse à tambour. Le chapitre 6 aborde le chamanisme dans la danse à tambour solo au Canada et au Groenland. Au chapitre 7, l’auteur va plus loin encore en se penchant sur la christianisation et la modernité dans la pratique du chant à tambour solo au Canada et au Groenland. Viennent ensuite, au chapitre 8, les « petits chants » panarctiques des Inuit (chantefables, berceuses, chants de jeux, chants d’animaux, chants d’échanges de conjoints). Au chapitre 9, on découvre tout ce qu’il faut savoir (littéralement) sur ce qu’on a tendance à appeler chants de gorge et que Nattiez intitule « Les jeux et les chants haletés ». L’auteur suit le parcours historique et géographique de ces pratiques – on y retrouve les katajjait – et va jusqu’aux rencontres entre ces chants de gorge et les musiques « blanches » ; on y constate les métissages, les influences sur la musique contemporaine « sérieuse » et on rencontre quelques formidables interprètes actuels, dont l’incontournable Tanya Tagaq. Le chapitre 10 propose une synthèse bienvenue et très claire. Enfin, au chapitre 11 il est question de la musique inuit dans une perspective circumpolaire et historique. Parcours qui nous emmène notamment chez les Aïnou du Japon pour leur rekukkara et chez les Tchouktches de Sibérie pour leur pič eynen. On y trouve une analyse passionnante sous le titre « Une phylogenèse des formes symboliques circumpolaires » qui nous indique les origines très anciennes de certaines pratiques tant sur le continent asiatique que sur le continent américain, suivant les différentes étapes de migrations des peuples du Grand Nord. On comprend aussi qu’un chant de gorge n’est pas le même qu’un autre et qu’il faut éviter cette tendance facile de comparer les pratiques des Touaregs, Tuva et autres avec celles des Inuit simplement parce qu’elles requièrent un véritable travail de la gorge.

7Certains pourraient penser qu’il manque en ce livre un développement concernant les Yuit (Yupiget) de Sibérie mais Jean-Jacques Nattiez aborde sans cesse la Sibérie, ses peuples, ses musiques, ses traditions chamaniques… en citant les travaux de divers auteurs tels que Roberte Hamayon et Henri Lecomte pour n’en citer que deux.

8Enfin, le livre se termine par des notes riches, une bibliographie dense, un glossaire des mots en inuktitut, les crédits des illustrations et, last but not least, une liste des annexes en ligne. Celles-ci ne sont pas à négliger puisqu’on peut consulter, sur le site des Presses de l’Université de Montréal, une discographie, des enregistrements sonores, des exemples musicaux, des vidéos et une liste de liens. Consultations du plus haut intérêt à ne pas négliger.

9Signalons encore que la préface a été écrite par Lisa Qiluqqi Koperqualuk, cofondatrice de l’Association des femmes inuit du Nunavik, qui fut conservatrice au Musée des beaux-arts de Montréal et est également présidente de la section canadienne du Conseil Circumpolaire inuit.

10Voici donc un livre que l’on peut qualifier d’incontournable. Une somme, bien plus qu’une synthèse. Outre le travail de Jean-Jacques Nattiez, celui de ses nombreux collaborateurs Inuit (cités en début d’ouvrage) et celui des autres, il faut, au risque de me répéter, saluer la superbe édition des Presses de l’Université de Montréal. Le livre coûte cher, certes, mais le travail de synthèse réalisé par Jean-Jacques Nattiez et la qualité de l’édition méritent amplement qu’on y mette le prix.

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Bibliographie

RASMUSSEN Knud, 1976 [1929], Intellectual Culture of the Iglulik Eskimos. Report of the Fifth Thule Expedition 19211924 VII/ 1. Copenhague : Gyldendalske Boghandel, Nordisk Forlag ; rééd. New York : AMS Press.

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Pour citer cet article

Référence papier

Étienne Bours, « Jean-Jacques NATTIEZ : La musique qui vient du froid. Arts, chants et danses des Inuit »Cahiers d’ethnomusicologie, 36 | 2023, 269-271.

Référence électronique

Étienne Bours, « Jean-Jacques NATTIEZ : La musique qui vient du froid. Arts, chants et danses des Inuit »Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 36 | 2023, mis en ligne le 10 octobre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ethnomusicologie/5133

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Auteur

Étienne Bours

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