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1. Portrait of a Journal Aged Twenty
III/ e-Editors : La parole aux éditrices et éditeurs invités

Retour sur « Histoires de l’oubli / Histories of Forgetting » (dir. Matthew Graves et Valérie André, e-Rea, 10.1, 2012)

Matthew GRAVES

Texte intégral

1Si la question de la mémoire est au cœur du « tournant culturel » pris par les historiens depuis les années 1980, au point de devenir « la signature historique de notre génération » selon Jay Winter dans sa réflexion sur le « boom de la mémoire » du XXème siècle finissant, son pendant – l’oubli (sous ses formes volontaires comme involontaires) – n’est pas resté loin de leurs préoccupations. Plus d’un siècle avant que Paul Ricœur ne se penche sur « l’amnésie et l’amnistie », Ernest Renan ne déclarait-il pas dès 1882 que « l’oubli, et je dirai même l’erreur historique, est un facteur essentiel de la création d’une nation » ?

2La thématique de ce numéro d’e-Rea trouve son origine dans un cours de Civilisation britannique de la Licence 3 de l’époque, conçu avec Valérie André, qui portait sur les lieux de mémoire de la Grande-Bretagne du XXème siècle. À force d’analyser le paysage mémoriel construit, on ne pouvait que s’interroger sur ses angles morts et silences, cette « histoire d’en bas » que Raphael Samuel s’était efforcé d’explorer dans les deux volumes de Theatres of Memory (1994, 1997). Notre mentor était le regretté François Poirier, professeur de Civilisation britannique à Paris XIII, et grand connaisseur du « History Workshop ». C’est par son entremise que nous nous sommes rapprochés de Karine Bigand, spécialiste de l’histoire contemporaine nord-irlandaise, qui s’apprêtait à organiser le colloque « Mémoires fluctuantes, histoires fondatrices dans les mondes francophones et anglophones » à l’Université de Paris 13 en octobre 2010 (e-Rea 8.3).

3En 2006 je suis parti en Australie effectuer une délégation de chercheur invité à l’Université de Sydney, un premier séjour qui a vu naître un projet de recherche de longue haleine consacré au champ de la mémoire postcoloniale, en collaboration avec les historiens Robert Aldrich et Judith Keene, et la civilisationniste de la Francophonie Elizabeth Rechniewski. Pour un chercheur venu d’ailleurs, ce qui frappait dans le paysage mémoriel australien – minutieusement relevé par Ken Inglis (2008), et largement construit autour de la mémoire de guerre – était la quasi-invisibilité de l’histoire aborigène. Comment sonder cette absence est la question que nous avons placée au cœur d’une première journée d’études, « Histories of Forgetting and Remembering », organisée à l’University of Technology Sydney en octobre 2008, suivie d’un numéro spécial de la revue d’études internationales pluridisciplinaires Portal (UTS e-press), « Fields of Remembrance ».

4À cette époque, la guerre des mémoires secouait le milieu universitaire et dominait le débat intellectuel autour de l’héritage colonial de l’Australie et l’expropriation des Premiers peuples du continent. Stuart Macintyre et Anna Clark y avait consacré un ouvrage polémique, The History Wars (2003), et The Other Side of the Frontier (1981), l’ouvrage phare de Henry Reynolds (qui a été le premier à documenter les guerres de la frontière, ou « Black Wars ») faisait depuis peu l’objet d’une nouvelle édition, revue et augmentée (2006). Le doyen du Département d’Histoire de l’Université de Melbourne, Geoffrey Blainey, reprochait à ses pairs de pratiquer de « l’Histoire avec un brassard noir », une critique qui a été largement relayée par le premier ministre conservateur John Howard au pouvoir de 1996 à 2007. Loin de tirer un trait sous la controverse, l’apologie aux « Générations volées » prononcée au nom du gouvernement australien par son successeur travailliste Kevin Rudd au Parlement fédéral le 13 février 2008 a été suivie de peu par la parution du troisième volume de The Fabrication of Aboriginal History de Keith Windschuttle, The Stolen Generations 1881-2008, qui remettait en question leur existence même.

  • 1 “I prefer to term the creative space in between history and memory ‘historical remembrance’” (Winte (...)

5Vue depuis la France, où on s’évertuait à séparer l’histoire de la mémoire par principe – à l’instar de Nora et de Ricœur – pour mieux résister à la politisation de la discipline, la guerre des mémoires australienne pouvait paraître aussi vaine que lointaine, si ce n’est que des « historiens engagés » de l’Empire colonial français s’accordaient à dire avec Benjamin Stora que « l’histoire ne peut pas être séparée des enjeux politiques ». Notre approche adoptait cette dernière proposition, tout en s’accordant avec l’avis de Winter selon lequel « l’histoire sans la mémoire est impossible », et en relevant son invitation à explorer « l’espace créatif entre les deux, celui de la mémoire historique ».1

6Dans le contexte de l’histoire postcoloniale, le volet théorique de nos recherches s’orientait naturellement vers la transculturalité de cette mémoire historique. Nos premières réflexions ont porté alors sur l’impact de la « mémoire transculturelle » (Erll) sur le tournant mnémonique dans les Humanités, et notamment l’apport de cette notion au décloisonnement de la « nation-mémoire » (Nora). Nous avons adopté le terme « transcultural remembrance » afin d’éviter de figer la mémoire dans le temps et l’espace, et pour mieux souligner sa dimension performative. À la différence de l’histoire transnationale, l’approche transculturelle s’affranchissait des frontières politiques et nous permettait d’étudier les flux de la mémoire (à l’échelle infranationale et supranationale) à travers les diverses aires culturelles du monde postcolonial francophone et anglophone – France, Australie, Irlande, Afrique du Sud – qui font l’objet de ce numéro. En ce qui concerne spécifiquement le second volet consacré à la mémoire de guerre, c’est l’ouvrage d’Ashplant et al.(2000) qui a fait autorité en proposant une taxonomie tripartite : les récits, les arènes, et les agents de la mémoire, à laquelle nous avons ajouté deux catégories analytiques supplémentaires : les « modes d’articulation » (muséographique, littéraire, filmique, infographique, numérique, etc.), pour rendre compte de l’apport structurant des médias dans la diffusion transculturelle de la mémoire ; et la notion de « champs mémoriel » qui introduit les outils d’analyse spatiale dans l’étude des lieux de mémoire. En ce faisant, ce projet a abordé les géographies du souvenir et amorcé notre travail de recherche ultérieur sur la géopolitique de la mémoire.

7En 2010 paraissait What’s Wrong with Anzac?, la charge d’un collectif d’historiens mené par Marilyn Lake et Henry Reynolds contre « la militarisation de l’histoire australienne » et en faveur d’un récit national plus inclusif englobant l’histoire sociale, diasporique et précoloniale de l’Australie. La réception hostile de leur ouvrage par les gardiens de la mémoire d’ANZAC n’a pas manqué de rappeler combien elle a pu être sélective, aux dépens de l’histoire coloniale, et amnésique quant aux guerres de la frontière. Dans ce numéro spécial Deirdre Gilfedder et Virginie Bernard se sont efforcées d’interroger les revers de cette histoire-là.

8John Potts (Macquarie University), qui fut le professeur invité du LERMA en 2010, nous avait montré la voie en écrivant l’histoire d’une qualité, le charisme – A History of Charisma – au fil du temps. Au cours de nos échanges avec John sur la « longue durée » dans l’histoire des idées, nous nous sommes demandés comment écrire une histoire de l’oubli considérée non pas comme une condition mais comme un processus d’occultation ou de déni du passé ; comment rendre compte de l’inscription de certains épisodes de l’histoire d’une communauté dans la conscience collective postcoloniale et l’effacement d’autres, tout en poussant ce questionnement jusqu’à douter de la possibilité même de l’oubli à l’heure de l’hypermodernité omni-mnésique. Un projet qui a été conçu au départ comme un ouvrage à quatre mains a été ainsi élargi et approfondi par un cycle de colloques pluridisciplinaire en collaboration avec nos partenaires, le CRIDAF (Paris XIII), ILCEA4 (Université de Grenoble) et le Département d’Histoire de l’University of Sydney, pour devenir la présente publication collective qui sonde l’oubli en marge des politiques commémoratives des aires culturelles de l’anglophonie et de la francophonie sur deux siècles, de l’Australie à l’Irlande en passant par les « passés douloureux » de l’Europe dans les cursus scolaires. Ce balancement du champ mémoriel entre amnésie et hypermnésie allait se loger par la suite au cœur de notre analyse des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale.

9Le matin de la sortie du numéro, la rédaction de France Culture interviewait Benjamin Stora à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage La Guerre d'Algérie expliquée à tous. Lorsqu’on lui demanda ce qu’il recommanderait comme lecture parmi l’actualité des publications scientifiques du moment, il répondit sans hésiter : « Histoires de l’oubli » dans la revue e-Rea à Aix-Marseille. La rédactrice en chef, Nathalie Vanfasse, s’est empressée de nous relayer le compliment !

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Bibliographie

Ashplant, T.G., Graham Dawson, Michael Roper. The Politics of War Memory and Commemoration. London: Routledge, 2000.

Bigand, Karine, Véronique Bonnet, Claire Parfait et Rose-May Pham Dinh. « Mémoires fluctuantes, histoires fondatrices dans les mondes francophones et anglophones, 19-21e siècles / Fluctuating Memories and Founding Histories in the French and English-Speaking Worlds, 19th-21st centuries ». e-Rea 8.3 (2011). https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/erea.1832.

Erll, Astrid. "Traumatic pasts, literary afterlives, and transcultural memory: new directions of literary and media memory studies." Journal of Aesthetics & Culture Vol. 3 (2011).

Graves, Matthew & Elizabeth Rechniewski (eds.). “Fields of Remembrance: Special Issue.” Portal – Journal of Multidisciplinary International Studies vol 7, no.1 (Jan. 2010). https://epress.lib.uts.edu.au/journals/index.php/portal/issue/view/67.

Lake, Marilyn, Henry Reynolds, Mark McKenna & Joy Damousi. What’s Wrong with Anzac? Sydney: UNSW Press, 2010.

Potts, John. A History of Charisma. London: Palgrave, 2009.

Renan, Ernest. Qu’est-ce qu’une nation ? Paris : Champs Flammarion, 2011.

Ricœur, Paul. La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. Paris : Le Seuil, 2000.

Stora, Benjamin. La guerre des mémoires : La France face à son passé colonial – entretiens avec Thierry Leclère. Paris : Éditions de l’Aube, 2011.

Stora, Benjamin. La guerre d’Algérie expliquée à tous. Paris, Seuil, 2012.

Winter, Jay. “Historians and the Politics of Memory.” Histoire@Politique, no.2 (2007/2). https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-histoire-politique-2007-2-page-2.htm.

Winter, Jay. "The Generation of Memory: Reflections on the “Memory Boom” in Contemporary Historical Studies." Canadian Military History 10, no. 3 (2001).

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Notes

1 “I prefer to term the creative space in between history and memory ‘historical remembrance’” (Winter, 2007).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Matthew GRAVES, « Retour sur « Histoires de l’oubli / Histories of Forgetting » (dir. Matthew Graves et Valérie André, e-Rea, 10.1, 2012) »e-Rea [En ligne], 21.1 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/erea/17261 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/erea.17261

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