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Recensions

Claire Cazajous-Augé. À la trace. La poéthique animalière des nouvelles de Rick Bass

Lyon : ENS Éditions, 2021. 288 p. ISBN : 979-10-362-0337-4. 26 €.
Françoise BESSON
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Claire Cazajous-Augé. À la trace. La poé-thique animalière des nouvelles de Rick Bass. Lyon : ENS Éditions, 2021. 288 p. ISBN : 979-10-362-0337-4. 26 €

Texte intégral

1L’ouvrage de Claire Cazajous-Augé est la première étude française consacrée à Rick Bass. Si plusieurs livres de l’un des principaux auteurs environnementaux américains ont été traduits en français, aucun ouvrage ne lui avait encore été consacrée en France. Cazajous-Augé pallie ce manque en signant une magistrale étude de ses nouvelles. Dans une langue belle et limpide, elle montre avec force et clarté comment l’écriture est chez Bass un « outil essentiel » de son combat écologique et militant.

2Le livre se compose de trois parties : « Les animaux, des balises paysagères », « Allures du temps » et « Tracer des styles animaliers », chacune subdivisée en plusieurs chapitres. Cazajous-Augé a choisi d’étudier les nouvelles de Bass, mais des références sont faites à ses essais et à ses romans, pour souligner des échos, et montrer en quoi le genre de la nouvelle est particulièrement bien adapté à sa vision des animaux et à leur représentation dans le texte. La pensée de l’autrice est servie par de belles analyses stylistiques qui montrent sa finesse et son regard aigu sur les textes.

3Dès l’introduction, l’autrice évoque une « poétique de la trace » et le fait que « les marques de l’absence de l’autre et les difficultés à le décrire importent davantage que sa présence dans le territoire et l’écriture » (17). Cette difficulté à décrire l’autre absent s’accompagne aussi parfois d’une difficulté à décrire la nature, qui à la fois se fait écriture humaine et la dépasse. Cazajous-Augé analyse la trace comme témoignage. Il est question de Thoreau, de ceux qui l’ont étudié comme Michel Granger ou Thomas Pughe, ainsi que du « double mouvement d’approche et d’écart au cœur de l’écriture écologiste » en référence à Yves-Charles Grandjeat et à Scott Slovic qui parle de « conjonction et disjonction » (28). Elle considère que dans l’écriture de la nature, « le savoir scientifique n’est plus utilisé comme une arme visant la capture des animaux mais plutôt comme un outil au service de la reconnaissance et de la valorisation d’autres façons d’habiter le monde » (29).

4Dans la première partie, on suit d’abord « l’animal cartographique » (48). De la rigueur des cartes humaines, papier ou GPS, à « une expérience concrète et intuitive du territoire » (48) où les étoiles dans le ciel et les traces animalières sur le sol permettent de se repérer dans l’espace, Cazajous-Augé montre comment cette écriture naturelle guide l’humain. Si les personnages des nouvelles de Bass utilisent de nombreuses cartes, le texte en montre aussi les limites et la valeur politique. En suivant Michel de Certeau, Cazajous-Augé affirme que « les nouvelles technologies constituent un outil de domination sur le réel » (51). Lorsqu’elle évoque « l’inefficacité des cartes tracées par les hommes » (53) et ce désir de fixer l’espace et de mettre des limites, lorsqu’elle mentionne l’anecdote, citée par Bruno Latour, de La Pérouse demandant à des Chinois de tracer sur le sable les contours de leur île (54), elle rappelle que Latour « oppose deux types de géographie : celle ‘implicite et concrète’ des autochtones et celle ‘explicite et abstraite’ (Latour 1985 p. 84) des explorateurs européens » (54). Elle met l’accent sur deux conceptions du tracé que l’on retrouve dans le roman canadien de Rudy Wiebe, A Discovery of Strangers, où l’éphémère toujours en mouvement s’oppose à la fixité du trait des explorateurs et colons. L’autrice montre l’importance des « balises paysagères » qui parcourent les nouvelles de Rick Bass, où l’animal est « instrument topographique » (56).

5Son analyse innovante s’appuie sur de nombreux théoriciens et philosophes ; la pensée de Derrida, Deleuze et Guattari, Jean-Christophe Bailly, Laurence Buell, Philippe Hamon, Tzvetan Todorov, Michel de Certeau ou Christine Montalbetti accompagne sa réflexion profonde et forte. Pour parler de la mort animale, et des « corps morts médiateurs » (108), notamment de la « structure sacrificielle » qui marque la culture occidentale selon Jacques Derrida (109), elle se réfère à Elizabeth de Fontenay, Linda Kalof et Georges Didi-Huberman. La mort animale ponctue cette analyse de nouvelles parlant de la vitalité du monde, avec notamment dans la deuxième partie, une magnifique étude des « natures mourantes » (198-202). L’étude des « animaux des champs » (115) et la contextualisation qui conduit Cazajous-Augé à parler du tissage entre les agrosystèmes et les écosystèmes (116) montrent comment la littérature de la nature et singulièrement les nouvelles de Rick Bass sont enracinées dans les réalités de notre monde et touchent à des problèmes de société fondamentaux, comme la menace qui pèse sur de nombreux écosystèmes.

6Dans la deuxième partie, c’est du temps qu’il est question et Cazajous-Augé montre que dans les nouvelles de Bass, c’est à travers les animaux et les traces qu’ils laissent, « fossiles, empreintes, voies migratoires », que les humains, narrateurs et personnages, peuvent « accéder à des temps révolus et [entrevoir] une autre temporalité » (124). Elle montre comment Bass ne cherche pas à « mettre en avant les différences qui séparent » humains et animaux mais au contraire à montrer les liens qui les unissent et « la part animale qui subsiste chez les humains » (125). À travers les « strates d’une géologie animalière » (128), Bass explique ce que l’écriture et la géologie ont en commun et, comme le géologue, il part à la recherche de ce qui est caché. « Les témoignages silencieux des animaux » nous font « entrevoir le monde tel qu’il était il y a plusieurs millénaires, avant l’apparition des humains » (130). Cazajous-Augé se réfère aussi aux mythes amérindiens (134-137) qui montrent « les liens intimes unissant les humains aux animaux » (135). Ces mythes rappellent que les peuples autochtones écoutent les voix animales et y entendent des réponses aux questions posées par l’existence. L’animal est « déclencheur de mémoire » (141).

7Dans cette « temporalité animalière » (179), Cazajous-Augé passe par le poète Rilke à la suite de Jean-Christophe Bailly, rappelant que « Rilke déclare que l’animal a la capacité de voir et de se mouvoir dans l’ouvert » (179). Elle évoque Heidegger, les éthologues, et la « nécessité vitale », soulignée par Bailly, « d’observer les manières avec lesquelles les animaux habitent l’espace et le temps » (192), pour montrer comment les « narrateurs bassiens s’intéressent à deux manières avec lesquelles les animaux habitent le temps » : la cyclicité et l’immanence. En passant par Le livre de Yaak et par la pensée de Marielle Macé, mais aussi par Thoreau, Annie Dillard, Laurence Buell, Darwin, Socrate ou Montaigne, elle évoque les « resurgissements » (142) et « la valeur des souvenirs » (144). Menaces qui pèsent sur les espèces et liens humains sont connectés. Une nouvelle de Bass montre comment dans un lieu particulier, « la disparition des espèces va de pair avec la disparition du lien familial » (144).

8Les nouvelles de Bass parlent aussi de la souffrance animale, que la fiction peut dénoncer (194). Passant par Elizabeth de Fontenay et par une étude d’Yves-Charles Grandjeat sur « l’animal écologiste » (196), Cazajous-Augé rappelle que « Bass se fait le porte-parole d’une nature menacée et muselée » (195), mettant ainsi l’accent sur une « commune vulnérabilité » entre les humains et les animaux (205).

9Dans la troisième partie, Cazajous-Augé montre que « Bass entend modifier nos relations au monde non humain, et plus précisément nos comportements et nos pratiques envers les animaux » (209). Citant Yves-Charles Grandjeat, elle rappelle que « pour l’écrivain ‘écologique’, il s’agit de donner voix et présence aux animaux qui n’ont pas de langage articulé » (213) sans que l’écriture soit « ‘un instrument de capture et d’assujettissement d’un monde dont il faut préserver l’intégrité’ » (213).

10De belles pages sont consacrées au nom et à la nomination des animaux. Partant de l’idée de Bailly que « nommer les animaux reviendrait à nier leur vivacité » (214), elle rappelle que Bass, à l’inverse, « suggère pourtant que les noms peuvent dire la diversité et la vivacité des mondes animaux » (215). Bass contraste la supériorité des noms africains et la « banalité » des noms américains qui selon lui, « n’évoquent pas assez la bigarrure de la faune » (219). Le nom est important pour Bass mais comme l’explique Cazajous-Augé, l’écrivain « suggère que la possibilité d’inventer ou de réinventer des noms d’animaux n’est pas un acte de désignation ou de domination. Il s’agit moins de rejouer l’épisode adamique de la Genèse que de combler les manques de l’entreprise taxinomique ou d’en combler les erreurs » (219). L’écriture de Bass reproduit la vie des animaux qu’il évoque ; elle reflète « la vitalité commune à la langue et au monde » (200). Cazajous-Augé analyse avec finesse la manière dont Bass parvient à décrire « le processus de transfiguration de l’aigrette » et à « recréer cette transformation dans la structure même de ses phrases » (200). Dans cette « Poétique de la trace » qui constitue le cœur et le dernier chapitre de l’ouvrage (239), « Poétique », écrit là sans h — l’éthique de l’écriture de Bass a été démontrée tout au long de l’ouvrage —, Cazajous-Augé consacre de belles pages au motif de la course à pied qui « contribue à définir cette poétique » (240). Elle ajoute que « le sport, comme l’écriture, se présente alors comme un mode de rencontre avec le monde non humain » (241). La course comme « mode de rapport au monde purement physique et instinctif » (241) et la course fuite dans laquelle « humains et animaux font l’expérience commune de la fuite loin d’un danger » (244). Ce sens de « l’appartenance au monde » se trouve aussi chez les kayakistes dans une nouvelle éponyme où « ce qui importe, c’est l’expérience régulièrement renouvelée d’un voisinage silencieux entre les humains et les animaux » (251). Le contact de l’humain avec un élément, la terre ou l’eau, à travers le sport, lui fait comprendre sa connexion avec le monde.

11Comme le titre de cette brillante étude l’indique, les animaux dans l’œuvre de Rick Bass sont à la source d’une « poéthique » remarquablement analysée. Cet ouvrage est un exemple d’écocritique qui montre avec force non seulement la représentation de la nature dans les nouvelles de Bass mais de quelle façon cette littérature mêle observation, esthétique et engagement.

12L’autrice le démontre jusque dans l’appareil scientifique qui, outre une riche bibliographie et des notes utiles, comporte un index très original puisqu’il ne concerne que les animaux, répertoriés selon leur classe. On est d’abord surpris par cet index animalier, avant d’y voir un texte-action qui prolonge à la fois l’œuvre de Rick Bass et l’étude qui en est faite. En choisissant d’inclure dans cet ouvrage scientifique, en lieu et place d’un index des auteurs, ou d’un index des notions, un surprenant index des animaux, Cazajous-Augé donne un signe fort. Lorsque le lecteur a terminé la lecture et qu’il regarde l’index, il retrouve les traces des animaux croisés dans les nouvelles de Bass. Et il comprend, comme cela a déjà été démontré magistralement par l’autrice, que ce qui compte dans ces nouvelles, ce n’est pas l’abstraction de l’écriture, mais son action pour la connaissance et la défense des animaux. À travers l’index même, Cazajous-Augé « [d]onn[e] voix et présence aux animaux », comme l’indique le titre du chapitre 7 de la troisième partie (213). Elle le rappelle en conclusion, « [l]es animaux jouent un rôle de médiateurs entre le monde humain et le monde non humain et permettent aux humains d’accéder à une nouvelle relation à l’espace, au temps et à l’écriture » (255-256). Claire Cazajous-Augé le dit avec force : l’écriture de Rick Bass « permet de renouveler nos conceptions des animaux et, ainsi, joue un rôle éthique, politique et idéologique » (256).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Françoise BESSON, « Claire Cazajous-Augé. À la trace. La poéthique animalière des nouvelles de Rick Bass »e-Rea [En ligne], 21.1 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/erea/17241 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/erea.17241

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Auteur

Françoise BESSON

Professeure émérite
Université Toulouse 2 Jean-Jaurès, Centre for Anglophone Studies

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