Navigation – Plan du site

AccueilNuméros21.11. Portrait of a Journal Aged TwentyIII/ e-Editors : La parole aux éd...Linguistique et alterlinguistique...

1. Portrait of a Journal Aged Twenty
III/ e-Editors : La parole aux éditrices et éditeurs invités

Linguistique et alterlinguistique : Retour sur quatre dossiers de linguistique publiés dans la revue e-Rea (e-Rea 9.2, 2012 ; e-Rea 11.1, 2013 ; e-Rea 12.2, 2015 ; e-Rea 17.2, 2019)

Monique DE MATTIA-VIVIES

Texte intégral

1La revue e-Rea, depuis sa création, par son caractère généraliste au sein de l’anglistique, a toujours encouragé la soumission de travaux de linguistique anglaise, même les plus techniques. Il faut dire que la conception très large de la linguistique qui sous-tend les travaux des linguistes du LERMA, unité de recherche à laquelle e-Rea est adossée, a contribué à renforcer la vocation interdisciplinaire de la revue. On présentera en quelques mots la thématique des quatre numéros et dossiers dont il sera ici question, que j’ai dirigés ou co-dirigés.

2Les articles rassemblés dans « La syntaxe mensongère » (2012) se proposent d’envisager quelques exemples de cas où la syntaxe est en décalage avec le sens et/ou ne produit pas le sens attendu. Les contributions ouvrent parfois la problématique à d’autres domaines comme l’étude des langues imaginaires, la didactique de l’anglais et/ou l’apprentissage d’une langue étrangère. Toutes font apparaître la langue comme en équilibre précaire, entre ordre et désordre.

3Le numéro intitulé « L’ordre des mots dans l’espace de la phrase » (2013, co-direction avec Bernard De Giorgi) prend pour objet la linéarité, et s’intéresse notamment à l’inversion lexicale et aux réaménagements syntaxiques. La phrase y est considérée comme lieu de tensions dans un espace régulé en même temps qu’un lieu où cette régulation se défait. Tout formalisme rigide y est ainsi remis en question.

4Le volume consacré à « La syntaxe du discours direct en anglais » (2015, co-direction avec Grégoire Lacaze) revient sur la problématique de la syntaxe mensongère. Si le discours direct (DD) se reconnaît par sa forme, cette dernière peut être trompeuse et se délier du sens rapporté qui lui est attaché. Le DD est analysé sous l’angle de l’instabilité du rapport entre signifiant / signifié dans ses liens avec la prosodie, sous l’angle des problèmes de traduction qu’il soulève mais également de ses spécificités suivant le type de discours dans lequel il apparaît (presse, fiction, conversation) et de sa diachronie.

5Le discours rapporté (DR) a enfin donné lieu au dernier numéro d’e-Rea que j’ai dirigé, « De la recherche fondamentale à la transmission de la recherche. Le cas du discours rapporté » (2019). Cette fois, le DR est envisagé sous l’angle de la transmission de la recherche fondamentale. Comment rendre accessibles, sans rien céder sur le fond, les principaux enjeux épistémologiques du DR, domaine de recherche de chaque contributeur, afin que les connaissances produites puissent aussi bien être partagées par le chercheur avancé que par l’étudiant en anglais ? Le lien entre la recherche et la transmission de la recherche à travers l’enseignement est ici exploré sous des angles différents, à partir d’une variété de corpus et de méthodes afin de mettre au jour les principales avancées théoriques dans le champ. Une réflexion sur le rôle du métalangage est au cœur du volume.

Fondement théorique de ces numéros ou dossiers

6Les quatre publications dont il est ici question reposent sur une conception non exclusivement interne de la linguistique et notamment sur le concept scientifique de reste, mis au point par Jean-Jacques Lecercle ([1990] 1996), qui occupe une place centrale dans sa philosophie du langage (2023). Ce concept fait référence à ce qui déborde du langage et/ou qui laisse un résidu inexpliqué nécessitant la prise en compte du contexte social, politique, historique, idéologique ou textuel dans lequel telle ou telle forme apparaît, afin d’en rendre compte. La mise au jour de ce résidu, forme d’instabilité de la langue qui déborde d’elle-même, suppose l’intégration dans la formalisation linguistique de cet excès qui porte le nom de reste. Ce parti pris, qui vient bousculer la linguistique structurale de Ferdinand de Saussure ([1916]1972) et en constitue le renversement, part du principe que le langage est « dans le monde et du monde » et qu’« il n’y a pas de séparation radicale entre le langage, la société des locuteurs, les corps des locuteurs individuels et les institutions qui interpellent les sujets » (2023, 60). Dans la perspective interdisciplinaire qui est celle du LERMA et de sa revue e-Rea, le recours à la linguistique que l’on appellera ici « externe », et qui ne va pas de soi dans une conception structuraliste et/ou globalement interne de la linguistique, prend tout son sens.

Linguistique interne, linguistique externe : pour une alterlinguistique1

  • 1 S’il fait allusion au modèle ALTER de Jean-Jacques Lecercle (Interpretation as Pragmatics, 1999) te (...)
  • 2 En tout cas telle qu’elle a été communément comprise et qui n’est pas toujours en phase avec la pen (...)

7La linguistique saussurienne2 prend pour objet la langue dans sa dimension interne (en tant que système abstrait), « envisagée en elle-même et pour elle-même » (Saussure 37), à l’exclusion de sa dimension externe, notamment de la parole (utilisation qui en est faite par les locuteurs). Dans les termes de Saussure, « […] tout ce qui se rapporte à l’extension géographique des langues et au fractionnement dialectal relève de la linguistique externe […] » qui « ne touche pas en réalité à l’organisme intérieur de l’idiome » (41). Autrement dit, la linguistique externe ne relève pas selon lui « de la linguistique proprement dite » (Vincent-Arnaud, 2021, 611), ce qui ne l’empêche pas de souligner que « l’organisme grammatical » dépend « constamment des facteurs externes du changement linguistique […] de même que la plante est modifiée dans son organisme interne par des facteurs étrangers : terrain, climat, etc. » (41-2). Il convient néanmoins de les analyser séparément (« La langue est un système qui ne connaît que son ordre propre. » (43)), l’étude des phénomènes linguistiques « externes » n’étant pas nécessaire à la connaissance de « l’organisme linguistique interne » (42), voire non pertinente pour la description de la norme. En d’autres termes, les écarts stylistiques notamment, tels que l’on peut les observer dans la langue littéraire (écarts qui seraient dus à des facteurs externes selon Saussure) n’éclaireraient pas, selon lui, la description du système de la langue.

  • 3 Voir en bibliographie les travaux de John Bowlby et la théorie de l’attachement (attachment theory) (...)

8Or c’est le parti pris inverse qui, dans les quatre dossiers publiés dans e-Rea, a été adopté et c’est dans ce prolongement que se situent mes travaux de recherche actuels, qui visent à éclairer, à partir d’objets d’études différents, le fonctionnement linguistique du signe et à en revoir la description interne à la lumière de ce que l’on considère à tort comme relevant de la linguistique externe : comment, dans le domaine de la psycholinguistique, les conditions de transmission de la langue par le primary caregiver3, statistiquement la mère, conditionne le rapport unique que chacun entretient au système de la langue, qui fait apparaître la dimension externe du signe, qui ne peut se réduire à un système clos, coupé de celui ou celle qui le transmet, habité qu’il/elle est de son rapport unique à la langue, dans toutes ses dimensions. C’est donc dans un rapport dialectique entre langue et parole, entre compétence et performance, entre système et style, en prenant en compte les conditions générales d’émission d’un discours (politiques, sociologiques et psychologiques, entre autres), qu’une alterlinguistique en phase avec la langue réelle, dans toute sa complexité et sa constante évolution, et sans exclusion a priori de quelque phénomène que ce soit, a été pratiquée. Les quatre dossiers publiés en reflètent chacun à sa manière une illustration.

Instabilité constitutive, instabilité montrée4

  • 4 Je fais ici référence au titre d’un article de Jacqueline Authier, dont les travaux linguistiques c (...)

9Pourquoi est-il important que la formalisation linguistique intègre l’instabilité de la langue telle qu’elle apparaît, entre autres, dans sa dimension évolutive et dans l’utilisation individuelle qui en est faite, y compris dans la littérature ?

10Une analyse purement interne du système, hors reste, qu’elle soit d’inspiration structuraliste ou non, conduit à tenter de mettre au point des outils d’analyse capables de rendre compte de l’intégralité des phénomènes et de les prévoir (par exemple la grammaire générative), ce qui conduit immanquablement à laisser de côté ou à simplifier des aspects qui paraissent difficiles à formaliser (voir les analyses d’exemples proposées dans le volume consacré à la Syntaxe mensongère, 2012).

11Or la langue, tout comme la conceptualisation qui vise à en rendre compte, qu’elle soit d’inspiration saussurienne (la langue est envisagée en elle-même et pour elle-même hors de ses conditions d’emploi), énonciativiste (dans le cadre de la Théorie des Opérations Prédicatives et Énonciatives d’Antoine Culioli par exemple, qui cherche à reconstruire un sujet et sa subjectivité à partir des repérages contenus dans son énoncé), ou qu’elle soit pragmatique (l’on part du sujet et de son vouloir dire pour rendre compte de sa production) laisse un résidu qui n’entre pas dans les règles que l’on tente d'établir, « parce que ces règles, qui ont pour but de cartographier le chaos, sont contestées par un retour de ce chaos qu’elles avaient pour fonction de dénier » (Lecercle in Monique De Mattia-Viviès, 2006, 9). Ce chaos porte également le nom de style, qui renvoie à l’utilisation personnelle qui est faite d’une langue. Le style est donc dans la langue, et non hors de la langue. Et la langue, c’est le style car elle n’est ni séparable du sujet qui l’utilise, ni séparable de ses conditions d’emploi. L’indécidable est un effet du travail du style, et le reste « ce que du langage le système constitutivement laisse échapper » (Système et style. Une linguistique alternative, 16)

  • 5 Pour les auteurs, la pragmatique étudie les phénomènes qui interviennent dans l’interprétation des (...)

12En d’autres termes, même lorsque les approches linguistiques prennent en compte le sujet et sa subjectivité, voire un reste du langage que la linguistique n’étudie pas (voir par exemple, dans le cadre de la pragmatique, Jacques Moeschler & Anne Reboul, 1990 et leur définition de ce qu’ils appellent le reste de la linguistique, 499-500)5 ou qu’elles intègrent la défaisabilité de la règle (Huddleston & Pullum, [2005] 2006) – s’il existe de l’instabilité, il faut donc admettre que les règles sont défaisables -, elles continuent de se heurter à ces phénomènes de débordement si elles n’incluent pas aussi la possibilité d’un sujet divisé, traversé par des voix dont il n’a pas conscience et qui le gouvernent, parlé par la langue autant qu’il la parle, à la fois maître et régi par elle. C’est ici que la linguistique rejoint la psychanalyse (voir par exemple Michel Arrivé, 1994) et qu’une linguistique sans prise en compte du rôle de l’inconscient dans le discours, du « ça parle » lacanien, fixe des limites artificielles qu’il n’y a peut-être pas lieu de poser. La linguistique, pour parler du système, doit donc introduire le singulier, l’instable comme généré par le singulier, lui-même divisé. L’instabilité fait partie de la convention. La langue est certes systématique, comme le dit Saussure, mais sa systématicité n’est que partielle. « Were a language ever completely ‘grammatical’, it would be a perfect engine of conceptual expression. Unfortunately, or luckily, no language is tyrannically consistent. All grammars leak » (Edward Sapir, 1921, 24).

Le reste au risque de la grammaire didactique

  • 6 Voir ici notre grammaire (2018 & 2019), qui intègre en sous-jacence (et parfois de manière explicit (...)

13Certes une langue envisagée sous cet angle devient plus difficile à formaliser, et les phénomènes plus difficiles à prévoir6. Néanmoins partir du style et de l’impossibilité de rendre compte de toutes les possibilités qu’offre la langue conduit à interroger le statut du métalangage, pouvant lui aussi échouer dans sa mission éclairante, voire induire en erreur.

14Un seul exemple faisant écho à ceux analysés dans le numéro consacré à la Transmission de la recherche. Le cas du discours rapporté (2019) :

Stir, and you’re a dead man. (Reinard Zandvoort, 1948, 348)

15Sur le plan syntaxique, on a affaire à un énoncé coordonné ou composé : and, conjonction de coordination prototypique relie deux entités, stir d’un côté, que l’on nommera X, et you’re a dead man de l’autre, que l’on nommera Y, et dont on peut penser qu’elles sont de même rang syntaxique, ce qui est prototypique de la coordination (They talked to her and comforted her, deux entités de même rang syntaxique sont reliées). Sur le plan sémantique, la validation de X qui ressemble par sa forme à un impératif (sans en être un) (you/stir) entraîne donc Y (you’re a dead man). En d’autres termes, le choix de X (if you stir) entraîne la validation de Y (you’re a dead man). Il semble donc que, malgré une syntaxe paratactique (coordonnée), le sens de l’énoncé implique un rapport hypotactique, c’est-à-dire de subordination entre les deux propositions. La glose If you stir, you’re a dead man fait clairement apparaître la dépendance de X par rapport à Y : si la proposition subordonnée de condition (protase, X) est validée, la principale (apodose, Y) le sera, ce qui ne correspond normalement pas au sens véhiculé par un énoncé coordonné prototypique, qui renvoie à un rapport de juxtaposition, non de hiérarchisation. La syntaxe de l’énoncé déborde donc du sens qui lui est attaché. L’on a affaire à un cas de déconnexion (au moins partielle) entre la forme et le sens, donc de syntaxe mensongère. Par le décalage forme/sens qu’il introduit, l’énoncé produit un effet de coordination sans relever sémantiquement de la coordination. Le concept d'« effet », qui souligne que la forme garde la mémoire du sens auquel elle est attachée, clairement dérivé des ‘effets significatifs’ de Gustave Guillaume (1919, 42), permet « de sortir du formalisme grammatical pour entrer dans une pensée de la défaisabilité et du reste. » (Lecercle in De Mattia-Viviès, 2006, 11).

16Comment intégrer l’instabilité dans la transmission des connaissances grammaticales ? Avant d’être défaites, les règles ont besoin d’être stabilisées dans un métalangage non débordant. A partir de quel stade peut-on expliquer que la présence de la conjonction conduira à étiqueter un énoncé comme coordonné ou composé, alors qu’il relève d’un cas de subordination déguisée ? Comment dépasser la forme et ne pas se laisser enfermer par le métalangage qui la décrit, forcément toujours en retrait par rapport aux possibilités offertes par la langue ? Comment passer de la syntaxe à une syntaxe possiblement mensongère ?

17L’intégration de l’intuition de la grammaire de sa propre langue dans la description d’une langue seconde, donc de sa propre expérience, presque corporelle, de la grammaire, vers la co-construction du métalangage à chaque fois que cela est possible, parallèlement à la présentation de ce dernier comme étant relatif, constitue une voie d’accès plus sûre vers l’acquisition de connaissances, dans leur caractère évolutif et non constitué. Le métalangage cloisonne autant qu’il éclaire. Partir du caractère relatif et discutable du métalangage permet de le mettre à distance, d’en éviter la prolifération, qui peut faire écran ou obstacle à l’analyse et invisibiliser le sujet (étudiant) qui le reçoit et qui ne peut se l’approprier.

18Dans le cadre de la recherche fondamentale, envisager la langue à partir de ses marges, de ses variations, par les lieux où le système se défait, dans un rapport dialectique avec le système et les règles qui la régissent, induit un rapport au métalangage renouvelé si cette recherche a pour vocation d’être transmise et se destine à un public plus large (ce qui devrait être le destin de toute recherche).

19Il faut ainsi, pour modifier le regard porté sur la grammaire d’une langue et sur sa transmission, réfléchir à la façon dont le métalangage peut visibiliser le sujet qui la reçoit afin qu’il soit partie prenante. La grammaire est un ensemble de règles mais de règles défaisables et c’est par la conscience de cette défaisabilité qu’elle sort d’elle-même et facilite sa transmission.

Conclusion : les vies du reste

20La théorie du reste implique une émancipation par rapport aux écoles linguistiques et débouche naturellement, entre autres, sur l’intégration d’autres disciplines à la linguistique en relation avec la dimension non strictement interne du signe, dont les deux faces ne sont pas dans un rapport fixe. Signifiant et signifié sont colorés, pour l’enfant qui vient au monde, par le rapport qu’entretient sa famille aux signes, issu d’un contexte social et historique qui leur assigne une place et dont l’utilisation qu’ils en font porte la trace.

  • 7 « You the Obscure, un pronom très personnel », 2019. « Entrer dans la langue ou dans les langues : (...)

21Dans sa référence au corps des locuteurs (l’acquisition de la langue maternelle suppose une « prise de corps », le langage étant « un système incarné, qui agit sur les corps » (Système et style. Une linguistique alternative, 44) une alterlinguistique ouvre la voie à l’intégration en son sein de la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie, qui ont donné lieu, dans le prolongement des quatre dossiers dirigés ou co-dirigés, à des travaux de recherche ultérieurs dont certains ont été publiés dans e-Rea, hors des numéros de linguistique cités, et qui font l’objet de certaines de mes recherches actuelles7. La linguistique est ainsi envisagée dans ses différents niveaux : de la phrase, de l’énoncé, du contexte dans lequel elle apparaît, du vouloir dire mais aussi de ce qui se dit involontairement ou inconsciemment et déborde de l’énoncé, témoignant ainsi de son rapport à la langue maternelle en lien direct avec l’acquisition du langage comme système de signes. Mais non de signes désincarnés, de signes qui portent l’empreinte de la mère dans leur dimension mater-ielle.

22Si donc le langage est un phénomène matér-iel (et de ce fait historique, social, politique, ces différents aspects étant constitutifs de la langue de la mère), qui se transmet et que l’on s’approprie, la linguistique dite « externe » devient constitutive de l’analyse linguistique elle-même, et la distinction externe/interne n’a plus de raison d’être sauf à considérer que la linguistique externe est tout aussi nécessaire que la linguistique interne. Rien n’oblige à intégrer tous les niveaux d’analyse suivant l’objet d’étude, mais rien n’oblige non plus à scinder la linguistique dont une seule serait légitime, celle envisageant la langue « en elle-même et pour elle-même » (Saussure 37). C’est à cette alterlinguistique intégrant une forme de psycholinguistique, qu’en tant qu’éditrice ou co-éditrice de ces quatre numéros, j’aboutis aujourd’hui. Elle suppose que l’on s’interroge sur le rapport unique que l’on entretient avec sa langue maternelle, sur sa dimension corporelle (la langue maternelle suppose une prise de corps) et sur les liens qu’entretiennent la langue maternelle (toujours déjà là) et la langue étrangère, conduisant à situer la langue étrangère non dans un rapport de rupture avec la langue maternelle mais dans un rapport de continuité, même lorsque l’on souhaite y échapper. Une réflexion sur l’impact de la langue maternelle sur l’apprentissage d’une langue étrangère conduit à revenir encore et toujours sur la théorie du signe de Saussure non seulement sur le rapport signifié/signifiant dont la théorie du reste montre qu’il n’est pas totalement fixe mais également, pour intégrer aux deux faces du signe l’empreinte de la première figure d’attachement, statistiquement la mère. « Le signifiant pourrait ici être redéfini comme l’empreinte psychique d’un son (image acoustique) laissée par la voix maternelle, laquelle est indissociable de l’affect de la mère, et le signifié comme l’image mentale elle-même imprégnée du son et de l’affect maternels. » (De Mattia-Viviès, 2023). C’est en ce point d’analyse que mes propres travaux sont arrivés. Dans cette optique, revenir au structuralisme suppose d’ériger le principe de matér-ialité de la langue en principe fondateur.

23Les frontières peuvent ainsi être redéfinies, les cartes redessinées et les identités fixes, toujours illusoires, repensées.

Haut de page

Bibliographie

Arrivé, Michel. Langage et psychanalyse, Linguistique et inconscient. Paris : PUF, 1994.

Authier-Revuz, Jacqueline. « Hétérogénéité(s) énonciative(s) ». Langages 73, 1984.

—. « Enonciation, méta-énonciation. Hétérogénéités énonciatives et problématiques du sujet », Les sujets et leurs discours, Énonciation et intéraction. Robert Vion (dir.). Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 1998.

—. « Psychanalyse et champ linguistique de l’énonciation : parcours dans la méta-énonciation ». Linguistique et psychanalyse. Michel Arrivé et Claudine Normand (dir.). Coll. « Explorations Psychanalytiques ». Paris : In Press Éditions, 2001.

—. Ces mots qui ne vont pas de soi. Boucles réflexives et non-coïncidence du dire. Limoges : Lambert-Lucas, [1995] 2012.

—. La Représentation du Discours Autre. Principes pour une description. Berlin/Boston : De Gruyter, 2020.

Bowlby, John. Attachment and Loss. Volume 2 : Separation. Anger and Anxiety. Croydon, Pimlico, [1973] 1998.

—. Attachment and Loss. Volume 3 : Loss. Sadness and Depression. Croydon, Pimlico, [1980] 1998.

De Mattia-Viviès, Monique.

•Numéros dirigés ou co-dirigés dans e-Rea :

—. Les déconnexions forme / sens et la syntaxe dite mensongère. Numéro spécial de la revue e-Rea (volume 9.2). Monique De Mattia-Viviès (dir.), 2012.

—. L’ordre des mots dans l'espace de la phrase. Numéro spécial de la revue e-Rea (volume 11.1). Monique De Mattia-Viviès et Bernard De Giorgi (dir.), 2013.

—. La syntaxe du discours direct. Numéro spécial de la revue e-Rea (volume 12.2). Grégoire Lacaze et Monique De Mattia-Viviès (dir.), 2015. 

De la recherche fondamentale à la transmission de la recherche. Le cas du discours rapporté. Numéro spécial de la revue e-Rea  (volume 17.2). Monique De Mattia-Viviès (dir.), 2019.

•Autres sources citées :

—. Le discours indirect en anglais contemporain. Approche énonciative, Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 2000.

—. Le discours indirect libre au risque de la grammaire. Le cas de l'anglais. Préface de Jean-Jacques Lecercle. Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 2006.

—. « Le reste persiste et signe. Quelques petits problèmes de grammaire anglaise (ir)résolus ». La Société de Stylistique Anglaise (1978-2018) : 40 ans de style / 40 years of style. Numéro-anniversaire d’Études de Stylistique Anglaise. Textes rassemblés et édités par Sandrine Sorlin. E.S.A. n° 12, 2018.

—. Leçons de grammaire anglaise. De la recherche à l’enseignement : syntaxe (volume I). Préface de Pierre Cotte. Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 2018.

—. Leçons de grammaire anglaise. De la recherche à l’enseignement : le groupe nominal (volume II). Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 2019.

—. Leçons de grammaire anglaise. De la recherche à l’enseignement : le groupe prédicatif (volume III). Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 2019.

—. « Transmettre, disent-ils ». Revue E-rea, (volume 17.2), Introduction. De la recherche fondamentale à la transmission de la recherche. Le cas du discours rapporté. Monique De Mattia-Viviès (dir.), 2019.

—. « You the Obscure, un pronom très personnel ». Revue e-Rea, (volume 17.2), numéro consacré à Paul Auster. Sophie Vallas (dir.), 2019.

—. « Entrer dans la langue ou dans les langues : de la langue maternelle à la langue mat-rangère » e-Rea (volume 16.1). Hors thème, 2018.

—. « Le langage, le même et l’autre : effets théoriques de l’interpellation ». Postface. In Jean-Jacques Lecercle et Monique De Mattia-Viviès. Systèmes et style. Une linguistique alternative. Paris : Amsterdam, 2023.

Culioli, Antoine. Pour une linguistique de l'énonciation. Opérations et représentations. Tome I. Paris : Ophrys, coll. « L’homme dans la langue », 1990.

Greaves, Sara and Monique De Mattia-Viviès (eds). Language Learning and the Mother tongue. Multidisciplinary Perspectives. Introduction by De Mattia-Viviès and S. Greaves. Contributors : Boris Cyrulnik, Monique De Mattia-Viviès, Nathalie Enkelaar, Alain Fleisher, Sara Greaves, Georges-Arthur Goldschmidt, Jean-Jacques Lecercle, Yoann Loisel, Marie Rose Moro & Rameth Radjack. Cambridge : Cambridge University Press, 2022.

Green, André. La déliaison. Psychanalyse, anthropologie et littérature. Paris : Hachette Littérature, [1971] 1998.

Guillaume, Gustave. Le problème de l’article et sa solution dans la langue française, Paris : Hachette, 1919.

Huddleston, Rodney and Geoffrey K. Pullum. The Cambridge Grammar of the English Language. Cambridge: Cambridge University Press, 2002.

Joseph, John E. Saussure. Oxford: Oxford University Press, 2012.

Lecercle, Jean-Jacques. La violence du langage, trad. Michèle Garlati, Paris, Presses Universitaires de France, [1990] 1996.

—. Interpretation as Pragmatics. London : Macmillan, 1999.

—. in Monique De Mattia-Viviès, Le discours indirect libre au risque de la grammaire. Le cas de l'anglais, préface, Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence, 2006.

—. Systèmes et style. Une linguistique alternative. Postface de Monique De Mattia-Viviès. Paris : Amsterdam, 2023.

Maniglier, Patrice. La vie énigmatique des signes. Saussure et la naissance du structuralisme. Paris : Éditions Leo Sheer, 2006.

Moeschler, Jacques & Anne Reboul. Dictionnaire encyclopédique de pragmatique. Paris : Seuil, 1994.

Sapir, Edward. « The Elements of Speech ». In Language: an Introduction to the Study of Speech. New York: Harcourt, Brace & World, 1921.

Vincent-Arnaud, Nathalie. Saussure. Traduction de Saussure, John E. Joseph, 2012. Limoges : Lambert-Lucas, 2021.

Zandvoort, Reinard Willem. A Handbook of English Grammar. London : Longman, [1948] 1972.

Haut de page

Notes

1 S’il fait allusion au modèle ALTER de Jean-Jacques Lecercle (Interpretation as Pragmatics, 1999) tel qu’il a été revu et complété dans Systèmes et style. Une linguistique alternative, 2023, 126, le terme d’alterlinguistique, qui est le point d’aboutissement actuel de l’ensemble de mes travaux de recherche, est employé en un sens très large et désigne toute démarche qui partirait de l’exemple pour remonter vers la ou les théories en y intégrant la linguistique « externe » comme regroupant des éléments envisagés non comme en dehors du système (dimension sociale, politique, historique (entre autres) de la langue) mais comme constitutifs du système. Il n’y a pas de parole sans style, et parler de style, c’est aborder la langue sous l’angle d’un rapport dialectique entre la règle et l’utilisation individuelle qui en est faite. Toute parole s’insère dans un contexte matériel, social et psychologique, politique, historique et idéologique qui fait corps avec elle. Le système interne de la langue tel qu’il s’incarne dans la parole est donc constitué d’un ensemble d’éléments internes et externes qui interagissent et ne sont pas séparables, même si l’analyse peut se concentrer sur tel ou tel aspect.

2 En tout cas telle qu’elle a été communément comprise et qui n’est pas toujours en phase avec la pensée de Saussure. Voir les travaux de Patrice Maniglier, 2006, et la traduction française de la biographie de Saussure par John E. Joseph, 2012, par Nathalie Vincent-Arnaud, 2021, 611.

3 Voir en bibliographie les travaux de John Bowlby et la théorie de l’attachement (attachment theory).

4 Je fais ici référence au titre d’un article de Jacqueline Authier, dont les travaux linguistiques consacrés au discours rapporté, de par leur intégration de la psychanalyse, m’ont toujours inspirée. Voir les références complètes en bibliographie.

5 Pour les auteurs, la pragmatique étudie les phénomènes qui interviennent dans l’interprétation des énoncés, « mais qui ne sont traités ni par la syntaxe ni par la sémantique : cela recouvre des phénomènes très divers qui ont à voir avec le langage en usage et en contexte, l’attribution de référents, la désambiguïsation, l’attribution de la force illocutionnaire, etc. […]. Si l’objet de la pragmatique est l’interprétation complète des énoncés, c’est que la linguistique n’y suffit pas et qu’il y a un reste dans cette interprétation, dont la linguistique n’a rien à dire, un reste, au moins partiellement non conventionnel (495-499).

6 Voir ici notre grammaire (2018 & 2019), qui intègre en sous-jacence (et parfois de manière explicite) la notion de reste pour décrire le système de la langue mais sans pouvoir complètement relever le défi de partir de ses marges pour le décrire. La stabilité des connaissances que vise une approche didactique rend difficile une grammaire entièrement écrite sur ces bases.

7 « You the Obscure, un pronom très personnel », 2019. « Entrer dans la langue ou dans les langues : de la langue maternelle à la langue mat-rangère », 2018. Language Learning and the Mother tongue. Multidisciplinary Perspectives (Greaves, Sara & De Mattia-Viviès, Monique (eds)), 2022. « Le langage, le même et l'autre : effets théoriques de l'interpellation » in Lecercle & De Mattia-Viviès (postface), 2023.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Monique DE MATTIA-VIVIES, « Linguistique et alterlinguistique : Retour sur quatre dossiers de linguistique publiés dans la revue e-Rea (e-Rea 9.2, 2012 ; e-Rea 11.1, 2013 ; e-Rea 12.2, 2015 ; e-Rea 17.2, 2019) »e-Rea [En ligne], 21.1 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/erea/16823 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/erea.16823

Haut de page

Auteur

Monique DE MATTIA-VIVIES

Aix-Marseille Université, LERMA, Aix-en-Provence, France

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search