Navigation – Plan du site

AccueilNuméros21.11. Portrait of a Journal Aged TwentyI/ Retour sur e-Rea : 20 ansLes Grands Entretiens d’e-Rea, ma...

1. Portrait of a Journal Aged Twenty
I/ Retour sur e-Rea : 20 ans

Les Grands Entretiens d’e-Rea, making of : entretien avec Sophie Vallas (par Marie-Odile Pittin-Hédon)

Sophie VALLAS

Texte intégral

1Marie-Odile Pittin-Hedon (MOPH) : Quand et comment est née la rubrique « Grand entretien. Archéologie d’un parcours », ouverte dans e-Rea en 2015 ?

2Sophie Vallas (SV) : La rubrique est née lors d’une discussion du comité de rédaction d’e-Rea, à l’époque dirigée par Sylvie Mathé. Nous cherchions des idées pour faire évoluer la revue, et peut-être la doter de nouvelles rubriques. J’avais, pour ma part, très envie d’ouvrir une rubrique consacrée à des interviews d’écrivains, mais l’ensemble des collègues m’a fait remarquer qu’il serait sans doute difficile de la faire vivre depuis Aix-en-Provence, et ils avaient raison. Au fil de la discussion, néanmoins, et sous l’impulsion de Sylvie Mathé, s’est fait jour l’idée d’une rubrique d’interviews qui concernerait non des auteurs, mais des universitaires appartenant au vaste champ des études anglophones : l’idée était de donner la parole à des collègues importants, à un titre ou un autre, pour l’anglistique. Cette perspective était très séduisante pour moi qui m’intéresse au récit de soi sous toutes ses formes, et notamment à l’ego-histoire telle qu’à la suite de Pierre Nora, les historiens, notamment, ont pu la pratiquer. C’est pourquoi le titre que j’ai choisi pour la rubrique est « Grand entretien. Archéologie d’un parcours » : je voulais qu’il soit clair que l’entretien cherchait à reconstituer tout un itinéraire, à la fois universitaire et personnel. J’ai choisi le mot « entretien » plutôt que « interview » en pensant à la distinction que Genette fait dans Seuils : l’interview, dit-il, est plutôt brève et souvent faite par quelqu’un qui est presque interchangeable au sein d’une équipe, à l’occasion d’un événement particulier, alors que l’entretien est plus long et plus dense, sans occasion précise ou, si occasion il y a, la débordant largement pour embrasser une perspective beaucoup plus large, et il est assuré par un médiateur moins interchangeable, dont l’expertise assure des échanges denses et éclairés. D’emblée, telle était la direction que je voulais prendre.

3MOPH : Quels sont les principes que la revue a adoptés pour solliciter les premiers anglicistes interviewés ?

4SV : La première décision que nous avons prise collectivement a été de publier des entretiens de collègues ayant pris leur retraite : leur position désormais en marge du monde universitaire devait leur permettre une certaine prise de recul et surtout une nécessaire liberté vis-à-vis de l’institution, des lieux et des structures dans lesquels s’était déroulée leur carrière. En second lieu, nous nous sommes mis d’accord sur le fait que la rubrique devait inclure des collègues venant de toutes les spécialités des études anglophones, bien sûr, de façon à refléter la nature généraliste de notre revue : littératures et civilisations des diverses aires anglophones, études visuelles, linguistique, anglais de spécialité… Tous ces secteurs devaient pouvoir être représentés à partir du moment où (et c’était un troisième principe posé dès le départ) les collègues interviewés pouvaient être considérés comme représentatifs dans leur champ, d’une façon ou d’une autre : ils ont contribué à le créer ou le construire, ils ont signé des textes ou ouvrages qui ont fait date, ils ont structuré ou développé l’enseignement qui y est attaché, ils ont ouvert des perspectives nouvelles, ils ont créé une société savante ou une revue… Chaque carrière possède des étapes, des jalons, des tournants qui lui sont propres, bien entendu, et l’entretien doit permettre de les rendre visibles.

5Au-delà de ces bases que nous avons posées ensemble, en comité de rédaction, j’ai été très libre de créer la rubrique comme je l’entendais, et cette carte blanche a été une vraie chance parce qu’au fond, en me lançant dans cette aventure, je ne savais pas bien à quoi elle allait ressembler. Il m’a fallu réaliser le premier entretien pour comprendre ce que j’avais envie de savoir du collègue interviewé, comment j’avais envie que l’entretien se déroule et quel résultat je voulais produire.

6MOPH : Comment se déroule l’entretien en pratique ? Dans quelles conditions matérielles les entretiens se passent-ils ? Pourquoi ces conditions comptent-elles ?

7SV : Pour le premier entretien, j’ai choisi Marc Chénetier comme « sujet test », d’une certaine façon, parce que je connaissais bien son domaine et que j’avais lu une bonne partie de ses écrits, même si justement, l’entretien m’a fait découvrir une autre, et très large partie de sa carrière dont je n’avais qu’à peine idée. Je connaissais Marc Chénetier, j’avais suivi un de ses séminaires de DEA pendant mes études, je l’avais croisé en entendu dans de multiples occasions, il siégeait à mon jury de thèse, mais je n’appartenais pas à son cercle d’intimes. Il a tout de suite accepté le principe, alors même qu’il n’était pas encore bien clair dans mon esprit, et m’a invitée à aller le voir chez lui, en Touraine. Si je ne me doutais pas encore de l’importance de pouvoir réaliser l’entretien à domicile, je l’ai comprise immédiatement : Marc évoquait un ouvrage ou un nom et se levait, prenait un livre sur une étagère, précisait grâce à lui sa pensée ; il me montrait une photo, un ouvrage que je ne connaissais pas et dans lequel il allait piocher une citation… Il était chez lui, au milieu de ses outils de travail, en plein dans son sujet, et c’était essentiel : l’entretien aurait été bien moins riche, bien moins précis et, j’en suis certaine, bien moins spontané, vivant et personnel, s’il s’était déroulé dans un lieu neutre, une salle d’université ou un café. Par la suite, j’ai donc systématiquement demandé aux collègues d’aller faire l’entretien chez eux, et ils ont tous accepté.

  • 1 Olivier Nora, « La visite au grand écrivain » dans Les lieux de mémoire II. La nation, Pierre Nora (...)

8Je dois aussi reconnaître que j’éprouve du plaisir à « voir les lieux », en quelque sorte, un peu comme ces journalistes qui faisaient « la visite au grand écrivain » au XIXe siècle, qu’Olivier Nora, notamment, a analysée1 : j’aime voir leurs bureaux, leurs étagères, regarder les ouvrages qui y sont stockés, et si le collègue sort des photos ou des objets spécifiques au fil de la conversation, je suis comblée. Je crois que c’est ce plaisir qui m’a poussée à demander si je pouvais faire des photos et les inclure dans l’entretien : j’ai toujours eu dans l’idée de publier une version illustrée de l’entretien, mais la dimension personnelle qu’ont prise ces rendez-vous m’a incitée à aller au-delà de l’illustration attendue, académique (couvertures des ouvrages du collègue, par exemple, lorsqu’ils sont évoqués dans la conversation), pour insérer également des images bien plus personnelles si le collègue l’accepte, et ils sont nombreux à le faire.

9Le premier Grand entretien s’est déroulé en deux temps : je suis allée voir Marc Chénetier et j’ai enregistré quelque chose comme six heures de conversation. Puis quelques mois plus tard, je suis repassée le voir avec Nathalie Cochoy et nous avons terminé l’entretien à trois. J’ai beaucoup aimé le ping-pong verbal quelque peu différent lorsque nous sommes plus de deux, et j’ai conservé la formule par la suite : deux interviewers (ou plus), dont, bien entendu, au moins un qui connaît très bien le travail du collègue parce qu’il appartient à son domaine et/ou qu’il l’a connu d’une façon ou d’une autre. Dans la très grande majorité des entretiens publiés, j’ai été physiquement présente lors de l’enregistrement : cela me permet d’assurer toute la partie technique de l’enregistrement et de la collecte des données, mais aussi d’assurer une forme de continuité dans la rubrique.

10La partie technique, elle aussi, a fait l’objet de choix dont il me faut sans doute parler : dès le début, j’ai opté pour un enregistrement audio, et non vidéo. Je ne suis pas très à l’aise avec la vidéo, et je pense que ce manque de goût personnel pour l’image mouvante a joué, bien sûr. Mais je pense aussi que je me doutais qu’un simple enregistreur ou un téléphone posé sur la table représenterait peu de manipulations et de craintes de dysfonctionnement pour moi, et se ferait rapidement oublier du collègue interviewé comme de ses interviewers, alors qu’une caméra rendrait la séance bien plus contrainte et ôterait beaucoup de naturel à la conversation et à l’attitude des un(e)s et des autres. Après plusieurs années de pratique, je reste convaincue que j’ai choisi la meilleure solution pour ce que j’entendais réaliser.

11Le déroulement de l’entretien est donc très simple : on s’assoit, on s’installe, on appuie sur le bouton de l’enregistreur et on n’y pense plus. Les conversations sont très longues, parfois interrompues par un déjeuner ou un thé, et je laisse le sujet me dire quand on arrive au terme de la séance. La plupart du temps, le temps passe à une vitesse folle et on est toujours surpris de constater qu’on a au minimum 4, plus souvent 5 à 6 heures d’enregistrement. Et j’ai l’impression que ça ne pèse à personne, bien au contraire !

12MOPH : Comment préparez-vous la conduite de l’entretien ? Posez-vous des questions rituelles, systématiques ?

13SV : Non, pas vraiment. En amont de l’entretien, je travaille beaucoup, comme les autres interviewers. Pour ma première expérience, j’avais trouvé, au hasard de recherches faites sur internet, une liste très complète des publications et activités scientifiques de Marc Chénetier et je l’avais soigneusement compulsée. Grâce aux dates, lieux, titres qu’il contenait, cela m’avait permis de poser des questions précises sur différentes phases de sa carrière, d’en apercevoir les grandes articulations, les principales collaborations aussi. J’avais donc préparé beaucoup de questions suivant une trame assez chronologique, avec quelques gros plans et arrêts sur telle ou telle période ou telle ou telle réalisation. Je me suis rendu compte que la dimension chronologique était inhérente à ma démarche, et que je la conserverais sans doute pour la plupart des entretiens à venir, et ça a été le cas : l’idée de revisiter l’ensemble d’une carrière, rétrospectivement, se marie bien avec une telle perspective. Je me suis rendu compte aussi que ma trame de questions m’était utile, mais que la conversation dérivait très souvent, s’en éloignait parfois beaucoup et longtemps, et que cette souplesse était indispensable et féconde.

14Donc oui, il y a des questions rituelles : chaque entretien ou presque commence avec une ou plusieurs questions sur les origines familiales, sociales, le début des études, le choix de l’anglais… Chaque interviewer arrive avec un certain nombre de questions spécifiques sur les phases et tournants de la carrière, les choix scientifiques du collègue, ses collaborations et ses publications, bien sûr, mais chacun arrive aussi avec des points de curiosité qui lui sont propres. Lorsque l’entretien se fait avec un collègue dont le champ d’étude est éloigné du mien, j’ai tendance à laisser le co-interviewer, qui a été choisi pour son expertise scientifique et sa proximité avec les travaux du collègue, mener l’essentiel de la discussion sur la recherche, et à me cantonner surtout aux questions biographiques et académiques, mais en fait, très vite, nos deux voix et nos questions se mélangent, se complètent et se tressent.

15Dans l’ensemble, on arrive donc avec des questions préparées, mais une large partie de l’entretien reste improvisé, chacun rebondissant sur une remarque, complétant une question par une autre, s’autorisant une digression ou une parenthèse. Dans la transcription de l’entretien, d’ailleurs, j’ai tenu à ce que les questions et les réponses soient sur un même plan, visuellement parlant : il s’agit vraiment d’un dialogue.

16MOPH : Quelles sont les réactions des chercheurs sollicités pour des entretiens ? Essuies-tu beaucoup de refus ?

17SV : Les réactions des collègues que l’on sollicite ont évolué au fil du temps. Marc Chénetier a servi de « collègue test », comme je l’ai dit plus haut : il a été incroyablement accueillant et généreux, de son temps et de ses souvenirs, acceptant de revisiter sa longue et dense carrière, évoquant son parcours mais aussi et surtout ses collaborations, les collègues et « copains » avec lesquels il a travaillé, les écrivains qu’il a fréquentés et avec lesquels il a correspondu… Son entretien, une fois paru, a constitué une sorte de prototype que j’ai envoyé aux collègues dont j’espérais l’accord, tout en leur précisant que rien n’était pour autant fixé dans le marbre, et que leur entretien pouvait prendre une autre forme. Puis, au fur et à mesure que la rubrique s’est remplie, j’ai donné, dans mes courriers, le lien vers la page où sont listés l’ensemble des entretiens parus : le collègue peut ainsi consulter un ou plusieurs exemples, incluant souvent des entretiens de gens qu’il connaît, pour se faire une idée de l’exercice qu’on lui propose.

18J’essuie peu de refus. Il y a, je pense, trois personnes qui ont décliné l’invitation en m’expliquant gentiment leurs raisons. Même si j’en étais désolée (dans les trois cas, il s’agissait de collègues dont j’avais particulièrement envie d’écouter le récit), j’ai très bien compris que la proposition puisse ne pas leur plaire ou intervienne à un moment peu opportun.

19MOPH : Et après l’enregistrement fait, comment se passe le travail ?

20SV : On transcrit l’entretien, aujourd’hui grâce à un logiciel qui donne une version « brute » à corriger et à retravailler pour réintroduire tout ce que le logiciel n’a pas ou a mal compris (noms propres, titres, dates, citations…). Cela prend beaucoup de temps, mais il y a aussi un côté fascinant dans cet exercice : la plupart des collègues ont une voix prenante, voire séduisante. Ce sont des gens qui sont habitués à utiliser leur voix, à capter l’attention de leur interlocuteur de diverses façons (Jean-Jacques Lecercle y fait d’ailleurs très clairement allusion dans son entretien). Réécouter la bande pour corriger et compléter le texte a donc ses charmes : on est facilement repris par la dynamique de la conversation, on est sensible aux accentuations de tel ou tel mot, aux blancs, aux hésitations, aux rires…

21Puis je « monte » l’entretien : parce que le texte est long, j’introduis des intertitres pour le structurer et en faciliter la lecture. Je peux déplacer quelques paragraphes, par exemple lorsqu’on est revenu à un sujet pour préciser quelque chose, mais dans l’ensemble, le résultat est assez fidèle au déroulement de la conversation. J’ajoute quelques illustrations (couvertures des ouvrages dont on a parlé, par exemple, ou photos prises sur place), je fabrique l’encart intitulé « Milestones », au début de l’entretien, qui récapitule les dates-clés de la carrière du collègue, je cherche un titre, puis j’envoie cette « version 1 » au(x) co-interviewer(s) et au collègue interviewé, qui ont toute liberté pour reformuler leurs interventions, les préciser, ajouter, retrancher, nuancer… et m’aider à traquer les coquilles ! On fait des navettes jusqu’à ce que tout soit calé.

22Ce qui m’a frappée, et c’est vrai de tous les collègues interviewés, ce sont les très rares coupes qu’ils ont opérées. De toute évidence, ils sont prêts à l’exercice, ne refusent aucune question et saisissent l’occasion de faire un véritable bilan de leur carrière, d’expliquer leurs choix, les éventuels changements d’orientation dans leur recherche, leurs collaborations privilégiées avec tel ou tel collègue, mais aussi d’aborder des éléments d’ordre davantage privé, qu’il s’agisse de leurs origines sociales ou familiales, par exemple, ou de l’influence très spéciale d’un ancien prof ou d’un collègue avec lesquels ils avaient des liens très privilégiés. Il m’est parfois arrivé, au cours d’une conversation, de penser « Ça, ce sera coupé dans la version finale, c’est trop personnel », mais ça n’a que très rarement été le cas. J’en suis venue à penser que ces entretiens si longs, qui donnent aux collègues l’occasion d’aller au fond des choses autant qu’ils le souhaitent, avaient pour certains une dimension testamentaire, d’une certaine façon. D’ailleurs, plusieurs collègues, par la suite m’ont dit que des membres de leur famille l’avaient lu alors même qu’ils n’avaient jamais consulté un seul de leurs travaux, et qu’ils leur avaient dit à quel point ils avaient aimé découvrir cette vie d’enseignant-chercheur qui leur était quasiment inconnue ; une collègue m’a dit qu’elle avait pensé à son petit-fils en faisant cet exercice. Inversement, je reçois parfois des messages d’enseignants-chercheurs en exercice qui me disent à quel point ils ont aimé lire l’entretien de tel ou tel collègue qu’ils ont pu avoir en cours, ou avec lequel ils ont pu travailler à un moment de leur vie, et de découvrir un parcours auquel ils ne s’attendaient pas du tout.

23MOPH : Avec le temps, as-tu changé ton questionnaire et la façon dont tu interroges les chercheurs ? Penses-tu qu’il existe une « technique » de l’interview propre aux scientifiques que tu interroges et aux sujets qu’ils abordent ?

  • 2 Julia Kerninon, « Figures du romancier américain. L’entretien littéraire selon The Paris Review (19 (...)

24SV : Il y a quelque temps, j’ai co-dirigé, avec ma collègue Cécile Cottenet, une thèse, passionnante2, sur la rubrique des entretiens de la Paris Review dans laquelle l’auteure analysait, bien sûr, la façon dont les écrivains interrogés parlaient de leur travail et, chemin faisant, construisaient ou consolidaient leur « ethos auctorial », pour reprendre l’expression d’Alain Brunn ; elle travaillait aussi sur la façon dont les jeunes créateurs de la revue, et en particulier George Plimpton qui a mis en place et dirigé la section des interviews, avaient conçu cette rubrique qui a fait le succès de la Paris Review. Je crois que j’ai, très modestement, fait miens les principes de Plimpton : placer le récit et la voix du sujet de l’interview au cœur de la conversation qui doit lui permettre de parler autant qu’il le désire ; choisir des interviewers qui le connaissent très bien ainsi que son travail, de façon à aller au cœur des choses ; travailler très sérieusement en amont, non pas tant pour produire une série de questions très précises dont on ne s’éloignerait pas que pour maîtriser autant que possible la trajectoire et les travaux du collègue et ainsi pouvoir renvoyer la balle, faire un gros plan, rebondir sur tel ou tel point évoqué ; et laisser ensuite carte blanche au collègue dans la partie editing, afin qu’il ait la main sur le texte final, produit par l’ensemble des instances impliquées dans l’exercice.

25Donc, non, je n’ai pas vraiment modifié la méthode au fil du temps. Ce qui a changé, peut-être, c’est qu’aujourd’hui, les collègues savent davantage à quoi s’attendre : ils sont nombreux à consulter la rubrique en amont de la conversation, et font même parfois allusion à une interview précédente soit pour s’inscrire dans le droit fil de ce qu’un de leurs prédécesseurs a pu dire, soit pour s’en démarquer. Certains ont même vraiment travaillé quand on arrive, ont mis de côté des ouvrages avec des post-its, par exemple, savent qu’ils veulent parler de telle ou telle chose, qu’ils ne veulent pas oublier tel ou tel point… La conversation leur donne l’occasion de mentionner tous ces éléments qui leur semblent importants, bien sûr, mais cherche aussi à les entraîner vers des aspects de leur carrière qui nous intéressent et qui ne sont pas sur leur liste.

26MOPH : Quels sont les entretiens difficiles à conduire, et pour quelles raisons ?

27SV : Je n’ai, pour l’instant, pas eu l’expérience d’entretiens difficiles à conduire. Comme je le disais plus haut, les collègues sont plutôt doués pour cet exercice, et très volontaires pour se lancer dans ce récit de type « autobiographie professionnelle » qu’on leur a proposé et qu’ils ont accepté. Je n’ai pas le souvenir d’un seul collègue qui a refusé une question, par exemple, même lorsqu’elle le/la poussait quelque peu dans ses retranchements, même lorsqu’elle l’entraînait vers un sujet qu’il/elle ne pensait manifestement pas aborder, ou en tout cas pas de la façon qu’on avait en tête.

28MOPH : Y a-t-il eu des fous-rires ?

29SV : Ah oui, ces conversations sont souvent drôles ! Les collègues revisitent le plus souvent leur jeunesse, leur parcours d’étudiant ou leurs débuts avec beaucoup d’humour. Ils évoquent aussi avec une distance critique savoureuse des périodes encore marquées par un mandarinat ou des luttes internes aux études anglophones, ou plus largement idéologiques, par exemple. Leur autoportrait n’est pas toujours à leur avantage, et ils n’hésitent pas à rire rétrospectivement de leur naïveté ou de leurs erreurs. Et puis chacun y va de ses anecdotes. Oui, la plupart du temps, on rit beaucoup, y compris avec les collègues qu’on ne connaît pas du tout et dont on peut avoir une image un peu stricte qu’ils font volontiers voler en éclats.

30Et puis, à côté de l’humour, il y a aussi l’émotion, très palpable, dès le début de l’entretien, souvent, quand les origines familiales sont abordées : une collègue évoque ses parents qui ne savaient pas lire, un autre l’éducation transmise par ses grands-parents, d’autres encore le contexte de la guerre et l’impact qu’elle a eue sur leur enfance ainsi que sur les premiers choix qu’ils ont dû faire… Et puis l’émotion, c’est aussi celle qui vient à l’évocation de certains de leurs collègues disparus qui ont beaucoup compté d’un point de vue professionnel et/ou amical.

31MOPH : Peux-tu présenter l’ensemble de la rubrique à ce jour ? Quel tableau peux-tu en faire ? Quels sont les projets à venir ?

32SV : En incluant les deux conversations publiées dans ce numéro anniversaire, la rubrique compte désormais 19 entretiens. J’ai essayé de réfléchir et de travailler à des équilibres, autant que possible. On compte néanmoins 12 hommes pour 7 femmes, ce qui reflète la sur-représentation des hommes dans l’enseignement supérieur en ce qui concerne la génération que l’on écoute.

33Au-delà de veiller à une répartition par sexes, la rubrique cherche à équilibrer les domaines de recherche et à s’ouvrir à un maximum de spécialités : si les trois champs principaux sont bien évidemment représentés, avec la linguistique (Jean-Jacques Lecercle, Pierre Cotte, Laurent Danon-Boileau), la civilisation (Suzy Halimi, Élise Marienstrass) et la littérature (Marc Chénetier, Claudine Raynaud, Adolphe Haberer, Gisèle Venet, Alain Morvan ou encore Jean-Pierre Darras, qui représente aussi la traduction), la rubrique inclut aussi des collègues ayant travaillé dans le domaine des études filmiques (Francis Bordat, Yves Carlet), des études postcoloniales (Christine Fioupou, Jean-Pierre Durix), de la critique génétique (Daniel Ferrer) ou encore de l’économie du monde anglophone (Martine Azuelos). Parfois, lorsque cela s’y prête, la rubrique se met au diapason du dossier publié dans le numéro : dans le numéro spécial Africa 2020, par exemple, coordonné par ma collègue Fanny Roblès, on a publié les entretiens de Christine Fioupou et Jean-Pierre Durix qui ont mis les études africanistes, et plus largement post-coloniales, sur la carte de la recherche angliciste en France. C’était particulièrement intéressant de pouvoir ainsi allier recherche très contemporaine et historicisation de son développement.

34Les projets sont nombreux, bien sûr, et j’ai une longue liste de collègues à contacter, qui a été nourrie au fil du temps par mes propres envies, par les suggestions qui émanent du comité de rédaction et celles de collègues qui m’écrivent pour me suggérer des noms et, parfois, me proposer leur participation. Les études anglophones sont si vastes que ces suggestions sont essentielles pour moi. Pour y répondre, e-Rea a accepté de doubler le nombre d’entretiens publiés annuellement en en proposant aujourd’hui, lorsque cela est possible, deux par numéro. C’est un rythme extrêmement soutenu, néanmoins, car chaque entretien demande des déplacements, des heures de conversation mais surtout des heures pour reprendre et mettre en forme la version « brute » transcrite par un logiciel pas toujours inspiré, puis des navettes pour aboutir au texte final illustré.

35MOPH : Y-a-t-il derrière cette rubrique une volonté de patrimonialisation de la recherche en anglistique et de ses grands pionniers ? Pourquoi les grands anglicistes comptent-ils ?

36SV : Oui, la rubrique entre de toute évidence dans une volonté de patrimonialisation, même si, au tout départ, je ne pense pas que j’en avais autant conscience qu’aujourd’hui : ce qui m’intéressait, c’était avant tout d’entendre des collègues mettre en forme le récit de leur carrière et de leur vie. Ce n’est que dans un second temps que j’ai été sensible à la toile de fond que tous ces récits individuels composaient petit à petit. Le projet de la rubrique est né quelques années avant le début d’un autre chantier lancé par le LERMA, mon unité de recherche, et qui a donné naissance au projet Hépistéa (Histoire et épistémologie des études anglophones), que je co-dirige avec ma collègue Anne Page : avec une douzaine d’autres unités partenaires, nous travaillons à la création d’un dictionnaire numérique qui explore l’histoire de l’anglistique, ses grands lieux, ses grands noms, les articulations de son développement, ses sociétés savantes, unités de recherche, départements, ses revues, sa dimension internationale. Ce travail n’a jamais été fait pour les études anglophones, contrairement à ce qui s’est passé pour bien d’autres disciplines universitaires qui ont réfléchi à leur histoire, aux fondements et aux enjeux de leur développement, et ont publié le résultat de ces travaux. Avec Sylvie Crinquand, de l’université de Bourgogne, je suis responsable de la rubrique qui propose des notices sur des grands anglicistes, et bien entendu, elle s’articule parfaitement avec « Grand entretien. Archéologie d’un parcours » d’e-Rea.

37Et oui, pour répondre à ta question, la voix des anglicistes doit être recueillie, notamment parce que, précisément, ils n’ont pas été nombreux à la faire entendre : peu d’anglicistes ont donné des interviews sur leur parcours, et lorsqu’ils l’ont fait, c’est souvent pour évoquer une autre dimension de leur travail (je pense à Hélène Cixous, par exemple). Donc il me semble qu’il y a une véritable nécessité de recueillir ces récits qui font écho au travail plus vaste que propose Hépistéa à l’échelle des études anglophones. Les collègues auxquels on rend visite, d’ailleurs, sont toujours surpris de ce que la conversation fait remonter en termes de souvenirs à moitié oubliés, d’événements qui prennent sens rétrospectivement, de liens jusque-là invisibles… Les chercheurs impliqués dans la rubrique d’entretiens ou dans Hépistéa constatent sans cesse à quel point il est difficile de trouver des informations sur des collègues ou sur des structures dont l’existence et la majorité du travail prédatent internet : tout disparaît très vite et même les archives institutionnelles sont parfois très lacunaires. Donc oui, « Grand entretien. Archéologie d’un parcours » est fermement traversé par une volonté de contribuer à cette démarche de patrimonialisation de tout un champ universitaire.

38MOPH : Qu’as-tu appris sur la discipline de l’anglistique en conduisant ces divers entretiens ? Sur la manière dont tes interlocuteurs ont étendu le champ des recherches rangées sous ce terme générique d’« anglistique » ?

39SV : Tous les collègues ou presque émaillent le récit de leur parcours individuel par des réflexions sur les études anglophones en général, leur champ disciplinaire en particulier, ou la création d’une structure, par exemple. Donc on apprend effectivement beaucoup de choses sur de multiples étapes de l’histoire de l’anglistique : la création de plusieurs structures universitaires (Paris-3, Charles-V) après mai 68, par exemple, fait l’objet de plusieurs entretiens de collègues qui en ont été les témoins et parfois les acteurs ; la naissance des études américanistes, bien sûr, dans les années 70, avec les tout premiers groupes de recherche spécialisés, l’apparition des nouvelles revues, puis la fondation de l’AFEA ; l’apparition de la linguistique, son développement, la création de cette option à l’agrégation ; même chose pour les débuts de l’enseignement du cinéma dans les études anglophones, ou pour le début des études post-coloniales… Les exemples sont très nombreux, qui contribuent à tisser l’histoire d’un champ très vaste entre le début des années 1960 et aujourd’hui. Ce qui est également très intéressant, c’est ce que ces collègues peuvent dire de la constitution et de l’histoire de réseaux scientifiques qui, souvent, ont ensuite changé de nom ou disparu en laissant peu de traces : un petit groupe de recherche pionnier, une revue bricolée de façon artisanale et ronéotypée… La mémoire individuelle est essentielle pour reconstituer ces données qui n’ont pas été conservées. Et d’une interview à l’autre, ces données se complètent et des réseaux de connexions deviennent plus visibles.

40MOPH : As-tu des regrets ? Sylvie Mathé et toi avez conduit un « entretien fantôme » de Liliane Kerjean, malheureusement disparue. Voudrais-tu interroger d’autres fantômes ?

41L’entretien manqué de Liliane Kerjan est un véritable regret, effectivement : nous avions pris contact, nous devions faire l’entretien ensemble, Sylvie Mathé et moi-même, et, comme je le fais parfois lorsque je n’ai que peu d’informations sur le collègue que je m’apprête à rencontrer, j’avais demandé à Liliane Kerjan si elle pouvait m’envoyer un CV en amont, pour que je prépare ma visite. Et à ma grande surprise (parce que j’avais d’elle l’image de la rectrice qu’elle avait été, avec une prestance impressionnante), elle m’a envoyé un texte très drôle, décalé, une synthèse vraiment irrésistible de son originale carrière qui articulait ses diverses passions, pour le théâtre des États-Unis, pour le droit et pour le service de l’institution. J’avais donc hâte de l’entendre, ce que la maladie a rendu impossible. Sylvie Mathé, qui la connaissait très bien et qui a passé beaucoup de temps avec elle pendant les dernières années de sa vie, a eu l’idée de cet « entretien fantôme » et a écrit ce joli texte qui nous a permis de ne pas tourner complètement la page sur ce projet qu’on avait partagé. Et bien sûr, j’ai d’autres regrets du même genre concernant des anglicistes auxquels j’avais pensé et que je n’ai pas eu le temps de solliciter. Mais je ne crois pas que nous reproduirons l’entretien fantôme, qui était vraiment une manière de mettre en forme un dialogue déjà entamé et des éléments envoyés par Liliane Kerjan.

Haut de page

Notes

1 Olivier Nora, « La visite au grand écrivain » dans Les lieux de mémoire II. La nation, Pierre Nora (dir.), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque illustrée des histoires », 1986, p. 563-587.

2 Julia Kerninon, « Figures du romancier américain. L’entretien littéraire selon The Paris Review (1953-1973) », co-direction Sophie Vallas et Cécile Cottenet, Université Aix-Marseille, 2016.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Sophie VALLAS, « Les Grands Entretiens d’e-Rea, making of : entretien avec Sophie Vallas (par Marie-Odile Pittin-Hédon) »e-Rea [En ligne], 21.1 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/erea/16744 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/erea.16744

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search