Navigation – Plan du site

AccueilNuméros21.1A Book in the LifeJean-Jacques Lecercle, Interpreta...

Texte intégral

1Lorsque Sophie Vallas m’a sollicitée pour évoquer un livre marquant voire « décisif » dans ma vie d’angliciste, il ne m’a guère fallu de temps pour sélectionner celui qui correspondait à la description de l’exercice. Ce livre me fut d’abord conseillé, à la lecture des premières pages rédigées de ma thèse, par mon co-directeur, Frédéric Regard, passeur essentiel, qui a permis cette rencontre fondamentale dans mon parcours, même si tout avait mal commencé : enseignant alors dans le secondaire et sans beaucoup de liens avec le supérieur, j’avais initialement cru qu’un si puissant ouvrage ne pouvait qu’être le fruit d’un chercheur disparu depuis plusieurs décennies... Lorsque, liée d’amitié à l’auteur, je lui avais confié l’inavouable naïveté de la thésarde, il en garda le souvenir amusé jusqu’à la dédicace toute récente de son dernier opus qu’il m’a adressé : « Pour Sandrine, qui crut jadis que j’étais mort, la preuve du contraire. Avec affection. Jean-Jacques ».

2Pourquoi ce livre, que cette aimable invitation m’incite à relire, s’est si spontanément imposé comme « a Book in the Life » ?

3D’abord, il y a une rencontre avec une pensée du langage, un moment épiphanique de lecture où l’auteur formule exactement ce qu’on aurait aimé exprimer si on avait su l’écrire, l’effet joyeux, sans doute profondément narcissique, d’avoir rencontré quelqu’un avec lequel on est entièrement d’accord. Trois idées marquantes peut-être : la première concerne l’absence de solution de continuité entre langage littéraire et langage ordinaire ainsi que l’idée renversante de traiter tout dialogue comme une extension d’un échange textuel, plutôt que l’inverse. Cette conception du texte comme acte de langage étendu a profondément marqué ma conception du texte littéraire comme acte communicationnel similaire à tout échange soumis aux mêmes risques de l’interprétation. Dans les termes toujours concrets de Lecercle: “My aim is to show that ordinary dialogue, even the conversation I have with my butcher when I buy lambchops from him, is replete with interpretive strategies and risks” (p. 42). Mais ce qui m’a profondément plu dans la conception du langage contextualisé, politisé, et incarné de Lecercle, c’est qu’elle ne sacrifiait rien à la rigueur de l’analyse linguistique microscopique. Ce qu’elle faisait en fait, c’était réunir des mondes que j’avais eu tendance à séparer dans mon rapport aux disciplines universitaires : linguistique, littérature, civilisation, philosophie (du langage et de la pensée). Et c’était précisément la pragmatique, discipline que j’allais découvrir jusqu’à en faire une spécialisation, qui rendait pour moi possible à la fois l’analyse précise des marqueurs et la prise en compte de leur rôle, de leur effet, de leur fonction dans l’émergence du sens en contexte, laquelle reliait la linguistique au monde.

4Deuxième idée, celle de l’interprétation comme structure pragmatique traitant du langage comme acte (corporel) exerçant une force sur (les corps de) l’adresseur et de l’adressé. La célèbre structure ALTER de Lecercle n’est pas une structure de communication mais d’ascription, allouant des places par la force illocutoire et l’effet perlocutoire qu’elle produit. L’idée que les « actants » étaient eux-mêmes interpellés par leur interpellation me permit de mieux comprendre, en termes pragmatiques, la force des propos haineux ou homophobes telle que la décrivait à l’époque Judith Butler dans Excitable Speech. Si le sujet insulté est assigné à une place particulière par l'insulte qui le réduit au silence ou le blesse, les mêmes propos assignent l'insulteur à une place tout aussi spécifique. L’auteur de l’insulte raciale, par exemple, n’est pas un locuteur individuel proférant une insulte personnelle : il se fait le porte-parole d'une communauté qui tient ce genre de discours et qu'il ne fait que reproduire. Ces propos qui sont des discours citationnels interpellent l’interpellant en tant que locuteur appartenant à une communauté qui lui préexiste. La force du modèle ALTER m’amenait à percevoir cette auto-interpellation à nouveaux frais.

5Troisième idée : la structure remettait en son sein l’auteur (la lettre A) qu’on nous avait appris à penser mort (je veux voir dans ma bévue initiale mentionnée plus haut un effet de cette instruction) non pour effectuer un retour à une quelconque intention de l’auteur qui serait à découvrir mais comme effet de l’interpellation de l’auteur au point A, c’est-à-dire « imposition » ou projection rétrospective de sens sur un auteur dans le dialogue entre texte et interprétation, auteur qui reste une illusion, certes, mais une « illusion nécessaire ».

6Enfin, sur un registre moins scientifique, lire Interpretation as Pragmatics c’est rencontrer un style, celui d’un auteur qui me paraissait libre. Libre d’ouvrir l’ouvrage sur une anecdote toute personnelle d’étudiant de première année de licence se posant la question – que l’on s’est toutes et tous posée – face au travail d’interprétation foisonnante de son enseignante : « Did Shakespeare really mean that ? ». Un auteur libre de naviguer entre les disciplines, de les faire dialoguer sans se soucier d’errer hors du champ délimité par les pratiques universitaires. Une indiscipline qui me réjouissait parce qu’elle semblait autoriser mes propres excursions décloisonnantes.

7Surtout, c’est une pensée qui fait penser et qui ne m’a jamais assigné la place du « disciple » parce que Jean-Jacques Lecercle n’a jamais voulu être prophète. Il distingue le prophète, qui sait et souhaite que ses disciples reproduisent la vérité de sa parole, et l’imposteur, celui ou celle qui interprète en contre-interpellant. Lecercle transforme un affect personnel (mais sans doute généralisable chez les enseignants-chercheurs) en concept entièrement positif puisque le doute de l’imposteur est ce qui le pousse à continuer à travailler, sans sombrer dans l’arrogance du prophète. Je me souviens avoir éprouvé une forme de fascination devant la capacité de cet auteur à hisser un symptôme au statut de concept opératoire, au point d’en faire moi-même le titre de ma synthèse d’HDR (« L’imposture linguistique »).

8Vingt ans après la lecture de l’ouvrage, à un moment où l’on pourrait croire que les influences s’estompent et que la pensée s’autonomise, j’ai écrit The Stylistics of You. Second-Person Pronoun and its Pragmatic Effects. Un collègue de mon université qui m’a fait l’amitié de lire mon livre me dit au détour d’une conversation : « Ton modèle, il fait système, à la Lecercle ». J’ai moins été attentive à la substance de ce que je pris pour un compliment qu’à l’identification d’une influence. Si je ne procède pas par thèses (marque de fabrique lecerclienne), je dois bien constater que je suis pensée par une pensée qui me parle depuis cette toute première rencontre via le texte. A relire le livre de Lecercle aujourd’hui, je vois qu’une grammaire de l’interpellation y figurait déjà et que je n’ai fait que l’augmenter et la développer dans mon dernier ouvrage, ce qui, dirait Lecercle, est le propre de toute interprétation sérielle. Autrement dit, dans ce livre que je pensais le plus émancipé, je continuais à faire du Lecercle sans le savoir, comble de l’imposture. Je n’avais donc pas choisi ce « book in the life » par hasard. Il a sans conteste fait une forte « impression » au sens étymologique du terme (imprimere en latin) : il a impressionné la jeune doctorante que j’étais jusqu’à laisser une empreinte sur sa pensée.

Haut de page

Bibliographie

Butler, Judith. Excitable Speech: A Politics of the Performative. New York: Routledge, 1997.

Lecercle, Jean-Jacques. Interpretation as Pragmatics. New York: St Martin’s Press, 1999.

Sorlin, Sandrine. The Stylistics of You. Second-Person Pronoun and Its Pragmatic Effects. Cambridge: CUP, 2022.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Sandrine SORLIN, « Jean-Jacques Lecercle, Interpretation as Pragmatics, New York, St Martin’s Press, 1999 »e-Rea [En ligne], 21.1 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/erea/16604 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/erea.16604

Haut de page

Auteur

Sandrine SORLIN

Sandrine Sorlin est Professeure de linguistique anglaise, spécialisée en stylistique et pragmatique, à l’université Paul-Valery – Montpellier 3, et co-directrice du laboratoire EMMA. Elle s’intéresse aux pronoms personnels, aux questions d’adresse et aux stratégies d’influence. Elle a co-dirigé The Pragmatics of Personal Pronouns (John Benjamins, 2015) avec Laure Gardelle, The Pragmatics of Irony and Banter (John Benjamins, 2018) avec Manuel Jobert et The Rhetoric of Literary Communication. From Classical English Novels to Contemporary Digital Fiction (Routledge, 2022) avec Virginie Iché. Elle a également dirigé Stylistic Manipulation of the Reader in Contemporary Fiction (Bloomsbury 2020). Ses deux dernières monographies s’intitulent Language and Manipulation in House of Cards: A Pragma-Stylistic Perspective (Palgrave, 2016, ESSE book award) et The Stylistics of ‘You’. Second-Person Pronoun and its Pragmatic Effects (CUP, 2022). Elle est rédactrice en chef adjointe de la revue internationale de stylistique Language and Literature.

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search