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Faire du terrain dans l’univers noctambule de Beyrouth. La distance comme négociation et comme assignation

Doing fieldwork in Beirut’s nightscape. Assignement and negociation of distance
Marie Bonte
p. 111-128

Résumés

À partir d’un retour sur mes recherches doctorales menées à Beyrouth (Liban), j’interroge les spécificités et les difficultés du terrain nocturne, qui s’articulent aux biais qu’engendrent le genre, la race, la classe, l’âge et la nationalité. Via la notion de distance, j’analyse la mise en place simultanée des méthodes d’observation du monde de la nuit et de la délimitation du terrain : ces deux processus nécessitent de composer avec la place que les acteurs nous assignent. Dans cet article, la distance est entendue d’abord comme un curseur que l’on ajuste en fonction des situations d’enquête. De ces ajustements découlent divers dispositifs d’observation. La distance est ensuite une nécessité épistémologique – celle de la prise de distance – permettant d’identifier les biais que le contexte nocturne tend à renforcer ou atténuer. Enfin, la notion renvoie à un processus, celui de la mise à distance, opéré par les acteurs et influencé par les perceptions du chercheur.

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Texte intégral

Introduction

Le chercheur doit adopter pendant un temps un horaire pour lui inhabituel, et pénétrer des zones inconnues et éventuellement dangereuses de la société. Il peut se trouver contraint de veiller la nuit et de dormir le jour, parce que c’est ce que font les gens qu’il étudie. (Becker, 1998 [1963] : 194)

  • 2 Le terme post-conflit désigne une situation de fin d’affrontements dans laquelle les logiques issu (...)

1Toi, au moins, tu t’amuses bien sur ton terrain ! ; voilà comment pourrait être résumée une partie des réactions de la communauté scientifique qui, au fil des colloques et des journées d’études, m’entendait parler de mes recherches doctorales. Ces dernières, qui ont porté sur les loisirs nocturnes dans le contexte post-conflit de Beyrouth2, s’inscrivaient pourtant dans le champ en pleine expansion des études sur la ville la nuit (Bonte, 2018). Interrogée dans ses dimensions économiques, culturelles, sociales et politiques, la nuit constitue un prisme d’analyse pertinent des espaces urbains et des problématiques d’aménagement et de cohabitation qui lui sont liées. Si une partie des recherches montre que les usages des espaces urbains la nuit sont différents de ceux observables le jour (Bouillon, 2000 ; Chatterton, Hollands, 2003 ; Morelle, Fournet-Guérin, 2006 ; Buhagiar, Espinasse, 2014 ; Shaw, 2014 ; Tadié, Permanandeli, 2015 ; Guérin, 2016), ces dernières passent souvent sous silence les différences pouvant s’établir entre les pratiques des chercheurs s’intéressant à la nuit, et les autres. Dans cet article, je propose donc de revenir sur les spécificités et les difficultés du terrain nocturne, qui s’articulent aux biais qu’engendrent le genre, la race, la classe, l’âge et la nationalité. Il s’agit moins d’interroger le type de données ou les procédés d’analyse mobilisés, entre le quantitatif et le qualitatif, que le processus même de leur récolte : quelles sont les dimensions de l’espace-temps nocturne, et les effets d’assignation, qui guident ou contraignent l’enquête ? Faire du terrain revient à se faire une place dans les lieux et les milieux observés, autant qu’à composer avec la place qui est assignée au chercheur. Faire du terrain la nuit implique de plus une inversion des rythmes biologiques, une modification des perceptions, et une accentuation du risque (réel, perçu ou construit), qui conditionnent l’accès à certains endroits comme les choix méthodologiques.

  • 3 Ce « moment » est divisé en quatre séjours, sur une durée totale de quinze mois, de 2013 à 2016.

2La réflexion proposée se fonde sur mon terrain de thèse, à la fois moment3 de la recherche et expérience physique et émotionnelle liée au sujet (les loisirs nocturnes), au contexte (la ville de Beyrouth) et à ma positionnalité (Rose, 1997) : femme, blanche, étrangère, française, et issue d’une classe sociale proche de celle de la majorité des noctambules enquêtés (moyenne et moyenne supérieure). Situé dans l’espace et dans le temps, orienté par les questions de recherche, le terrain est par définition unique. Son impossible réplicabilité n’exclut cependant pas les comparaisons et les mises en perspective, d’où le choix ici de faire du terrain un cas d’étude permettant de contribuer à une réflexion plus vaste sur les méthodologies et les épistémologies des recherches sur la nuit. Cette démarche résulte elle-même d’une distanciation temporelle par rapport aux années de doctorat, et d’une distanciation critique sur mes propres pratiques. Partant de là, j’analyse la mise en place simultanée des méthodes d’observation du monde de la nuit et la délimitation du terrain à travers la notion de distance, dont la fécondité a été révélée par l’analyse de la pratique du terrain en termes de distance culturelle et physique (Houssay-Holzschuch, 2008) ; laquelle agit comme un révélateur de l’identité du chercheur et conditionne les résultats. Dans une réflexion sur la production de données, la distance est aussi entendue comme un curseur que l’on ajuste en fonction des situations, et comme un processus – celui de la mise à distance – que le terrain impose via différents blocages.

  • 4 La méthode d’enquête qui a été la mienne a conjugué à des degrés variables la production des quatr (...)

3Mener une thèse de géographie sur la vie nocturne de Beyrouth consiste à première vue à emprunter des chemins urbains extrêmement balisés, ne serait-ce que parce que les quartiers animés la nuit sont peu étendus spatialement et surtout facilement repérables. C’est aussi, au fur et à mesure des terrains d’enquête, tenter d’identifier ce qui pour les noctambules relève de sociabilités ordinaires, de stratégies de distinction, de performances scéniques, et de transgressions par rapport à un entourage familial et/ou confessionnel jugé trop contraignant. Face à la nécessité d’être au cœur des interactions nocturnes, l’observation, menée à différents degrés, a été centrale dans ma pratique du terrain. C’est à partir de ce dispositif d’enquête – combiné, pour l’ensemble de la thèse, à d’autres procédés4 – que je propose un retour réflexif sur le terrain en milieu nocturne. L’alternance entre l’observation directe, l’observation participante et la participation complète (Gold, 1958) – en tant que serveuse – a constitué une réponse à certains effets d’assignation, tout comme elle a été l’occasion de mettre en évidence les biais (genre, race, classe, nationalité, âge). Le terme de biais renvoie ici à la combinaison de données propres au chercheur (sexe, couleur de peau, par exemple) et d’effets de situation contextuels (les milieux nocturnes, le Liban post-conflit). Cette combinaison permet de définir sa positionnalité, entendue comme « point de vue identitaire au sein d’une relation de pouvoir » (Volvey, Calbérac, Houssay-Holzschuch, 2012 : 10), qui engendre des représentations et des interactions spécifiques ayant une incidence sur la conduite de l’enquête. Ainsi, les biais et la positionnalité ont contribué à la délimitation spatiale et empirique de la recherche, dans la mesure où ils expliquent les « refus » du terrain (Darmon, 2005) auxquels j’ai été confrontée.

4Pour rendre compte de ce que la nuit fait au terrain, j’articule ses trois niveaux de compréhension. J’entends d’abord le terrain comme un ensemble de pratiques et de techniques d’enquête (Morange, Schmoll, 2016) qui requièrent une maîtrise et un ajustement des distances entre soi et ce qui est observé. J’entends ensuite le terrain comme un objet de réflexion épistémologique (Volvey, Calbérac, Houssay-Holzschuch, 2012) qui nécessite une prise de distance par rapport à différents biais, afin de rendre compte de savoirs dont la production est située. Enfin, j’analyse le terrain comme une portion d’espace balisé par les méthodes d’enquête élaborées, les effets de positionnalité et par des acteurs, d’où certains lieux sont tenus à distance.

1. Se faire une place dans un monde : maîtriser les distances pour observer

1.1. Observer un monde pluriel

5Telle que je l’ai étudiée, la vie nocturne de Beyrouth désigne un ensemble de pratiques et de sociabilités festives, notamment autour de l’alcool, de la musique et de la danse, regroupant diverses catégories d’acteurs chargés de sa production, de sa consommation et de sa régulation. Son cadre spatial privilégié est celui des établissements nocturnes : les bars de taille modeste aux tarifs raisonnables et n’opérant pas de sélection, les pubs, d’une plus grande capacité d’accueil, à la décoration et au service plus soignés, les boîtes de nuit, dont l’accès est conditionné par un droit d’entrée ou la réservation d’une table, et où la logique d’exposition des corps et des richesses est la plus évidente. S’y ajoutent une dizaine de lieux plus alternatifs (anciennes usines, gares ou hangars désaffectés) où des soirées se déroulent ponctuellement. La géographie de la vie nocturne à Beyrouth prend la forme de quartiers denses et circonscrits : sur une rue principale et quelques ruelles adjacentes, des dizaines d’établissements se côtoient. En dehors de ces quartiers, quelques clubs de grande envergure sont implantés en périphérie de la ville ou sur les remblais, là où le foncier est disponible ou accessible économiquement.

  • 5 63 % des personnes interrogées au cours de mes enquêtes appartiennent à des communautés chrétienne (...)
  • 6 Cette oligarchie regroupe entre 9 000 et 10 000 individus se partageant 48 % des richesses du pays (...)

6Les espaces festifs sont fréquentés par des noctambules dont l’image véhiculée est souvent celle d’une « jeunesse dorée » qui se complaît dans l’insouciance, l’indifférence et l’oisiveté de luxe. L’ennui n’est certes pas absent du temps passé dans les bars et les boîtes de nuit, mais dans ces lieux se retrouve une jeunesse aux contours somme toute assez flous, tant en termes d’âge (les noctambules interrogés étaient âgés de 17 à 37 ans au moment de l’entretien) que d’appartenance politico-confessionnelle5. En revanche, la mixité socioéconomique est faible : le profil dominant relève de ce que Fawaz Traboulsi nomme l’oligarchie et les classes moyennes6 (2014), qui ne sont pas, numériquement, les plus représentatives de la population. Ce qui finalement réunit les noctambules de Beyrouth, c’est qu’ils et elles érigent la sortie nocturne en un marqueur social (Fouquet, 2011) tout en la maintenant dans le champ de l’ordinaire et du quotidien. Cela signifie que l’essentiel de leurs loisirs et de leurs réseaux amicaux s’y noue et s’y entretient.

7Le sentiment d’appartenance à un groupe où règne l’interconnaissance réelle ou potentielle permet d’envisager l’univers noctambule de Beyrouth comme un « monde social » (Becker, 2006 [1998] ; Pessin, Becker, 2006). L’emploi du singulier traduit moins une homogénéité des individus (noctambules, employés des établissements) et des lieux qu’un regroupement autour d’activités et de systèmes de références internes au monde : des règles, des principes, des habitudes que l’on acquiert par la pratique de ce monde et dont elles contribuent à esquisser les contours. Dans le cadre de la vie nocturne beyrouthine, il s’agit par exemple de savoir quand et à qui demander la note – et comment la demander, en exécutant un geste explicite mais discret – ou de savoir comment s’habiller et se comporter en fonction du type d’établissement fréquenté. Dans le sillage des travaux d’Anselm Strauss (1978), selon qui les mondes sociaux reposent sur des pratiques qui ont nécessairement lieu quelque part, le monde de la nuit a aussi été appréhendé et étudié dans ses dimensions spatiales. Pour l’observer, il a donc fallu que je m’y fasse une place en étant présente sur le terrain, et en participant aux situations que j’ai cherché à comprendre. Parmi les 230 établissements recensés en 2015, vingt-sept ont fait l’objet d’une observation approfondie et régulière. Entendue comme un procédé et un moment de recueil d’informations, de description et d’interprétation de pratiques (Morange, Schmoll, 2016), ma pratique de l’observation a articulé trois niveaux, qui correspondent à une plus ou moins grande distance prise avec le réel et ont suscité des réactions variables de la part des acteurs rencontrés.

1.2. Rechercher la solitude : l’observation directe

8En premier lieu, l’observation directe correspond aux moments où je me suis rendue dans les établissements pour regarder diverses scènes nocturnes, observer les ambiances, l’agencement des lieux, les pratiques et les acteurs. Ce premier niveau d’observation, qui se veut le plus objectivé, impliquait d’être seule, afin de maîtriser les horaires d’arrivée et de sortie et les déplacements d’un établissement à l’autre. À l’intérieur, j’étais souvent statique, assise à une table ou directement au bar, ce qui me permettait non seulement d’avoir un peu de hauteur, mais en plus de saisir les interactions entre les barmen et les clients. Cette solitude et cette distance volontaires ont été difficiles à tenir. Ma présence avait en effet un caractère insolite dans le Beyrouth nocturne ; dégageant notamment une tranquillité en décalage avec l’effervescence habituelle des sociabilités propres aux bars et aux boîtes de nuit. Les sollicitations ont donc été nombreuses et venaient surtout des hommes, qui m’interrogeaient sur les raisons de ma présence. L’explicitation de mon sujet de recherche, en réponse à ces interrogations, suscitait des réactions diverses : discours convenus sur Beyrouth comme haut lieu de la nuit, conseils et recommandations sur la manière dont je devais conduire mes recherches, mise en avant de soi comme noctambule expérimenté et omniscient. Si certains questionnements (sur ma situation personnelle) ou commentaires (sur mon physique) relevaient davantage de la tentative de drague, il demeurait facile de s’accommoder de ces rapprochements éphémères et plus spontanés que dans les entretiens semi-directifs. Une fois remis à la bonne distance réflexive (Fouquet, 2011), ils ont significativement augmenté ma compréhension de la jeunesse noctambule de Beyrouth (ses modes de consommation et d’interaction, ses aspirations et frustrations, par exemple), et ont fourni un matériau riche pour qui s’intéresse aussi aux discours et représentations liés à la vie nocturne de Beyrouth, et aux rapports de genre qui sous-tendent les interactions qui s’y déroulent.

1.3. Sortir accompagnée : l’observation participante

  • 7 Il pouvait suffire de se rendre deux ou trois fois au même endroit en l’espace de dix jours pour b (...)
  • 8 La distinction entre les deux procédés a été établie par Raymond Gold (1958) et développée par Buf (...)

9La pratique de l’observation participante, entendue comme « insertion prolongée de l’enquêteur dans le milieu de vie des enquêtés » (Olivier de Sardan, 2008 : 3) a permis d’approcher de plus près le monde de la nuit. L’enjeu était d’être noctambule, et de faire partie de groupes de sociabilités nocturnes, dans une situation de partage d’expériences et d’interactions. Mon insertion dans ces groupes, effectuée après un entretien avec l’un de leurs membres, m’a également permis de me rendre dans certains clubs huppés auxquels je n’aurais pas eu accès en restant seule, parce que l’entrée nécessite la réservation d’une table (et donc la dépense d’une somme minimale qu’il vaut mieux diviser) ou fonctionne par cooptation. Il m’a fallu adopter un ensemble de pratiques consistant à « jouer le jeu » : adapter sa tenue, son maquillage en fonction des lieux fréquentés, entrer dans une logique de mise en scène (en acceptant la publication de photographies sur les réseaux sociaux, par exemple), céder aux incitations à la consommation excessive d’alcool. Dans ces conditions, l’observation participante « consiste donc tout autant à observer, qu’à écouter, sentir, et, dans une moindre mesure, goûter, toucher » (Oloukoi, 2015 : 37) : la modification des perceptions qu’exige la participation entraîne une abolition temporaire des distances entre soi et le réel observé (Cefaï, Amiraux, 2002). Les moments de lâcher prise, où le plaisir et le divertissement prennent le pas sur les intentions ethnographiques, témoignent d’une bonne intégration parmi les noctambules. Ils ont surtout joué un rôle d’imprégnation (Olivier de Sardan, 2008) et de familiarisation plus grande avec le terrain. Dans certains bars, la rapidité avec laquelle j’ai été considérée comme une habituée7 – et oubliée, d’une année et d’un séjour à l’autre – renseigne par exemple sur les liens sociaux amicaux qui s’y nouent : éphémères, intenses, et faisant partie intégrante du théâtre de la vie nocturne. Il réside ainsi une grande porosité entre deux manières de pratiquer l’observation : celle de l’observation participante comme explicitée ici, et celle de la participation observante8, qui renvoie à une confusion volontaire entre le temps de l’enquête et le temps de mes propres loisirs nocturnes. Moyennant une prise de recul, et donc une remise à distance par l’écriture (Emerson, Fretz, Shaw, 1995) des récits de soirées, cette confusion s’est avérée féconde sur le plan ethnographique et méthodologique. Ainsi, les différents niveaux d’observation présentés sont moins à considérer comme des catégories rigides que comme des repères sur un « gradient d’observation », où la distance fait l’objet d’ajustements constants, dans la pratique du terrain comme dans les attitudes des acteurs observés.

1.4. Travailler la nuit

  • 9 Il n’a pas été aisé de trouver un établissement enclin à m’employer : il s’agissait d’un travail i (...)
  • 10 Lors de mes rencontres préalables avec le patron du bar, j’avais précisé que ce travail était pour (...)
  • 11 Centralité commerciale, culturelle et de loisirs, y compris nocturnes.
  • 12 Dire que les bars sont des univers masculins signifie que ce sont les hommes qui les dirigent, occ (...)
  • 13 Entretien réalisé dans un pub du quartier de Badaro, Beyrouth, 08 avril 2015.

10Devenir serveuse9 dans un bar de Beyrouth a constitué le dernier mode d’approche de la vie nocturne. Ce travail peut être apparenté à une « participation complète » (Gold, 1958) : lorsque le chercheur fait intégralement partie de l’univers social qu’il étudie et est considéré par les acteurs comme un membre à part entière10. L’expérience s’est déroulée dans un pub du quartier de Hamra11, qui accueillait en 2015 une clientèle mixte sur les plans économiques et confessionnels. Si le tarif avantageux des consommations le rendait très attractif pour les étudiants, cet établissement fermait ses portes très tard (entre 6 et 7 h du matin) et devenait, à partir de 3 h du matin, le lieu de retrouvailles des autres barmen et serveurs du quartier. Ce travail a exigé une pleine implication de ma part, ne serait-ce qu’à cause des horaires : je commençais chaque soir entre 19 h 30 et 20 h et terminais entre 6 h et 6 h 30 le lendemain matin. Ce décalage avec les rythmes diurnes a limité mes interactions sociales aux clients et collègues du moment, qui me racontaient eux-mêmes que leur vie sociale dépassait rarement l’espace du bar. J’ai également pu affiner ma compréhension du métier de barman et de serveur (Bonte, 2018). Ma tâche de serveuse consistait pour l’essentiel à préparer le bar avant son ouverture, prendre et servir les commandes, l’addition, préparer des boissons simples. Je n’étais pas autorisée à boire devant les clients, sauf à la demande de ces derniers, lorsqu’ils souhaitaient « trinquer avec la serveuse » : le cas échéant, il était impossible de refuser. Dans une logique de division sexuée du travail et de l’espace de travail, je ne pouvais pas aller derrière le comptoir, manipuler les shakers ou offrir des boissons. J’évoluais dans la musique, la fumée, et dans un univers masculin12 et alcoolisé avec lequel il était difficile de négocier les distances et d’éviter les contacts physiques rarement involontaires. Ainsi, dire que mon corps a fait partie de l’expérience signifie qu’il a été regardé, commenté et touché. J’ai pu constater d’importants décalages entre mon respect des consignes (politesse, sympathie, service), l’interprétation de certains clients hommes (pour qui être au service signifie être à disposition) et les réactions de mes collègues qui ne comprenaient pas toujours mon inconfort. À travers ces épreuves, j’ai constaté que les bars et les restaurants sont, d’une manière générale, le lieu de la performance et même de la fabrique des genres (doing gender) (Hall, 1993) : prodiguer de bons services revient à prolonger les stéréotypes féminins associés à la disponibilité, la déférence ou la gentillesse. Les conseils formulés par deux enquêtés hommes ayant travaillé dans plusieurs établissements témoignent de la manière dont les serveuses sont considérées et de la conduite à adopter : « Her job is to be smiley, nice, upscale, that’s her job. Every guy would be... gazing... nothing new ! […] You’re gonna face this. The smartest thing is… smile. Don’t react13. »

11En travaillant la nuit à Beyrouth, j’ai pu observer l’organisation hiérarchique des établissements, où l’attribution des rôles est corrélée à des assignations de genre, et en éprouver les difficultés ou les désagréments. La mise à contribution de mon corps au travers de mon expérience de serveuse renvoie plus largement à la question de la place du corps sexué sur le terrain, et des biais ainsi engendrés.

2. Être (in)désirable : les biais de l’enquête ou les distances irréductibles

  • 14 Elle a été introduite par les géographes féministes qui, dès les années 1970, ont pensé l’espace à (...)

12La fluctuation de la distance que l’on met entre soi et l’objet observé dépend autant des modes d’approche choisis que de la place que les acteurs nous assignent, laquelle résulte des biais (genre, classe, race) engendrés par la combinaison de données objectives et d’effets de contexte (Vivet, Ginisty, 2008). Dès lors, il faut répéter que mon terrain aurait été différent si j’avais été un homme, si j’avais été libanaise ou si j’avais représenté d’autres institutions que l’université française ; ce genre d’évidence ayant longtemps été ignoré par la géographie, en particulier francophone (Volvey, Calbérac, Houssay-Holzschuch, 2012)14. Je reviendrai donc sur les biais de genre, de classe, puis de race et de nationalité, qui ont guidé la place qui m’a été attribuée dans le monde de la nuit, ainsi que divers processus de mise à distance.

2.1. Prédation, protection et séduction

13Lors de mes séjours de terrain, la sexualisation de la relation d’enquête (Rolle, 2017) s’est exprimée tant au moment des entretiens avec mes interlocuteurs hommes (qui représentaient 56 % des personnes interrogées) que pendant mes observations. Le fait d’être une jeune femme célibataire (et supposément « disponible »), qui confond régulièrement et volontairement son statut d’enquêtrice et de noctambule, a entraîné des effets d’assignation et d’attente régis par les normes de genre à l’œuvre dans la société libanaise. L’effet structurant des modèles de masculinité et de féminité se lit particulièrement bien dans le théâtre des performances nocturnes, qui sont aussi des performances de genre (Butler, Fassin, 2005). Les règles de présentation de soi selon des standards de beauté sont exigeants, surtout pour les femmes. Il s’agit d’être mince, d’avoir une tenue soignée et sexy (jupe courte, décolleté), les cheveux lissés, un maquillage sophistiqué. Les travaux sur la mise en beauté et l’érotisation des corps féminins au Liban (Robinson, 2015) soulignent l’artificialisation extrême de certaines apparences et l’hypersexualisation des corps véhiculant une image idéalisée, mais aussi fragile et docile de la féminité. Au respect de ces règles – que certains noctambules, homme comme femme, rejettent ouvertement – s’ajoutent certaines normes de respectabilité qui s’appliquent plus sévèrement aux femmes : l’ivresse manifeste ou la sexualité hors mariage peuvent par exemple faire l’objet d’une réprobation de la part de l’entourage familial. En tant que noctambule, j’ai été moi-même confrontée à divers agissements de la part des hommes, relatés dans l’extrait de carnet de terrain ci-dessous.

Ce vendredi soir, mon amie M. et moi sortons boire un verre à Badaro, vers 22 heures. Nous choisissons le Dany’s et nous nous installons au comptoir. Les serveurs et barmen m’accueillent avec joie, comme si j’étais une habituée ou une amie de longue date. Il s’agit en réalité de ma troisième venue dans ce bar, et nous sommes quelques jours après un entretien que j’ai effectué avec deux employés. Je remarque un changement dans leur attitude : ils sont plus avenants, plus bavards, plus proches. J’attribue cela à la présence de M. : je ne suis plus la Française qui vient dans le cadre de sa thèse mais une femme qui va au bar avec son amie. Nous sommes traitées avec générosité (shooters gratuits) et courtoisie : si l’une d’entre nous sort une cigarette, un serveur accourt avec un briquet. Vers 1 h 30, alors que le bar commence à se vider, R. et A. nous font savoir qu’ils ont l’intention de se rendre au bar du théâtre Metro al-Madina, dans le quartier de Hamra, après la fermeture. Ils nous proposent de les y emmener. […] Nous arrivons vers 2 h 30. Dans le bar, les clients dansent avec beaucoup de proximité, créant des rapprochements ou des contacts furtifs. Alors que je regarde la scène dos au bar, je sens nettement un attouchement de la part d’un client. Furieuse, M. décide d’aller le voir pour lui exprimer sa façon de penser. Presque immédiatement, un autre client qui s’aperçoit de la situation vient me voir : « Do you have a problem with this man ? Because I know very well the manager and we can put him out ».

Source : Notes de terrain, 10 avril 2015.

14Cet extrait montre qu’au cours de la même soirée, j’ai été tour à tour une personne à séduire (à qui on offre des boissons, qu’on invite à danser), une proie (que l’on touche sans demander son avis), et une personne à protéger. De là découlent trois modes d’interaction que sont la prédation, la protection et la séduction, qui se pensent en miroir des performances masculines : celle du barman qui offre à boire, celle du client qui s’autorise une approche agressive, celle de l’habitué qui assure un rôle de protection et de contrôle informel.

15Si des rapports de genre travaillent la production des données (Monjaret, Cicchelli-Pugeault, 2014), cela ne s’effectue pourtant pas uniquement sur le mode de la contrainte : ils orientent aussi les comportements, voire les stratégies de la chercheuse. La compréhension des rapports sociaux de sexe, mais aussi de la place du désir et de la sexualité sur le terrain (Cupples, 2002) ont parfois été une ressource. Par exemple, accepter un verre de la part d’un barman me donnait l’occasion d’engager la conversation et d’en savoir plus sur son métier et l’organisation de son établissement. Accompagner un noctambule dans ses sorties, c’était espérer entrer dans un club huppé et difficilement accessible. Discuter en soirée permettait de lever une forme d’autocensure présente dans beaucoup d’entretiens formels. Le rapport (non systématique) de séduction et la confusion de mon statut de noctambule et d’enquêtrice ont ainsi entraîné une réduction relative des distances, dont il est possible de tirer parti et de rendre compte a posteriori.

2.2. À l’intersection de la nationalité et de la classe : le terrain comme entre-deux

  • 15 Pour désigner cette interconnaissance, les noctambules ont souvent employé l’expression « tout le (...)
  • 16 Pierre Abi Saab, session « Le journalisme et la guerre », colloque 1975-2015 : nouveaux regards su (...)

16Si le contexte politique et historique du lieu où le chercheur mène ses enquêtes influence la manière dont il est perçu, alors faire du terrain à Beyrouth comme jeune Française, blanche, qui prépare une thèse de doctorat, a eu des implications variables, générant tantôt des effets de proximité, tantôt des rappels de mon extériorité. Cette variabilité tient à la diversité des personnes rencontrées et des univers socioéconomiques auxquels elles appartenaient. En effet, l’amplitude est grande entre, d’une part, un Libanais noctambule parfaitement francophone et anglophone ayant résidé dans un pays occidental, et un travailleur migrant qui effectue dans les bars et les clubs les tâches les moins valorisées (vaisselle, livraison, propreté des toilettes). J’étais bien plus proche des premiers : ayant grandi dans le confort matériel des classes moyennes, qui permet entre autres de voyager et de fréquenter pubs et boîtes de nuit, il m’a été plus facile de saisir les codes des milieux nocturnes libanais, largement perméables aux circulations globalisées des modèles festifs. Ce constat montre que le statut d’étranger au Liban n’est pas homogène : valorisé la plupart du temps si l’on est occidental et blanc, mais dénigré si l’on fait partie des centaines de milliers de travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne, du sous-continent indien ou des Philippines (Dahdah, 2012). En parallèle d’une proximité de classe, d’âge et de référents culturels, le fait d’être non libanaise (et dans la « bonne catégorie » d’étrangers) m’a souvent procuré une extériorité confortable. Puisque j’étais moins soumise à l’interconnaissance réelle ou potentielle15 des milieux nocturnes, les personnes enquêtées partageaient plus facilement leurs expériences. Je pouvais aussi enfreindre les règles de temps en temps : sortir « mal habillée », rentrer tôt, m’extraire du groupe pour aller engager la conversation ailleurs, etc. Cette situation n’était pas toujours mobilisable à mon avantage, car ma nationalité l’emportait parfois sur mon statut de noctambule étrangère vivant à Beyrouth. Au sein des milieux nocturnes alternatifs qui se situent à gauche de l’échiquier politique libanais, être Française signifiait être ambassadrice de l’ancienne puissance mandataire et colonisatrice. Il fallait alors composer avec un ensemble d’idées et de représentations que l’on véhicule malgré soi (l’impérialisme, l’ingérence, notamment) et qui pouvaient être rappelées sur le mode du reproche : « On a l’habitude de voir notre histoire racontée par les autres », avait ainsi dit un journaliste lors d’un colloque scientifique16. Ces assignations involontaires étaient parfois diamétralement opposées : ma nationalité française et mon prénom ont entraîné chez certains interlocuteurs de confession chrétienne une association de fait à leur communauté et leurs opinions politiques.

17De tels écarts témoignent de la persistance (certes variable et souvent latente) des divisions politico-confessionnelles héritées de la guerre civile (Mermier, 2008). Si le contexte post-conflictuel du Liban a été au centre de mes problématiques de recherche, il a aussi guidé certaines réactions hostiles à ma présence en tant que doctorante étrangère. Le fait de me rendre dans un pays qui n’est pas le mien afin de tenter de comprendre, au travers d’un prisme inhabituel, certains aspects des relations d’une société à son espace urbain, a pu être interprété comme une démarche déplacée, au double sens d’inconvenante et de out of place (Cresswell, 1996). C’est ainsi qu’une cliente et voisine éphémère de comptoir dans un bar de Hamra a exprimé son ressenti, alors que je répondais à la question récurrente « que fais-tu au Liban et pourquoi ? » :

  • 17 Notes de terrain, 30 octobre 2014.

C’est une intrusion. Qui es-tu, toi ? Tu viens étudier la vie nocturne des Libanais ? Et pourquoi ? Mais moi j’ai vu des gens, des amis mourir devant moi, décapités. Et tu viens m’étudier ? Mais va te faire foutre ! Tu crois qu’on est des souris dans un laboratoire17 ?

  • 18 La question des recherches dans l’univers des bars de nuit est soulevée par Dominique Desjeux, Mag (...)

18Si ce genre de confrontation traduit aussi la souffrance personnelle de mon interlocutrice, elle souligne de fait l’irréductibilité de la distance instaurée par mon statut d’étrangère. Ce qui est remis en question, c’est la légitimité de ma présence au Liban dans un espace de sociabilités quotidiennes18 et, in fine, la pertinence de mes recherches.

3. Quand le terrain se ferme : zones d’ombre de la nuit et processus de mise à distance

19En renvoyant à la manière dont je suis considérée par mes interlocuteurs, les biais motivent également des processus de mise à distance déterminant les conditions de possibilité dans lesquelles j’ai effectué mes observations. Je reviens ici sur deux formes de blocage ayant circonscrit le terrain : les refus et la peur, entendue comme émotion constitutive du terrain.

3.1. Un terrain limité

20L’impossibilité d’entrer dans certains établissements nocturnes a deux explications qui renseignent sur le fonctionnement du monde de la nuit à Beyrouth. Le premier motif concerne les soirées très huppées, souvent désignées sous le terme de « V.I.P. ». Leur accès nécessite une réservation coûteuse ou implique d’être connu des organisateurs. Or, je n’avais pas toujours les connaissances utiles (propriétaire, organisateur ou habitué) me facilitant l’entrée. Ce constat est révélateur de la variabilité de mon statut de noctambule : tantôt accueillie et traitée comme une « V.I.P. » grâce au réseau constitué sur le terrain, ou en ma qualité d’étrangère et de femme, tantôt cantonnée à la situation des noctambules ordinaires qui n’ont pas accès aux espaces les plus prisés.

  • 19 Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’espaces où ont lieu des relations sexuelles tarifées, (...)
  • 20 District de la ville de Jounieh, située au nord de Beyrouth, connu pour abriter plusieurs dizaines (...)

21Le second motif de refus est lié au type d’établissement que je visais, notamment les boîtes de nuit implicitement – mais pas uniquement – destinées à la prostitution, ou plutôt à la prise de contact entre des clients et des « artistes » qui opèrent dans les super nightclubs19. Au moment où il me fallait décider d’inclure cet aspect des activités nocturnes dans mes recherches, je me suis rendue à Maameltein20, qui concentre plusieurs dizaines de super nightclubs à quelques kilomètres au nord de Beyrouth. J’étais alors accompagnée d’un ami motorisé et curieux. L’extrait de carnet de terrain présenté ci-dessous montre tant les difficultés d’accès que les processus de dissuasion auxquels nous avons été confrontés.

Nous commençons par le « Beirut By Voodoo » : c’est un des rares établissements dont le nom est bien visible et qui fait de la publicité sur Internet. À l’entrée, trois hommes en treillis, d’une cinquantaine d’années, sont assis. Ils se lèvent en nous voyant arriver et nous demandent ce que nous voulons. Ayant décidé de jouer au touriste naïf, mon ami A. prend la parole et dit dans un mauvais anglais que nous souhaitons boire un verre. Un des hommes se penche vers lui et baisse la voix :

« It’s a super nightclub…

– Yes ! nightclub, good !

– No, super nightclub. »

Comme A. fait mine de ne pas comprendre, il l’emmène à l’intérieur et précise fermement que je n’ai pas le droit d’entrer. […] Après un second refus, nous tentons un troisième établissement sans enseigne, dont l’entrée est bien gardée. Lorsque nous nous approchons, le vigile fait venir un homme corpulent portant une veste brillante, qui semble être le maître des lieux. Il questionne A., qui continue à jouer le touriste à la recherche de danse et de boisson. Ils finissent par nous laisser entrer, sans jamais me lâcher du regard. À l’intérieur, nous commandons une bière, et les serveurs n’auront de cesse de nous proposer de consommer davantage, et les compagnons du maître des lieux ne me lâcheront pas du regard […]. Avant de partir, nous demandons l’addition à trois personnes différentes et attendons longtemps. L’atmosphère est tendue : les différents hommes font des allers et retours. La porte de sortie est bien gardée par deux hommes armés. Au bout de trente minutes, le (supposé) patron vient parler à A. en aparté. Les deux bières coûtent cinquante dollars, et nous n’avons pas de note. Dit autrement, il nous faut payer notre droit de sortie.

Source : Notes de terrain, 5 novembre 2015.

22Les différents procédés de dissuasion ou d’intimidation tels que la présence d’hommes à l’entrée – qui n’ont pas de tenue d’employés de société de sécurité – ou les regards soutenus fonctionnent comme un verrouillage implicite : je sens que je ne suis pas la bienvenue, que ces établissements ne sont pas destinés à recevoir des femmes. Lors de mes tentatives d’entrée dans des bars peu visibles, ignorés par les Beyrouthins branchés et essentiellement fréquentés par des travailleurs étrangers, j’ai été confrontée à des situations similaires : des hommes postés à l’entrée qui ne refusent pas directement ma venue mais restent statiques, comme s’il était impensable que je me rende à l’intérieur. Ces formes de mise à distance n’ont pas valeur d’échec : elles sont un mode d’explication des conditions et de l’étendue du terrain.

3.2. La peur, un blocage sous-estimé

23La question de la « peur du géographe » participe d’une réflexion récente dans la géographie francophone sur le rapport émotionnel – affection, peur, empathie – au terrain (Volvey, Calbérac, Houssay-Holzschuch, 2012 ; Guinard, 2015). Qu’elle soit ressentie ou véhiculée par les acteurs rencontrés, la peur fonctionne comme une limite qu’on ne peut ou ne veut pas franchir. Elle est d’abord liée à l’identification de moments et de lieux. Ainsi, le sentiment de peur est démultiplié la nuit. S’il découle en partie de l’intériorisation des discours faisant de la nuit le temps du danger pour les femmes (Candela, 2017), il s’agit aussi d’une conséquence du vide relatif des espaces urbains à la tombée du jour, exception faite des quartiers animés et mieux éclairés. La peur peut aussi être liée aux déplacements d’un lieu à un autre : n’ayant pas de véhicule personnel, j’ai eu recours aux taxis-service ou à des compagnies privées. Ma connaissance de l’espace urbain beyrouthin et, par là même, des itinéraires habituellement empruntés par les conducteurs me permettait de repérer plus facilement les situations de danger, ou de montrer aux conducteurs que je connaissais la route. Les moments où j’ai dû circuler dans des espaces inconnus ont été les plus marquants en termes de peur, à l’instar de l’expérience relatée dans l’encadré ci-dessous.

Ce vendredi soir, je dois me rendre chez E. K. pour un entretien. E. K. habite dans une zone assez reculée du quartier de Borj Hammoud. Afin de me faciliter la tâche, il me fournit quelques repères par SMS : le nom d’une église et d’une école à proximité, ainsi que quelques magasins. Je pars de mon domicile vers 18 heures : en ce début du mois de mai, il fait encore à peu près jour. Le chauffeur de taxi-service qui accepte de m’emmener me demande dans un premier temps de m’asseoir à côté de lui, je décline poliment. Sur le trajet, il entame la conversation en se retournant régulièrement pour me regarder. Nous nous dirigeons vers le quartier de Borj Hammoud et nous éloignons des artères principales. Connaissant mal ma destination finale, je ne suis pas en mesure de donner des précisions au conducteur sur le trajet ; il s’en aperçoit mais fait mine de chercher l’église indiquée par E. K. Nous tournons un bon moment sans que j’aie l’impression de reconnaître les lieux que nous traversons. La nuit commence à tomber, et le chauffeur s’impatiente un peu. Alors que la voiture est à l’arrêt dans une rue peu fréquentée, il se tourne à nouveau vers moi et pose sa main sur ma cuisse, le regard éloquent. Prise de panique, j’ouvre la portière et sors de la voiture. Mon sentiment de peur ne disparaît pas tout de suite : je ne sais pas où je me trouve et il fait noir. Je marche dans une direction, au hasard et rapidement, et finis par interpeller un couple. Se voulant rassurant et protecteur, l’homme décide de prendre la situation en main et m’accompagne jusqu’à ma destination finale, à plus de vingt minutes à pied de l’endroit où je suis sortie du taxi.

Source : Notes de terrain, 3 mai 2013.

24La peur qui fut la mienne ce soir-là est liée à l’obscurité, au fait que je me trouvais dans un espace inconnu et, enfin, à l’attitude du chauffeur. Si les événements de ce genre ont été rares, ils ont eu pour conséquence, comme pour d’autres géographes, l’association de ma peur à des moments, des espaces et des corps (Guinard, 2015). La peur a donc entraîné des renoncements – « je décide de ne pas y aller car ma peur me bloque » – qui ont achevé de circonscrire le terrain. Par exemple, il m’est arrivé de décliner des invitations improvisées par des noctambules à peine rencontrés. Elle a aussi nécessité des adaptations, qui revenaient souvent à s’inventer un but de trajet ou un personnage (celui de femme mariée, par exemple) : toutes les fois où j’ai été « quelqu’un d’autre » correspondent à des moments où j’ai eu peur.

  • 21 S’il est difficilement quantifiable, le risque d’agression semble a priori moins élevé à Beyrouth (...)

25La peur possède également une large part de construit : au cours de mes séjours, j’ai eu droit à différentes mises en garde, à la fois institutionnelles et de la part de mes amis, qui n’hésitaient pas à mentionner la hausse du nombre d’agressions nocturnes (constante depuis 2011 selon les rumeurs, à défaut de statistiques21). Il ne s’agit pas ici de remettre en cause leur bienveillance, mais de souligner les différentes attitudes qui ont contribué à créer, à renforcer ou à entretenir la peur. Le prétexte du danger n’est pas toujours sans lien avec une tentative de drague et ce constat renforce l’ambivalence de ma place dans Beyrouth la nuit. L’alternative entre la proie et le corps à protéger se transforme en un entremêlement des deux situations. Les processus de mise à distance ayant circonscrit le terrain et conditionné mes comportements ont donc été en partie imposés, et en partie choisis parce que conditionnés par la peur.

Conclusion

26En rejouant de manière distanciée le cheminement de l’enquête et en m’appuyant sur la notion de distance, j’ai proposé dans cet article une réflexion sur la production de données qualitatives en contexte nocturne et les effets d’assignations liés au contexte et à ma positionnalité. Afin de connaître le monde de la nuit à Beyrouth, il a fallu y être – l’observer – et en être – le pratiquer. Pour cela, il a été nécessaire de respecter les règles de la performance scénique et de composer avec différentes contraintes et assignations, qui ont directement ou indirectement circonscrit le terrain.

27Les différentes acceptions de ce qu’est le terrain, à savoir un ensemble de techniques d’enquête, une portion d’espace et un objet de réflexion épistémologique, ont été articulées à une réflexion sur la temporalité spécifique de l’enquête de nuit. La polysémie du terme « distance » a ainsi été soulignée. Les trois significations retenues permettent de comprendre la mise en place concomitante des méthodes d’observation et la délimitation du terrain : ces processus nécessitent tous deux de composer avec la place que les acteurs nous assignent.

28La distance renvoie d’abord à un degré d’éloignement ou de proximité sur le terrain, qui dépend des modalités d’observation choisies. Ces fluctuations sont chevillées aux caractéristiques et à la personnalité du chercheur, comme aux comportements des acteurs. En second lieu, la distance agit comme un processus de mise à l’écart se traduisant par une série de blocages imposés par les interlocuteurs ou guidés par les émotions, notamment la peur. La connaissance de ces données et l’impossibilité de les maîtriser totalement impliquent enfin une prise de distance, au sens d’un retour réflexif sur les conditions de l’enquête. Ainsi la nuit est-elle un espace-temps complexe ; son étude résulte d’une suite d’ajustements entre ce que l’on veut faire – être au plus près de l’objet tout en maîtrisant la distance – ce que l’on vit – le terrain est aussi une expérience physique et émotionnelle – et ce que l’on est. Ces adaptations et bricolages (Houssay-Holzschuch, 2008), qui orientent nos pratiques autant que la manière dont on est perçu sur place, font de la distance à la fois un objet de négociation et une modalité d’assignation.

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Notes

2 Le terme post-conflit désigne une situation de fin d’affrontements dans laquelle les logiques issues du conflit (divisions, destructions matérielles, rapports de force) continuent d’être opérantes (Cattaruzza, Dorier, 2015 ; Bonte, 2017). Son emploi dans le cas du Liban renvoie aux héritages spatiaux et politiques de la guerre civile de 1975-1990, à la guerre de 2006 et à la décennie de tensions et de violences politiques qui a suivi. Ainsi le conflit n’appartient pas uniquement au passé : il est une réalité quotidienne et une potentialité qui influencent les pratiques et les imaginaires.

3 Ce « moment » est divisé en quatre séjours, sur une durée totale de quinze mois, de 2013 à 2016.

4 La méthode d’enquête qui a été la mienne a conjugué à des degrés variables la production des quatre grands types de données identifiés par Jean-Pierre Olivier de Sardan (2008) : l’observation, les entretiens (corpus de 74 entretiens retranscrits et analysés), les dispositifs de recension des établissements nocturnes et les sources écrites (archives de journaux, articles de blogs, et utilisation des réseaux sociaux).

5 63 % des personnes interrogées au cours de mes enquêtes appartiennent à des communautés chrétiennes. Cette majorité ne doit pas être vue comme écrasante : au cours des entretiens, les patrons d’établissement ont souvent mentionné une baisse significative (allant jusqu’à 50 %) de la fréquentation et du chiffre d’affaires pendant le mois de Ramadan.

6 Cette oligarchie regroupe entre 9 000 et 10 000 individus se partageant 48 % des richesses du pays. Cette concentration repose sur un système de monopole ou d’oligopole dans la plupart des secteurs d’activité : la banque, la pharmacie, l’énergie, par exemple. Par ailleurs, il existe une grande porosité entre l’élite économique et la classe politique.

7 Il pouvait suffire de se rendre deux ou trois fois au même endroit en l’espace de dix jours pour bénéficier d’un accueil chaleureux (sourires, étreintes) et ponctué de remarques exprimant haut et fort à quel point, après quelques jours, on a manqué à telle ou telle personne (client ou barman).

8 La distinction entre les deux procédés a été établie par Raymond Gold (1958) et développée par Buford Junker (1960), et réside principalement dans le fait que, pour la participation observante (participant as observer), le chercheur prend part à l’action et aux interactions sans « raisons ethnographiques » a priori.

9 Il n’a pas été aisé de trouver un établissement enclin à m’employer : il s’agissait d’un travail informel qui, bien que répandu dans le monde du travail nocturne, est plus facilement sujet aux contrôles lorsqu’il s’agit d’un travailleur étranger occidental.

10 Lors de mes rencontres préalables avec le patron du bar, j’avais précisé que ce travail était pour moi une expérience de terrain. Je n’avais donc pas l’impression d’être clandestine vis-à-vis de mon employeur, tout en étant perçue comme un membre de l’équipe à part entière par les autres barmen et serveurs.

11 Centralité commerciale, culturelle et de loisirs, y compris nocturnes.

12 Dire que les bars sont des univers masculins signifie que ce sont les hommes qui les dirigent, occupent les positions les plus avantageuses et attendent des femmes qu’elles respectent des rôles prédéfinis.

13 Entretien réalisé dans un pub du quartier de Badaro, Beyrouth, 08 avril 2015.

14 Elle a été introduite par les géographes féministes qui, dès les années 1970, ont pensé l’espace à contre-courant d’une géographie classique qui, sous couvert d’objectivité, était truffée de « ruses » (Rose, 1997) : masculine, blanche, hétérosexuelle notamment.

15 Pour désigner cette interconnaissance, les noctambules ont souvent employé l’expression « tout le monde connaît tout le monde », voulant dire qu’il était fréquent d’arriver dans un établissement et d’y croiser des visages familiers, ou de faire de nouvelles rencontres en s’apercevant qu’on a déjà des connaissances en commun.

16 Pierre Abi Saab, session « Le journalisme et la guerre », colloque 1975-2015 : nouveaux regards sur le Liban en guerre, organisé du 20 au 23 octobre 2015 par l’Institut français du Proche-Orient à Beyrouth. En ligne, consulté le 18 novembre 2019. URL : http://www.ifporient.org/node/1718.

17 Notes de terrain, 30 octobre 2014.

18 La question des recherches dans l’univers des bars de nuit est soulevée par Dominique Desjeux, Magdalena Jarvin et Sophie Taponier (1999), qui expliquent comment l’intrusion dans ces espaces revient à voler des images, des mots ou des fragments de vie pour les exploiter.

19 Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’espaces où ont lieu des relations sexuelles tarifées, mais des espaces où elles se préparent. Ces établissements ont l’allure de boîtes de nuit : on y consomme de l’alcool, on peut également y manger ou fumer des narguilés (certains proposent même des spectacles ou des concerts). Les femmes (libanaises ou étrangères) employées en tant qu’artistes dansent ou consomment au bar ou sur des tables en attendant d’être approchées par des clients – approche qui exige en amont la commande d’une bouteille, dont le prix minimum est aux alentours de 80 dollars.

20 District de la ville de Jounieh, située au nord de Beyrouth, connu pour abriter plusieurs dizaines de super nightclubs.

21 S’il est difficilement quantifiable, le risque d’agression semble a priori moins élevé à Beyrouth que dans d’autres villes où la question de la peur du géographe a été soulevée, comme à Johannesburg (Guinard, 2015). Par ailleurs, le Liban apparaît relativement sécurisé par rapport au reste de la région, ce qui discrédite occasionnellement le fait d’avoir peur à Beyrouth pour certains chercheurs travaillant sur le Moyen-Orient.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marie Bonte, « Faire du terrain dans l’univers noctambule de Beyrouth. La distance comme négociation et comme assignation »Émulations, 33 | 2020, 111-128.

Référence électronique

Marie Bonte, « Faire du terrain dans l’univers noctambule de Beyrouth. La distance comme négociation et comme assignation »Émulations [En ligne], 33 | 2020, mis en ligne le 22 juin 2020, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/emulations/1439

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Auteur

Marie Bonte

Université Paris 8, LADYSS (UMR 7533), France

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