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L'âme, métaphore et théorie

Sylvie Germain : mystères et béances de la vie psychique

Sylvie Germain: mysteries ands gaps of the psyche
Alain Goulet
p. 223-238

Résumés

Les romans de Sylvie Germain se révèlent de formidables machines à explorer la vie psychique et à sonder l’inconscient de leurs personnages. Ils montrent l’importance des « fantômes » qui habitent leur « crypte » interne et qui se manifestent dans leurs paroles et leurs comportements. À tel points que des psychanalystes ont déclaré que ses romans jetaient des clartés sur les mystères de la vie psychique, particulièrement aux confins de ce que la psychologie peut en dire. Ce sont de vastes psychodrames qui explorent les suites de traumatismes, leur transmission de génération en génération, les sentiments de culpabilité, d’abandon, de désespoir, la violence des passions, des vengeances, diverses perversions, des fantasmes et des névroses de toutes natures, etc., avec une préférence pour les mondes chtoniens. Mais les univers de Sylvie Germain sont aussi habités par l’espérance, les appels à la délivrance et à la lumière. Sylvie Germain apparaît donc comme la romancière des mystères et béances de la vie psychique, des abîmes de l’inconscient, qu’elle évoque dans des fictions composées à l’écoute de ses voix intérieures. C’est la romancière des traumas et des rêves, d’une réalité qui se fait naturellement fantastique, et ses fables permettent de pénétrer les arcanes du psychisme humain.

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Texte intégral

  • 1 Comme Sartre le disait à propos de Faulkner : J.-P. Sartre, « Sartoris par W. Faulkner », Situation (...)

1Sylvie Germain ne représente pas la vie psychique en faisant de la psychologie, en expliquant ce qui se passe à l’intérieur de ses personnages ; elle présente la vie psychique à la manière d’une conteuse1, en mettant en scène des histoires et des personnages qui agissent en nous comme le font les contes de fées chez les enfants, avec des protagonistes aux prises avec leur vie, qui affrontent des obstacles, se laissent transformer par certains événements, sont ouverts au surnaturel, ou peuvent se trouver possédés par des fantômes internes, etc. Dans sa Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim indique combien « les contes de fées aident les enfants à régler les problèmes psychologiques de la croissance et à intégrer leur personnalité », en se comprenant mieux eux-mêmes et les autres :

  • 2 B. Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Paris, R. Laffont, 1976, p. 26 et p. 17-18.

[…] en brodant des rêves éveillés, en élaborant et en ruminant des fantasmes issus de certains éléments du conte qui correspondent aux pressions de son inconscient […], l’enfant transforme en fantasmes le contenu de son inconscient, ce qui lui permet de mieux lui faire face. […] La forme et la structure du conte de fées lui offrent des images qu’il peut incorporer à ses rêves éveillés et qui l’aident à mieux orienter sa vie2.

  • 3 E. Roudinesco et M. Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 1997, p. 880.

2L’inconscient est donc le maître mot de la création romanesque de Sylvie Germain, tant pour le processus à l’œuvre en elle que pour celui qu’elle déclenche chez son lecteur, ainsi que pour les personnages de ses romans. Et son monde romanesque témoigne de l’importance de ce que la psychanalyse appelle la « réalité psychique », à savoir « une forme d’existence du sujet, distincte de la réalité matérielle, en tant qu’elle est dominée par le règne du fantasme et du désir »3.

3Pour commencer, il faut comprendre à quel point le mécanisme de la création romanesque propre à l’auteur est une composante majeure de sa vie psychique. Car si Sylvie Germain est romancière, c’est d’abord parce qu’elle est « cryptophore » – porteuse d’une crypte –, comme le sont sans doute la plupart des grands romanciers. Elle y a maintes fois fait allusion, et en témoigne en particulier son important essai sur Les personnages. Un jour, une image ou un personnage s’empare d’elle, se met à l’habiter, puis à la hanter. Il s’agit d’un fantôme qui vient la visiter, ou si l’on préfère, une forme d’annonciation :

  • 4 S. Germain, Les personnages, Paris, Gallimard, 2004, p. 9-12.

Un jour, ils sont là. Un jour, sans aucun souci de l’heure.
On ne sait pas d’où ils viennent, ni pourquoi ni comment ils sont entrés. Ils entrent toujours ainsi, à l’improviste et par effraction. […] Ils : les personnages.
On ignore tout d’eux, mais d’emblée on sent qu’ils vont durablement imposer leur présence. Et on aura beau feindre n’avoir rien remarqué, tenter de les décourager en les négligeant, voire en se moquant d’eux, ils resteront là.
Là, en nous, derrière l’os du front, ainsi qu’une peinture rupestre au fond d’une grotte, nimbée d’obscurité. Une peinture en grisaille, mais bientôt obsédante.
Là, à la frontière entre le rêve et la veille, au seuil de la conscience. […]
Chaque personnage […] ne se lève, ne s’anime et ne se laisse rejoindre par d’autres personnages qu’à partir du moment où son « hôte » décide enfin de se mettre en mouvement d’écriture pour tenter de convertir son image obsédante en récit.
Tous les personnages sont des dormeurs clandestins nourris de nos rêves et de nos pensées, eux-mêmes pétris dans le limon des mythes et des fables, dans l’épaisse rumeur du temps qui brasse les clameurs de l’Histoire et une myriade de voix singulières, plus ou moins confuses. […]
Des dormeurs qui, à force de rêver dans les plis de notre mémoire, à fleur d’oubli, finissent par être touchés par un songe monté des profondeurs de la mémoire, du cœur spiralé de l’oubli4.

4Avant d’approfondir ce processus de possession si particulier et fondamental, il est nécessaire de dire quelques mots de la théorie psychanalytique de la « crypte » et du « fantôme » telle que l’ont élaborée Nicolas Abraham et Maria Torok. Dans L’écorce et le noyau (1978), ils montrent comment, à la suite de traumatismes ou de deuils d’un être cher impossibles à accomplir, un processus d’incorporation se produit dans le sujet (bien différent du mécanisme d’introjection qui conforte le Moi) et crée en lui une crypte où repose un ou plusieurs fantômes :

  • 5 N. Abraham et M. Torok, L’écorce et le noyau, Paris, Aubier-Flammarion, 1978, p. 266.

Tous les mots qui n’auront pu être dits, toutes les scènes qui n’auront pu être remémorées, toutes les larmes qui n’auront pu être versées, seront avalées, en même temps que le traumatisme, cause de la perte. Avalés et mis en conserve. Le deuil indicible installe à l’intérieur du sujet un caveau secret. Dans la crypte repose, vivant, reconstitué à partir de souvenirs de mots, d’images et d’affects, le corrélat objectal de la perte, en tant que personne complète […], ainsi que les moments traumatiques […] qui avaient rendu l’introjection impraticable. Il s’est créé ainsi tout un monde fantasmatique inconscient qui mène une vie séparée et occulte5.

  • 6 Ibid., p. 254-255.
  • 7 Cf. A. Ancelin Schützenberger, Aïe, mes aieux !, Paris, Desclée de Brouwer – La Méridienne, 1993 ; (...)
  • 8 Voir A. Goulet, Sylvie Germain : œuvre romanesque. Un monde de cryptes et de fantômes, Paris, L’Har (...)

5Ainsi se forme une « crypte », « sorte d’Inconscient artificiel, logé au sein même du Moi », qui transforme le sujet en « gardien de cimetière »6 et bloque ou parasite son développement. En outre, il se trouve qu’une crypte peut mystérieusement se transmettre à travers les générations, selon les règles d’un inconscient familial, entraînant des identifications secrètes, des loyautés familiales invisibles, ou faisant peser sur le sujet le poids du vécu honteux d’un ancêtre, comme l’ont mis en évidence divers travaux récents portant sur la psychogénéalogie7 : des secrets de famille traversent les générations et perturbent un descendant censé les ignorer, et se manifestent à son insu en actes et en paroles. Une crypte, c’est donc une forme de présence de la mort dans la vie, insistante et perturbatrice, qui nécessite chez le sujet un incessant effort de recréation de soi et d’élaboration du sens de son existence. C’est ce dont parlent pour l’essentiel les romans de Sylvie Germain8.

  • 9 A. Robbe-Grillet, Le miroir qui revient, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 16-17, 28, 21.
  • 10 Ibid., p. 10.
  • 11 A. Robbe-Grillet, Angélique ou l’enchantement, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 9-70.

6Robbe-Grillet déclare, dans Le miroir qui revient : « Je me serais mis à écrire des romans pour exorciser ces fantômes dont je ne venais pas à bout […]. J’écris pour détruire, en les décrivant avec précision, des monstres nocturnes qui menacent d’envahir ma vie éveillée » ; évoquant plus loin ses « récits vampires » hantés de « trépassés sans repos »9. C’est donc à juste titre qu’il déclarait : « Je n’ai jamais parlé d’autre chose que de moi »10, tous ses personnages étant des figures issues de ses monstres intérieurs : « Je me sens traversé sans cesse, dans mon existence réelle, par d’autres existences, tout aussi réelles sans doute : des femmes que j’ai connues, mes parents, des personnages historiques […], les héros de roman, ou de théâtre, qui m’ont nourri de leur substance »11, autant de fantômes en lui qui lui demandent l’existence.

7Pour Sylvie Germain, le processus est assez semblable. Le personnage qui s’est mis à la hanter et dont elle ne sait rien a priori, réclame sa « vie textuelle » :

  • 12 S. Germain,Les personnages, p. 15-16.

Sans une parole il revendique le droit de s’extraire de ces limbes où il a longtemps sommeillé, et d’enfin recevoir la possibilité d’agir. Sans une parole il nous dicte son vœu, lequel a force d’ordre tant il est impérieux : être écrit.
Il a l’autorité du songe12.

  • 13 Ibid., p. 22.
  • 14 Ibid., p. 29 et 50-51.
  • 15 Ibid., p. 73.

8Alors, le romancier n’a plus qu’à se mettre « à l’écoute du personnage qui requiert son attention, sa collaboration, et qui se montre souvent imprévisible »13. Ce faisant, il sent que « ce qui se faufile en guise de force occulte […] ne tombe pas du ciel mais sourd de la rumeur qui bruit et bouge en lui, autour de lui », que son imaginaire est ouvert « à tous les vents de l’inconscient », qu’il charrie « des souvenirs depuis longtemps sombrés dans l’oubli [qui] entrent en éruption », en sorte que « le geste d’écrire permet […] de décrypter les palimpsestes de sa propre imagination et de sa mémoire », et qu’il entraîne une forme de « délivrance par voie d’évidement, de renoncement ». Une telle opération puise si profond en l’auteur que Sylvie Germain va jusqu’à la comparer au « transfert de restes » d’un mort14. Cependant il ne s’agit pas de faire de ces fantômes des reliques, mais bien d’opérer un « travail d’auscultation, de dépeçage et de raccommodage […], broderie sur la peau humaine ourlée de pénombres, tramée d’invisible », en sorte que la création romanesque ne peut avoir pour sujet que « celui de l’inévidence de l’existence, de l’énigme inépuisable de l’homme, de l’inapaisable passion d’aimer, et de l’irréductible solitude tant de l’amour que du désamour, de la mort enfin »15.

9On voit donc combien ce type de mobilisation de l’inconscient par Sylvie Germain est différent de celui des surréalistes : il ne s’agit pas tant pour elle de laisser l’initiative aux mots que d’être à l’écoute de soi et de laisser s’exprimer ses fantômes, de se faire scribe d’un personnage ou d’une image qui réclament la vie. Prenons trois exemples du processus.

  • 16 Ibid., p. 97.
  • 17 Ibid., p. 110.
  • 18 Cf. A. Goulet, Sylvie Germain : œuvre romanesque…, p. 208-211.

10Les personnages se terminent par une nouvelle mise en annexe, « Magdiel », qui expose un cas de genèse d’un personnage apparemment mort-né. Survient en effet en l’auteur un mystérieux personnage qui se présente obstinément de dos, « au fond d’une impasse, mains et front appuyés contre un mur noir de crasse et de nuit »16. En dépit de tous ses efforts et du déploiement de toute une stratégie, l’écrivain ne parvient pas à le transformer en personnage de roman, et il en reste à une impression d’échec, avec toutefois en lui le sentiment persistant que le rêve et la réalité ne font qu’un, et qu’il demeure mandaté pour une mission à venir : « faire contrepoids au vide, le soutenir, le maintenir vivant »17. Or, ce personnage si longtemps mystérieux et rebelle, c’est celui qui finira par donner naissance au héros du roman suivant, Magnus, dont l’origine et le nom resteront à jamais enfouis dans les ténèbres18.

11Second exemple : à l’origine du premier massif romanesque, Le livre des nuits et Nuit-d’Ambre, un tableau, celui de Delacroix représentant La lutte de Jacob avec l’ange. Cette image insistante donne naissance au personnage de Nuit-d’Ambre ; mais pour pouvoir éclairer la manière dont celui-ci en est arrivé à la situation dramatique de sa lutte avec l’ange, la romancière s’est mise à remonter le temps toujours plus haut, découvrant la nécessité de revenir toujours plus avant dans l’histoire de ses ancêtres, à la recherche d’une origine impossible à atteindre, en sorte que ce qui devait former le préambule précédant l’apparition de Nuit-d’Ambre a fini par former tout le premier roman, Le livre des nuits, c’est-à-dire qu’il aura fallu sept cents pages à notre romancière pour retracer la série des Nuits de la tribu des Péniel tout au long d’un siècle pour éclairer celle qui finit par s’abattre sur Nuit-d’Ambre et le conduit à vouloir se suicider. D’une certaine manière, ce massif romanesque forme donc ce que les psychogénéalogistes appellent un « génosociogramme », présentant sur plus de cinq générations les éléments marquants d’une mémoire familiale qui se transmet. Et chemin faisant, l’auteur a pris conscience que cette histoire, c’était en réalité celle d’un cri – le cri étant l’expression pulsionnelle de tout l’en deçà de la parole –, d’un cri qui s’affiche de façon énigmatique en tête de chacun des deux romans, et qui représente, symbolise et condense tout à la fois la transmission d’une crypte immémoriale de génération en génération.

  • 19 S. Germain, émission : Lettres ouvertes, R. Vrigny, France Culture, 3 avril 1991.
  • 20 Cf. M. Wolf-Fédida, « Sylvie Germain psychothérapeute : le mandat inconscient », in L’univers de Sy (...)

12Troisième exemple : à l’origine de L’enfant méduse se trouve un récit fait à Sylvie Germain d’un « viol à répétition sur plusieurs générations à l’intérieur d’une famille », qui fait naître en elle l’image d’un « corps couché dans le fond d’un jardin »19. A partir de quoi se met en place en elle toute l’histoire fragmentée d’une fillette violée pendant trois ans par son grand frère, et qui finit par le terrasser de son regard de Méduse. Or cette fiction est psychiquement si vraie qu’une psychanalyste-psychothérapeute comme Mareike Wolf-Fédida déclarait récemment qu’on pourrait la proposer comme modèle et référence pour une étude de cas, tant Sylvie Germain avait su y retracer avec justesse l’étendue de l’histoire d’une vie, et y mettre en évidence toute une problématique du mandat inconscient, estimant ainsi que la romancière y faisait office de psychothérapeute20.

  • 21 S. Germain, L’enfant méduse, Paris, Gallimard (Folio), 1993, p. 258.

13Signalons maintenant à propos de ce roman trois caractéristiques touchant à la représentation de la vie psychique qui donneront un aperçu du monde de la romancière. D’abord, le point de vue narratif épouse avec prédilection celui de Lucie, fillette qu’on voit basculer du paradis de l’enfance – avec par exemple ses réflexions enfantines au cours d’un repas de Pâques, entourée de sa famille – dans l’enfer de la solitude et du dégoût, de façon à épouser non seulement les mutations de sa personne et de sa pensée, mais aussi sa conception magique du monde. Plus tard, on la voit s’extraire du néant où elle est plongée et des marécages où elle s’est réfugiée pour s’arc-bouter à sa vengeance, ce qui ne fait que prolonger son malheur dans sa solitude, la victime se faisant bourreau. Et puis, au-delà de sa soif de vengeance, le surgissement en elle de cette question, si troublante, concernant ce frère violeur tant haï : « savoir si son frère, à l’instant de mourir, avait pensé à elle, savoir si Ferdinand avait murmuré son nom, l’avait appelée, elle, la petite, dans son ultime souffle. Savoir enfin, surtout, s’il l’avait aimée. Savoir »21.

  • 22 Ibid., p. 80.

14Par ailleurs, le roman éclaire la manière dont Ferdinand, le violeur, est lui-même le dépositaire d’une crypte transgénérationnelle qui l’a aliéné, sa mère ayant fait de lui « le mausolée vivant »22 de son époux bien-aimé emporté par la guerre, le dépossédant ainsi de lui-même et le maintenant dans un état d’immaturité qui l’a rendu incapable d’aimer, de se sentir responsable, de sorte qu’il est devenu cet ogre avide de chair fraîche qui tente de ravir leur innocence à des fillettes.

  • 23 G. du Maurier, Peter Ibbetson, Paris, Gallimard (L’imaginaire), 2005.

15Enfin, Sylvie Germain intègre à ce roman toutes sortes de zones concernant les croyances, les superstitions, l’hallucination, la religion, la mystique, et les pratiques magiques, de sorte qu’on y navigue dans une sphère qui étend la puissance de la psyché jusqu’à ses limites. Un exemple : Aloïse, la mère de Ferdinand, très affectée par l’accident de son fils qu’elle pense être la « victime d’un maléfice », après avoir consulté vainement des « experts en sorcellerie », se met à s’adonner à la pratique du « rêver-vrai », qu’elle a découvert dans le roman de George du Maurier, Peter Ibbetson23. Y voyant la clef magique qui « ouvre l’immense espace [de l’]amour, à l’insu de tous », elle s’emploie à retrouver, par la seule puissance de son imaginaire, son Victor, son premier époux adoré mort depuis vingt-cinq ans, qu’elle confond complètement avec son fils Ferdinand – bel exemple d’inceste psychique :

  • 24 S. Germain, L’enfant méduse, p. 152-171.

Elle appelle Victor, elle incante Victor. Le père et le fils, ces jumeaux, envahissent son corps, lui empoignent tant la chair que le cœur. Le souvenir de plus en plus vivant de Victor la pénètre, et répand en elle une semence acide. Acide, et cependant si délicieuse. La pensée de Ferdinand l’habite, mais cette pensée s’en va à rebours, et c’est Ferdinand tout petit qu’elle revoit. Son fils se love dans ses entrailles. Son fils reflue vers l’instant où il fut conçu. […]
La femme charnelle, avide de jouissance, s’est relevée et n’en finit plus de courir vers l’homme de son désir, – père et fils confondus24.

16Ainsi le roman expose-t-il ce cas de perversion délirante. Ce sont donc trois registres du travail de l’imaginaire et de la suggestion dont les exemples abondent dans L’enfant méduse.

17On pourrait multiplier les exemples de la manière dont Sylvie Germain déroule dans son écriture romanesque des visions formées en elle et toute une conception magique du monde, transférant dans ses personnages une représentation transposée de ce qui l’habite. Ainsi pour Nuit-d’Ambre, sorte d’alter ego démoniaque dont elle se purge : enfant de l’après-guerre comme lui, elle se trouve comme lui hantée par toutes celles qui l’ont précédée et qui ont traumatisé les siens ; comme lui elle s’est sentie rattrapée par les désastres de la guerre lorsque, étant enfant, sans préparation, elle s’est retrouvée, dans le camp de concentration du Struthof-Natzwiller, confrontée aux témoignages de l’horreur absolue de l’extermination nazie.

  • 25 A. Gide, Journal I : 1887-1925, É. Marty (éd.), Paris, Gallimard (La Pléiade), 1996, p. 170-172.

18On imagine en outre que l’investissement de la romancière dans de telles histoires produit en elle cette « rétroaction du sujet sur lui-même »25 dont parlait Gide en considérant son propre mode d’investissement dans ses premières fictions comme La tentative amoureuse, rétroaction qui entraîne une forme de catharsis, de sorte que, poursuivant d’histoire en histoire sa quête et son expérimentation de soi par procuration, elle peut avancer dans sa propre vie selon une progression que jalonne celle de l’œuvre.

19Penchons-nous à présent sur le monde des fictions de Sylvie Germain pour observer comment elle y représente la vie psychique. Nous pouvons d’abord constater que ses principaux personnages sont des êtres cryptophores, portant le poids de traumatismes personnels ou transgénérationnels, les deux cumulant généralement leurs effets. On l’a vu pour Aloïse et Ferdinand de L’enfant méduse. C’est éminemment le cas de Charles-Victor, alias Nuit-d’Ambre, auquel j’ai fait allusion, enfant né juste après la Deuxième Guerre mondiale, qui devrait donc échapper aux méfaits des guerres qui ont tant pesé sur sa famille, mais qui va hériter du fardeau de tout ce qui s’est trouvé accumulé dans la crypte familiale. Un matin, alors qu’il a cinq ans, des chasseurs apportent à sa mère, Pauline, le corps sans vie de son frère aîné, le fils chéri, abattu accidentellement dans les bois. Folle de douleur, la mère émet alors un long hurlement :

  • 26 S. Germain, Nuit-d’Ambre, Paris, Gallimard (Folio ; 2073), 1989, p. 23.

Ce fut un cri terrible, vraiment, poussé de toute la force de son corps, comme surgi des tréfonds du monde pour s’élancer jusqu’aux confins du ciel26.

  • 27 Ibid., p. 24.

20Ce cri pénètre au plus profond de son second fils, Charles-Victor, et celui-ci se retrouve « tout seul sur le seuil avec ses cinq ans devenus soudain plus lourds qu’un cent d’années. Tout seul, abandonné. Trahi »27.

21C’est que, par ce cri, dont Le livre des nuits a retracé l’histoire et la transmission, ce n’est pas seulement la douleur de la mère qui s’exprime, mais aussi toute la malédiction qu’elle a recueillie de ses ancêtres qui se transmet ; ce cri aliène à jamais et la mère, et le père, de sorte que l’enfant se sentira à jamais abandonné. Et ce cri atteint si fort le petit garçon qu’il se loge en lui comme une balle, s’emparant de lui à jamais et décidant de son destin. L’histoire de Charles-Victor qui deviendra Nuit-d’Ambre est en effet celle d’un trauma transgénérationnel qui s’est s’aggravé à chaque génération depuis que Vitalie, l’ancêtre, en avait elle-même hérité de sa famille qui naviguait sur les eaux violentes de l’océan. Après elle, son fils Théodore-Faustin a violé sa fille, Herminie-Victoire ; puis Nuit-d’Or, grand-père de Charles-Victor, a accumulé les traumatismes au cours de sa longue vie de centenaire, au gré de ses mariages et des guerres ; Sang-Bleu, sa grand-mère, a elle aussi été violée par le marquis censé la protéger. Quant à sa mère, devenue folle à la suite de la mort de son aîné bien-aimé, elle finit par s’empoisonner pour le rejoindre, tandis que son père, dit Fou-d’elle, devient précisément fou d’elle à tel point qu’il finit par s’identifier à sa femme disparue et que son corps s’invagine complètement, c’est-à-dire que le fantôme de sa femme a pris entièrement possession de lui :

  • 28 Ibid., p. 132-134.

Il devenait Pauline. […] La transformation s’opérait à l’intérieur de son corps. Ses cheveux se mirent à pousser, sa peau s’affina, se fit lisse. […] Tout en lui se mit à s’incurver. Sa chair se retournait en creux, tant son visage, son torse, que son sexe. Même sa voix finit par sonner le creux. Ce retournement de son corps s’accomplissait progressivement. […]
Son sexe s’était complètement retourné, il ne cessait de se creuser vers le dedans, de lui trouer le corps. Cette percée intérieure de son sexe dévastait tout en lui, et au fur et à mesure de ce retournement montait le vide dans sa chair.
Pauline le pénétrait de son absence […]. Il devenait la disparition de Pauline28.

  • 29 J. Bourillon, Les criminels sexuels, Paris, L’Harmattan, 1999.
  • 30 S. Germain, Nuit-d’Ambre, p. 50.

22Ainsi se produit l’abandon initial qu’un psychanalyste comme Jacky Bourillon trouve à l’origine de tous les criminels sexuels29, abandon qui fera de lui un enfant troué, en manque d’identification. De fait, le désespoir du jeune Charles-Victor qui se retrouve ainsi abandonné par les siens, s’exprime par une série d’actions symboliques. Il commence par se réfugier dans une usine abandonnée en ruine, véritable cloaque, se proclame « Prince-Très-Sale-et-Très-Méchant », découvre le monde des mots dont il se fait des armes pour exprimer sa haine et sa colère envers les siens, et il se met à tenir un journal qu’il intitule « Journal d’un Caca » qui, avec toutes les associations et expressions scatologiques dont il tire jouissance, est significatif de sa détresse d’enfant abandonné : il se sent comme un excrément, il n’est qu’une merde pour les autres, ce qu’il compense par une avidité de jouissance masochiste des pouvoirs de la langue et par le plaisir de consigner « tous les hauts faits de sa lutte incessante contre son putois bleu de frère, contre le cri de la mère et les sanglots du père »30. C’est ainsi qu’il exprime son sentiment d’être devenu un déchet, inutile à quiconque. Enfant mal aimé, il sera à jamais incapable d’aimer. Lui vient une petite sœur qu’il accapare aussitôt d’une façon maladive, jusqu’aux fantasmes de possession incestueuse – comme s’il était programmé par cette pulsion inscrite dans sa crypte familiale.

23Pour se délivrer de cette tentation et de toute sa famille, il se rend à Paris, non sans avoir auparavant lancé à Dieu un défi, entendant aller jusqu’au bout de sa liberté personnelle, comme le Lafcadio des Caves du Vatican – enfant demeuré lui aussi en marge de la société, et comme lui mégalomaniaque et déconnecté de la réalité. L’un et l’autre ont grandi en marge de la filiation et de la reconnaissance par autrui, ce qui les conduit à vouloir se faire reconnaître par un grand défi qui affirmerait leur toute-puissance. À Paris, Nuit-d’Ambre multiplie les rencontres qui, toutes, lui tendent un miroir de ce qu’il est ou de ce qu’il fuit, de sorte qu’il est sans cesse rattrapé par la mémoire de ce qu’il voulait oublier. Alors qu’il se rêve « hors temps, en marge », Jasmin Desdouves fait lever en lui les fantômes de l’Histoire avec l’anniversaire des ratonnades du 17 octobre 1961. Alors qu’en Nelly, sa maîtresse, il ne veut voir qu’un cul et refuse de considérer son visage, celle-ci finit par lui demander de la considération, ce qui déclenche en lui une réaction d’une violence extrême qui provoque chez la femme un cri qui le ramène à son trauma :

  • 31 Ibid., p. 212.

Ce cri lancé en lui par Nelly il saurait le faire taire. Il saurait l’empêcher de faire se réveiller cet autre cri – ce cri de la mère, ce cri de septembre, qui avait tout détruit31.

  • 32 Ibid., p. 220-227.
  • 33 Ibid., p. 244.

24Autre rencontre étrange que celle d’Ornicar, curieux personnage qui constitue une caricature de sa déréliction et de son destin. Cet être, qui n’a jamais connu ses parents, tente de compenser sa non-existence en se faisant « animal à métamorphoses ». Un jour qu’il imite une chouette, juché sur la statue de Balzac, il perd la raison et on l’enferme dans un asile32. Surtout, Nuit-d’Ambre rencontre une vieille aux citrons qui se révèle une sorte de sorcière qui se met à l’entraîner d’une façon toute onirique comme Charon dans sa barque dans un mystérieux royaume infernal. Il s’y trouve ramené à son enfance du temps de l’usine désaffectée, et c’est « toute sa folie, toute sa fureur d’enfant »33 qui ressuscite, toute sa mémoire et la douleur des siens, jusqu’à le faire délirer :

  • 34 Ibid., p. 246.

Dans son délire la vieille prenait le visage de sa mère, elle se racornissait comme le père au moment de mourir, et les citrons enflaient comme le ventre du frère34.

  • 35 Ibid., p. 248.
  • 36 Cf. J. Bourillon : « Le passage à l’acte criminel est toujours leur mode de défense [du névrosé cri (...)
  • 37 Cf. S. Freud, à propos de L’homme aux rats : « Ses pensées suicidaires constantes correspondraient (...)

25Alors, sa décision est prise : « Le prochain qui me rouvre cette plaie de mémoire, je le tue. Quel qu’il soit, – je le tue ! »35. La remontée de la mémoire a provoqué en lui un sentiment de naufrage et d’angoisse contre lequel il ne sait opposer qu’un passage à l’acte36 : le meurtre d’un garçon qui mendie son amitié, Roselyn, un petit mitron. Celui-ci est comme le versant doux et gentil de Nuit-d’Ambre, esseulé, abandonné, en manque d’affection et en grande demande d’amitié et d’amour. Nuit-d’Ambre l’accueille en se jouant de lui, cherchant à humilier cette image de lui dans un miroir qu’il ne veut pas reconnaître, et c’est cette image de la demande d’amour à laquelle il se refuse qu’il finit par mettre à mort. Il le livre comme Judas, puis s’applique avec ses complices à le mettre à mort, de façon horrible, en l’étouffant avec les bonbons qu’il a apportés à ses bourreaux qui le sacrifient. Or ce faisant, c’est une certaine image refoulée de lui-même qu’il met à mort, celle de l’enfant meurtri par le cri de sa mère et abandonné des siens. C’est bien l’étouffement de son passé qu’il entend réaliser. Et plus tard, c’est la conscience d’être un criminel ravivée par l’opposition de Cendres à son égard qui le conduit à vouloir se supprimer37.

  • 38 J. Pinatel, Criminologie, tome III du Traité de droit pénal et de criminologie de P. Bouzat et J. P (...)
  • 39 D’après J. Bourillon, Les criminels sexuels, p. 61.

26Tout cet enchaînement de rencontres et d’épisodes n’est jamais expliqué en termes de psychologie. La romancière se contente de narrer les faits, laissant au lecteur le soin de comprendre et d’interpréter ce destin déroutant d’un personnage qui, au-delà de son propre cas, peut nous aider à appréhender tant de faits divers consternants de notre époque, des comportements d’êtres immatures, non structurés, sans repères, qui rêvent d’aller au bout de leur mégalomanie pour combler des plaies profondes et inguérissables sur lesquelles personne ne se penche. En fait, la romancière se conduit en quelque sorte comme le psychanalyste supposé ne pas savoir mais tendu dans son travail d’écoute de l’autre et de transfert. Ainsi, pour le personnage de Nuit-d’Ambre dont on sent qu’il lui tient à cœur, on peut être frappé, et certainement Sylvie Germain le serait tout autant si on le lui disait, de constater qu’il répond à la manière dont Jean Pinatel, juriste-criminologue, définit dans son traité de criminologie38 les principaux traits d’une structure psychologique particulière de la personnalité du criminel : égocentrisme, labilité, agressivité et indifférence affective39.

  • 40 S. Germain, Nuit-d’Ambre, p. 314.

27On peut donc prendre conscience devant un tel univers romanesque combien notre monde est malade et que les histoires de fantômes ne sont pas réservées au roman noir ou gothique, que des fantômes peuvent se loger en chacun, pesant sur ses actes et son destin. À la mort de Roselyn, nous assistons à la manière dont celui-ci s’empare de l’image de son bourreau, et par suite, se trouve incorporé par lui. Puis Nuit-d’Ambre attire à Paris, Thérèse, l’unique amie de Roselyn, et la séduit. Mais Roselyn ne le quitte plus désormais et l’habite à jamais : « tout au bout de cette nuit du corps où elle l’avait ainsi mené, il avait retrouvé Roselyn »40. C’est ainsi que, possédé par la présence en lui de Roselyn et Thérèse, Nuit-d’Ambre se rend sur un bateau-mouche – manière de retrouver la péniche de ses ancêtres et de faire allégeance à leur histoire –, et il y invite leurs fantômes à dîner avec lui :

  • 41 Ibid., p. 317.

il avait demandé que l’on dressât la table pour trois personnes. Alors, trônant tout seul au centre du restaurant, à sa grande table ronde assaillie de plats et de bouteilles, il avait servi à boire à Roselyn et à Thérèse41.

  • 42 S. Germain, Le livre des nuits, Paris, Gallimard (Folio ; 1806), 1987, p. 172.

28Autre exemple de personnage cryptophore dans Le livre des nuits : celui qu’on appelle Deux-Frères. Augustin et Mathurin, frères jumeaux, ont été appelés au front à la Grande Guerre alors qu’ils étaient tous deux amoureux de deux filles, Juliette et Hortense. Un jour, l’un des deux explose sur une mine, tandis que l’autre à ses côtés garde en main le bras de son frère. Le survivant rentre chez lui et se fait accueillir comme Augustin par Juliette, comme Mathurin par Hortense. En fait, « il ne survivait qu’au prix de ce dédoublement intérieur »42. Les deux femmes attendent bientôt simultanément un enfant de lui, et pendant sa grossesse, Juliette mange compulsivement des insectes, tandis qu’Hortense se nourrit de terre et de racines. Et si celle-ci donne bien naissance à un enfant, l’autre ne voit que des milliers d’insectes jaillir de son corps. Cependant, c’est elle qui pourra nourrir l’enfant de sa rivale qui a les seins gorgés de boue.

  • 43 M. Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, J.-Y. Tadié (dir.), Paris, Gallimard ( (...)

29Passons sur les détails pour simplement signaler que ces histoires, tout étranges et fantastiques qu’elles soient, sonnent juste en dépit de leurs bizarreries. C’est que tout ce qui est raconté, aussi incroyable soit-il, correspond à une dictée intérieure à l’auteur et se trouve soumis à son diapason interne, de sorte que la romancière ne cesse de se faire pierre de touche de ce qu’elle narre dans son processus d’écriture-lecture, accouchant par son travail d’écoute de ce « livre intérieur de signes inconnus »43 dont le narrateur d’À la recherche du temps perdu, au terme de son long cheminement, prend conscience qu’il le porte en lui.

30Bien entendu, tout cela est interprétable en termes de psychologie et de psychanalyse : le survivant, qu’on devine être Augustin, s’est trouvé atteint d’une névrose post-traumatique qui l’a fait incorporer son frère qu’il maintient en vie à travers lui. Ses relations amoureuses auprès des deux femmes ne sont pas de même nature : s’il est lui-même avec Juliette, il devient son frère avec Hortense :

  • 44 S. Germain, Le livre des nuits, p. 173.

Dans les bras de Juliette, il redevenait Augustin et trouvait la douceur du repos. Contre le corps d’Hortense il devenait Mathurin et s’échouait en cris fantastiques dans la touffeur et la violence d’un vide éblouissant44.

31Or c’est par la femme de son frère qu’il enfante un fils, Benoît-Quentin, pourvu d’une bosse qu’il pense contenir un petit frère secret, façon de figurer la perpétuation de sa propre crypte. Au-delà de l’imagerie de la fable et des contes, ce qui est en jeu pour les protagonistes, c’est leur manière de vivre une appartenance familiale, leur volonté de la perpétuer d’une façon sécurisante ; c’est une forme de réassurance après les déchaînements de la violence et une façon de transformer le deuil en vie. On remarquera que, symboliquement, c’est la femme qui a opté pour la terre et les racines qui peut perpétuer le tronc familial, mais avec le lait de sa rivale. Et toute cette histoire éclaire a contrario la dérive de Nuit-d’Ambre qui, justement, voudra rompre complètement avec son appartenance familiale.

32À côté de ces personnages cryptophores auxquels on pourrait ajouter tant d’autres, comme les héros de Jours de colère, L’enfant méduse, Chanson des mal aimants ou Magnus, diverses figures symboliques incarnent et jalonnent les voies de la réparation, du pardon, de la grâce. Ainsi, dans Nuit-d’Ambre, Thérèse pour le pardon, ou Néçah pour la grâce. Ces deux personnages épisodiques éclairent de façon intéressante la différence de mode d’action de ces deux vertus. Thérèse incarne la puissance du pardon, réintégrant le criminel qu’est devenu Nuit-d’Ambre dans la communauté humaine. Mais le récit montre les limites de la charité qui ne peut être comprise immédiatement par celui qui la reçoit, de même qu’on ne peut jamais vouloir le bien à la place de l’autre, et qu’on ne peut détenir aucune vérité de l’autre. Car Nuit-d’Ambre ne comprend pas d’abord qu’il a commis un meurtre : son sentiment dominant, c’est celui de s’être libéré du poids envahissant d’une mère qui l’investissait de façon insupportable. Il faudra longtemps et maintes péripéties avant que l’acte de pardon porte ses fruits, il faudra que Nuit-d’Ambre passe par sa lutte avec l’ange, âpre combat avec soi-même, pour que s’ouvre enfin une issue pour lui. En revanche, Néçah qui est la grâce incarnée propage immédiatement et naturellement cette grâce sur tout son entourage. Ainsi à trois ans :

cette enfant connaissait si intimement le monde des choses, vivait si familièrement dans leur mystère, qu’elle faisait sourdre de chacune comme une respiration, se lever dans l’espace une sorte d’écriture. Une écriture toute de patience.

Et plus tard :

Le sourire de Néçah était si lumineux qu’il n’éclairait pas seulement son propre visage mais également tous ceux qui l’entouraient.

  • 45 S. Germain, Nuit-d’Ambre, p. 137, 342-343, 413-414.

33À dix-sept ans, son souffle illumine le ciel d’une nouvelle constellation, comme accomplissant une mystérieuse mission prophétique, tandis que son regard « mettait aussi au cœur, à chaque fois, un instant de joie pure », et que tous ceux qui entendent son chant « se sentaient pris de désir. Pris de désir comme par une force, un élan »45. Nulle psychologie en elle, mais on voit qu’elle est par nature vouée à une mission de rédemption ; elle est, dans ce monde où rôde le mal, l’incarnation de l’ange. Et ayant, à dix-sept ans, accompli sa mission, elle s’évanouit du roman, non sans avoir, en allumant au ciel sa constellation de dix-sept étoiles, signifié comme une assomption de toute cette famille issue des dix-sept enfants de Nuit-d’Or, et aussi la réintégration de Nuit-d’Ambre dans la communauté familiale.

34Ainsi voit-on qu’avec de tels personnages, la vie psychique est moins une affaire de psychologie qu’une affaire de distribution des rôles dans un vaste psychodrame, comme dans les contes, et que la vie psychique a toujours à faire avec la relation à l’autre, aux autres. En outre une telle psychologie déborde l’individu pour intégrer d’une part toute une conception mythologique et religieuse du monde et de la vie, et d’autre part l’inconscient, ces deux sphères entrant en résonance l’une avec l’autre selon de subtiles correspondances, la métaphysique pouvant se traduire en métapsychologie.

35Et on peut encore constater que le monde romanesque de Sylvie Germain postule implicitement l’existence d’un inconscient collectif de type jungien, avec ses archétypes et sa façon de puiser aux sources des mythes et des légendes : ainsi en va-t-il de la présence récurrente du monde chtonien, avec ses antres de natures diverses, ses loups, ours, crapauds, etc., qui peuvent faire fonction d’animaux totémiques (voir par exemple la fraternité de Nuit-d’Or pour son loup, qui lui vaut le surnom de Nuit-d’Or-Gueule-de-Loup ; la revendication par Magnus de ce nom provenant de son ours pour enraciner sa propre identité ; ou Melchior, le crapaud totémique de Lucie, dans L’enfant méduse) ; références aux mythes comme celui d’Orphée et d’Eurydice, ou à ceux, bibliques, du déluge ou de Job, etc.

  • 46 Cf. M. Andrès, « Représentation », in L’apport freudien, P. Kaufmann (dir.), Paris, Bordas, 1993, p (...)

36Représenter la vie psychique, c’est donc, pour Sylvie Germain, laisser se former en soi des fantasmes qu’elle met en mots, de façon à raconter un film intérieur, faire voir et sentir une succession d’événements qui forment la trame d’une vie ; c’est se faire scribe d’un rêve éveillé, entre réel, imaginaire et symbolique. Et la force de ses romans tient précisément à la primauté de l’image sur la pensée, et à sa vocation à « susciter des transferts », ainsi qu’au spectre très large de ses rapports à l’inconscient et à ses différentes façons de le mettre en jeu46, dans des rêves par exemple, toujours énigmatiques, comme celui de Sang-Bleu qui sublime un traumatisme si violent qu’elle en perd en même temps tous ses cheveux, se délestant aussi de toute mémoire comme ce sera le cas pour Magnus. Dans son rêve,

  • 47 S. Germain, Le livre des nuits, p. 217-218.

Tout son corps, devenu immense douve vide, s’était transformé en pur espace de résonance où s’éployait ce chant monté depuis la plante de ses pieds pour la traverser de bout en bout. […]
Au matin, lorsqu’elle s’était réveillée, le monde avait reflué loin, très loin, de son corps, de sa pensée et de son cœur. Et elle avait trouvé son lit jonché de ses cheveux et de ses poils, comme si son corps, tout juste formé, avait opéré une nouvelle mue. Et elle avait perdu aussi toute mémoire. Avant ce rêve, rien ne s’était passé. Elle se réveillait lavée de tout passé, épurée de toute histoire47.

37Chez le lecteur, ce mécanisme de projection qui a abouti à la représentation romanesque ne devient objet de connaissance que par le double mouvement d’introjection, processus psychique, et de réflexion, processus cognitif. Cependant un tel mouvement de réflexion et d’interprétation est nécessairement réducteur et n’abolit pas la permanence en soi de la représentation, qui poursuit donc son travail plus ou moins inconscient en lui.

38Et entre l’auteur et le lecteur, le champ du langage et des mots forme comme une scène de l’inconscient, que Winnicott appelait justement « l’autre scène », avec ses modes de représentation jouant un rôle de régulation narcissique.

39Enfin, au-delà des romans de Sylvie Germain, il me semble que ce mode de représentation de la vie psychique s’apparente à celui des conteurs qui alimentent leurs romans de visions issues de leur crypte, comme on le voit dans le « réalisme magique » de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez par exemple, ou dans les romans de Dostoïevski, avec leurs personnages déroutants qui ne cessent de travailler dans leurs lecteurs.

  • 48 Cf. B. Stocker, Dracula, 1897 ; P. Mérimée, Lokis, 1869.
  • 49 Cf. O. Wilde, Le fantôme de Canterville ; E. A. Poe, Morella ; A. Villiers de l’Isle-Adam, Véra.

40On pourrait élargir le propos en disant que le roman est, par excellence, le genre qui représente la vie des esprits, ce que peuvent représenter à leur tour différents sous-genres comme ceux des histoires de vampires48, de fantômes49, ou dans un autre registre, des romans spiritualistes.

41Mais revenons pour conclure à Sylvie Germain qui me semble être, dans le sillage des Dostoïevski et des García Márquez, la romancière des mystères et béances de la vie psychique, des abîmes de l’inconscient, qu’elle évoque par ses fictions composées à l’écoute de ses voix intérieures, comme un médium. C’est la romancière des traumas et des rêves, d’une réalité qui se fait naturellement fantastique, et ses fables permettent à coup sûr de sonder les personnages, d’éprouver leurs désirs et leurs détresses, et de mieux pénétrer les arcanes du psychisme humain.

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Notes

1 Comme Sartre le disait à propos de Faulkner : J.-P. Sartre, « Sartoris par W. Faulkner », Situations, I, Paris, Gallimard, 1947, p. 7-25.

2 B. Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Paris, R. Laffont, 1976, p. 26 et p. 17-18.

3 E. Roudinesco et M. Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 1997, p. 880.

4 S. Germain, Les personnages, Paris, Gallimard, 2004, p. 9-12.

5 N. Abraham et M. Torok, L’écorce et le noyau, Paris, Aubier-Flammarion, 1978, p. 266.

6 Ibid., p. 254-255.

7 Cf. A. Ancelin Schützenberger, Aïe, mes aieux !, Paris, Desclée de Brouwer – La Méridienne, 1993 ; N. Canault, Comment paye-t-on les fautes de ses ancêtres ?, Paris, Desclée de Brouwer, 1998. Déjà Freud, dans Totem et tabou, postulait « l’existence d’une âme collective […] [et la possibilité qu’]un sentiment de responsabilité a persisté pendant des millénaires, se transmettant de génération en génération et se rattachant à une faute tellement ancienne qu’à un moment donné les hommes n’ont plus dû en conserver le moindre souvenir » (Paris, Payot (Petite Bibliothèque Payot ; 77), 1968, p. 180).

8 Voir A. Goulet, Sylvie Germain : œuvre romanesque. Un monde de cryptes et de fantômes, Paris, L’Harmattan, 2006.

9 A. Robbe-Grillet, Le miroir qui revient, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 16-17, 28, 21.

10 Ibid., p. 10.

11 A. Robbe-Grillet, Angélique ou l’enchantement, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 9-70.

12 S. Germain,Les personnages, p. 15-16.

13 Ibid., p. 22.

14 Ibid., p. 29 et 50-51.

15 Ibid., p. 73.

16 Ibid., p. 97.

17 Ibid., p. 110.

18 Cf. A. Goulet, Sylvie Germain : œuvre romanesque…, p. 208-211.

19 S. Germain, émission : Lettres ouvertes, R. Vrigny, France Culture, 3 avril 1991.

20 Cf. M. Wolf-Fédida, « Sylvie Germain psychothérapeute : le mandat inconscient », in L’univers de Sylvie Germain (Actes du colloque de Cerisy, 22-29 août 2007), A. Goulet (éd.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2008.

21 S. Germain, L’enfant méduse, Paris, Gallimard (Folio), 1993, p. 258.

22 Ibid., p. 80.

23 G. du Maurier, Peter Ibbetson, Paris, Gallimard (L’imaginaire), 2005.

24 S. Germain, L’enfant méduse, p. 152-171.

25 A. Gide, Journal I : 1887-1925, É. Marty (éd.), Paris, Gallimard (La Pléiade), 1996, p. 170-172.

26 S. Germain, Nuit-d’Ambre, Paris, Gallimard (Folio ; 2073), 1989, p. 23.

27 Ibid., p. 24.

28 Ibid., p. 132-134.

29 J. Bourillon, Les criminels sexuels, Paris, L’Harmattan, 1999.

30 S. Germain, Nuit-d’Ambre, p. 50.

31 Ibid., p. 212.

32 Ibid., p. 220-227.

33 Ibid., p. 244.

34 Ibid., p. 246.

35 Ibid., p. 248.

36 Cf. J. Bourillon : « Le passage à l’acte criminel est toujours leur mode de défense [du névrosé criminel] contre l’angoisse de castration imaginaire » (Les criminels sexuels, p. 281).

37 Cf. S. Freud, à propos de L’homme aux rats : « Ses pensées suicidaires constantes correspondraient au reproche d’être un assassin » (Paris, PUF, 1974, p. 103).

38 J. Pinatel, Criminologie, tome III du Traité de droit pénal et de criminologie de P. Bouzat et J. Pinatel, Paris, Dalloz, 1963.

39 D’après J. Bourillon, Les criminels sexuels, p. 61.

40 S. Germain, Nuit-d’Ambre, p. 314.

41 Ibid., p. 317.

42 S. Germain, Le livre des nuits, Paris, Gallimard (Folio ; 1806), 1987, p. 172.

43 M. Proust, Le temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, J.-Y. Tadié (dir.), Paris, Gallimard (La Pléiade), 1989, t. IV, p. 458.

44 S. Germain, Le livre des nuits, p. 173.

45 S. Germain, Nuit-d’Ambre, p. 137, 342-343, 413-414.

46 Cf. M. Andrès, « Représentation », in L’apport freudien, P. Kaufmann (dir.), Paris, Bordas, 1993, p. 357-360.

47 S. Germain, Le livre des nuits, p. 217-218.

48 Cf. B. Stocker, Dracula, 1897 ; P. Mérimée, Lokis, 1869.

49 Cf. O. Wilde, Le fantôme de Canterville ; E. A. Poe, Morella ; A. Villiers de l’Isle-Adam, Véra.

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Pour citer cet article

Référence papier

Alain Goulet, « Sylvie Germain : mystères et béances de la vie psychique »Elseneur, 25 | 2010, 223-238.

Référence électronique

Alain Goulet, « Sylvie Germain : mystères et béances de la vie psychique »Elseneur [En ligne], 25 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/784 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.784

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Auteur

Alain Goulet

Université de Caen Basse-Normandie

Alain Goulet, professeur émérite en littérature française de l’université de Caen, est l’auteur de nombreuses études sur l’œuvre d’André Gide, notamment : Fiction et vie sociale dans l’œuvre d’André Gide (Paris, Minard, 1986), André Gide : écrire pour vivre (Paris, Corti, 2002), et d’un cédérom : Édition génétique des Caves du Vatican d’André Gide (Sheffield – Paris, Université de Sheffield – Gallimard, 2001). Il a collaboré à l’édition de Gide dans la « bibliothèque de la Pléiade ». Ses autres publications portent essentiellement sur la littérature française du XXe siècle (Beckett, Robbe-Grillet, Sarraute, Duras, Perec, Modiano, Sylvie Germain…) et du tournant du siècle (Gourmont, Mirbeaus…).

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