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L'âme, métaphore et théorie

Les affres psychiques du génie dans Louis Lambert de Balzac

The torments of a genius’ inner life in Balzac’s Louis Lambert
Gérard Gengembre
p. 2013-222

Résumés

Histoire intellectuelle d’un génie, Louis Lambert incarne la philosophie dans un personnage pensant et se fait alors roman des idées, traitant la vie psychique comme objet de fiction, ce qui revient à identifier philosophie et poétique du roman. Une thèse est développée : Pensée et Matière ne sont que deux états du Même, ce qui identifie Spiritualisme et Matérialisme, et les idées peuvent être représentées par la Volonté. En combinant cette dramatisation de la vie psychique avec l’histoire d’un amour idéalement parfait, Balzac met en scène l’échec d’une utopie où se réaliserait l’union harmonique du monde sensible, sous la forme de la chair, et des réalités intelligibles. Cet échec aboutit à la tragédie de l’épuisement mental et de la folie du héros, ce martyr de la quête métaphysique.

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Texte intégral

  • 1 Lettre à Louise Colet du 27 décembre 1852, in H. de Blazac, Correspondance, J. Bruneau (éd.), Paris (...)
  • 2 A. Vaillant, « “Cet X est la parole” : la littérature ou la science mathématique de l’homme », in P (...)

1On ne voit que trop rarement figurer dans les programmes universitaires Louis Lambert, que Flaubert tenait pourtant pour un « sacré livre »1. Est-ce dû à l’incontestable difficulté que présente cet ouvrage ou à son statut générique problématique ? Pourtant, on ne peut qu’être d’accord avec Alain Vaillant, qui affirme que « Louis Lambert […] occupe une place tout à fait singulière dans La Comédie humaine et fournit une clé unique pour accéder à la pensée de Balzac »2. En tout cas, l’historique de cette œuvre cruciale pour comprendre la pensée de Balzac doit être rappelé car l’évolution de son titre nous donne de précieuses indications pertinentes pour notre propos. D’abord paru dans les Nouveaux Contes philosophiques sous le titre Notice biographique sur Louis Lambert (octobre 1832), il est ensuite remanié pour une édition séparée de 1833 avec l’intitulé Histoire intellectuelle de Louis Lambert. Profondément transformé, il paraît de nouveau en 1836 dans les Études philosophiques, en même temps que dans Le Livre mystique où il figure avec Séraphîta et Les Proscrits. Il reçoit son titre définitif en 1842 avant d’entrer en 1846 au tome XVI de La Comédie humaine, IIIe des Études philosophiques.

  • 3 C’est d’abord un fragment publié dans Le Voleur en novembre 1834, la parution en volume dans les Ét (...)

2Rappelons que trois moments composent le roman : la vie du héros, ses lettres à la femme aimée, ses pensées (notons que Louis Lambert est le seul roman de Balzac à offrir des énoncés philosophiques, isolés du reste du texte par un artifice typographique). Placé par la sollicitude de Mme de Staël, émerveillée par un enfant précoce capable de lire Swedenborg, chez les Oratoriens de Vendôme où le rencontre l’auteur, Louis Lambert, génial rêveur, y fait de médiocres études. Plus tard, il tente d’accéder à l’existence angélique en faisant triompher son être intérieur sur l’être extérieur, en même temps qu’il tente de résoudre le problème de la connaissance et d’expliquer les phénomènes par l’action d’une substance éthérée, dont la pensée et la volonté sont des modes au même titre que l’électricité, la chaleur ou la lumière. Il fait à Blois la rencontre de Pauline Salomon de Villenoix. Le mariage doit être célébré quand Louis Lambert devient fou. Pauline le recueille et le soigne jusqu’à sa mort, qui survient au bout de trois ans. Au cours de rémissions, ils peuvent entreprendre quelques voyages. C’est au cours de l’un deux que Louis Lambert apprend l’histoire racontée dans Un Drame au bord de la mer, nouvelle parue en 1834 consacrée au thème de la paternité conçue comme idée qui tue (voir Le Père Goriot que Balzac rédige au même moment)3.

3Si l’évidente dimension autobiographique s’impose (Balzac reprenant le principe du double distancié utilisé par Sainte-Beuve dans Vie, pensées et poésies de Joseph Delorme), le roman met en place la thématique balzacienne du génie. Chercheur d’absolu, Louis Lambert sombre dans l’aliénation mentale (l’extase cataleptique chronique), mais au-delà du cas clinique, domine surtout sa préoccupation obsédante : lier analyse et synthèse, science et poésie, unité et diversité. Génie maudit comme Manfred et Faust, les grands héros romantiques, il éprouve l’inextinguible soif de connaissance, et se trouve pris entre la philosophie et l’amour.

4Nourri de philosophes, d’occultistes et de physiologistes allant de Ballanche à Lavater, Louis Lambert s’inspire avant tout de la pensée swedenborgienne. Au théosophe suédois, il doit de percevoir le monde comme pénétré de forces spirituelles. Surtout, il conçoit la possibilité offerte à l’homme de s’élever vers la connaissance en une sorte d’assomption. Mais on ne saurait réduire le personnage à cette dimension. Il passe en effet d’un spiritualisme élaboré à la conception de la pensée comme arme. S’il meurt de sa folie, conséquence de la désertion du corps par le fluide vital tout entier passé dans l’esprit, il succombe aussi de n’avoir pu articuler sa pensée à une pratique, préfigurant ainsi le drame d’Illusions perdues (où le Cénacle apprend avec consternation sa mort). L’histoire concrète, voyage au bout de la nuit, bloque et stérilise le génie. Face à un héros d’une telle dimension, Pauline, retrouvant le nom d’une héroïne de La Peau de chagrin comme pour mieux souligner les ressemblances, vaut essentiellement comme femme aimante.

  • 4 A. Vaillant, « “Cet X est la parole”… », p. 111.

5Voilà pour la fable et quelques-unes des lignes directrices de ce récit, dont le titre le plus conforme à son contenu est bien celui d’« histoire intellectuelle », au double sens d’histoire d’une pensée et d’histoire d’un intellect, d’un cerveau singulier. Insistons sur l’importance des pensées retranscrites à la fin, aphorismes arrachés au silence en apparence pathologique dans lequel s’est enfoncé le héros. Elles forment deux séries. L’une, numérotée de I à XXII, se donne comme une suite d’énoncés métaphysiques sur la substance, sur le modèle de Spinoza. L’autre présente un caractère ésotérique et mystique et s’articule en quinze propositions. Louis Lambert n’est donc pas l’illustration romanesque d’une thèse philosophique, mais la juxtaposition de la thèse et du récit censé l’illustrer. Alain Vaillant le dit clairement : « Balzac s’avance à la limite de ce qui est admissible dans le cadre d’un roman – et conçoit une forme littéraire très proche de celle qu’a imaginée, trente ans avant, Mme de Staël […] : il rêve, à son tour, d’une façon d’écrire la littérature où le philosophique aurait sa place légitime, sans le truchement exclusif de la fiction ni de l’allégorie »4.

  • 5 Ibid., p. 112.

6En outre, à ces fragments s’ajoutent d’autres discours, contribuant à faire de cet ensemble un puzzle combinant les formes les plus diverses de textes : conversations, lettres, entrevues entre le narrateur et des témoins de la vie de Lambert… Alain Vaillant le qualifie d’« enquête » menée autour d’un mystère5. Et le romancier lui-même reconnaît le statut singulier de ce texte, comme s’il s’excusait auprès des lecteurs. Faudrait-il alors parler des affres de la lecture ?

  • 6 H. de Blazac, Louis Lambert, La Comédie humaine, Paris, Gallimard (La Pléiade), t. XI, p. 692. Tout (...)

Peut-être aurais-je pu transformer en un livre complet ces débris de pensées, compréhensibles seulement pour certains esprits habitués à se pencher sur le bord des abîmes, dans l’espérance d’en apercevoir le fond. La vie de cet immense cerveau, qui sans doute a craqué de toutes parts comme un empire trop vaste, y eût été développée dans le récit des visions de cet être, incomplet par trop de force ou par faiblesse ; mais j’ai mieux aimé rendre compte de mes impressions que de faire une œuvre plus ou moins poétique6.

  • 7 A.-M. Baron, « Entre la toise du savant et le délire du fou », in Balzac ou la tentation de l’impos (...)

7Ce texte, que l’on a donc peine à qualifier de roman, exprime la tragédie d’un penseur tué par sa pensée, comme le dit dans sa préface aux Études philosophiques de 1834 Félix Davin, fortement influencé par l’auteur lui-même. Il se présente comme un texte labile, dont « l’évolution traduit les oscillations de la pensée de Balzac entre 1832 et 1836, pour ne pas dire 1842 »7.

  • 8 J.-P. Courtois, « Balzac et les Lumières : une lisibilité réciproque », in Balzac ou la tentation d (...)

8Selon Louis Lambert, qui établit le lien entre génie et volonté, Volonté et Pensée sont deux formes de la Substance, et la Volonté semble bien s’apparenter à l’âme, en constituer l’essence même. La Pensée se trouve d’abord définie comme force, puis « masse de force », puis « substance éthérée », puis « substance procréée en nous », selon une « certaine perfection ou imperfection d’organes ». Au fil de l’évolution du texte se constitue une synthèse entre spiritualisme et matérialisme, dans une perspective ésotérique et mystique. La fiction déplace la frontière entre génie et folie. Dès l’édition de 1836, Louis Lambert veut libérer son être intérieur, vie lumineuse, de son être extérieur, « sorte de minéral », afin d’accéder à une autre vie, au moyen d’un processus pensé scientifiquement. Il entend ainsi démontrer la réalité d’un système unitaire et que nos facultés sont matérielles, articuler analyse et synthèse. La science permet alors d’approcher l’inconnu. Le texte incarne la philosophie en un personnage pensant, ce qui « ouvre sur la question du romanesque des idées, c’est-à-dire des modes de présentation des idées qui puissent à la fois conserver et activer la machine romanesque »8. Balzac produit ainsi une autorité fictionnelle, qui confère à la théorie une valeur nouvelle, lui accorde une validité garantie par la voix auctoriale.

  • 9 Ibid.
  • 10 Ibid.

9Il s’agit plus largement de penser la pensée et donc de mettre en scène la vie psychique, érigée comme objet de fiction, même si l’auteur présente son héros avec toutes les apparences du vrai. Plus précisément, l’objet du livre est, comme l’écrit justement Jean-Patrice Courtois, « la représentation des idées par la Volonté », fondée sur l’affirmation que pensée et matière sont un « état réciproque l’un de l’autre »9. S’il y a roman, c’est précisément dans cette projection de la volonté au dehors, mouvement inverse de celui de Swedenborg, qui passe dans l’autre monde par l’angélisme, tentative un temps essayée par Louis Lambert, avant qu’il n’accède à une compréhension supérieure. Si penser c’est voir, les idées font image devant le sujet lui-même, et Jean-Patrice Courtois de conclure : « la philosophie de Louis Lambert est la poétique de Louis Lambert »10.

10On y verrait aussi volontiers une parabole. Pur esprit, intelligence absolue, Lambert n’exprime pas une doctrine explicite, car cette explicitation serait au fond une dénaturation par approximation. Son véritable chef-d’œuvre serait un amour parfait. Un génie qui se réalise en une œuvre ne fait que se rendre visible à autrui. Seul face à son œuvre, le génie n’est jamais lui-même dans son œuvre. En revanche, deux amants idéaux sont conçus comme deux intelligences qui se reconnaissent pleinement et immédiatement par cette intuition supérieure de l’esprit qu’est le coup de foudre, et restent parfaitement eux-mêmes tout en étant totalement présents l’un à l’autre. Voilà pourquoi le roman va mettre en scène une relation amoureuse, Louis trouvant la femme idéale. Du moins le croit-il. Les affres de la vie psychique semblent se résoudre par la vie amoureuse. Hélas celle-ci implique l’union des corps, retour brutal de la nature physique. Louis en devient aphasique, impuissant et fou… La fin de l’histoire prouve l’impossibilité de résoudre le conflit de la matière, ici la chair, et de l’esprit. Certes le lecteur ne peut savoir si le héros est fou ou génial, c’est ce qui constitue l’ambiguïté et l’intérêt du roman. L’obscurité et l’indécidabilité sont les conditions mêmes de la lisibilité du roman, comme dans tout bon roman à thèse (il y en a !).

  • 11 H. de Blazac, Louis Lambert, p. 644.
  • 12 Sujet qui hante Balzac, lequel donne dans la Physiologie du mariage de 1829 ce programme comme miss (...)
  • 13 H. de Blazac, Louis Lambert, p. 633.

11Penser la pensée, traiter du « combat de la pensée réagissant sur elle-même et cherchant à surprendre le secret de sa nature, comme un médecin qui étudierait les progrès de sa propre maladie », comme le dit le narrateur auctorial11, un tel sujet12 prend toute sa force si l’on constitue le héros comme un martyr de la quête métaphysique. Il implique également de conférer au texte une dynamique fondée sur le cycle même de la pensée, en commençant par la naissance germinative des idées, en poursuivant par une physique de la pensée, où les idées ont une existence substantielle, la pensée apparaissant « comme une puissance toute physique, accompagnée de ses incommensurables générations »13, et cette physique étant organisée selon deux pôles, Matérialisme et Spiritualisme :

  • 14 Ibid., p. 637.

Son œuvre portait les marques de la lutte que se livraient dans cette belle âme ces deux grands principes, le Spiritualisme, le Matérialisme, autour desquels ont tourné tant de beaux génies, sans qu’aucun d’eux ait osé les fondre en un seul. D’abord spiritualiste pur, Louis avait été conduit invinciblement à reconnaître la matérialité de la pensée14.

  • 15 Ibid., p. 685.

12Organisée, plutôt que tiraillée, car Lambert est en réalité un éclectique conciliant les deux systèmes grâce à la matérialité de la pensée. Cela le conduit à élaborer un système physiologique autant que physique, admettant un déterminisme corporel. N’affirme-t-il pas que « du plus ou moins de perfection de l’appareil humain viennent les innombrables formes qu’affecte la Pensée »15. Cette physiologie débouche sur une érotique de la pensée, où s’accomplit un mouvement d’incarnation de l’activité intellectuelle, qui pourrait bien être un idéal de Balzac, ou à tout le moins sa conception de la vie des idées.

  • 16 Ibid., p. 595.

13Cette érotique comporte d’abord les déterminations sexuelles de la pensée. La virginité de Lambert a eu « nécessairement pour effet d’enrichir la chaleur de son sang et d’agrandir les facultés de sa pensée »16. Elle inclut ensuite le plaisir, les ineffables délices, la volupté ressentis à se laisser aller au cours de sa pensée, vivre une vie idéale, au sens propre. Est alors exaltée la force vitale, l’énergétique de la pensée, qui semble nous éloigner des affres de la vie psychique.

14En réalité, nous y arrivons. En effet, la dynamique de la vie psychique est positive quand il s’agit des pouvoirs de la pensée mais négative quand sont évoqués les manques ou les échecs. Force vive, et comme telle susceptible d’en passer par tous les états d’une force, la Pensée est liée à la Volonté :

  • 17 Ibid., p. 631-632.

Pour lui donc la Volonté, la Pensée étaient des forces vives ; aussi en parlait-il de manière à vous faire partager ses croyances. Pour lui, ces deux puissances étaient en quelque sorte et visibles et tangibles. Pour lui, la pensée était lente ou prompte, lourde ou agile, claire ou obscure ; il lui attribuait toutes les qualités des êtres agissants, la faisait saillir, se reposer, se réveiller, grandir, vieillir, se rétrécir, s’atrophier, s’aviver ; il en surprenait la vie en en spécifiant tous les actes par les bizarreries de notre langage ; il en constatait la spontanéité, la force, les qualités avec une sorte d’intuition qui lui faisait reconnaître tous les phénomènes de cette substance17.

  • 18 Ibid., p. 626.
  • 19 Ibid., p. 633.

15Activité de l’« organisme intérieur », la Pensée joue avec la Volonté, activité de la « vie extérieure », il se crée une circulation entre elles, entre l’univers abstrait, mental des idées et leur empreinte sensible, tangible dans l’univers concret de l’action, car « la volition est l’idée arrivée de son état abstrait à un état concret, de sa génération fluide à une expression quasi solide »18. Douée de matérialité, la pensée est donc capable d’agir sur, dans le monde. Substance électrique19, branchée sur le désir et la volonté, la pensée est un fluide capable de se matérialiser. Mais ce fluide peut tuer…

  • 20 Ibid., p. 688.

16Voilà le drame. Louis Lambert nous parle d’une utopie, qui est au cœur du système balzacien, celle de l’harmonie, fondée sur le rêve romantique de l’unité du réel, de l’intime sympathie entre le monde sensible et les réalités intelligibles. Tout devrait pouvoir s’ordonner à l’intérieur d’un tout idéal, proportionné, rythmé par le jeu des forces universelles. Le Spécialiste (de species, vue) est doué d’un sixième sens, la vue par l’esprit : « la spécialité consiste à voir les choses du monde matériel aussi bien que celles du monde spirituel dans leurs ramifications originelles et conséquentes »20. Les amoureux parfaits sont les spécialistes du sentiment. Hélas, hélas, cette mécanique idéale se grippe en prenant contact avec le réel.

  • 21 Ibid., p. 644.
  • 22 Ibid., p. 633.

17Louis Lambert nous parle aussi d’une pathologie de la pensée, car l’aventurier intellectuel qu’est le génie conçoit la pensée comme recherche, aventure, quête inassouvie, mortelle. Tragique déliaison, qui provoque des « tempêtes de pensée »21, qui soumet à une « haute pression »22, qui cause une fièvre des idées, un tourbillon de la pensée. Une telle monomanie destructrice provoque des ravages : la grande pensée est dangereuse, car elle pressurise le cerveau, sorte de chaudière menacée de surchauffe et d’éclatement. En outre, le déséquilibre entre le cerveau et l’organisme se résout en une véritable dévoration de celui-ci par la vie cérébrale. Le génie est alors un constant excès qui mène à l’hôpital ou à l’asile encore plus sûrement que les passions mauvaises.

18Plus l’homme pense, plus il consomme de matière, puisque la pensée est de la matière absorbée et transformée par le cerveau. Donc plus il épuise ses réserves énergétiques et s’épuise lui-même, en raison de l’unicité de la substance. L’utopie se transforme nécessairement en tragédie. L’unité de la substance fonde l’utopie en même temps qu’elle est la cause de l’échec. Toute entreprise de l’esprit, et en premier celles du génie, se résout en un acte volontaire d’autoconsomption. La tragédie vient non pas de l’opposition entre l’esprit et le corps, la matière et le spirituel, mais bien de leur unité.

  • 23 Ibid., p. 652.

19Que faire ? Ne pas vouloir, s’abstraire du monde physique, se réduire à l’état de mort-vivant. De là, le suicide déguisé de Louis Lambert. Ou bien appliquer sa volonté à l’acquisition de matière, devenir riche, puissant et célèbre, transformer de la substance volonté en substance matière. C’est Vautrin, mais cela implique le dévoiement, une perversion du processus. Ou bien produire des œuvres d’art et philosophiques finies. Mais alors elles seront imparfaites. Louis ne peut produire une telle œuvre : « Si je m’examine, je le sais : je trouve en moi des textes à développer ; mais alors pourquoi possédé-je d’énormes facultés sans pouvoir en user ? »23.

20Les affres de la vie psychique constituent donc le drame central du système balzacien. Le salut n’est possible que si l’on préserve l’individu de l’autoconsomption. Comment faire ? La solution réside dans la Parole, qui opère la fusion entre le monde de l’esprit et celui de la matière, qui est la force de médiation. Le vrai génie est celui qui maîtrise cette parole. Louis Lambert aurait pu être un génie. Il est temps de comprendre qu’il n’est qu’un spécialiste. Or,

  • 24 Ibid., p. 688. Cette sentence est une des pensées de Louis Lambert, fragment de son ouvrage inachev (...)

Entre la sphère du Spécialisme et celle de l’abstractivité se trouvent, comme entre celle-ci et celle de l’instinctivité, des êtres chez lesquels les divers attributs des deux règnes se confondent et produisent des mixtes : les hommes de génie24.

21Le génie n’est pas au sommet : il est à l’intersection. Voilà ce qui fonde la littérature, mais ceci est une autre histoire…

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Notes

1 Lettre à Louise Colet du 27 décembre 1852, in H. de Blazac, Correspondance, J. Bruneau (éd.), Paris, Gallimard (La Pléiade), t. II, 1980, p. 219.

2 A. Vaillant, « “Cet X est la parole” : la littérature ou la science mathématique de l’homme », in Penser avec Balzac, J.-L. Diaz et I. Tournier (dir.), Saint-Cyr-sur-Loire, C. Pirot, 2003, p. 110.

3 C’est d’abord un fragment publié dans Le Voleur en novembre 1834, la parution en volume dans les Études philosophiques intervient en 1834, et la nouvelle est intégrée sous le titre La Justice paternelle au collectif les Mystères de province, 1843, avant de passer dans La Comédie humaine en 1846. Au cours d’un séjour au Croisic, Joseph Cambremer, frère du héros, raconte à Louis Lambert et à Pauline de Villenoix l’histoire de l’Homme-au-Vœu, que Louis transcrit dans une lettre adressée à son oncle. Vivant sur un promontoire isolé, Pierre Cambremer s’y est retiré après avoir accompli sa justice paternelle. Jacques, son fils unique, était un dangereux dévoyé. Après l’avoir fait confesser par le curé de Guérande, il l’a ligoté et jeté à l’eau. Un père juge et bourreau : le Mateo Falcone de Mérimée est passé par là. Mais la signification profonde de la nouvelle la relie aux grandes préoccupations balzaciennes. L’exacerbation passionnelle d’un sentiment, une paternité sanctionnant les mauvais penchants d’un fils, un père symboliquement tué par sa propre paternité se punissant lui-même pour obtenir le pardon de Dieu : autant de thèmes dramatiques qui entrent dans la problématique philosophique. À Pierre s’ajoute un autre héros connaissant lui aussi un drame au bord de la mer : Louis Lambert, malade, mélancolique, est anéanti par le récit. Le désordre de la famille Cambremer atteint par contagion un autre individu, ainsi agressé par des forces morales. On peut rapprocher Un drame au bord de la mer et Louis Lambert de L’enfant maudit. Construit selon deux narrations, celle du Breton racontant l’histoire des Cambremer, celle du touriste évoquant la fin de son séjour, le récit fait contraster deux langages et deux genres : une histoire dramatique progressant vers sa catastrophe, une méditation. S’y ajoute une description physique et sociale de la région du Croisic. Récit situé face à l’Océan, tenant de la scène de la vie privée (une mère aimante, un enfant soupçonné d’être illégitime, un autre légitime), du poème mystique brutalement interrompu et du conte philosophique démontrant la thèse de l’idée qui tue, L’Enfant maudit (Revue des deux mondes, janvier 1831 et Chronique de Paris, octobre 1836, puis Études philosophiques, 1837 et Comédie humaine, 1846), traite d’un personnage poète et rêveur proche de Louis Lambert, Étienne d’Hérouville, et, à partir des innocentes amours enfantines, le thème de l’angélisme développé dans Séraphîta.

4 A. Vaillant, « “Cet X est la parole”… », p. 111.

5 Ibid., p. 112.

6 H. de Blazac, Louis Lambert, La Comédie humaine, Paris, Gallimard (La Pléiade), t. XI, p. 692. Toutes nos citations seront prises dans cette édition, désormais abrégée en Louis Lambert.

7 A.-M. Baron, « Entre la toise du savant et le délire du fou », in Balzac ou la tentation de l’impossible, études réunies et présentées par R. Mahieu et F. Schuerewegen, Paris, SEDES, 1998, p. 162.

8 J.-P. Courtois, « Balzac et les Lumières : une lisibilité réciproque », in Balzac ou la tentation de l’impossible, p. 31.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 H. de Blazac, Louis Lambert, p. 644.

12 Sujet qui hante Balzac, lequel donne dans la Physiologie du mariage de 1829 ce programme comme mission particulière aux philosophes du XIXe siècle, délivrés du sensualisme du XVIIIe siècle : « Les écrivains du dix-huitième siècle ont sans doute rendu d’immenses services aux Sociétés ; mais leur philosophie, basée sur le sensualisme, n’est pas allée plus loin que l’épiderme humain. Ils n’ont considéré que l’univers extérieur ; et, sous ce rapport seulement […]. L’étude des mystères de la pensée, la découverte des organes de l’âme humaine, la géométrie de ses forces, les phénomènes de sa puissance, l’appréciation de la faculté qu’elle nous semble posséder de se mouvoir indépendamment du corps, de se transporter où elle veut et de voir sans le secours des organes corporels, enfin les lois de sa dynamique et celles de son influence physique, constitueront la glorieuse part du siècle suivant dans le trésor des sciences humaines » (La Comédie humaine, t. XI, p. 1171).

13 H. de Blazac, Louis Lambert, p. 633.

14 Ibid., p. 637.

15 Ibid., p. 685.

16 Ibid., p. 595.

17 Ibid., p. 631-632.

18 Ibid., p. 626.

19 Ibid., p. 633.

20 Ibid., p. 688.

21 Ibid., p. 644.

22 Ibid., p. 633.

23 Ibid., p. 652.

24 Ibid., p. 688. Cette sentence est une des pensées de Louis Lambert, fragment de son ouvrage inachevé.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gérard Gengembre, « Les affres psychiques du génie dans Louis Lambert de Balzac »Elseneur, 25 | 2010, 2013-222.

Référence électronique

Gérard Gengembre, « Les affres psychiques du génie dans Louis Lambert de Balzac »Elseneur [En ligne], 25 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/776 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.776

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Auteur

Gérard Gengembre

Université de Caen Basse-Normandie

Gérard Gengembre, professeur émérite de littérature française, université de Caen, a publié récemment : « Histoire et organicisme chez Bonald », dans L’Historiographie romantique, sous la direction de Francis Claudon, André Encrevé et Laurence Richer, Créteil, Institut Jean-Baptiste Say, 2007 ; « Balzac ou comment mettre le droit en fiction », dans Imaginer la loi. Le droit dans la littérature, sous la direction d’Antoine Garapon et Denis Salas, Paris, Michalon (Le bien commun), 2008 ; École Normale de l’an III. Leçons d’analyse, de l’entendement, art de la parole, littérature, morale, sous la direction de Jean Dhombres et Béatrice Didier, présentation et annotation du cours de Garat, Presses de l’ENS, 2008.

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