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AccueilNuméros25L'âme, métaphore et théorieDe quelques fantômes jamesiens

L'âme, métaphore et théorie

De quelques fantômes jamesiens

The Ghosts of Henry James
Belinda Cannone
p. 161-176

Résumés

Dans Le tour d’écrou, « Sir Edmund Orme » et « La tierce personne », Henri James met en scène des fantômes. Si la littérature fantastique est un « jeu avec la peur », de quelle peur les fantômes de James sont-ils la forme ? Sous couvert de raconter des histoires de revenants, James nous parlera du désir et de l’inassouvissement, soit du travail souterrain de ce qu’on appellera bientôt l’inconscient et qui produit des monstres quand on bride ses pulsions. S’il figure la pulsion amoureuse sous ces traits spectraux, c’est que le désir ne supportant ni représentation ni interprétation, il ne peut se dire que sous la forme d’une chose, inqualifiable et incompréhensible. Ainsi James révèle-t-il la double nature du désir selon lui (et ses personnages) : indicible comme tel mais pourtant incoercible. Il ne sera donc saisi que dans des textes sophistiqués qui disent à la fois l’impossibilité de représenter la chose réelle et son irrépressible puissance de surgissement – le fantôme.

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Texte intégral

Y a-t-il donc toujours des troubles aussi étranges, associés à cet état insigne ?
(« Sir Edmund Orme »)

1Roger Caillois nous invitait à réfléchir à ce que les « littératures de l’imaginaire » apportent à une époque, en quoi elles répondent ou correspondent à ses désirs et à ses angoisses, comment elles mettent en forme des questions qui taraudent une société donnée – et, ajouterai-je, un auteur donné.

2Henry James a écrit cent douze nouvelles, dont dix-huit seulement sont fantastiques, mais ce sont les plus célèbres. Celles de la seconde vague (1891-1908) coïncident avec une abondante littérature psychiatrique et une riche production fantastique fin de siècle (Dracula, Dr Jekyll, L’Homme invisible, Le Portrait de Dorian Gray…). Faisons l’hypothèse – assez évidente – que les fantômes qu’il y met plusieurs fois en scène sont là pour évoquer quelque chose que James ne saurait dire autrement et, si ses fantômes représentent, comme le disait Caillois de la littérature fantastique, « un jeu avec la peur », voyons de quelle peur ils sont la forme.

3Commençons par décrire le fantôme traditionnel. C’est une créature qui apparaît comme un double de l’humain : en premier lieu parce qu’il a d’abord connu une vie d’humain ordinaire mais qu’il a souvent, lors de cette vie terrestre, connu une mauvaise mort ; ce n’est donc pas une créature surnaturelle fantaisiste, venue d’ailleurs (comme les dragons ou les Martiens), mais un double anthropomorphe : il a d’abord été des nôtres. Plus exactement, il pratique des allers-retours entre l’outre-tombe et l’ici-bas, et les vivants qu’il encombre n’ont généralement de cesse de le renvoyer dans l’au-delà. Dépourvu de corps substantiel, le fantôme représente ce qui reste après la disparition de l’être, il en est une sorte de reliquat éthéré.

  • 1 J. Goimard et R. Stragliati, cités par S. Geoffroy-Menoux, Miroirs d’Outre-Monde, Henry James et la (...)
  • 2 Comme le pense F. Lacassin, « Henry James ou sortie des fantômes », préface au recueil de H. James, (...)

4L’étymologie l’associe au fantastique et au fantasme. Phantasein : « faire voir en apparence », « donner l’illusion », « apparaître » – c’est donc un phénomène visuel. Ainsi a-t-on pu écrire : « Un fantôme, c’est un fantasme. Il ne s’agit pas de deux mots apparentés, mais d’un unique mot grec, phantasma »1. En un temps pré-freudien où la définition comme la localisation de la vie inconsciente pose problème, où elle est juste « horla », l’outre-tombe, non-lieu où le temps est aboli, peut bien figurer imaginairement le réservoir d’où jaillissent les formations pulsionnelles qui échappent à la conscience et à la rationalité. D’où ma double question : dans quelle mesure les fantômes jamesiens sont-ils des fantasmes2 ? Et : quelle peur sont-ils destinés à évoquer (et à camoufler) ?

  • 3 H. James, Le tour d’écrou (désormais abrégé en TE) [1898], cité dans l’édition bilingue, Paris, Gar (...)

5Les trois fantômes jamesiens que je vais évoquer3 me semblent particulièrement liés, dans le registre de la vie psychique inconsciente, à la pulsion amoureuse, et ils montreront comment un homme de la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire juste avant Freud, homme particulièrement énigmatique quant à sa vie amoureuse sur laquelle on ne sait rien, peut formuler les inquiétudes liées à cette question taboue.

Le contexte intellectuel

6James écrit ses nouvelles dans le contexte de l’Angleterre de la fin de la période victorienne qui a été marquée à la fois par un certain positivisme sur le plan des idées scientifiques, et par une grande religiosité qui s’est traduite par des mœurs très puritaines et un code moral très strict valorisant par-dessus tout famille et travail. Dès les années soixante-dix, la crise économique entraîne un début de révolution sociale et une remise en question des valeurs morales : à la fin du siècle, de nombreux textes, comme Dr Jekyll et M. Hyde (Stevenson) ou Le Portrait de Dorian Gray (Oscar Wilde), témoignent d’un violent désir de relâchement des tensions et d’une revendication de la légitimité de la vie pulsionnelle.

  • 4 W. James, The Varieties of Religious Experiences (Les variétés de l’expérience religieuse), 1902, c (...)

7L’époque tout entière se passionne pour les questions de parapsychologie et de spiritisme, qu’elle ne distingue pas encore nettement des problèmes psychologiques tels que pourra bientôt les formuler la science. Henry James est parfaitement au courant des plus récents travaux de psychologie : il est depuis toujours très lié à son célèbre frère, William James, qui fut dès 1882 vice-président de la Société londonienne des recherches psychiques (Society for Psychical Research, SPR), par laquelle les deux frères sont informés des travaux des savants du monde entier, lesquels viennent d’ailleurs donner des conférences à Londres. William (et la SPR en général) s’intéresse aux états limites de la conscience, à l’occultisme, aux phénomènes psychologiques exceptionnels, et même à la mystique hindoue. Il défend l’idée que le psychisme n’est pas monolithique mais au contraire le terrain d’action d’un double, d’un fantôme : le subconscient, qu’il nomme « région subliminale » ou parfois « région B », c’est-à-dire « le séjour de tout ce qui est latent et le réservoir de tout ce qui arrive sans que nous l’enregistrions ou le remarquions » ; et plus loin, « il abrite la source de toutes les passions dont les motifs nous semblent obscurs, nos impulsions, nos goûts, nos dégoûts, nos préjugés. Il est la source de nos rêves… »4.

  • 5 H. James, SEO, p. 55.

8William se lance tôt dans des enquêtes et des expériences telles que ses éditeurs américains préférèrent ne pas les faire figurer dans ses œuvres complètes, et son frère en a connaissance puisqu’ils partagent cette passion. Les travaux de la SPR, qui s’intéresse par exemple aux spectres conçus non pas comme surnaturels (puisqu’on tente de les expliquer) mais comme irrationnels (échappant à la raison), eurent une grande influence sur la vie littéraire et donnèrent lieu à deux courants littéraires fantastiques : celui qui met en scène des « cas psychiques », et celui qui met en scène la « vieille terreur sacrée » (a certain sacred dread5, comme la qualifie James à plusieurs reprises). On verra qu’entre les deux, Henry ne choisit pas.

À quoi ressemble un fantôme jamesien ?

9Le fantôme traditionnel, directement issu du répertoire gothique, est toujours inoffensif. La plupart du temps très effrayant, il ne fait cependant pas de mal concrètement, peut-être parce que, relevant de l’ordre de l’image, il est par nature incorporel. Sa fonction consiste en général à dénoncer, demander réparation ou vengeance, et sa victime a souvent quelque chose à se reprocher.

  • 6 Les bâtiments qualifiés par la gouvernante d’« extravagances architecturales » ne sont pas si ancie (...)
  • 7 H. James, SEO, respectivement p. 59 et p. 57.
  • 8 H. James, TP, p. 195.
  • 9 Ibid., p. 188.

10Le fantôme jamesien, qui n’emprunte guère à cette tradition, ne revendique rien et ne fait pas peur au personnage hanté, très souvent réjoui par son apparition. Il n’est pas tant attaché à un lieu qu’à ses habitants : à peine trouve-t-on un château muni d’une grosse tour dans Le tour d’écrou (mais la narratrice nous apprend qu’il s’agit d’une construction récente, d’une imitation6), et, dans « La tierce personne », une vieille maison anglaise donc forcément hantée. Sinon, le fantôme jamesien apparaît généralement dans des lieux ordinaires, souvent en plein jour, et rien dans son apparence ne le distingue des vivants autour de lui sauf, peut-être, son regard fixe et son silence, marques de son absence. Nul suaire, nul drap ou bruyant attirail : Sir Edmund Orme, fantôme jamesien par excellence, est « jeune, pâle, beau, rasé de près, décoratif, avec des yeux extraordinaires, d’un bleu clair », et son « grand air » lui donne l’allure d’un « prince régnant »7. De même, les cousines de « La tierce personne », une fois qu’elles se sont habituées à sa tête penchée de pendu, trouvent leur fantôme « beau » et même « splendide », avec ses « yeux magnifiques »8. Jamais terrifiant, à la rigueur compassée, il ne peut pas « vraiment [leur] faire du mal »9, comme le savent les personnages ; d’ailleurs, la gouvernante du Tour d’écrou a même tendance à se jeter au-devant de ses deux fantômes et en leur présence, rien ne lui est plus étranger que la peur.

  • 10 H. James, SEO, p. 53.

11Le fantôme bat facilement en retraite et sa présence, sa « parfaite présence », comme le dit Mrs Marden10, n’est pas liée à un lieu mais à un (ou deux) être(s), auquel il s’impose, sans lui nuire. Car le fantôme jamesien est toujours « personnel ». Qu’est-il donc ?

12L’hypothèse que ces trois nouvelles vont illustrer est qu’il a pour fonction de manifester, d’une manière aussi évanescente qu’intempestive, le désir ou l’amour dont il offre comme une image spéculaire. Le personnage désire, et son désir « produit » le fantôme. Pourquoi cette production psychique bizarre ? Parce que le personnage étant incapable de dire et de vivre ce désir, une brèche s’ouvre sur son inconscient et rend nécessaire un substitut de l’accomplissement du désir. Le fantôme serait donc une hallucination, dans le sens donné par la psychanalyse contemporaine : le résultat de ce qui, n’ayant pu être symbolisé (traduit dans un langage), fait retour dans le réel. Ce que représente l’hallucination est indicible : c’est justement parce que les mots ne suffisent pas à le dire, comme si le langage échouait dans sa fonction d’absorber sa charge d’angoisse que, n’ayant pas trouvé cet accueil, la représentation est condamnée à revenir sans cesse. Comme si le refoulé (l’amour, le désir) faisait retour en apportant avec lui juste un signifiant, mais vraiment problématique : le fantôme.

Opportunes apparitions

  • 11 H. James, TE, p. 147.
  • 12 Ibid., p. 109.

13Le fantôme est quelque chose qui vaut pour du vivant, de la vie. La gouvernante du Tour d’écrou dit que c’est « une présence absolument vivante, dangereuse »11, et d’ailleurs c’est uniquement comme vivants que les spectres l’intéressent : « c’était l’image sinistre de l’homme vivant – la mort viendrait en son temps »12.

  • 13 « [T]he test, the proof » (H. James, SEO, p. 53).
  • 14 Faute de pouvoir distinguer entre les deux, et parce que chez James le désir se donne rarement pour (...)

14Mrs Marden est catégorique : « Je savais que vous le verriez, si vous étiez vraiment amoureux d’elle [sa fille]. Je savais que ce serait l’épreuve, que dis-je ? La preuve ! »13. Et c’est bien ce que nous semblent être ces divers fantômes : preuves et révélateurs… du désir du personnage hanté. Car le fantôme apparaît toujours dans un contexte psychologique et affectif bien précis : coup de foudre de la gouvernante du Tour d’écrou pour son employeur, amour du narrateur pour Charlotte Marden (et peut-être pour sa mère) dans « Sir Edmund Orme », frustration de deux vieilles filles qui s’amourachent de cet homme providentiel habitant leur maison, dans « La tierce personne ». En somme, ce sont toujours l’amour et (ou) le désir qui commandent l’apparition du fantôme14.

  • 15 Ibid., p. 55.

15Détaillons. Dans « Sir Edmund Orme », dès que le narrateur se sent prêt à déclarer son amour à la belle Charlotte, le fantôme, Sir Edmund Orme, apparaît. On peut difficilement être plus clair. Quand le narrateur demande à la mère de la jeune fille, qui voit elle aussi le fantôme, qui est le gentleman qui est apparu, elle lui répond par une question : quels sentiments éprouvait-il pour sa fille au moment de l’apparition ? « Au moins, aviez-vous le désir de lui dire quelque chose ? », et, comme c’était bien le cas : « L’important n’est pas ce que vous dites, mais ce que vous ressentez. C’est là-dessus qu’il se règle »15. Le fantôme est donc une sorte de baromètre des sentiments du narrateur.

  • 16 Ibid., p. 71.
  • 17 Ibid., p. 63.

16Très vite il se confirme que le fantôme n’est pas exactement un autre. Dès la deuxième apparition de Sir Edmund Orme, le narrateur note : « le sentiment qu’un tiers se trouvait entre Charlotte et moi se dissipa. Au contraire, j’eus l’impression très nette que cette présence contribuait à nous rapprocher »16. Et il n’a sans doute pas tort lorsque, après que Mrs Marden lui a dit que non, ce n’était pas la maison qui était hantée, il hasarde : « Peut-être est-ce moi ? »17.

  • 18 Ibid., respectivement p. 67 et p. 63.
  • 19 Ibid., respectivement p. 59 et p. 65.

17Le fait est que le narrateur exulte comme un jeune chiot quand il comprend qu’il s’agit vraiment d’un fantôme : il est pris d’une « grande exaltation » et fait le tour de la maison à sa recherche, « je suis très heureux », « elle est trop intéressante [l’histoire] »18, « loin de redouter une nouvelle rencontre », « je désirais retrouver cette sensation ; je m’ouvrais tout entier à cette impression », « je sentais sous mes pieds le seuil d’une étrange porte dans ma vie, qui avait été soudain ouverte et par où soufflait un air d’une acuité que je n’avais jamais respirée et d’une saveur plus forte que le vin »19.

  • 20 H. James, TP, p. 180.
  • 21 Ibid., p. 184.

18Dans « La tierce personne », l’apparition du fantôme répond aussi à un profond désir. Deux cousines, vieilles filles, ont reçu chacune en héritage la moitié d’une belle maison : « la chère vieille demeure était exactement ce que l’une et l’autre voulaient ; elle comblait à la perfection leur désir d’un havre de paix et leur rêve d’un avenir assuré »20 ; comme elles ont bien connu la solitude, elles savent apprécier la convivialité de leur association, de sorte qu’elles s’y installent ensemble. La vieille maison et ses anciens habitants excitent leur imagination, elles prêtent à leurs ancêtres les pires crimes et même, qui sait, des « mœurs dissolues »21 (le récit n’est pas dépourvu d’humour).

  • 22 On pourrait épiloguer sur leur inaptitude au déchiffrement, de même que dans TE, une série de lettr (...)

19Après qu’elles ont découvert, dans un renfoncement de la cave, de vieilles missives, dont elles espèrent qu’elles leur révéleront des événements pas du tout convenables mais que malheureusement elles ne savent pas déchiffrer22, un fantôme survient. À ce stade, on pourrait avoir l’impression d’être en train de lire une classique histoire de maison hantée, mais on comprend très vite qu’avec ce visiteur, et comme le suggérait déjà leur excitation à l’idée de la débauche des ancêtres, un profond désir est enfin comblé :

  • 23 H. James, TP, p. 188.

Jusqu’à présent, quelque chose avait fait défaut, leur semblait-il, à la modeste importance de leur situation ; désormais, cette chose était là et elles en étaient aussi merveilleusement conscientes que si elle leur avait d’abord manqué. Cette chose, c’était la tierce personne de leur association, une présence qui rôde aux heures sombres, un personnage sur qui on pouvait compter pour apparaître23.

  • 24 Ibid., p. 189.
  • 25 Ibid., respectivement p. 189 et 188.

20Ainsi, « elles obtenaient ce qu’on pouvait attendre d’une vieille maison »24. Pourquoi cette idée de « tierce personne » ? N’est-ce pas que ce qui est là, entre deux vieilles filles, c’est une absence, celle d’un homme ? Alors, puisque l’un d’eux est venu jusqu’à elles, jalouses et amoureuses, elles ont bien l’intention « de le garder pour elles toutes seules ». Par parenthèse, on peut se demander si pour des vieilles filles, il ne représente pas précisément l’homme idéal, cet homme très présent mais sans corps tangible, cet homme qui ne peut pas « vraiment nous faire de mal », comme elles se le disent tout de suite25.

21Le grand bénéfice de cette présence est clair :

  • 26 Ibid., p. 201.

Ce qui réconfortait le plus nos deux amies en toutes choses, c’était la conscience d’avoir après tout, malgré toutes les apparences, un homme dans la maison. Cela les faisait échapper à la catégorie des femmes sans homme26.

22Le texte ne laisse guère subsister d’ambiguïté sur l’effet érotisant de cette présence magnifiée par leur imagination :

  • 27 Ibid., p. 201.

Elles en arrivaient finalement, sous l’effet de ses provocations, à éprouver de tels émois au cours desquels elles se sentaient si compromises qu’elles ne pouvaient plus que considérer avec soulagement que personne ne sût rien27.

  • 28 Ibid., p. 202.

23Et, comme le narrateur de « Sir Edmund Orme », les voilà le guettant lorsque son absence se prolonge, rivées à ce guet et à cette attente au point que, selon un principe de réversibilité à l’œuvre dans de nombreuses nouvelles fantastiques de James, « il les avait transformées en fantômes errants »28.

  • 29 H. James, TE, p. 33.

24Enfin, Le tour d’écrou. Pour interpréter cette histoire de revenants, il faut garder à l’esprit ce que nous indique le récit-cadre concernant son sens profond. Histoire de fantômes, certes, c’est ainsi que Douglas, qui la présente, accroche ses auditeurs (« pure terreur », « épouvantable… épouvante »29), mais histoire d’amour d’abord : celui de Douglas pour la gouvernante, et celui de la gouvernante pour l’homme qui l’a embauchée pour s’occuper de ses deux neveux, orphelins, et qui a posé comme condition qu’elle ne le solliciterait jamais. Or, on peut supposer que la gouvernante est hantée par le désir refoulé de transgresser l’injonction initiale de son séduisant employeur. De là à tout mettre en œuvre – inconsciemment – pour se retrouver dans la nécessité absolue de le solliciter… Ainsi peut-on comprendre qu’elle prétende (pour elle-même en premier lieu), voir des fantômes.

  • 30 Ibid., p. 73, de même que les citations qui suivent.

25Je me contenterai d’analyser la première apparition du fantôme, si révélatrice qu’elle suffira à la démonstration. Cette jeune femme amoureuse et qui l’ignore se promène dans le magnifique parc du château, à la belle heure d’un après-midi d’été, et elle se dit que « ce serait une charmante aventure que de rencontrer soudain quelqu’un »30. Quelqu’un, vraiment ? Un prince charmant, assurément. Et plus exactement lui, bien sûr, le maître aimé qui a tout du prince des contes et qui lui lancerait alors « un regard approbateur ». On note la modestie de son souhait : elle voudrait « seulement qu’il sache ». Le problème est peut-être qu’il n’y a pas grand-chose à savoir, si ce n’est qu’elle remplit correctement son office, lequel, du reste, ne présente même pas de difficultés majeures. Sauf si elle en créait…

26Alors qu’elle a donc « ce visage en tête », survient un choc violent, plus fort qu’une simple hallucination, dit-elle, mais qui en a pourtant tout l’air : « c’était la sensation que mon imagination avait, en un éclair, pris une forme réelle. Il était là ! ». Saisissante anaphore : l’identité de ce « il » lui paraît si évidente, elle en est tellement hantée, qu’elle se contente (alors, et dans son compte rendu) de le désigner simplement par ce pronom. Il n’est guère étonnant que la douceur de l’air et la vivacité de son désir aient suscité une hallucination qui pourrait d’ailleurs être aussi fugace que l’éclair : son imagination enflammée et l’irréalité du moment pourraient lui donner l’illusion de voir le maître, puis l’illusion se dissiperait. Hélas ! les choses sont plus compliquées dans le cerveau de la gouvernante. C’est lui, mais ce n’est pas lui. S’il est bien à l’origine de l’apparition (par le désir qu’il a suscité), celle-ci présente l’avantage – puisqu’en même temps ce n’est pas lui – d’être de nature à l’obliger, tôt ou tard, à venir réellement (pour combattre « cette horreur »). L’apparition est bien là en lieu et place de l’objet du désir de la gouvernante.

  • 31 En premier lieu parce qu’elle n’ignore pas (tout en l’ignorant) que le spectre est de même nature q (...)
  • 32 De fait, elle se sent d’abord traquée par une bête (ibid., p. 71) avant de se métamorphoser en tigr (...)

27Et bien sûr, elle n’a pas peur et n’aura jamais peur31. Le fantôme, je l’ai dit, met souvent le sujet hanté dans la position du chasseur autant que du gibier : car le désir est toujours réversible, persécuteur mais recherché32.

Le désir tabou

28Dans « Sir Edmund Orme », la crainte de la mère comme celle du narrateur est que Charlotte voie à son tour le fantôme. N’est-ce pas que les jeunes filles innocentes de la fin du XIXe siècle, dans leur totale ignorance des choses du désir, pourraient s’effrayer de ses brutales manifestations ?

  • 33 H. James, SEO, p. 71.

Tout ce que je voyais, tandis que Charlotte était assise là, innocente et charmante, c’était qu’elle côtoyait une horreur [horror] – sans doute l’eût-elle jugée ainsi – une horreur qui se trouvait lui être dissimulée mais pouvait d’un instant à l’autre lui apparaître33.

  • 34 Ibid., p. 77.

29Le narrateur n’a qu’une idée : la protéger de cette connaissance. Mais la mère, plus avisée, lui dit, un rien énigmatique : « Je crois que tout cela passera, si seulement elle vous aime »34. La Bête disparaîtra si la Belle l’aime, faisant ainsi surgir, de dessous son masque inquiétant, le prince charmant.

  • 35 Ibid., p. 65.
  • 36 Ibid., p. 43.

30J’ai évoqué la joyeuse agitation qui s’empare du narrateur à l’idée (et à la vue) du fantôme : mais alors, le problème ne serait-il pas simplement qu’il faut savoir tenir la bride à son désir, ou du moins à ses manifestations ? Est-ce pour cela que la mère, qui connaît les choses de la vie, dit à brûle-pourpoint au narrateur (et sans qu’on comprenne bien le sens de son injonction) : « Alors il faudra mieux vous dominer. – J’y parviendrai, j’y parviendrai – avec de la pratique »35. Cette affaire est qualifiée d’initiation par Mrs Marden36, et on peut comprendre en effet que l’initiation d’un homme, telle que doit la rêver une mère qui lui destine sa fille, consiste à savoir dominer les manifestations de son désir.

  • 37 Ibid., p. 83.
  • 38 Ibid., p. 87.
  • 39 Ibid., p. 85.

31C’est en tout cas à quoi s’efforcera le narrateur, qui choisit de s’absenter après sa demande en mariage pour ne pas « harceler » Charlotte37 et, se montrant ainsi d’une « délicatesse héroïque », apprend à réfréner son enthousiasme (« je devins subtil et ingénieux, merveilleusement vigilant, patiemment diplomate »38). Ainsi finit-il d’une certaine façon par ressembler à ce fantôme qui se règle sur son désir et dont il note qu’il est délicat et se conduit toujours comme les circonstances l’exigent : il avait toujours « le sens parfait de ce qui convenait à sa situation »39, affirmation péremptoire que rien de concret n’illustre dans le texte.

  • 40 Ibid., respectivement p. 91 et 95.
  • 41 Ibid., p. 95.

32Comment se clôt l’histoire ? Par l’irruption du désir chez la jeune fille. Après trois mois de cour discrète mais assidue, lorsque le narrateur lui demande : « Est-ce que je vous plais un peu mieux ? », la jeune fille voit instantanément le fantôme et l’identifie comme tel. Puis quand le narrateur se propose de lui montrer combien il peut être bon (souligné par James), « Charlotte se leva pour me tendre la main et alors – en faisant ce geste précis – ô terreur, elle le vit »40. Elle ne le dit pas à sa mère mais celle-ci le sait. Et le narrateur, observateur, note : « Elle avait en elle quelque chose de changé, différent de tout le passé. Elle avait reconnu on ne sait quoi, le poids d’une contrainte »41. Autrement dit, elle aussi vient de connaître l’initiation… L’union des deux jeunes gens qui s’enlacent correspond au moment où la mère meurt et à la dernière visite de Sir Edmund Orme.

33Qui est cette mère du reste ? Je n’ai pas la place d’y insister mais la nouvelle ouvre d’étranges perspectives, faisant de la mère et de la fille des doubles (par la beauté et la complicité) dont l’une meurt quand l’autre accède au désir. La mère est « responsable » du fantôme (c’est un jeune homme qui l’a aimée, elle, et qui s’est suicidé quand elle l’a quitté, lui préférant le père de Charlotte), et sa crainte n’est-elle pas que sa fille « sache » ce qu’elle – femme accomplie, c’est-à-dire plus une vierge – sait déjà, c’est-à-dire ce qui ressortit à la vie sensuelle ? L’étonnante connivence entre le narrateur et la mère pourrait nous inciter à lire aussi la nouvelle comme l’expression du désir, plus complexe et encore plus tabou, du narrateur pour la mère, cette femme qui voit constamment le fantôme, c’est-à-dire, peut-être, qui est femme de désir extrême.

  • 42 H. James, TE, p. 41.
  • 43 Ibid., p. 171.

34Le tour d’écrou est, de toutes, l’histoire la plus complexe. Il faut donc la récapituler au mieux, en fonction de notre propos. Deux niveaux narratifs y sont en permanence présents : une intrigue de surface (l’histoire des fantômes, très crédible) et une intrigue profonde dont la première n’est que l’alibi et que je vais privilégier, aux dépens du plaisir de première lecture. Dans l’histoire apparente, une demoiselle jeune et modeste (c’est son premier emploi), est engagée comme gouvernante par un très séduisant employeur. Éduquée dans un presbytère de l’Angleterre puritaine, il est probable qu’elle ne sache rien de la sexualité. Sa rencontre avec le maître, homme « de charmantes façons avec les femmes »42, a dû éveiller en elle des désirs troubles. Que sont-ils ? Et qu’en faire ? À peine arrivée, elle est confrontée à l’apparente contradiction entre le charme angélique des enfants et les reproches informulés à l’égard de Miles, renvoyé de son école. La gouvernante soupçonne dès lors les enfants de duplicité. À quoi s’ajoute la sinistre découverte de deux spectres, qu’elle identifie grâce à la domestique Mrs Grose comme étant les fantômes du valet Quint et de la précédente gouvernante, Miss Jessel. Leurs relations passionnelles auraient corrompu les enfants, pense assez vite la gouvernante, persuadée que les spectres, symboles d’un Mal qui n’est jamais spécifié, sont revenus pour entraîner les enfants43. Elle entreprend donc de les « sauver » de cette emprise démoniaque. Sa stratégie consistera à essayer de prendre les enfants en flagrant délit de communication avec les esprits malins, afin de les contraindre à avouer leur complicité lors d’une confession qui serait l’équivalent d’un exorcisme.

  • 44 Ibid., p. 121.
  • 45 Ibid., p. 97.
  • 46 C’est l’hypothèse notamment de J. Perrot, Henry James, une écriture énigmatique, Paris, Aubier-Mont (...)
  • 47 H. James, TE, p. 211.
  • 48 Voir mon article « James avant Freud : la littérature comme revanche », in L’Atelier du roman, no 5 (...)

35Le tour de force de James consiste à laisser les lecteurs combler le vide du récit : le Mal sera celui que chacun imagine. Il est probable que même si elle ne se prononce jamais clairement, ce Mal, pour la gouvernante amoureuse et exaltée, ne doit pas être sans liens avec la relation passionnelle entre les anciens serviteurs : elle qualifiera Miss Jessel de « comble de l’horreur »44, et de Quint, elle dira, sans autre précision, qu’il est ce qui incarne pour elle le pire. Elle trouve qu’il ressemble à un « acteur »45, c’est-à-dire à quelqu’un qui joue un rôle (celui du maître, qu’il remplace, et du Mal ?). Troisième pôle masculin de ce jeu du désir qui embrase la gouvernante à son insu, Miles46, petit homme mûr avant l’âge, mais aussi amour compensatoire (les enfants sont les médiateurs de sa relation avec le maître), qui lui lancera : « vous savez bien ce que veut un garçon »47, question d’autant plus affolante qu’il est probable qu’elle l’ignore. Et c’est sans doute cette ignorance qui la jette dans une folle quête, voulant savoir à tout prix ce que trament les fantômes avec les enfants, quête qu’ailleurs j’ai associée à la pulsion d’investigation freudienne, laquelle est liée à la connaissance sexuelle48.

36La scène finale est révélatrice du jeu avec les fantômes. Elle aperçoit le spectre mais Miles manifestement pas : l’enfant comprenant qu’elle voit quelque chose demande si c’est Miss Jessel, preuve que lui ne voit rien. C’est elle qui l’amène à prononcer le nom de Quint : car si le revenant n’était pas là, s’il n’existait pas, c’est alors sa propre violence qui se refléterait dans les yeux de Miles (réversibilité des postures), et elle risquerait de découvrir la véritable identité de cet Autre monstrueux qui se dissimule derrière le fantôme qu’elle prétend traquer, Autre qui n’en est pas un car, niché en elle, il est le Même : il est elle, et son cortège de désirs troubles.

  • 49 H. James, TE, p. 281.
  • 50 Ibid., p. 283, pour les deux citations.

37La fin de l’épisode est ambiguë : Miles est affolé, il se jette sur elle « avec rage »49, elle se félicite de l’avoir, l’étreint, « on peut imaginer avec quelle passion » et Miles meurt : « son petit cœur, dépossédé, avait cessé de battre »50. Dépossédé, n’est-ce pas ce qu’elle voulait au fond – se rendre maîtresse de l’enfant, faute, peut-être, d’avoir obtenu plus de l’oncle, de la vie, du désir ? Au terme de son enquête, ayant tué l’innocence, elle se découvre, comme Œdipe, elle-même la criminelle qu’elle recherchait.

Même pas peur !

38Ces histoires de fantôme ne font jamais peur (sauf peut-être, un peu, Le tour d’écrou), pour au moins deux raisons : la première est, je l’ai montré, que le fantôme s’y présente comme un objet de désir (ou comme le signifiant d’un désir tabou) ; la seconde tient aux stratégies d’écriture de James qui visent toutes à déréaliser le fantôme, notamment en nous empêchant d’en être les spectateurs directs.

  • 51 Du reste, chez James, la narration en première personne est très souvent l’occasion d’une duperie, (...)

39Les incipit sont très importants car ils sont les premiers facteurs déréalisants : dans « Sir Edmund Orme », un « éditeur » (j’appelle ainsi celui qui assume la publication de la nouvelle) évoque un manuscrit trouvé dans un tiroir, non daté et dont le statut n’est pas connu (compte rendu ? fiction ?). L’éditeur ignore même si le personnage féminin mentionné (Charlotte) correspond bien à celle qui est devenue la femme du narrateur. Ainsi le doute est-il d’emblée jeté sur la véracité de la narration. Même type de dispositif dans Le tour d’écrou : il s’agit encore d’un manuscrit confié à l’un des personnages présents dans le récit-cadre, Douglas, qui en donne lecture, et dont l’« éditeur » s’empare ensuite pour publication, deux relais ayant donc été nécessaires pour que nous accédions au contenu de la nouvelle. Dans ces deux cas, la narration qui va suivre (le « manuscrit trouvé ») est faite en première personne, ce qui est capital : les personnages hantés ayant le double statut de personnage et de narrateur de leurs propres aventures, il en résulte que l’histoire n’est jamais que leur version des faits : le personnage narrateur ne peut pas être entièrement fiable51.

  • 52 H. James, TP, p. 213.

40« La tierce personne » offre une formule différente : la narration s’y fait à la troisième personne avec une focalisation zéro, ce qui pourrait donner du crédit au fantôme, puisque dans ce type de dispositif le narrateur est toujours véridique. Hélas, ce fantôme n’est vu que par les deux cousines, jamais par le lecteur directement, tout rapport sur lui est donc celui d’une des deux femmes s’adressant à l’autre, et rien ne nous dit qu’elles n’affabulent pas (par exemple pour se donner du prestige aux yeux l’une de l’autre en affirmant être choisie par le fantôme). Comment entendre leur dialogue, quand elles se lassent de ce visiteur : « Si nous n’étions pas là… – À nous faire confiance ? Alors il n’y aurait personne pour y croire »52.

  • 53 H. James, SEO, p. 61.
  • 54 H. James, TP, p. 188 pour les deux citations.
  • 55 Ibid., p. 189.

41Enfin, une remarque sur le vocabulaire : les personnages ont généralement du mal à prononcer le mot même de fantôme. Dans « Sir Edmund Orme », Mrs Marden devant expliquer qui est le spectre dit : « Il est mort […] – Mort, haletai-je. Alors le gentleman était… ? Je ne parvenais même pas à articuler un mot. – Appelez-le comme vous voulez, il y a mille noms vulgaires »53. Dans « La tierce personne », le héros éponyme est défini comme un personnage, une tierce personne, une présence, ou par la négative, il n’est pas quelqu’un « qui pourrait vraiment nous faire du mal », ou encore, cette personne « n’était pas simplement quelqu’un venu de l’extérieur. C’était quelqu’un de tout à fait différent »54. « Oui, l’endroit était h…, mais elles refusaient de prononcer le mot »55. Le fantôme est bien comme ces choses (vulgaires) qu’on peut à la rigueur faire mais qu’on ne doit jamais dire…

Éprouver un fantôme

42Je ne m’avancerai pas sur la question de savoir si James était conscient du rôle qu’il faisait jouer à plusieurs de ses fantômes : je l’ai dit, son rapport avec le surnaturel allait au même pas que les travaux de son frère, lequel y croyait… Mais James est rarement dupe de ses moyens. À plusieurs reprises, il parle de ses créatures comme des « agents » ayant des « tâches » à remplir dans la fiction.

43D’où lui vient cette « idée » de figurer le désir sous les traits spectraux du fantôme, comme si le désir ne supportait ni représentation ni interprétation et ne pouvait se dire que sous la forme d’une chose, indicible, inqualifiable, incompréhensible ? Outre la difficulté de toute l’époque à comprendre la vie psychique inconsciente, on peut rappeler le fameux rêve, appelé par James dans ses souvenirs d’enfance « le rêve du Louvre », dont il écrivit qu’il fut le plus effrayant et cependant le plus admirable cauchemar de sa vie. Admirable y est en effet l’attitude du petit rêveur : poursuivi à travers les salons du Louvre par un spectre aux contours indécis, il réussit à se réfugier derrière une porte. Il la maintient fermée de l’épaule malgré les violentes poussées du spectre, jusqu’à ce qu’elle cède. Alors l’enfant, opérant une étonnante volte-face, donne l’assaut au fantôme qu’il poursuit à son tour tout au long de la Galerie d’Apollon.

44Une des dimensions intéressantes du rêve, c’est la réversibilité de la poursuite : le fantôme a beau se présenter d’abord comme l’assaillant (il fait peur), il devient soudain l’objet pourchassé (convoité ?) par le rêveur. C’est ainsi que le premier fantôme éprouvé par James ne fait très vite plus peur… Redouter et convoiter : n’est-ce pas le double mouvement du désir inquiet ?

  • 56 Mécanisme fréquent chez James : dans « La Bête dans la jungle », John Marcher se raconte qu’il doit (...)
  • 57 F. Lacassin, « Henry James ou sortie des fantômes », p. 75.

45Conformément à une problématique jamesienne qui dépasse le cadre des nouvelles fantastiques, en l’absence d’un discours vrai sur le désir et d’une conscience claire de son existence et de sa violence, le personnage est conduit à se raconter des histoires sur lui-même ou sur l’objet de son désir, et à produire une affabulation sur soi56. Voici notre fantôme. L’expression la plus adéquate, bizarre mais expressive, me semble devoir être : le personnage éprouve un fantôme, comme on éprouve un désir. La formule de Francis Lacassin, qui évoque à propos de James « la sortie des fantômes et […] l’entrée des fantasmes »57, doit donc être nuancée. Car si le fantasme est l’expression d’un désir refoulé qui se traduit dans un scénario où est mise en scène la satisfaction de ce désir, ces visites de fantômes n’apportent pas clairement de satisfaction : en tout cas pas celle des personnages. Soit l’issue des histoires est négative, comme c’est le cas pour Le tour d’écrou, qui voit la mort d’un enfant et la maladie de l’autre, lesquelles signent l’échec de la gouvernante (double : puisque de surcroît elle n’approchera jamais plus le maître). Soit la conclusion est incertaine : dans « Sir Edmund Orme », la conclusion n’est pas mauvaise si l’on considère que l’union probable du narrateur avec Charlotte suivra la disparition du fantôme, mais elle est douce-amère si le véritable objet du désir était la mère de Charlotte, qui meurt lorsque les jeunes gens s’enlacent.

  • 58 H. James, TP, p. 209.
  • 59 Ibid., p. 213.

46Cependant, il existe une troisième possibilité, qui peut rendre l’issue positive : on met le fantôme à la porte et on revient au réel. C’est ce qui arrive dans « La tierce personne ». L’histoire se conclut par l’éviction du fantôme, chassé parce que son absence d’équité a failli ruiner l’amitié et la tranquillité des cousines (il ne rendait visite qu’à l’une des deux femmes, rendant l’autre jalouse de son « idylle »). Obligées d’admettre que la jalousie est en jeu58, elles reconnaissent au bout de quelque temps qu’elles se sentent vieillies, ne réussissent plus à dialoguer et éprouvent de la peine l’une pour l’autre : certes, elles ont vécu avec le fantôme, l’homme, mais « qu’est-ce que cela nous a apporté ? », « nous n’y arrivons plus »59, constatent-elles. Donc elles le congédient. N’y a-t-il pas là l’heureux évitement d’un échec dont on connaît bien le modèle chez James : dans « La Bête dans la jungle », le héros, John Marcher, laisse passer la réalité de la vie (de l’amour) dans l’attente d’une chimère (la « bête »). Dans « La tierce personne », le plus tangible, n’est-ce pas l’affection et la complicité des cousines ? Contrairement à John Marcher, elles sont donc assez avisées pour se débarrasser du fantôme et choisir le vrai plaisir contre l’illusion.

  • 60 Ibid., respectivement p. 218 et p. 221.
  • 61 Ibid., p. 222.

47On pourrait certes considérer que l’issue positive de la nouvelle est liée au fait que les cousines sont de vieilles femmes et qu’éloigner l’homme ne leur coûte pas tant. Cependant, il est intéressant de noter que le moyen de chasser le fantôme a consisté à commettre une transgression. C’est la plus délurée des cousines qui comprend que le fantôme souhaite non un sacrifice mais une « provocation » : « il voulait quelque chose d’audacieux, quelque chose de scandaleux comme autrefois. Il voulait qu’on prît un gros risque »60. En somme, le fantôme « voulait » qu’elle se livrât à une transgression. Elle va donc passer en fraude un objet depuis Paris. Lequel ? Elle ne le dira pas : « C’est l’esprit de l’acte qui importe »61. Objet substitutif, obscur objet du désir.

  • 62 Voir les éclairantes réflexions de B. Terramorsi, Henry James ou le sens des profondeurs. Essai sur (...)

48Sous couvert de raconter des histoires de fantômes, James nous parle du désir et de l’inassouvissement, soit du travail souterrain de ce qui s’appellera bientôt l’inconscient, qui produit monstres et revenants quand on bride ses pulsions. Mais un désir est pourtant satisfait dans ces nouvelles, celui de James lui-même, ciselant ces récits à lectures multiples qui sont comme la mise en forme littéraire (à des fins de jouissance esthétique62) de sa perception de la double nature du désir : indicible comme tel mais pourtant incoercible, il doit être saisi dans des textes sophistiqués qui disent à la fois l’impossibilité de représenter la chose réelle et son irrépressible puissance de surgissement – le fantôme.

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Notes

1 J. Goimard et R. Stragliati, cités par S. Geoffroy-Menoux, Miroirs d’Outre-Monde, Henry James et la création fantastique, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 119.

2 Comme le pense F. Lacassin, « Henry James ou sortie des fantômes », préface au recueil de H. James, La Redevance du fantôme, Paris, 10 / 18, 1984.

3 H. James, Le tour d’écrou (désormais abrégé en TE) [1898], cité dans l’édition bilingue, Paris, Garnier-Flammarion, 1999 ; « Sir Edmund Orme » (désormais abrégé en SEO) [1891], cité dans H. James, Histoires de fantômes, édition bilingue, Paris, Aubier-Flammarion, 1970 ; « La tierce personne » (désormais abrégé en TP) [1900], cité dans H. James, Visites de fantômes, Paris, Le Livre de poche, 1998.

4 W. James, The Varieties of Religious Experiences (Les variétés de l’expérience religieuse), 1902, cité par S. Geoffroy-Menoux, Miroirs d’Outre-Monde…, p. 35.

5 H. James, SEO, p. 55.

6 Les bâtiments qualifiés par la gouvernante d’« extravagances architecturales » ne sont pas si anciens mais datent « dans leur antique tarabiscotage, d’une époque romantique de pastiches » (TE, p. 75) : ce n’est donc qu’une sorte de trompe-l’œil (comme l’histoire de revenants de la gouvernante ?).

7 H. James, SEO, respectivement p. 59 et p. 57.

8 H. James, TP, p. 195.

9 Ibid., p. 188.

10 H. James, SEO, p. 53.

11 H. James, TE, p. 147.

12 Ibid., p. 109.

13 « [T]he test, the proof » (H. James, SEO, p. 53).

14 Faute de pouvoir distinguer entre les deux, et parce que chez James le désir se donne rarement pour tel – le corps n’a pas d’autonomie – mais qu’il est interchangeable avec l’amour, je parlerai plutôt du désir – « si intense que fût à présent le désir que j’avais de sa fille » (ibid., p. 77).

15 Ibid., p. 55.

16 Ibid., p. 71.

17 Ibid., p. 63.

18 Ibid., respectivement p. 67 et p. 63.

19 Ibid., respectivement p. 59 et p. 65.

20 H. James, TP, p. 180.

21 Ibid., p. 184.

22 On pourrait épiloguer sur leur inaptitude au déchiffrement, de même que dans TE, une série de lettres ne parviennent pas à être lues, ou à s’écrire, ou à être envoyées. Ce qui ne peut être symbolisé fera retour sous forme de fantômes…

23 H. James, TP, p. 188.

24 Ibid., p. 189.

25 Ibid., respectivement p. 189 et 188.

26 Ibid., p. 201.

27 Ibid., p. 201.

28 Ibid., p. 202.

29 H. James, TE, p. 33.

30 Ibid., p. 73, de même que les citations qui suivent.

31 En premier lieu parce qu’elle n’ignore pas (tout en l’ignorant) que le spectre est de même nature que les lettres qu’elle forme sur sa page (« je l’ai donc vu aussi nettement que je vois les lettres que je forme sur cette page », ibid., p. 77) : fictive…

32 De fait, elle se sent d’abord traquée par une bête (ibid., p. 71) avant de se métamorphoser en tigresse jalouse de ses petits, passant ainsi du rôle de victime à celui d’agresseur. Et surtout, à plusieurs reprises elle occupe la place même des apparitions. Dès la seconde apparition de Quint, elle « bondit » sur lui. Le spectre lui échappe mais elle se met immédiatement à sa place et fait (volontairement ?) peur à la domestique, Mrs Grose.

33 H. James, SEO, p. 71.

34 Ibid., p. 77.

35 Ibid., p. 65.

36 Ibid., p. 43.

37 Ibid., p. 83.

38 Ibid., p. 87.

39 Ibid., p. 85.

40 Ibid., respectivement p. 91 et 95.

41 Ibid., p. 95.

42 H. James, TE, p. 41.

43 Ibid., p. 171.

44 Ibid., p. 121.

45 Ibid., p. 97.

46 C’est l’hypothèse notamment de J. Perrot, Henry James, une écriture énigmatique, Paris, Aubier-Montaigne, 1982.

47 H. James, TE, p. 211.

48 Voir mon article « James avant Freud : la littérature comme revanche », in L’Atelier du roman, no 56, déc. 2008. Et bien sûr S. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, édition bilingue, Paris, Gallimard (Folio), 1991.

49 H. James, TE, p. 281.

50 Ibid., p. 283, pour les deux citations.

51 Du reste, chez James, la narration en première personne est très souvent l’occasion d’une duperie, d’un mensonge ou d’un trucage destiné à égarer le lecteur (voir mon article cité ci-dessus).

52 H. James, TP, p. 213.

53 H. James, SEO, p. 61.

54 H. James, TP, p. 188 pour les deux citations.

55 Ibid., p. 189.

56 Mécanisme fréquent chez James : dans « La Bête dans la jungle », John Marcher se raconte qu’il doit attendre son destin qui se présentera sous la forme du bond d’une bête et cela lui permet (le conduit à) manquer sa vie au nom de cette attente ; dans « Le Motif dans le tapis », le narrateur se raconte qu’un secret figure dans l’œuvre d’un grand écrivain et il consacre sa vie à le chercher obsessionnellement. Dans ces deux cas, comme dans le TE, un personnage se raconte à lui-même une histoire affolante, obsédante, qui infléchit la trajectoire de toute sa vie. Il s’agit chaque fois d’un personnage célibataire – inapte au désir réalisé.

57 F. Lacassin, « Henry James ou sortie des fantômes », p. 75.

58 H. James, TP, p. 209.

59 Ibid., p. 213.

60 Ibid., respectivement p. 218 et p. 221.

61 Ibid., p. 222.

62 Voir les éclairantes réflexions de B. Terramorsi, Henry James ou le sens des profondeurs. Essai sur les nouvelles fantastiques, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 51.

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Pour citer cet article

Référence papier

Belinda Cannone, « De quelques fantômes jamesiens »Elseneur, 25 | 2010, 161-176.

Référence électronique

Belinda Cannone, « De quelques fantômes jamesiens »Elseneur [En ligne], 25 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/750 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.750

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Auteur

Belinda Cannone

Université de Caen Basse-Normandie

Belinda Cannone, maître de conférences en littérature comparée à l’université de Caen. Spécialiste des rapports entre la littérature et les arts (plusieurs livres sur la littérature et la musique, ainsi qu’un « Foliothèque » sur L’œuvre, de Zola, Gallimard, 2002), et sur les questions d’expression de l’intériorité dans le roman (Narrations de la vie intérieure, Paris, PUF, 2001).

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