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La vie intérieure en question

La Rochefoucauld, Retz, Mme de Motteville, Mme de La Fayette et la représentation de la vie psychique : enquête chez les mémorialistes

La Rochefoucauld, Retz, Mme de Motteville, Mme de La Fayette: the representation of inner life by memorialists
Francine Wild
p. 71-84

Résumés

Qu’ils écrivent leur propre vie comme Retz ou La Rochefoucauld, ou la vie d’un grand personnage dont ils ont été témoin privilégié, comme Mme de La Fayette, Mme de Motteville ou Girard, les mémorialistes montrent la vie intérieure de ceux qu’ils mettent en scène telle qu’ils la décryptent, à partir des signes qu’ils donnent. Tous nous montrent aussi leurs propres réactions dans une situation difficile, leurs réflexions, leurs décisions. Les mémorialistes « témoins » ne sont pas plus impersonnels que ceux qui sont acteurs, ils prennent au contraire soin de se situer par rapport à leur maître et à ses actes. En revanche, à l’inverse du romancier, ils s’imposent le respect de l’intimité de leur personnage. Tous mettent en évidence l’opacité du cœur de l’homme, et la difficulté qu’il y a à prévoir et à expliquer ses actes.

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Texte intégral

  • 1 D.C. Cohn, Transparent Minds, Princeton, Princeton University Press, 1978. La transparence intérieu (...)
  • 2 Madame de La Fayette, Vie de la princesse d’Angleterre, M.-T. Hipp (éd.), Genève, Droz (TLF), 1967.
  • 3 Madame de Motteville, Mémoires, collection complète des mémoires relatifs à l’histoire de France pa (...)
  • 4 Cardinal de Retz, Mémoires, S. Bertière (éd.), Paris, Le Livre de Poche (La Pochothèque), 1998.
  • 5 La Rochefoucauld, Œuvres complètes, L. Martin-Chauffier (éd.), édition revue par J. Marchand, Paris (...)
  • 6 G. Girard, Vie du duc d’Épernon, Paris, Courbé, 1655.

1Dans La transparence intérieure1, Dorrit Cohn estime que les récits de l’époque classique sont bien démunis par rapport à ceux des XIXe et XXe siècles en ce qui concerne la représentation de la vie psychique : les romanciers du XVIIe siècle ne disposaient ni du style indirect libre, ni de la possibilité de jouer sur l’écart entre la voix du narrateur et celle de son héros ; ils pouvaient encore moins imaginer un personnage qui leur échapperait. C’est principalement à La Princesse de Clèves que D. Cohn se réfère. Cet ancrage très classique marque la date de sa critique : on tiendrait compte davantage aujourd’hui de la variété de la production romanesque au XVIIe siècle. Mais comme je souhaitais me tourner vers le récit non fictionnel, cette référence m’a donné l’idée de relire la Vie de la princesse d’Angleterre de Mme de La Fayette2, à laquelle j’ai joint les Mémoires de Mme de Motteville3, comme elle proche et amie d’une personne de rang royal. J’ai consulté les Mémoires du cardinal de Retz4 et ceux de son vieil ennemi La Rochefoucauld5 ; la Vie du duc d’Épernon par Girard6 a complété mon corpus. Ce choix est restreint mais regroupe des mémoires de types différents. Retz, qui apparaît le plus proche d’une démarche autobiographique, et La Rochefoucauld, font le récit de leur vie et de leur action. Les autres narrateurs sont des témoins rapportant ce qu’ils savent sur un grand personnage. Cela n’exclut nullement la représentation de la vie psychique de leur héros ; ils s’efforcent de comprendre sa vérité intérieure et de la mettre en lumière, et pour cela emploient divers procédés ; ils excluent ceux qui paraîtraient artificiels : on ne trouve par exemple aucun discours rapporté, dont l’inauthenticité éclatante romprait le contrat de lecture. Par ailleurs j’ai constaté qu’ils se mettaient en scène eux-mêmes, exprimant leurs émotions et leurs découvertes. Au total, le fait que des mémoires sont l’œuvre d’un témoin ou du héros lui-même, qu’ils sont à la première ou à la troisième personne, n’est pas déterminant.

2Les remarques que j’ai faites peuvent se regrouper autour de trois pôles : la façon dont s’articulent la motivation et l’action, qui montre que les mémoires calquent leur représentation de l’intériorité soit sur l’histoire soit sur le roman, les divers jeux narratifs (jeu avec les voix et les personnes du récit, mise en scène narrative des délibérations intérieures), et l’étonnante liberté que le mémorialiste est amené, bien plus que le romancier, à laisser à son personnage.

3Le mémorialiste, comme l’historien, ne peut se borner à un récit purement objectif des actions et des événements. Il lui faut expliquer les gestes, et donc les motivations et les décisions, d’un grand personnage. Lorsqu’il s’agit d’un noble, chef de guerre, le lien est direct entre les informations qu’il reçoit, ses sentiments, et ses actions. On le voit assez bien dans ce passage des Mémoires de La Rochefoucauld :

  • 7 La Rochefoucauld, Mémoires, Œuvres complètes, p. 81-82.

J’allai en Poitou, comme j’ai dit, dans cette attente, et j’y pacifiai les désordres ; mais j’appris que bien loin de me tenir les paroles que le Cardinal m’avait données, il avait accordé des lettres de duc à six personnes de qualité sans se souvenir de moi. J’étais dans le premier mouvement qu’un traitement si extraordinaire me devait causer, lorsque j’appris par Mme de Longueville que tout le plan de la guerre civile s’était fait et résolu à Noisy […]. Cette nouvelle me consola de mon chagrin et je me vis en état de faire sentir à la reine et au cardinal Mazarin qu’il leur eût été utile de m’avoir ménagé. Je demandai mon congé ; […] et j’arrivai à Paris avec tout le ressentiment que je devais avoir. […] Mme de Longueville même y avait exprès formé des difficultés pour me donner le temps d’arriver et me rendre plus maître de décider : je ne balançai point à le faire et je sentis un grand plaisir de voir qu’en quelque état que la dureté de la Reine et la haine du Cardinal eussent pu me réduire, il me restait encore des moyens de me venger d’eux7.

4Nouvelles et réactions alternent rapidement. L’impulsion est donnée par les informations (« j’appris »), et la constatation d’un pouvoir (« je me vis en état », « il me restait des moyens ») précède à peine la décision et l’action, concomitantes (« je demandai mon congé », « j’arrivai », « je ne balançai point »). On passe très vite du « mouvement » et du « chagrin » à la vengeance : « ressentiment », « me venger », colorent tout le passage. La Rochefoucauld se représente comme une force en action. On montrerait aisément la même vision de soi chez le cardinal de Retz en maints endroits.

5L’action passe souvent par un discours, éventuellement mensonger. Les mêmes Mémoires nous montrent Mazarin agissant par la ruse, et trompant Condé (à la fin de l’année 1649) :

  • 8 Mazarin est alors en train de préparer l’arrestation des princes de la maison de Condé, qui eut lie (...)
  • 9 La Rochefoucauld, Mémoires, p. 94-95.

[Le Cardinal] connut bientôt que les desseins de Monsieur Le Prince n’allaient à rien de plus, comme je l’ai dit, qu’à lui faire peur : il crut le devoir entretenir dans cette pensée, et faire semblant de le craindre, non seulement, pour l’empêcher par ce moyen de prendre des voies plus violentes contre lui, mais aussi pour exécuter plus sûrement et plus facilement le projet qu’il faisait contre sa liberté8. Dans cette vue, tous ses discours et toutes ses actions faisaient paraître de l’abattement et de la crainte ; il ne parlait que d’abandonner les affaires et de sortir du Royaume ; il faisait faire tous les jours quelque nouvelle proposition aux amis de Monsieur Le Prince pour lui offrir la carte blanche […] ; enfin il gagnait avec beaucoup d’adresse le temps qui lui était nécessaire pour les desseins qu’il formait contre Monsieur Le Prince9.

6Dans ce passage La Rochefoucauld est narrateur omniscient : il montre simultanément les réflexions de Mazarin, ses décisions et ses manœuvres. En même temps la naïveté de Monsieur Le Prince et de son entourage est tout aussi bien marquée. Nous voyons clair dans les pensées des uns et des autres. Ce type de récit presque trop limpide est très fréquent alors chez les historiens. Les pensées, les sentiments, les projets des uns et des autres, deviennent à eux seuls de véritables événements, dont l’enchaînement très rationnel explique les faits réels qui surviendront ensuite : ici, l’arrestation des princes et leur captivité.

7Le cardinal de Retz utilise aussi ce type de récit, mais il procède le plus souvent en sens inverse. Ce que pense un personnage est compris à partir de ses gestes et de ses paroles, et c’est bien évidemment un aspect du génie de l’homme d’action que de savoir bien les interpréter. Retz met en scène sa clairvoyance, tire à tout instant de ses observations des maximes politiques. À l’inverse de Condé dans le passage cité plus haut, il n’est jamais dupe. Il analyse et pénètre le duc d’Orléans, alors même qu’il a le plus grand mal à le faire entrer dans ses projets :

  • 10 C’est Mazarin qui est désigné par cette périphrase.
  • 11 La révolution anglaise est en cours. Comparer les événements de la Fronde à ceux d’Angleterre est s (...)
  • 12 Cardinal de Retz, Mémoires, p. 707-708. Les événements se déroulent en janvier 1651.

Nous employâmes deux ou trois jours à persuader Monsieur que le temps de dissimuler était passé. […] Monsieur levait les épaules. Il remettait du matin à l’après-dînée, de l’après-dînée au soir. L’un des plus grands embarras que l’on ait auprès des princes est que l’on est souvent obligé, par la considération de leur propre service, de leur donner des conseils dont l’on ne leur peut dire la véritable raison. Celle qui nous faisait parler était le doute, ou plutôt la connaissance que nous avions de sa faiblesse, et c’était justement celle que nous n’osions lui témoigner. De bonne fortune pour nous, celui contre qui nous agissions10 eut encore plus d’imprudence que celui pour lequel nous agissions n’eut de faiblesse ; car […] il parla à Monsieur, dans la petite chambre grise de la Reine, du Parlement, de M. de Beaufort et de moi comme de la chambre basse de Londres, de Fairfax et de Cromwell11. Il s’emporta jusques à l’exclamation en s’adressant au Roi. Il fit peur à Monsieur, qui fut si aise d’être sorti du Palais-Royal sain et sauf, qu’en montant dans son carrosse il dit à Jouy, qui était à lui, qu’il ne se remettrait jamais entre les mains de cet enragé et de cette furie : il appela ainsi la Reine, parce qu’elle avait renchéri sur ce que le Cardinal avait dit au Roi. Jouy, qui était de mes amis, m’avertit de la disposition où était Monsieur : je ne la laissai pas refroidir12.

8Dans un premier temps, ce sont les gestes et mimiques de Gaston d’Orléans, autant que ses options dilatoires, qui prouvent son attitude d’esprit. Lorsque l’imprudence de Mazarin – que Retz ne cherche pas à expliquer –le fait réagir, ce sont ses propres paroles qui sont rapportées. Dans les deux cas, le coadjuteur est aux aguets et manœuvre en tenant compte du caractère du prince. Nous sommes à ses côtés, instruits de ses intentions, nous suivons les indices avec lui. La « peur » de Monsieur, son soulagement, sa « disposition » nouvelle, nous sont évidents. On est encore très près d’un récit historique, mais la pensée opaque, toujours à déchiffrer, des partenaires du cardinal, introduit discrètement un intérêt romanesque.

9Pour Mme de La Fayette aussi, c’est par leurs manifestations extérieures que les émotions des personnages peuvent être repérées et analysées. Le malaise qui naît lorsque Louis XIV visite Vaux-le-Vicomte, dans la Vie de la princesse d’Angleterre, annonce la chute de Fouquet :

  • 13 Madame de La Fayette, Vie de la princesse d’Angleterre, p. 41.

Toute la cour alla à Vaux et M. Fouquet joignit à la magnificence de sa maison toute celle qui put être imaginée pour la beauté des divertissements et la grandeur de la réception du Roi. Lequel en arrivant ne put s’empêcher d’en paraître étonné, et M. Fouquet le fut de remarquer que le Roi l’était ; néanmoins ils se remirent l’un et l’autre 13.

10Comme dans La Princesse de Clèves, les signes d’émotion que laissent échapper les personnages les livrent à la clairvoyance d’autrui. Nous sommes ici bien plus près du roman que de l’histoire.

11Quant au style indirect libre, si caractéristique du roman, s’il n’existe pas au sens strict du terme, on trouve chez les mémorialistes le rapport de réflexions sous une forme qui l’annonce très clairement. En voici un exemple chez le cardinal de Retz. Le 26 août 1648, Retz est allé au Louvre alerter la Reine et Mazarin sur le mécontentement général ; il n’a pas été écouté, il a pourtant calmé le peuple, il a même été bousculé ; il fait le bilan de sa situation :

  • 14 Cardinal de Retz, Mémoires, p. 333-334.

Je me fis saigner en arrivant chez moi, car la contusion que j’avais au-dessous de l’oreille était fort augmentée ; mais vous croyez bien que ce n’était pas là mon plus grand mal. J’avais fort hasardé mon crédit dans le peuple, en lui donnant des espérances de la liberté de Broussel, quoique j’eusse observé fort soigneusement de ne lui en pas donner ma parole. Mais avais-je lieu d’espérer moi-même qu’un peuple pût distinguer entre les paroles et les espérances ? D’ailleurs avais-je lieu de croire, après ce que j’avais connu de passé, après ce que je venais de voir du présent, que la cour fît seulement réflexion à ce qu’elle nous avait fait dire, à M. de la Meilleraye et à moi ? ou plutôt, n’avais-je pas tout sujet d’être persuadé qu’elle ne manquerait pas cette occasion de me perdre absolument dans le public, en lui laissant croire que je m’étais entendu avec elle pour l’amuser et pour le jouer ? Ces vues, que j’eus dans toute leur étendue, m’affligèrent […]14.

  • 15 Par exemple, en mars 1649 (p. 519). Cette fois, Retz va consulter son père, retiré à l’Oratoire.

12On trouve dans les Mémoires de Retz plusieurs récits de ce type, toujours avec une visée délibérative15. Il s’agit de nous faire ressentir « dans toute [son] étendue » la complexité de la situation et la gravité des dangers, pour lui et pour l’État, ce qui le valorise, même si finalement le risque n’est pas conjuré par l’action du coadjuteur mais par un retournement inopiné de situation.

13Avec Mme de La Fayette racontant la vie de la princesse Henriette d’Angleterre et ses amours, on arrive au psychorécit :

  • 16 Madame de La Fayette, Vie de la princesse d’Angleterre, p. 36.

Madame vit avec quelque chagrin que le Roi s’attachait véritablement à La Vallière ; ce n’est peut-être pas qu’elle eût ce qu’on pourrait appeler jalousie, mais elle eût été bien aise qu’il n’eût point eu de véritable passion et qu’il eût conservé pour elle une sorte d’attachement qui, sans avoir la violence de l’amour, en eût la complaisance et l’agrément16.

14Les tournures complexes et les multiples modalisations expriment les sentiments ambigus de l’héroïne. La voix de la narratrice se distingue nettement de celle du personnage dans « peut-être » et dans la réflexion métalinguistique sur « ce qu’on pourrait appeler jalousie ». On trouve les mêmes effets plus développés encore, quelques pages plus haut :

  • 17 Cette mention, de même que la formule « ramener le roi à elle » un peu plus haut, fait allusion au (...)
  • 18 Madame de La Fayette, Vie de la princesse d’Angleterre, p. 33-34.

Madame était lasse de la contrainte et de la vie ennuyeuse qu’elle avait menée fille auprès de la reine sa mère, elle crut que la Reine sa belle-mère voulait prendre sur elle une pareille autorité, elle se trouva occupée d’avoir ramené le Roi à elle, elle savait par lui-même que la Reine mère tâchait de l’en éloigner. Toutes ces choses éloignèrent tellement son esprit des mesures qu’on lui voulait faire prendre que même elle n’en garda plus aucune : elle se lia d’une amitié étroite avec la comtesse de Soissons qui était alors l’objet de la jalousie de la Reine et de l’aversion de la Reine mère ; elle ne pensa plus qu’à plaire au Roi et, ne pensant plus qu’à lui plaire comme belle-sœur17, je crois qu’elle lui plut d’une autre manière ; je crois aussi qu’elle pensa qu’il ne lui plaisait que comme un beau-frère, quoiqu’il lui plût peut-être davantage. Mais enfin comme ils étaient tous deux infiniment aimables, et tous deux nés avec des dispositions galantes, qu’ils se voyaient tous les jours et qu’ils se voyaient au milieu des plaisirs et des divertissements, il parut aux yeux de tout le monde qu’ils avaient l’un pour l’autre cet agrément qui précède d’ordinaire les violentes passions18.

15Mme de La Fayette explique très clairement au début de ses mémoires sur Henriette d’Angleterre qu’elle n’a fait que rédiger des confidences faites par la princesse, sur son ordre : il y a donc une double censure dans les faits racontés, celle de la princesse et celle de la narratrice. Si la révolte de Madame est clairement expliquée, ainsi que les actions provocatrices auxquelles elle la mène, la situation passionnelle reste incertaine : la modalisation « peut-être », les litotes « d’une autre manière », « davantage », l’appel au regard de « tout le monde », témoin de la vie de la famille royale, et surtout la subjectivité déclarée et assumée par deux fois de la narratrice avec « je crois », ne nous permettent aucune certitude alors que tout le récit nous menait vers une idylle entre le jeune roi et sa belle-sœur. On touche aux frontières de l’intimité et de ce qui doit rester secret. Le style est très proche de celui de La Princesse de Clèves, mais la mémorialiste n’a pas la même liberté avec une princesse réelle et contemporaine qu’avec celles de la fiction ou de l’histoire. Elle joue tout particulièrement de la différence entre sa voix et celle que son psychorécit attribue à la princesse pour répandre l’incertitude sur les sentiments du personnage.

16Les mémoires sont aussi un lieu d’écriture intime. La notion d’autobiographie est sans doute anachronique, mais il y a bien une écriture de soi dans ces textes. Jusqu’à quel point ? On est en fin de compte assez surpris par le caractère personnel de ces mémoires. Le mémorialiste, qu’il soit surtout témoin comme Mme de Motteville et Mme de La Fayette, ou lui-même acteur comme La Rochefoucauld et Retz, n’hésite pas à faire part de ses états d’âme dans certains moments-clés.

17Quelquefois le mémorialiste parvient à jouer sur les étapes d’une annonce pour en faire revivre l’émotion et les jeux de contraste. C’est le cas de Mme de Motteville racontant la façon dont elle a appris la nouvelle de la victoire de Nordlingen, en 1645 :

  • 19 Madame de Motteville, Mémoires, vol. 37, p. 137.

Le jour que la nouvelle du gain de cette bataille arriva, en revenant de la promenade au Palais-Royal, je m’étonnai de voir une grande quantité de personnes qui parlaient ensemble par troupes séparées. L’émotion que l’amour de la patrie inspire dans les cœurs se fait toujours sentir en de telles occasions. Quelques-uns de ma connaissance vinrent au devant de moi me dire qu’il y avait une bataille gagnée, mais aussi qu’il y avait beaucoup de gens de tués. Le premier sentiment en eux avait été la joie, puis après la crainte l’avait suivie, et chacun en particulier semblait déjà regretter son parent ou son ami mort. Cette consternation des autres m’en donna aussi ; et quoique mon affection pour la Reine fût assez forte pour ne pouvoir manquer de prendre part à la satisfaction que lui devait donner une si grande nouvelle, le malheur des familles me touchait, et mes sentiments étaient partagés là-dessus. Dans cette pensée je montai en haut. Je trouvai cette princesse sur la terrasse qui joint les deux corps de logis. Elle avait dans les yeux toutes les marques d’une grande joie. Les victoires sont les délices des souverains, d’autant plus qu’ils en goûtent les plaisirs sans partager fortement l’infortune des particuliers. Ce n’est pas que la reine en ces occasions ne parût avoir beaucoup d’humanité, et regretter les personnes de mérite ; mais enfin elle était reine19.

  • 20 Elle apprend d’ailleurs un moment plus tard la mort au combat de deux parents proches, Lanquetot et (...)

18La narratrice indique clairement son itinéraire, des jardins du Palais-Royal au Louvre, et au Louvre même, des lieux fréquentés de tous aux appartements royaux « en haut », et lie à cette progression celle de ses sentiments : première nouvelle, joie puis inquiétude grandissante, constatation de la « grande joie » de la reine. Les commentaires qu’elle donne affadissent quelque peu le récit, mais laissent percer, par sa maxime désabusée sur les « souverains » et surtout par l’opposition entre elle et la reine, la critique. Le psychisme de la reine n’est pas interrogé, il correspond à une loi, tandis que la narratrice confie ses impressions et les émotions successives qu’elle ressent20. C’est à ses côtés que le lecteur monte les marches et constate l’écart entre la reine et les personnes d’avance endeuillées de son entourage.

19La part personnelle reste discrète. Mais la sage Mme de Motteville rend quelquefois compte de réflexions qu’elle a faites, dans des circonstances particulières. J’en donnerai deux exemples. Le premier est un petit événement de la Cour, en 1646, qui pouvait avoir des conséquences graves pour elle : la disgrâce de son amie Mlle de Beaumont, dans laquelle elle pouvait craindre d’être englobée.

  • 21 Madame de Motteville, Mémoires, vol. 37, p. 174-175.

Un de mes amis eut la hardiesse de s’approcher de moi, et de me faire un compliment. Je lui demandai en riant d’où venait un discours si sérieux, et je sus de lui la disgrâce de mademoiselle de Beaumont. Par cette nouveauté, je m’aperçus aisément de tout le reste. Je fus fâchée du malheur de mon amie, et je ne sentis, ce me semble, aucun trouble dans mon âme qui pût me faire honte. Comme j’étais assurée de mon innocence, je passai brusquement dans le cabinet où était la reine, et dans cet instant, malgré les charmes de sa présence et l’honneur que j’avais d’en être soufferte, il me passa dans l’esprit que les biens qu’on possède à la cour, et même dans la faveur quand j’en avais eu, ne sont point de véritables biens qui soient dignes de notre estime ; que peut-être mon éloignement, malgré moi me jetant dans la solitude, me serait un plus véritable bonheur ; et que ce n’en est pas un que de demeurer dans un lieu où il est presque impossible de se sauver des faiblesses qui font autant de peine que de dépit à ceux qui sont assez illuminés pour les connaître. Je ne fus pas longtemps en peine de travailler par ma raison à me fortifier contre ma disgrâce. La reine, qui eut peur que l’aventure de mademoiselle de Beaumont ne me donnât de l’inquiétude, prit soin de la détruire. Aussitôt qu’elle me vit, elle affecta de me faire bon visage, et de me parler aimablement ; et ce soin, dans ce moment, me fit voir la générosité de son âme, tout à fait indépendante des sentiments d’autrui21.

20On trouve le même souci que dans le passage précédemment cité de relier les étapes d’un itinéraire et les réflexions qui s’y succèdent. Ici la distance est moindre, mais il y a un passage des lieux fréquentés du tout-venant des courtisans au « cabinet » de la Reine, clos et d’accès réservé, presque à l’égal d’un sanctuaire. C’est précisément dans le passage de la porte qui les sépare que Mme de Motteville se rappelle avoir fait, en un éclair si on suit son itinéraire, une réflexion sur la vanité des choses de la Cour, dont elle nous fait part. Ce n’est pas le contenu de celle-ci qui est étonnant, mais le lien entre la personne, la situation incertaine où elle est, et le lieu de passage qui à lui seul symbolise le tout.

21L’autre exemple se situe bien plus tard, en 1663. Anne d’Autriche est sérieusement malade. Mme de Motteville, qui la sert et la veille fidèlement, se laisse envahir un instant par une imagination romanesque :

  • 22 Ibid., vol. 40, p. 185.

Le Roi la veilla plusieurs nuits de celles où l’on craignait que ces accès ne fussent les plus violents. Il se faisait apporter un matelas qu’il faisait mettre à terre sur le tapis de pied du lit de cette princesse, et tout habillé se couchait quelquefois dessus. J’en ai passé une de celles-là auprès de lui et de la Reine sa mère ; et l’ayant longtemps regardé dormir, j’admirais la tendresse de son cœur, avec tant de grandes qualités qui ne se rencontrent guère souvent avec tant de bonté ; et, malgré ma tristesse et l’inquiétude que j’avais, il me souvint en le voyant de ces héros que les romans représentent couchés dans un bois ou sur le bord de la mer ; et passant de ces folles pensées à de plus solides et plus convenables à l’état des choses, je ne pus m’empêcher de lui souhaiter toutes les bénédictions du ciel pour le temps et pour l’éternité22.

  • 23 Madame de Motteville avait noté les événements sur des carnets au jour le jour, et ses mémoires son (...)

22Le plus intéressant ici n’est pas le contenu de la réflexion, mais le fait que la mémorialiste ne l’a pas rejeté23. Il est naturel qu’elle ait décrit le roi dormant sur un matelas pour veiller sa mère, détail qui fait de lui un héros du sentiment filial. Il est plus étonnant qu’elle fasse confidence de son attendrissement. De brefs passages comme celui-ci la font vivre comme observatrice et nous prouvent que son regard n’est nullement neutre.

  • 24 Cardinal de Retz, Mémoires, p. 333-338. J’ai cité un extrait du premier monologue un peu plus haut.

23On doit s’attendre à des auto-analyses dans les mémoires du cardinal de Retz, après le pacte autobiographique très clair de l’incipit. L’auteur les a réservées pour quelques moments-clés. Le plus connu est celui de la décision de s’engager dans la carrière de « chef de parti » et donc, de fait, dans la rébellion contre la Reine, au soir du 26 août 1648. On a remarqué le caractère théâtral de ce passage, où la décision se fait en trois phases de réflexion personnelle et solitaire qu’enclenchent les annonces successives de messagers24. J’ai préféré aller vers un passage moins souvent sollicité, le récit des premiers temps passés en prison après son arrestation le 19 décembre 1652, un revers important, et un coup d’arrêt à son action qui exigeait un retour sur soi. L’auto-analyse se fait en deux temps, l’un qui affirme la fermeté du cardinal, l’autre qui confie son désarroi.

  • 25 Ibid., p. 1096-1097.

J’y dormis très bien, ce que l’on ne doit pas attribuer à fermeté, parce que le malheur fait naturellement cet effet en moi. J’ai éprouvé, en plus d’une occasion, qu’il m’éveille le jour et qu’il m’assoupit la nuit. Ce n’est pas force, et je l’ai connu après que je me suis bien examiné moi-même, parce que j’ai senti que ce sommeil ne vient que de l’abattement où je suis, dans les moments où la réflexion que je fais sur ce qui me chagrine n’est pas divertie par les efforts que je fais pour m’en garantir. Je trouve une satisfaction sensible à me développer, pour ainsi parler, moi-même, et à vous rendre compte des mouvements les plus cachés et les plus intérieurs de mon âme. […] [L’exempt] me vola mon linge, mes habits, mes souliers ; et j’étais obligé de demeurer quelquefois dans le lit huit ou dix jours, faute d’avoir de quoi m’habiller. Je ne crus pas que l’on me pût faire un traitement pareil sans un ordre supérieur et sans un dessein formé de me faire mourir de chagrin. Je m’armai contre ce dessein et je me résolus de ne pas mourir, au moins de cette sorte de mort. […] Je l’accoutumai à ne me plus tourmenter, à force de lui faire connaître que je ne me tourmentais de rien. Je ne lui témoignais jamais aucun chagrin, je ne me plaignis de quoi que ce soit, et je ne lui laissai pas seulement voir que je m’aperçusse de ce qu’il disait pour me fâcher, quoiqu’il ne proférât pas un mot qui ne fût à cette intention25.

  • 26 Ibid., p. 1100-1101.

Je m’étais mis, pour vous dire le vrai, assez au-dessus de toutes ces petites chicaneries, qui ne me touchaient point dans le fond et pour lesquelles je n’avais que du mépris ; mais je vous confesse que je n’avais pas la même supériorité d’âme pour la substance (si l’on se peut servir de ce terme) de la prison ; et la vue de me trouver tous les matins, en me réveillant, entre les mains de mes ennemis, me faisait assez sentir que je n’étais rien moins que stoïque. Ame qui vive ne s’aperçut de mon chagrin ; mais il fut extrême par cette unique raison ou déraison, car c’est un effet de l’orgueil humain ; et je me souviens que je me disais, vingt fois le jour, à moi-même que la prison d’État était le plus sensible de tous les malheurs sans exception. Je ne connaissais pas encore assez celui des dettes26.

  • 27 C’est à la fin de 1661 (après la mort de Mazarin) que Retz négocie sa démission avec les services r (...)

24Le cardinal livre ici des indications sur son tempérament, expliquant ses premières réactions ; il décrit ensuite la façon dont on l’a « tourmenté » sur une plus longue durée, en insistant sur le caractère « stoïque » de sa résistance. Il confie enfin son « chagrin », sans complaisance, puisqu’il y voit un effet de l’orgueil humain – réflexion qui semble témoigner de la conversion de son regard ; en outre il rappelle qu’il a expérimenté d’autres « malheurs » plus douloureux depuis, dans l’exil. La dernière phrase livre une clé probable de la décision de démissionner de l’archevêché de Paris, forme de reddition, en 166127. Cette description de ses pensées est nuancée, joue sur la durée et sur les différents aspects de l’épreuve traversée, elle s’accompagne de commentaires et réflexions du narrateur.

25Tous les procédés employés prouvent que l’intérieur de l’âme ne se laisse pas expliquer aisément, et que les mémorialistes en sont conscients. Les hommes réels conservent une opacité qui n’est pas, à cette date, conférée aux personnages de roman. Même un mémorialiste qui se rapproche de l’écriture historique, comme La Rochefoucauld, reconnaît la difficulté d’analyser les motivations d’autrui. Il le montre à propos des relations de la reine Anne d’Autriche avec Mazarin, avant même la mort de Louis XIII :

  • 28 La Rochefoucauld, Mémoires, p. 64-65. On trouve aussi, après le traité de Saint-Germain, une analys (...)

[Elle] me cachait moins qu’aux autres l’état de son esprit, parce que, n’ayant point eu d’autres intérêts que les siens, elle ne doutait pas que je ne suivisse ses sentiments. […] Elle voulut aussi que je visse le cardinal Mazarin, ce que j’avais évité de faire depuis la déclaration ; elle ne m’en pressait d’abord que sous le prétexte de me faire faire ma cour auprès du Roi et pour l’empêcher de remarquer qu’elle défendait à ses serviteurs de voir son premier ministre. Je devais soupçonner qu’elle ne me disait pas les plus véritables raisons ; mais peut-être aussi qu’elle ne les connaissait pas assez elle-même alors pour me les pouvoir dire28.

26La connaissance de ce qui est arrivé depuis suscite une interrogation rétrospective du mémorialiste, ici très proche de quelques-unes de ses futures maximes sur l’obscurité du cœur humain et la difficulté que nous avons à nous connaître nous-mêmes.

27Il n’est pas rare que nous soyons ramenés à la seule réalité certaine, celle des faits et des actes. Au moment où on s’y attend le moins, un personnage peut agir à l’inverse de ce qu’on croyait connaître de lui. Il y a toujours quelque chose d’incompréhensible en l’homme. Les exemples fourmillent dans tous les textes de mon corpus. J’en emprunterai un à la Vie du duc d’Épernon par Girard. Il se situe en janvier 1620, lorsque le duc monte une expédition très hardie pour enlever Marie de Médicis, qui est en résidence surveillée au château de Blois. Il a réussi à quitter Metz et à traverser la moitié de la France très discrètement et très rapidement, mais au moment où l’émissaire de ses alliés lui demande ses dernières instructions, il a un moment d’hésitation qui inspire à son biographe un commentaire :

  • 29 G. Girard, Vie du duc d’Épernon, p. 326.

C’est en ce point qu’il y a, ce me semble, de quoi s’étonner de l’infirmité des hommes, & de l’inégalité qui se rencontre quelquefois dans les plus fermes et les plus grandes âmes. Le duc d’Epernon avait nourri durant six mois en son esprit, l’affaire qu’il allait exécuter ; il en avait prévu tous les accidents ; il n’était parti de Metz que pour cela, & n’avait rien désiré si fort, que de voir les choses au point où elles étaient acheminées ; néanmoins il se trouve surpris à cette nouvelle ; la présence de l’objet rappelant tout à la fois en son esprit, ce qu’il n’avait encore considéré que par parcelles ; il semble hésiter s’il passera outre dans une entreprise, dont il n’y avait que le dernier acte qui le pût mettre en assurance. Il fit répéter plus de cent fois à Cadillac en moins de demi-heure, ce que la reine, ce que son maître lui avait dit, ce qu’il avait lui-même reconnu. Enfin s’étant de soi-même, & sur l’heure, généreusement confirmé dans son dessein, il redépêcha à l’instant le même Cadillac au Plessis, pour l’assurer que la nuit suivante, l’archevêque son fils se rendrait à Montrichard avec cinquante maîtres, & que lui-même le suivrait le lendemain avec le reste de sa troupe, pour aller recevoir la reine, & favoriser sa retraite, si on voulait lui donner quelque empêchement sur le chemin29.

28Cette hésitation au seuil de l’action, unique et surprenante chez un personnage aussi déterminé dans l’action, a marqué Guillaume Girard, secrétaire du duc pendant vingt-deux ans. Il en montre bien le caractère irrationnel, et malgré son respect pour le duc, fait part des réflexions qu’il en tire sur l’« infirmité » des hommes.

  • 30 En particulier, sur la difficulté qu’il y a à conseiller un prince, dans le passage cité plus haut, (...)

29Cette faiblesse de notre nature, Retz tente de l’intégrer rationnellement à son récit : nous avons rencontré dans les citations faites plus haut des maximes qui proposent un savoir objectif, constitué à partir de ses observations particulières30. Il confond habilement la sagesse du narrateur et celle du personnage qu’il fut, pour nous persuader de sa supériorité d’analyse en tout temps. Il nous montre pourtant que les hommes, et parfois lui-même, agissent bien souvent à l’encontre de tout bon sens. Les efforts explicatifs aboutissent, chez lui aussi, à des apories :

  • 31 Cardinal de Retz, Mémoires, p. 898.

Je vous ai dit, ci-devant, qu’il ne s’est jamais fait une faute si lourde que celle que nous fîmes quand nous ne nous opposâmes pas au voyage ; et elle l’est d’autant plus, qu’il n’y avait rien de si aisé à voir que ce qui nous en arriverait ; et ce pas de clerc, que nous fîmes tous sans exception, à l’envi l’un de l’autre, est un de ceux qui m’a obligé de vous dire quelquefois que toutes les fautes ne sont pas humaines, parce qu’il y en a de si grossières que des gens qui ont le sens commun ne les pourraient pas faire31.

  • 32 Ibid., p. 908.

Je vous supplie d’accorder, si il vous est possible, cette tendresse de cœur pour l’autorité du Roi, avec l’arrêt qui, au même moment, défend à toutes les villes de donner passage à celui que cette même autorité veut rétablir. Ce qui est de merveilleux est que ce qui paraît un prodige aux siècles à venir ne se sent pas dans les temps, et que ceux mêmes que j’ai vus depuis raisonner sur cette matière, comme je fais à l’heure qu’il est, eussent juré, dans les instants dont je vous parle, qu’il n’y avait rien de contradictoire entre la résolution et l’arrêt. Ce que j’ai vu dans nos troubles m’a expliqué, en plus d’une occasion, ce que je n’avais pu concevoir auparavant dans les histoires. L’on y trouve des faits si opposés les uns aux autres, qu’ils en sont incroyables ; mais l’expérience nous fait connaître que tout ce qui est incroyable n’est pas faux32.

30Lorsque Retz fait de telles remarques, c’est aussi pour expliquer ses erreurs et lointainement son échec final : comment lui reprocherait-on de n’avoir pas compris l’incompréhensible ? Mais au-delà de l’argument pour sa défense, il reste un fond authentique d’étonnement perpétuel devant tout ce que l’homme garde d’illogique et d’imprévisible, et s’il l’exprime plus fortement que d’autres, Retz partage cet étonnement avec les autres mémorialistes, qu’ils se présentent comme acteurs ou comme témoins. L’homme vu par les mémorialistes est incompréhensible à l’homme en dernière analyse.

  • 33 Ibid., p. 264.
  • 34 Je pense notamment aux Illustres Françaises (R. Challe, Les Illustres Françaises, édition nouvelle (...)

31Cette opacité, c’est bien dans la vie réelle et dans leur expérience que les mémorialistes la trouvent. Les historiens, en essayant de rendre clair le jeu des désirs, intentions, oppositions, laissent échapper une partie du vécu passionnel, pourtant déterminant, et Retz a beau jeu de se moquer d’eux : « Qui peut donc écrire la vérité que ceux qui l’ont sentie ? »33, demande-t-il dès le début de ses Mémoires. Historiens et romanciers sont contraints à la logique et à la vraisemblance, le mémorialiste, lui, peut les récuser au nom de la réalité vécue. C’est ainsi que les mémorialistes – du moins les meilleurs d’entre eux – représentent les émois, les débats intérieurs, les sautes d’humeur, les décisions erratiques, avec des moyens narratifs, nous l’avons montré, déjà très riches. Il n’est pas étonnant que les romanciers, dès la fin du siècle, se soient appliqués à montrer à quel point la vérité sur quelqu’un est difficile à connaître34, et que le genre romanesque se soit tourné vers les mémoires fictifs, pour connaître au XVIIIe siècle le développement que l’on sait.

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Notes

1 D.C. Cohn, Transparent Minds, Princeton, Princeton University Press, 1978. La transparence intérieure. Modes de représentation de la vie psychique dans le roman, Paris, Seuil, 1991, pour la traduction française.

2 Madame de La Fayette, Vie de la princesse d’Angleterre, M.-T. Hipp (éd.), Genève, Droz (TLF), 1967.

3 Madame de Motteville, Mémoires, collection complète des mémoires relatifs à l’histoire de France par C.-B. Petitot, Paris, Foucault, 1819-1829, 131 vol., vol. 36-40.

4 Cardinal de Retz, Mémoires, S. Bertière (éd.), Paris, Le Livre de Poche (La Pochothèque), 1998.

5 La Rochefoucauld, Œuvres complètes, L. Martin-Chauffier (éd.), édition revue par J. Marchand, Paris, Gallimard (La Pléiade), 1964.

6 G. Girard, Vie du duc d’Épernon, Paris, Courbé, 1655.

7 La Rochefoucauld, Mémoires, Œuvres complètes, p. 81-82.

8 Mazarin est alors en train de préparer l’arrestation des princes de la maison de Condé, qui eut lieu le 18 janvier 1650.

9 La Rochefoucauld, Mémoires, p. 94-95.

10 C’est Mazarin qui est désigné par cette périphrase.

11 La révolution anglaise est en cours. Comparer les événements de la Fronde à ceux d’Angleterre est susceptible de faire naître une réaction de rejet chez l’interlocuteur.

12 Cardinal de Retz, Mémoires, p. 707-708. Les événements se déroulent en janvier 1651.

13 Madame de La Fayette, Vie de la princesse d’Angleterre, p. 41.

14 Cardinal de Retz, Mémoires, p. 333-334.

15 Par exemple, en mars 1649 (p. 519). Cette fois, Retz va consulter son père, retiré à l’Oratoire.

16 Madame de La Fayette, Vie de la princesse d’Angleterre, p. 36.

17 Cette mention, de même que la formule « ramener le roi à elle » un peu plus haut, fait allusion au fait qu’il avait été question de marier Henriette d’Angleterre à Louis XIV, avant le projet du mariage avec Marie-Thérèse d’Autriche. Mais le jeune roi la trouvait trop jeune et insignifiante. Elle était finalement devenue sa belle-sœur en épousant Monsieur, en 1661.

18 Madame de La Fayette, Vie de la princesse d’Angleterre, p. 33-34.

19 Madame de Motteville, Mémoires, vol. 37, p. 137.

20 Elle apprend d’ailleurs un moment plus tard la mort au combat de deux parents proches, Lanquetot et Grémonville (p. 138).

21 Madame de Motteville, Mémoires, vol. 37, p. 174-175.

22 Ibid., vol. 40, p. 185.

23 Madame de Motteville avait noté les événements sur des carnets au jour le jour, et ses mémoires sont rédigés à partir de ces notations immédiates. La préface de 1723 annonce des « pensées, paroles et actions » de la reine « qu’on ignorerait si je ne les avais écrites sur le champ ».

24 Cardinal de Retz, Mémoires, p. 333-338. J’ai cité un extrait du premier monologue un peu plus haut.

25 Ibid., p. 1096-1097.

26 Ibid., p. 1100-1101.

27 C’est à la fin de 1661 (après la mort de Mazarin) que Retz négocie sa démission avec les services royaux. Il signe l’acte de démission le 14 février 1662. Privé par l’exil de ses revenus épiscopaux, sans soutien du pape et déterminé à refuser l’aide des ennemis de la France, Retz était aux abois financièrement.

28 La Rochefoucauld, Mémoires, p. 64-65. On trouve aussi, après le traité de Saint-Germain, une analyse longue et prudente des motivations de Condé dans son comportement envers Mazarin. La Rochefoucauld évoque plusieurs hypothèses entre lesquelles il ne tranche pas (Mémoires, p. 91).

29 G. Girard, Vie du duc d’Épernon, p. 326.

30 En particulier, sur la difficulté qu’il y a à conseiller un prince, dans le passage cité plus haut, p. 74.

31 Cardinal de Retz, Mémoires, p. 898.

32 Ibid., p. 908.

33 Ibid., p. 264.

34 Je pense notamment aux Illustres Françaises (R. Challe, Les Illustres Françaises, édition nouvelle par F. Deloffre et J. Cormier, Genève, Droz (TLF ; 400), 1991, 710 p.), où la confrontation des points de vue sur plusieurs héroïnes est un enjeu du récit.

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Pour citer cet article

Référence papier

Francine Wild, « La Rochefoucauld, Retz, Mme de Motteville, Mme de La Fayette et la représentation de la vie psychique : enquête chez les mémorialistes »Elseneur, 25 | 2010, 71-84.

Référence électronique

Francine Wild, « La Rochefoucauld, Retz, Mme de Motteville, Mme de La Fayette et la représentation de la vie psychique : enquête chez les mémorialistes »Elseneur [En ligne], 25 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/684 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.684

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Auteur

Francine Wild

Université de Caen Basse-Normandie

Francine Wild, ancienne élève de l’ENS, est professeur à l’université de Caen. Ses travaux portent sur la littérature narrative du XVIIe siècle : historiettes (en particulier, les Historiettes de Tallemant des Réaux), anecdotes, hommes illustres, mémoires. Principales publications : Naissance du genre des ana (1574-1712) (Paris, Champion, 2001) ; édition de Guy Gueudet, L’art de la lettre humaniste (Paris, Champion, 2004). Elle prépare actuellement une édition de Clovis ou la France chrétienne (1657) de Jean Desmarets de Saint-Sorlin.

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