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La vie intérieure en question

Loys Le Roy et la représentation psychique du grand homme dans De la vicissitude ou variété des choses en l’univers

Loys Le Roy and the great man’s psychical representation in De la vicissitude et variété des choses en l’univers
Danièle Duport
p. 61-70

Résumés

L’histoire universelle que Loys Le Roy écrit en 1575, De la vicissitude ou variété des choses en l’univers, se centre sur les grands hommes à l’origine des grandes civilisations, de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance. Qu’il s’agisse de Cyrus, d’Alexandre ou de César, l’auteur procède au montage de témoignages et de citations, mais son explication du monde et de l’homme le conduit à revoir la représentation des hommes illustres en fonction des lois naturelles qui commandent le devenir à tous les niveaux de la Création.

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Texte intégral

  • 1 P. Eichel-Lojkine, Le siècle des grands hommes : les recueils de vies d’hommes illustres avec portr (...)
  • 2 Saint Augustin, La Cité de Dieu, I, 19 : pourquoi Lucrèce s’est-elle suicidée si elle est absolumen (...)

1À la Renaissance, l’éthopée du grand homme concerne de nombreux genres, les Vies, qui renaissent surtout en Italie, le récit historique, la philosophie politique et morale, l’exemplum, l’essai et le roman, avec les rois rabelaisiens1. L’héroïsme véhicule une leçon, mais souvent la leçon se transforme en une méditation dynamique et critique qui ternit le culte auquel la tradition a habitué. De Marguerite de Navarre à Montaigne, les comportements humains proposent des signes confus qui privent le moraliste ou l’historien de toute lecture fiable. Il en va de même de la psyché, a fortiori obscure, et des intentions qui meuvent les actions. La distance temporelle qui sépare la Renaissance de l’Antiquité et qui invite à l’analyse critique, les avis divergents que les Anciens eux-mêmes ont laissés sur la figure centrale d’Alexandre, ou, plus proche, le doute d’Augustin sur la vertu de Lucrèce2, ont contribué à imposer l’idée que les vies exemplaires requièrent une lecture prudente, que l’exemplum historique n’ouvre plus une interprétation univoque, tant les mobiles des actes demeurent enfouis.

  • 3 Loys Le Roy, De la vicissitude ou variété des choses en l’univers (1575), P. Desan (éd.), Paris, Fa (...)

2Pour comprendre les mécanismes de la représentation psychique selon Loys Le Roy, il convient d’exposer rapidement De la vicissitude ou variété des choses en l’univers, paru en 1575, livre déroutant aujourd’hui, histoire universelle fort différente de celles d’Hérodote et de Diodore de Sicile, qui propose une explication de l’univers dont découle une nouvelle compréhension de l’histoire3.

3De la vicissitude comprend douze livres. Le premier est consacré à l’explication de la variété, résultat des lois de la nature qui régissent la totalité de l’univers. Le Roy part du moteur immobile, créateur de ces lois, engendrant l’influx céleste qu’il nomme « esprit de l’univers » ou « nature ». Dès lors, à partir de l’unité première, l’entrée dans le mouvement et dans le temps se déroule selon la variété et ses deux manifestations, la diversification et le changement. Tout le créé – ciel, animal, homme, civilisation, productions humaines – obéit aux mêmes lois naturelles. Le Roy détaille les lois de la diversification dans tous les genres, à savoir la différenciation imputable à la géographie et celles de la vicissitude, que sont la génération et la corruption, l’alternance, le mélange, l’attraction des contraires nécessaires à l’équilibre de la vie.

4La vie des grands hommes, autour de qui l’histoire des peuples s’agrège, ne peut être jugée qu’en liaison avec ce système du monde. Pour présenter l’homme illustre, Loys Le Roy adopte une méthode familière à Plutarque, notamment, la comparaison et le parallèle. Il y ajoute la répétition, sous des formes diverses, dont la présentation itérative.

5Toutes ces raisons expliquent qu’il nous a paru utile de comprendre les fondements et les intentions de tels choix, que Le Roy hérite en partie, mais qu’il accentue. Si l’histoire fait émerger l’individualité ou si les individus hors du commun portent l’histoire d’une manière particulière, l’historien, dont la méthode est revue en fonction des mutations que règle la nature, s’attache à dépasser le particulier pour l’expliquer par les lois générales de l’histoire.

L’exemple d’Alexandre

6L’exemple d’Alexandre, particulièrement éclairant, servira de base à la réflexion parce qu’il est de loin le plus développé dans cette œuvre. Nous suivons l’ordre des occurrences.

  • 4 Il s’agit d’une citation de Diodore, Bibliothèque historique, XVII, 3.
  • 5 Plutarque, Vie d’Alexandre, XVII ; Sénèque, À Lucilius, XCIV, 120, 1. Les passages cités à l’appui (...)
  • 6 Plutarque, Fortune d’Alexandre, II, 12-13.
  • 7 La phrase vient de Plutarque, Fortune d’Alexandre, II, 13.
  • 8 Tite Live, Histoire romaine, IX, xvi, 19 ; xvii, 2.
  • 9 Quant à Appien, convoqué à la page 305 pour avoir comparé Alexandre à César, il ne parvient pas à t (...)

7Au livre IV, lors de la présentation des Perses, Alexandre survient face à Darius au moment où les Perses basculent de l’excellence vers la mollesse, puis vers la lâcheté (p. 169). Sa vaillance et sa hardiesse, sa stratégie et ses conquêtes le distinguent des autres grands hommes (p. 171). Dans le livre V consacré à la Grèce, Philippe et Alexandre surgissent au moment où la Grèce a atteint son apogée. Plusieurs pages sont alors consacrées à l’art militaire de Philippe et d’Alexandre, et à son excellence (p. 213-215). Le Roy rapporte aussi quelques paroles d’Alexandre témoignant de sa magnanimité dans la vie privée (p. 213-215). Au sommet de la puissance – « il fit en peu de temps beaucoup de grandes choses, et par son bon sens et vaillance surpassa tous les Roys qui furent oncques celebrez par leurs haults faicts, depuis que le monde est monde » (p. 214-215)4 –, Alexandre est près de glisser vers l’excès, comme le laissent penser des notations discrètes : « Et l’Orient vaincu, menassoit Carthage » (p. 216). C’est ensuite un retour à Philippe qui a corrompu les élites politiques grecques, autrement dit a vaincu par l’or plus que par les armes (p. 222), qui s’est enorgueilli de sa puissance (p. 213). Quant à Alexandre, Le Roy mentionne son « insolence », puis, s’appuyant sur Sénèque, sa « fureur », sa « cruauté » jamais assouvies (p. 223-224)5. Suivant Plutarque dans la Fortune d’Alexandre, il compare alors Alexandre à d’autres grands hommes de Cyrus à Périclès, il le rapproche des mythiques Agamemnon, Achille et Diomède, des figures de la mythologie, pour le parer de toutes leurs vertus ensemble (p. 231)6. Une conclusion inattendue fait succéder à la louange les vrais mobiles : la cupidité de la gloire, l’envie de dominer, la jalousie (p. 233)7. Cependant il sut encourager les arts et les lettres (p. 233). Au livre VI, Alexandre reparaît dans le cadre de la comparaison des Romains avec les Égyptiens, les Assyriens, les Perses, les Grecs. Désormais, face à la puissance des Romains, l’outrecuidance d’Alexandre, qui s’est fait appeler « fils de Dieu » (p. 289-291), semble disproportionnée du fait de la grandeur des adversaires. Toute la démonstration consiste à mesurer, à partir de Tite Live (p. 298 sp.)8, la puissance en regard de la fortune, des circonstances – l’âge et la force des armées –, en déplaçant Alexandre dans le temps et dans l’espace. Tite Live imagine une confrontation d’Alexandre et des Romains ; Pline le compare à Pompée (p. 304)9.

8Qu’inférer de cette réitération narrative du modèle topique d’Alexandre, éclatée et insistante ? Posons quelques premières remarques.

9Le Roy constate que la peinture du grand homme est d’abord modelée par une longue tradition qui, du reste, ne parle pas d’une seule voix. Les vies d’hommes illustres révèlent tout autant les hommes que les historiens. Elles fournissent l’occasion de rejeter les jugements inappropriés du passé et du temps présent, en particulier le préjugé commun selon lequel les temps anciens sont les meilleurs, et que l’Antiquité a regorgé de modèles dans les armes comme dans les lettres.

10Le grand homme est dépeint en actes et en paroles, manifestations de ses vices et de ses vertus, seuls accès indirects à l’intériorité.

  • 10 Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 2 (1104 a 10) ; Thomas d’Aquin, Commentaire de l’Éthique à Nicom (...)
  • 11 Ibid., II, 5.
  • 12 Ibid., II, 9 (1 109 b).

11Dans l’Éthique à Nicomaque, suivant l’analyse aristotélicienne des vertus, reprise par Thomas d’Aquin, « les vertus en question sont naturellement sujettes à périr par excès ou par défaut »10. La vertu est une médiété entre deux extrêmes11. Pour se maintenir dans la vertu, moyenne par définition, non seulement il faut se méfier des vices qui en sont la déformation, mais il sied aussi de prendre garde au plaisir qui accompagne la pratique de la vertu, pousse le courageux à devenir téméraire12, l’ambitieux de l’honneur à verser dans une ambition démesurée. Le jugement de l’historien doit intégrer ces changements pour expliquer les actes.

  • 13 Par ailleurs Le Roy ne rejette pas la théorie médicale, Vicissitude, p. 50.
  • 14 Le Roy rejoint Aristote, Éthique…, X, 10.

12Les éthopées de Le Roy ont aussi la caractéristique de négliger l’analyse commandée par la nomenclature médicale des tempéraments13. Elles répondent toutefois à l’interprétation chrétienne selon laquelle la vertu individuelle est fonction de la vertu placée par Dieu en chacun. Que l’éducation et que l’effort aident à maintenir la vertu ou à aller vers elle, contre toutes les déviations du tempérament et de l’accident, position d’Aristote, ne fait pas de doute, mais la force qu’elle requiert ne peut être imputée qu’à la Providence14. Autrement dit, Dieu guide et conforte le magnanime dans la voie de la grandeur, c’est le cas de Cyrus, autre figure majeure du texte.

13Quoique indéniable chez Ninus, Sémiramis, Alexandre, Pompée, César, Ghengis Khan, Charlemagne, Tamerlan, la plupart du temps l’excellence ne perdure pas, elle est historiquement circonscrite, ainsi Alexandre n’a été magnanime qu’un temps, d’autres l’ont égalé, voire dépassé. L’idée de l’excellence occulte l’appréciation du mouvement de l’histoire qui pâtit d’une simplification entretenue par la tradition, pour satisfaire le besoin de héros glorieux et le plaisir du lecteur. Au nom d’une vérité morale et historique, revue et corrigée par la vérité des lois naturelles, Le Roy conteste la représentation du grand homme. Et faute d’ignorer les lois naturelles, l’historien se trompe.

De l’histoire particulière à l’histoire universelle, la permanence de lois naturelles

14Parti du constat de l’extraordinaire variété humaine, supérieure à toutes les autres, ce qui plaiderait en faveur de l’irréductible individualité psychique (p. 49), Loys Le Roy représente l’homme exemplaire de manière à démontrer sa spécificité, tout en dévoilant la permanence de lois naturelles et universelles à l’œuvre aussi bien en l’homme, dans l’histoire ou dans la nature entière. Pour représenter le héros historique, tel que les sources diverses le lui livrent, Le Roy fait émerger quelques lois de la nature, communes à toute chose, supervisées par Dieu.

  • 15 L’éducation fournit à Le Roy un argument majeur posé dès le début du livre.

15Hormis le cycle vital de la génération et de la corruption, les autres lois ne sont pas « fatales » pour l’homme qui peut les surmonter par sa volonté, à condition qu’elle ait été éduquée (p. 429)15. De ce fait, quand il parle de l’homme, il emploie plutôt « préceptes » ou « règles naturelles » que le mot loi (p. 20).

16Autre règle de la variété humaine : l’excellence absolue n’existe pas dans le monde créé, si bien que rien de parfaitement pur ne peut se trouver en l’homme. De même que les quatre éléments sont mêlés, de même l’excellence est troublée de quelque impureté.

Durant le temps qu’il vit […] il n’a jamais en soy mesmes choses, et n’est mesme : ains se renouvelle tousjours, recevant mutation tant par le corps au poil, en la chair, és os, au sang : que par l’ame, changeant de meurs, coustumes, opinions, appetis, plaisirs, douleurs, craintes, esperances (p. 49).

  • 16 La loi physique des contraires, empruntée à de nombreuses références antiques, est exposée à partir (...)

17Ainsi la vertu d’Alexandre se transforme sous l’effet des principes naturels de la vicissitude, dont le mélange qui inclut aussi l’attirance des contraires16.

  • 17 Le Roy se réfère autant au discours de Socrate dans Phédon, 60 b, qu’à Aristote.

18Aux vertus, succèdent les vices, ainsi le courage d’Alexandre est poussé vers son excès, la témérité, à l’inverse, le courage de Xerxès évolue vers la peur. Comme rien sur terre ne va sans son contraire17, à des fins d’harmonie et d’équilibre, il faut penser le grand homme et la période où son excellence est incontestable comme un état moyen entre des contraires, jusqu’à ce que l’une des deux forces surpasse l’autre.

19Le grand homme qui se soustrairait à ces lois, c’est le cas de Cyrus, dominerait les schémas de la vicissitude naturelle grâce à une éducation supérieure, et grâce à l’intervention de la Providence.

Il est seul entre tous les grands seigneurs et capitaines : desquels font mention les histoires, qui a sceu garder modestie en toutes ses prosperitez et victoires, et refrener sa puissance et authorité absoluë par equité et clemence (p. 153).

20L’insistance majeure sur l’éducation, dont les effets se propagent à tous les âges, impose une dernière règle proprement humaine : l’homme peut aller vers une forme de perfection, mais par la correction volontaire des lois de la nature au moyen des parties supérieures de l’âme. L’homme peut corriger les déviations dues au tempérament ou à la conjoncture – fortune ou astres – par le secours d’une bonne éducation, de l’exercice et de la contrainte. Sans doute l’éducation d’Alexandre fut-elle irréprochable, mais elle s’est heurtée à des dispositions particulières, et l’on sait qu’Aristote n’intervint qu’après un premier maître. Cyrus a lourdement failli dans l’éducation de ses enfants (p. 156), quant à Darius, il dégénère sous l’effet de sa mollesse et de son goût pour les plaisirs (p. 161). Pour Le Roy, la décadence des civilisations est semblable et parallèle à celle des hommes qui les conduisent, les mêmes effets ayant les mêmes causes. C’est pourquoi la représentation du grand homme est liée à celle de la civilisation. La démesure conquérante d’Alexandre, due à l’excès d’orgueil et de témérité, à l’avidité de grandeur, précipite la fin de son excellence, comme celle des Macédoniens, comme celle des Grecs. La responsabilité se trouve du côté des hommes, qui disposent du libre arbitre en regard des lois de la nature, ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes.

21Voilà donc le cadre naturel qui structure la représentation psychique dans son lien avec l’action. Certes, le grand homme réalise une manifestation particulière de la diversité humaine, et en cela Alexandre ne ressemble ni à César ni à Pompée, mais l’historien de l’histoire universelle s’attache à démontrer les manifestations de l’universel dans les réalisations particulières de la variété humaine. La psyché et les actions se diversifient à l’infini, bien qu’à travers des règles ou principes naturels qui régissent la vicissitude de chaque vie et aident à la comprendre comme à la prévoir.

22Une autre originalité de la représentation psychique consiste dans l’usage de certains procédés qui visent à relier le portrait du grand homme à la totalité des temps plutôt qu’à le figer dans une image partielle et fausse.

La répétition et l’utilité de la comparaison

23Pour le moment, nous avons considéré le contenu de l’éthopée, sans prendre en compte une technique rhétorique de présentation et, partant, de représentation de l’excellence. Le Roy convie aussi le lecteur à exercer son jugement par un mode particulier d’argumentation.

24La méthode comparative commande la composition générale à l’intérieur des livres, comme le portrait du grand homme. Le relevé des occurrences pour Alexandre en témoigne, puisque le personnage revient toujours en dehors même de la présentation des Macédoniens, en contrepoint des autres hommes illustres. La vie d’Alexandre fait l’objet d’une organisation à la fois itérative et toujours comparative, afin de repérer d’un homme illustre à l’autre les similitudes et les dissemblances. Ce sont elles qui commandent toute la dispositio et l’inventio et confèrent au texte un rythme propre capable d’agir sur la réception et de corriger la mémoire.

25L’éthopée se construit au moyen de sources diverses, juxtaposées – Plutarque, Justin, Cicéron, Sénèque, Tite Live, Pline, Appien – de sorte que, par absence de transition, la juxtaposition fait éclater l’incohérence des jugements, et percevoir le principe des contraires et de l’alternance dans la vie en question (p. 233), ou bien, pour les citations, le choc de deux points de vue dont l’un est forcément erroné. Le Roy procède au montage comparatif et critique des sources.

26Par les ajouts successifs, le portrait itératif dessine une évolution dans la durée, une densité psychique centrée sur les vrais ressorts de l’action, c’est-à-dire les principes de la nature qui mènent les hommes, sans entrer dans le détail minutieux et chronologique des vies de Plutarque.

27Un autre tour de kaléidoscope consiste à examiner l’homme illustre sous l’éclairage d’une rubrique thématique particulière, les arts et les lettres ou les armes. C’est l’occasion d’une nouvelle galerie d’éthopées complémentaires à travers les temps et les civilisations. Tandis que dans le domaine des arts, Alexandre a eu un rôle favorable, dans celui des armes, après avoir atteint son excellence, il a abdiqué la posture du magnanime par orgueil, avidité de pouvoir et par entêtement. Il est utile pour la représentation de la complexité psychique qui transparaît à travers les actes, de voir que Le Roy fait varier la présentation du héros. La description psychologique se complète, fait apparaître les contraires et la variété intérieure, jusqu’à la tragédie finale. Plusieurs modes explicatifs sont tentés : les rubriques différentes dans lesquelles le grand homme surgit – puissance des armées, stratégie militaire, construction des villes, lettres –, les points de vue variables des écrivains antiques, le déplacement du sujet étudié d’abord par rapport à ses contemporains, puis dans un espace, un temps, une civilisation différents – que serait-il advenu, si Alexandre avait rencontré Pompée ou César ? –, méthode suggérée par Tite Live.

28Si l’on a pu croire que la technique de la répétition participe de l’hyperbole et de l’éloge du grand homme dont elle renforcerait le degré, il paraît clair qu’elle sert surtout de moyen mnémonique pour vérifier les lois générales posées au préalable, et ce, en vue de corriger le jugement historique. La répétition permet la persuasion, elle imprègne la mémoire par la construction d’une image distincte, nouvelle, apte de la sorte à contraster avec l’image laudative et à éveiller le jugement critique. En outre, la répétition inaugure la confrontation dans la mesure où l’auteur juxtapose des sources diverses, voire opposées, de l’éloge au blâme. Celui qui paraissait un homme particulier, qui réalisait dans l’individu Alexandre l’extraordinaire variété de la nature, qui correspondait dans les premières occurrences du portrait au discours topique de la tradition, en même temps cède aux lois de la nature qu’il ne sait pas maîtriser. Si la présentation répétitive vise à entrer dans les nuances successives des destins particuliers, pour révéler les naissance, croissance, apogée, disparition de la grandeur, dégradation des vertus, à travers les grands exemples, Le Roy démontre aussi les lois de la nature qui travaillent les vies illustres et l’histoire.

29Les grands destins manifestent aussi la loi naturelle de la différenciation dans le paradigme du magnanime, en même temps que celle de la ressemblance. En d’autres termes, il s’agit de persuader, certes qu’Alexandre a dépassé ses contemporains, mais que sur la longue durée des siècles, les excellences sont à la fois variées sur un plan et similaires sur l’autre, qu’Alexandre et que César s’équivalent peu ou prou. Ensuite, replacé dans le contexte des progrès des armes, des armées et de la stratégie, par exemple face aux Romains, Alexandre n’aurait pas vaincu. Une fois détrônée l’exemplarité la plus glorieuse aux yeux de la doxa, la réflexion sur l’excellence peut commencer. La représentation d’Alexandre, choisie spécifiquement pour démontrer une méthode historique, a glissé de l’homme aux circonstances qui permettent d’isoler les vertus et les actes et de mieux les juger. Dès lors la diachronie et la méthode comparative prouvent que les grands modèles ne sont pas le propre du passé, que leur aura, construite par une certaine méthode historique épidictique, fausse l’histoire, pour preuve Alexandre a des équivalents, César et Ghengis Khan, alors que Pompée et que Tamerlan le distancent.

  • 18 Le Roy se plaît aux listes – par exemple l’évolution de la cuisine dans un pays et la différenciati (...)

30La comparaison non seulement commande et précède la répétition dans la représentation du grand homme, mais plutôt que de les considérer comme des lieux rhétoriques, il faut considérer que ces procédés sont eux-mêmes imposés par une loi à l’œuvre dans la nature, celle de la ressemblance et de la différence à l’intérieur de tous les paradigmes18. Doublée par le retour constant du même et de l’autre, la comparaison commande une composition en spirale, qui a pour but de rendre patentes les similitudes parmi les hommes d’une même catégorie en des civilisations différentes. Elles imposent l’idée d’un retour de l’excellence, de son déplacement d’un domaine vers un autre, d’un pays vers un autre, et d’un progrès possible des civilisations par les hommes. La répétition et la comparaison, qui se sont mises en place avec Sésostris et avec Cyrus, vont se prolonger à travers tous les portraits suivants de grands hommes, pour démontrer que l’excellence se réalise dans l’histoire, disparaît, revient ensuite, qu’elle n’est pas l’apanage du passé.

31Dès lors la représentation d’Alexandre, récurrente depuis les pages consacrées à l’époque de la grandeur macédonienne jusqu’au seuil de la Renaissance, est subordonnée à un autre principe naturel, celui du progrès. Le Roy n’innove pas mais applique cette idée à l’histoire et aussi à l’excellence des grands hommes. Du Bellay dans la Deffence, afin de détourner du culte paralysant des Anciens, fonde sur cette constante que la nature invite au dépassement et au progrès son argument de la perfectibilité des langues, mais Le Roy confère au topos un développement d’autant plus important qu’il est soutenu par toutes les autres lois naturelles.

32Pour Loys Le Roy, l’histoire particulière ne peut se concevoir que guidée par le garde-fou des lois ou principes naturels qui garantissent une vérité selon la nature : elle doit s’adapter aux choses. Elle ne saurait appréhender le vrai en s’enfermant dans les témoignages laudatifs du passé. La représentation des hommes illustres devient dès lors tributaire de ces principes physiques, parmi lesquels le progrès, et nécessite un retour au contexte qui la relativise. De ce fait, le portrait du grand homme porte les marques du particulier et de l’universel repensés en fonction des lois de la variété.

  • 19 Voir Loys Le Roy, traducteur, historien, philosophe et D. Duport, « Histoire et éducation dans l’un (...)

33La vie psychique manifestée dans l’action du grand homme propose sous la plume de Loys Le Roy un autre type de méditation dynamique sur l’exemple. Cette nouvelle version des vies illustres postule que la lecture historique doit tenir compte des règles de la nature qui modèlent les actions et les paroles et corrigent le jugement de l’historien. Pour ce faire Le Roy définit une éthique de la peinture psychique respectueuse des principes naturels qui la régissent et porteuse d’une exemplarité très nouvelle19.

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Notes

1 P. Eichel-Lojkine, Le siècle des grands hommes : les recueils de vies d’hommes illustres avec portraits du XVIe siècle, Louvain, Peeters, 2001.

2 Saint Augustin, La Cité de Dieu, I, 19 : pourquoi Lucrèce s’est-elle suicidée si elle est absolument innocente ?

3 Loys Le Roy, De la vicissitude ou variété des choses en l’univers (1575), P. Desan (éd.), Paris, Fayard (Corpus des œuvres de philosophie en langue française), 1988. Désormais abrégé en Vicissitude : la pagination des citations sera indiquée entre parenthèses. Le Roy, dit Regius, est né en 1510 à Coutances. Il poursuit ses études au Collège des Lecteurs Royaux dès 1530, suit une formation juridique à Toulouse, revient à Paris en 1540. À partir de 1551, il traduit toute sa vie les plus grands auteurs grecs, Platon, Aristote, Isocrate, Xénophon, Démosthène, centrant son activité sur les écrits politiques. On lui doit aussi quelques textes en français, tous liés à l’histoire, contemporaine et universelle, dont De la vicissitude. Quelques années avant sa mort en 1577, il devient professeur de grec au Collège des Lecteurs Royaux où il enseigne, de fait, la science politique. L’on peut se reporter pour une bibliographie des œuvres de Le Roy et des analyses critiques qui lui sont consacrées, à Loys Le Roy, traducteur, historien, philosophe (Actes du colloque de Caen, septembre 2008), D. Duport (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, à paraître.

4 Il s’agit d’une citation de Diodore, Bibliothèque historique, XVII, 3.

5 Plutarque, Vie d’Alexandre, XVII ; Sénèque, À Lucilius, XCIV, 120, 1. Les passages cités à l’appui de la démonstration sont importants. S’y ajoute la caution d’autres auteurs.

6 Plutarque, Fortune d’Alexandre, II, 12-13.

7 La phrase vient de Plutarque, Fortune d’Alexandre, II, 13.

8 Tite Live, Histoire romaine, IX, xvi, 19 ; xvii, 2.

9 Quant à Appien, convoqué à la page 305 pour avoir comparé Alexandre à César, il ne parvient pas à trancher entre les deux.

10 Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 2 (1104 a 10) ; Thomas d’Aquin, Commentaire de l’Éthique à Nicomaque , II, leçon 2, 264.

11 Ibid., II, 5.

12 Ibid., II, 9 (1 109 b).

13 Par ailleurs Le Roy ne rejette pas la théorie médicale, Vicissitude, p. 50.

14 Le Roy rejoint Aristote, Éthique…, X, 10.

15 L’éducation fournit à Le Roy un argument majeur posé dès le début du livre.

16 La loi physique des contraires, empruntée à de nombreuses références antiques, est exposée à partir de la page 32.

17 Le Roy se réfère autant au discours de Socrate dans Phédon, 60 b, qu’à Aristote.

18 Le Roy se plaît aux listes – par exemple l’évolution de la cuisine dans un pays et la différenciation géographique des pratiques alimentaires –, qui prouvent le jeu des semblables et des dissemblables en diachronie et en synchronie.

19 Voir Loys Le Roy, traducteur, historien, philosophe et D. Duport, « Histoire et éducation dans l’univers de Loys Le Roy », in Écrire l’histoire, 2010, à paraître.

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Pour citer cet article

Référence papier

Danièle Duport, « Loys Le Roy et la représentation psychique du grand homme dans De la vicissitude ou variété des choses en l’univers »Elseneur, 25 | 2010, 61-70.

Référence électronique

Danièle Duport, « Loys Le Roy et la représentation psychique du grand homme dans De la vicissitude ou variété des choses en l’univers »Elseneur [En ligne], 25 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/674 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.674

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Auteur

Danièle Duport

Université de Caen Basse-Normandie

Danièle Duport est maître de conférences à l’université de Caen. Elle a publié Les Jardins qui sentent le sauvage. Ronsard et la poétique du paysage (Genève, Droz, 2000) et Le Jardin et la nature. Ordre et variété dans la littérature de la Renaissance (Genève, Droz, 2002). Elle travaille actuellement à l’édition critique de De la vicissitude ou variété des choses en l’univers, 1575, de Loys Le Roy.

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Droits d’auteur

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