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La vie intérieure en question

Représentation de la vie psychique et appréhension de la vérité des êtres dans les nouvelles de L’Heptaméron

The representation of internal and psychological life and the fear of the truth about characters in The Heptameron stories
Philippe de Lajarte
p. 43-60

Résumés

Cette communication se propose de répondre à trois principales questions : quelles places les psychorécits et les discours d’expression intime tiennent-ils, et quels rôles jouent-ils, au sein des nouvelles de L’Heptaméron, dans la connaissance que nous pouvons avoir de la vie intérieure de leurs personnages ? Quels rapports les psychorécits et les discours d’expression intime entretiennent-ils respectivement avec la vérité ? Dans quelle mesure et jusqu’à quel point les psychorécits et les discours d’expression intime sont-ils capables, s’agissant de l’être intérieur des personnages, d’énoncer une vérité ? L’accès à la connaissance de la vie intérieure des personnages est à la fois, quoique inégalement, assuré dans les nouvelles de L’Heptaméron, par les psychorécits et les discours d’expression intime, les premiers comme les seconds entretenant avec la vérité des rapports complexes qui conduisent notamment à distinguer, s’agissant des premiers, les psychorécits objectifs et les psychorécits subjectifs, et, s’agissant des seconds, les discours de forme monologique et les discours de forme dialogale. Si, donnant de la vie intérieure des personnages une représentation dont la vérité s’impose a priori et de manière absolue, les psychorécits objectifs assurent globalement aux narrateurs des nouvelles la parfaite maîtrise de l’être intérieur de leurs personnages, l’on observe que cette loi fondamentale du récit se trouve parfois transgressée.

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Texte intégral

Si j’ai creu legierement quelque bien en vous, il est temps que j’en congnoisse la verité.
(Floride, dans la dixième nouvelle)

  • 1 D.C. Cohn, La transparence intérieure. Modes de représentation de la vie psychique dans le roman, P (...)
  • 2 Ibid., p. 75 sq. En usage dès le XIIe siècle (on le trouve notamment dans les romans de Chrétien de (...)

1Très variable, la place que tient la représentation de la vie psychique des personnages dans les nouvelles de L’Heptaméron est essentiellement fonction des différents registres typologiques auxquels ces nouvelles ressortissent. Elle est minime, voire nulle, dans les nouvelles dans lesquelles la pure et simple relation des faits objectifs se trouve primer, comme centre d’intérêt, sur la psychologie des personnages et les mobiles de leur conduite : savoir la majorité des nouvelles ressortissant au registre comique ou facétieux, comme les sixième, vingt-neuvième ou quarante-cinquième nouvelles, certaines nouvelles relevant du registre de la chronique criminelle, comme les première, trente-troisième ou trente-sixième nouvelles, ou de la chronique sociale, comme les soixantième ou soixante et unième nouvelles ; savoir, encore, certains récits dramatiques comme ceux narrés dans la trente-deuxième nouvelle ou la deuxième partie de la nouvelle quarante-six. La représentation de la vie psychique des personnages occupe en revanche une place et joue un rôle majeur, encore que variable, dans la plupart des nouvelles ressortissant au registre sentimental, comme les neuvième, dixième ou vingt-sixième nouvelles, ou éthico-sentimental, comme les quatrième ou trente-septième nouvelles. Les instruments dont elle use sont essentiellement de deux sortes. Ce qu’il convient d’appeler, dans l’acception stricte du terme, la représentation de la vie psychique des personnages, y est assuré par le type de récit auquel Dorrit Cohn a donné le nom de psychorécit1 ; dans un sens plus général, cependant, la connaissance de la vie psychique des personnages l’est également, quoique dans une moindre mesure, par ce que j’appellerai les discours d’expression intime (j’entends par là, non les discours intérieurs muets auxquels Dorrit Cohn donne le nom de monologues rapportés2, mais des discours consistant en paroles réellement proférées), discours qui eux-mêmes revêtent deux formes différentes : celle du dialogue et celle du monologue.

  • 3 « Et, à l’heure, j’oy les deux dames dessus nommées [Catherine de Medicis et Marguerite de France, (...)
  • 4 Voir sur ce point G. Genette, « Discours du récit », Figures, III, Paris, Seuil, 1972, p. 206-210.
  • 5 Il n’est pas certain cependant qu’il faille établir un lien entre le récit factuel et le procédé de (...)
  • 6 Dans la vingt-quatrième nouvelle : « La Royne, ou pour se monstrer autre qu’elle n’estoit, ou pour (...)
  • 7 Cf. G. Genette, Figures, III, p. 206.

2Si la présence des discours d’expression intime dans les nouvelles de L’Heptaméron n’appelle aucune remarque préalable, il n’en va pas de même de celle des psychorécits. Les codes modernes de l’écriture narrative pourraient en effet nous conduire à penser que l’un des corollaires du contrat de véridicité qui, dans L’Heptaméron, régit la pratique des conteurs3 (contrat qui, contrairement à ce qui a été souvent prétendu, n’est pas un contrat de pure convention, mais a, dans une œuvre fondée sur l’articulation d’une pratique narrative et d’une pratique dialogo-commentariale, des effets réels parfaitement repérables sur l’économie d’ensemble des récits), devrait être de priver automatiquement ces conteurs de la faculté reconnue aux narrateurs de récits de fiction, mais en principe refusée aux narrateurs de récits factuels, d’avoir accès à la subjectivité de leurs personnages, pour ne leur concéder que l’usage du procédé dit de la « focalisation externe »4, celui qui consiste à limiter strictement la connaissance que le narrateur a de ses personnages à celle que pourrait en avoir un observateur extérieur, savoir aux actes que ces personnages accomplissent et aux paroles qu’ils profèrent5. Or, de fait, il n’en va pas ainsi : les quelques exemples d’emploi caractérisé du procédé de la « focalisation externe » observables dans les nouvelles de L’Heptaméron6 sont en effet beaucoup trop rares pour qu’on puisse les considérer comme résultant du dessein délibéré de mise en application, dans le traitement sémiologique des personnages, du pacte de véridicité conclu par les conteurs. Si, pour paradoxal que cela nous paraisse aujourd’hui, ce pacte n’empêche pas les narrateurs de L’Heptaméron de s’octroyer un droit d’accès « naturel » à la subjectivité de leurs personnages, c’est essentiellement, peut-on estimer, pour deux raisons. La première, générale, est d’ordre historique : si l’on excepte la narration historiographique, qui, portée logiquement à s’intéresser aux actes accomplis par ses personnages et aux événements qui en résultent plus qu’aux pensées et aux sentiments qui les ont motivés, n’a jamais connu, sinon exceptionnellement, l’usage des différents procédés de représentation de la vie psychique, la manière la plus commune, de tout temps, de raconter, est celle qu’adopte le récit que Gérard Genette appelle le « récit non-focalisé, ou à focalisation zéro »7 : celle qui permet au narrateur de rendre transparents les pensées et les sentiments intimes de ses personnages. La seconde raison, plus spécifique, et sans doute plus significative, tient à ce que l’on peut tenir pour le dessein fondamental de l’auteur de L’Heptaméron : atteindre, à travers la narration des histoires, une vérité d’ordre moral, voire spirituel, plus profonde que celle qui naîtrait d’une relation purement objective des faits telle que pourrait en produire un observateur extérieur.

3C’est précisément sur le rôle dévolu, dans une telle quête, aux psychorécits, et, secondairement, aux discours d’expression intime, et sur la relation que les premiers et les seconds entretiennent avec la vérité, que l’on s’interrogera ici.

4Avant d’aborder cette question centrale, l’on répondra brièvement à quelques autres, qui lui sont préalables : quelles sont dans l’ensemble les dimensions textuelles des psychorécits et des discours d’expression intime présents dans les nouvelles de L’Heptaméron ? Quelles positions ces psychorécits et ces discours occupent-ils au sein des récits, et quelles fonctions leur y sont-elles dévolues ?

  • 8 « Or, y avoit il long temps que ung varlet de son mary l’aymoit si desesperement, que ung jour il n (...)
  • 9 Voir N. 23, p. 348.
  • 10 « Au pays de Daulphiné, y avoit ung gentil homme, nommé le seigneur de Riant […]. Il fut longuement (...)
  • 11 « En la cité de Valence, y avoit un gentil homme, qui, par l’espace de cinq ou six ans, avoit aymé (...)
  • 12 « La dame escouta devotement son sermon, ayant les oeilz fermes à regarder ceste venerable personne (...)
  • 13 « Le jeune prince, voiant ceste fille assez belle pour une claire brune, et d’une grace qui passoit (...)
  • 14 « Luy, qui se voyoit du tout desesperé de jamais la povoir recepvoir, que si longuement l’avoit ser (...)
  • 15 « Mais elle, qui avoit desja passé les premieres apprehensions de la mort, reprint cueur, se delibe (...)
  • 16 « Mais encores le print plus mal en gré [il s’agit de la mort accidentelle d’Avanturade] Amadour ; (...)
  • 17 « Mais, durant cest esloignement, ayans perdu l’un et l’autre leur consolation, commencerent à sent (...)
  • 18 Cf. le passage cité dans la note 10.

5Les psychorécits présents dans les nouvelles de L’Heptaméron sont de longueur éminemment variable, allant d’une brève phrase, comme dans le psychorécit par lequel se noue l’intrigue de la deuxième nouvelle8, aux dix-huit lignes qu’occupe, dans l’édition citée dans cet article, le psychorécit par lequel le narrateur de la vingt-troisième nouvelle s’emploie à mettre en lumière les raisons qui expliquent le suicide de la malheureuse victime d’un cordelier lubrique9. Variées sont également les fonctions dévolues à ces psychorécits ; l’on peut néanmoins, me semble-t-il, les ramener à quatre principales. La première est propre aux psychorécits qui se situent au début d’un récit : la plupart d’entre eux ont pour fonction, soit de faire connaître les sentiments et dispositions d’esprit du principal acteur ou de l’un des principaux acteurs de l’histoire au moment où celle-ci commence, comme les psychorécits que l’on rencontre au début des vingtième10 et soixante-quatrième nouvelles11, soit d’opérer le nouement de l’intrigue, comme les psychorécits qui, dans les trente-cinquième12 et quarante-deuxième13 nouvelles, inaugurent le début de l’action proprement dite. Une seconde fonction dévolue aux psychorécits est une fonction explicative : elle est le fait des psychorécits – nombreux – chargés de fournir l’explication d’actes accomplis, de décisions prises14 ou de propos tenus15 par des personnages, par la description des états ou des dispositions psychologiques qui les ont déterminés. Inverse et symétrique est la fonction – la troisième – dont sont investis les psychorécits, eux aussi nombreux, dont le rôle est d’exposer les effets produits par certains événements16 sur l’esprit ou le cœur d’un personnage. Nombreux, enfin, sont, dans les nouvelles sentimentales – c’est la quatrième principale fonction qui leur est dévolue – les psychorécits auxquels incombe la charge de décrire la transformation d’un sentiment amoureux17 ou l’état dans lequel, durant un laps de temps plus ou moins long, ce sentiment se stabilise18.

  • 19 N. 4, p. 121-122.
  • 20 N. 70, p. 674-676 et p. 677-679.
  • 21 N. 26, p. 385-386.
  • 22 N. 10, p. 168-170.
  • 23 N. 15, p. 248-250.
  • 24 Il s’agit du discours par lequel Amadour, après sa tentative d’obtenir par la force les faveurs de (...)
  • 25 Cf. le discours d’autojustification adressé par l’héroïne de la nouvelle à son époux dont les référ (...)
  • 26 Cf. le discours d’autojustification tenu par Rolandine devant la reine, p. 314-316 et p. 317-318.
  • 27 N. 4, p. 121-122.
  • 28 N. 70, p. 674-676 et p. 677-679.

6Comme dans la plupart des récits, les discours d’expression intime revêtent dans les nouvelles de L’Heptaméron soit la forme de dialogues, soit, plus rarement, celle de monologues. De dimension variable, comme les psychorécits, ces discours sont cependant, sous leurs deux formes, nettement plus longs dans l’ensemble que ces derniers : quinze lignes (dans l’édition citée dans cet article) pour le monologue du gentilhomme après l’échec de sa tentative de séduction, dans la quatrième nouvelle19, trois pages (dans la même édition) pour chacun des deux monologues de la dame du Vergier et du gentilhomme à la fin de la soixante-dixième nouvelle20 ; plus d’une page pour l’aveu de la « sage dame » au jeune d’Avannes, à la fin de la vingt-sixième nouvelle21 ; trois pages, respectivement, pour la déclaration d’amour d’Amadour à Floride dans la dixième nouvelle22, et pour le discours par lequel, menacée de mort par son mari, l’héroïne de la quinzième nouvelle justifie sa conduite auprès de celui-ci23. Sous leur forme dialogale, les discours d’expression intime présents dans les nouvelles de L’Heptaméron peuvent être globalement répartis, tant au regard de leur objet qu’à celui de leur fonction, en deux principales catégories : d’une part les déclarations d’amour (elles sont présentes dans la plupart des nouvelles sentimentales, notamment dans les neuvième, dixième, treizième, vingt-quatrième et vingt-sixième nouvelles, et la fonction qui leur y est dévolue, tant sur le plan dramatique que sur le plan idéologique, est essentielle), d’autre part les discours d’autojustification (beaucoup moins fréquents que les déclarations d’amour, ils occupent néanmoins une place et jouent, sur les plans ici encore dramatique et idéologique, un rôle essentiel dans les dixième24, quinzième25 et vingt et unième26 nouvelles). Il semblerait de prime abord qu’aucune fonction commune ne puisse être reconnue aux quelques discours d’expression intime qui, dans les nouvelles de L’Heptaméron, revêtent la forme d’un monologue : si le monologue du gentilhomme après l’échec de sa tentative de séduction27, dans la quatrième nouvelle, et les deux monologues symétriques de la dame du Vergier et du gentilhomme28, dans la soixante-dixième nouvelle, sont tous les trois l’expression d’un douloureux regret en même temps que d’un sincère repentir, les dernières paroles de la muletière mourante, dans la deuxième nouvelle, sont, au rebours, l’expression d’une parfaite fidélité dans la Foi et d’une totale confiance dans le Salut accordé par Dieu. Il n’est cependant pas besoin d’un grand effort de pénétration pour découvrir que ces trois monologues ont, sous leur opposition de surface, un trait commun (étroitement lié à leur caractère intensément dramatique) : tous les trois procèdent d’un même retour réflexif sur soi et d’une même volonté de redécouvrir ou de réaffirmer une vérité intérieure profonde. D’où il ressort que l’une des fonctions essentielles des discours d’expression intime et des psychorécits est leur rapport à la vérité. Rapport sur lequel l’on va maintenant se pencher.

7Nous nous poserons successivement trois questions : quelles places les psychorécits et les discours d’expression intime tiennent-ils, et quels rôles jouent-ils, au sein des nouvelles de L’Heptaméron, dans la connaissance que nous pouvons avoir de la vie intérieure des personnages ? Quels rapports les psychorécits et les discours d’expression intime entretiennent-ils respectivement avec la vérité ? Dans quelle mesure et jusqu’à quel point, enfin, les psychorécits et les discours d’expression intime sont-ils capables d’énoncer une vérité, s’agissant de l’être intérieur des personnages ?

 

81. Il est clair que, dans les nouvelles de L’Heptaméron, la connaissance de la vie psychique des personnages est, dans l’ensemble, principalement assurée par les psychorécits. Tandis, en effet, que les psychorécits sont exclusivement et intégralement voués à la représentation de la vie intérieure des personnages, les discours d’expression intime, qu’ils aient la forme d’un dialogue ou d’un monologue, ne nous donnent la plupart du temps de cette vie qu’une connaissance partielle, et dans certains cas réduite : quand, en effet, ils ont la forme d’un dialogue, ces discours expriment des pensées, des sentiments, des intentions destinés à agir sur l’esprit de l’allocutaire, ou formulent des prières, des promesses, des menaces, etc., à l’adresse de ce dernier, plus qu’ils ne décrivent les états intérieurs du locuteur qui sont à la source de ces diverses expressions de l’âme et pourraient en rendre compte ; et quand ils ont la forme d’un monologue, bien qu’ils soient davantage centrés sur ces états intérieurs, ils ne donnent jamais de ceux-ci qu’une représentation indirecte. Reste que le rôle joué dans la connaissance de la vie psychique des personnages par les discours d’expression intime, dans les nouvelles de L’Heptaméron, loin d’être négligeable, y est même parfois essentiel. De l’amour qui lie Amadour à Floride, dans la dixième nouvelle, le jeune d’Avannes à la « sage dame », dans la vingt-sixième nouvelle, le capitaine à la dame dont il s’est épris, dans la treizième nouvelle, le gentilhomme à Poline, dans la dix-neuvième nouvelle, ce ne sont pas des psychorécits, mais les déclarations d’amour, orales ou écrites, de ces personnages, qui nous font connaître la nature originale. L’un des cas les plus remarquables à cet égard est celui que présente la vingt-quatrième nouvelle : tandis qu’est délibérément éludé par le narrateur le psychorécit qui aurait pu nous révéler la transformation intérieure qui s’opère en Elisor durant ses sept années d’éloignement forcé et la métamorphose que subit son amour :

  • 29 N. 24, p. 358.

De la vie qu’il mena durant ce temps et de l’ennuy qu’il porta pour ceste absence, ne s’en peut rien sçavoir, mais ceulx qui ayment ne le peuvent ignorer29,

sur le mécanisme psychologique et les influences spirituelles qui ont, au cours de ces années, amené Elisor à tourner vers Dieu l’amour idolâtrique qu’il vouait à la reine de Castille, c’est la longue épître qu’il lui fait parvenir au terme de ses sept années d’exil qui seule, à la toute fin du récit, lève le voile. Du rôle joué par les discours d’expression intime dans la connaissance de la vie intérieure des personnages, la quinzième nouvelle offre un exemple plus remarquable encore. Le rendez-vous nocturne que, un soir, l’épouse délaissée donne dans sa chambre au gentilhomme avec lequel elle s’est liée d’amitié, donne au lecteur – ou à l’auditeur – toutes raisons de conjecturer qu’elle s’apprête à avoir avec lui, cette nuit-là, les relations les plus intimes. Et rien, sans doute, ne lui ferait par la suite abandonner cette conviction, si, dans le discours d’autojustification que, plus tard, la dame tient à son mari, celle-ci n’affirmait, sous la foi du serment, n’avoir jamais entretenu, et désiré entretenir, avec son ami, que des relations platoniques :

  • 30 N. 15, p. 249 ; souligné par moi.

Je ne vous veulx poinct nyer que, le plus souvent qu’il m’estoit possible, je n’allasse parler à luy dans une garde-robbe, faingnant d’aller dire mes oraisons […]. Je ne veulx poinct aussy nyer que, estant en ung lieu si privé et hors de tout soupson, je ne l’aye baisé de meilleur cueur que je ne faictz vous. Mais je ne demande jamais mercy à Dieu, si entre nous deux il y a jamais eue autre privauté plus avant, ne si jamais il m’en a pressée, ne si mon cueur en a eu le desir ; car j’estois si aise de le veoir, qu’il ne me sembloit poinct au monde qu’il y eust un aultre plaisir30.

9Il est vrai que le lecteur est d’autant plus fondé à mettre en doute la véracité de ce serment que, ayant réussi, grâce à l’habileté de son plaidoyer et à la justesse de son argumentaire, à calmer son mari et à écarter ses menaces, la dame, dans une confidence faite à l’une de ses demoiselles de compagnie, laisse entendre à celle-ci qu’elle s’est peut-être parjurée :

  • 31 Ibid., p. 251.

Le matin, une vieille damoiselle, qui avoit grand paour de la vie de sa maistresse, vint à son lever et luy demanda : « Et puis, ma dame, comment vous va ? ». Elle luy respondit en riant : « Croyez, m’amye, qu’il n’est poinct ung meilleur mary que le mien, car il m’a creue à mon serment »31.

10Subsiste, en fin de compte, un doute. C’est que, contrairement aux psychorécits, les discours d’expression intime ne nous donnent jamais une représentation des pensées et des sentiments intimes des personnages dont la véracité soit absolument garantie. Constat qui nous introduit directement au cœur du problème que l’on va maintenant aborder : celui du rapport des psychorécits et des discours d’expression intime à la vérité.

 

112. Commençons par les psychorécits. Le critère essentiel, pour ce qui est du rapport d’un psychorécit à la vérité intérieure d’un personnage, est la relation que ce psychorécit entretient avec l’instance qui, dans le récit « classique », détient le pouvoir de déterminer de manière absolue toute vérité au sein du récit, à savoir l’instance du narrateur. Or, évaluer cette relation requiert que l’on commence par distinguer deux types de psychorécits qui entretiennent avec l’instance et la voix narratoriales des rapports foncièrement différents : les psychorécits objectifs ou narratoriaux, et les psychorécits subjectifs ou actoriaux. Les psychorécits objectifs sont des psychorécits indexés sur l’instance d’énonciation du narrateur qui ont pour fonction de traduire en mots les pensées ou les sentiments du personnage tels que le narrateur (se) les représente, ou, ce qui revient au même, tels que le narrateur, fort du pouvoir absolu qu’il possède de donner ipso facto l’existence à ce qu’il (se) représente, les établit dans l’être. Pour exemple, ce psychorécit extrait de la neuvième nouvelle de L’Heptaméron :

  • 32 N. 9, p. 149-150.

Et, à cause qu’il n’estoit de maison de mesme elle, il n’osoit descouvrir son affection ; car l’amour qu’il luy portoit estoit si grande et parfaicte, qu’il eut mieulx aymé mourir que desirer une chose qui eust esté à son deshonneur. Et, se voiant de si bas lieu au pris d’elle, n’avoit nul espoir de l’espouser. Parquoy son amour n’estoit fondée sur nulle fin, synon de l’aymer de tout son pouvoir le plus parfaictement qu’il luy estoit possible32.

  • 33 Il importe en effet de distinguer dans tout discours l’instance de locution (dans tous les psychoré (...)

12Les psychorécits subjectifs sont, eux, des psychorécits indexés, non sur l’instance d’énonciation du narrateur, mais sur celle du personnage33 ; ils traduisent les pensées et les sentiments du personnage tels que ce dernier se les représente et, peut-on du moins imaginer, se les formule tacitement en son for intérieur : ils n’ont pas pour objet, comme les psychorécits objectifs, l’être du personnage en tant que réalité constituée par l’instance narratoriale et par là-même valant comme vérité a priori, mais la représentation que le personnage a de son être ; la vérité qu’ils expriment ne se donne pas, comme celle qu’expriment les psychorécits objectifs, pour une vérité absolue, mais pour une vérité subjective et conditionnelle (conditionnée par le regard que le personnage porte sur lui-même et par la représentation qu’il a de son être). Cette singularité épistémologique a pour corrélat, sur le plan syntaxique, une marque singulière : les psychorécits subjectifs sont introduits par des verbes de pensée, de sentiment ou de perception qui fonctionnent comme des embrayeurs de subjectivité. Pour exemple, ce psychorécit extrait de la dixième nouvelle de L’Heptaméron (les embrayeurs de subjectivité sont signalés par des italiques) :

  • 34 N. 10, p. 160.

En regardant la beaulté et bonne grace de sa fille Floride, qui, pour l’heure, n’avoit que douze ans, se pensa en luy-mesmes que c’estoit bien la plus honneste personne qu’il avoit jamais veue, et que, s’il pouvoit avoir sa bonne grace, il en seroit plus satisfaict que de tous les biens et plaisirs qu’il pourroit avoir d’une autre34.

13Les psychorécits objectifs et les psychorécits subjectifs ont des rapports à la vérité foncièrement différents : tandis que les premiers ont le pouvoir d’énoncer inconditionnellement la vérité, les seconds ne peuvent être définitivement tenus pour vrais qu’à la condition de se trouver validés par le contexte. Le seul vrai critère de véridicité des psychorécits subjectifs est donc un critère externe.

  • 35 Les psychorécits « dissonants », selon la terminologie de Dorrit Cohn, sont ceux dans lesquels le n (...)
  • 36 N. 23, p. 348.
  • 37 N. 30, p. 404-405.
  • 38 Les cordeliers, qui, de l’avis des devisants (interprètes, sur ce point, de la pensée de Marguerite (...)

14Que les psychorécits objectifs aient le pouvoir d’énoncer absolument la vérité est une chose : mais une question aussi importante, s’agissant de la connaissance de l’être intérieur d’un personnage déterminé, est de savoir quelle est, mesurée à l’aune de l’ensemble du récit, c’est-à-dire à l’aune de l’évolution psychologique et morale de ce personnage au cours de l’histoire, l’étendue du champ que cette vérité concerne. Cette étendue est en effet, dans les nouvelles de L’Heptaméron, très variable. Je m’en tiendrai aux cas les plus remarquables. Les seuls psychorécits narratoriaux qui, dans L’Heptaméron, peuvent, me semble-t-il, être considérés comme énonçant une vérité exempte de limitation dans l’espace comme dans la temporalité psychologico-moraux – une vérité que l’on peut par conséquent qualifier d’absolue – sont, paradoxalement, des psychorécits « dissonants »35 qui décrivent, non, comme le font les psychorécits « classiques », ce qu’un personnage pense ou ressent, mais au rebours ce que, pour des raisons qui en l’occurrence dépassent la simple psychologie et mettent en jeu les rapports de l’homme à la Grâce, il se trouve incapable de penser ou de ressentir – tel le psychorécit qui, dans la vingt-troisième nouvelle, expose les raisons qui conduisent au suicide une dame victime de la lubricité d’un cordelier36, ou celui qui, dans la trentième nouvelle, explique pourquoi tous les efforts déployés par une mère superstitieuse pour éviter de tomber dans le péché se retournent maléfiquement contre elle37. Le pouvoir véridictif de ces deux psychorécits est étroitement lié au fait qu’ils constituent, sur les plans à la fois dramatique et métaphysique, des cas limites de haute valeur paradigmatique : la conception erronée du Salut que de faux apôtres38 ont inculquée à la mère incestueuse de la trentième nouvelle et à l’épouse outragée de la vingt-troisième, devient fatale au moment où ces deux femmes subissent une épreuve qui met en jeu les fondements mêmes de leur être moral. À l’opposé, la vérité intérieure du personnage à laquelle nous font accéder certains psychorécits narratoriaux s’avère être, au regard d’une perspective englobant l’ensemble du récit, une vérité partielle et relative : on ne pourrait ainsi attribuer une valeur de vérité absolue à ce psychorécit narratorial de la vingt et unième nouvelle :

  • 39 N. 21, p. 307.

Ce peu de contentement donna grande satisfaction au cueur de ces deux parfaictz amans39.

qu’en faisant abstraction du fait que l’un de ceux que ce psychorécit qualifie de « parfaits amants » – le gentilhomme bâtard – trahira, plus tard, celle qui lui est demeurée indéfectiblement fidèle.

  • 40 D.C. Cohn, La transparence intérieure… (voir note 1).

15L’un des problèmes majeurs que la question du rapport des psychorécits narratoriaux à la vérité conduit à rencontrer, est celui de la nature du rapport établi, au sein des psychorécits, entre le regard que le narrateur porte sur l’intériorité du personnage et cette intériorité même. L’on observera cependant que la critique qui s’est spécialement penchée sur ce problème et dont les analyses sont aujourd’hui devenues classiques40, Dorrit Cohn, y a été conduite à partir de l’examen de romans appartenant à notre modernité, et que certains des concepts que ces analyses l’ont amenée à forger – ceux, notamment, de consonance et de dissonance psychonarratives – sont essentiellement opérants dans le champ du roman moderne. Il faut bien voir en effet que les effets de consonance ou de dissonance psychonarrative sont des effets secondaires qui, loin d’être inhérents par essence à toute espèce de psychorécit, ne s’observent que dans les cas où, une différence se trouvant d’abord établie au sein du psychorécit entre un point de vue narratorial et un point de vue actoriel, une fusion ou, inversement, une opposition entre ces deux points de vue peut ensuite, logiquement, être opérée. Aucun phénomène de consonance ou de dissonance psychonarrative n’est en revanche observable dans les cas où aucune « dialectique » consonancielle ou dissonancielle entre deux « voix », l’une narratoriale et l’autre actorielle, ne joue au sein du psychorécit. Or c’est ce dernier cas de figure que, dans les nouvelles de L’Heptaméron, les psychorécits illustrent le plus fréquemment. Aucun effet particulier de consonance ou de dissonance n’est ainsi décelable dans ce psychorécit objectif de la quarante-troisième nouvelle – le type de psychorécit « classique » des nouvelles de L’Heptaméron :

  • 41 N. 43, p. 502-503. Je souligne ce qui, dans cette suite de phrases, relève du psychorécit.

Il y avoit un gentil homme au service de sa maistresse, dont elle estoit si fort esprinse, qu’elle n’en povoit plus porter. Si est-ce que l’amour qu’elle avoit à sa gloire et reputation lui faisoit en tout dissimuler son affection. Mais, apres avoir porté ceste passion bien ung an, ne se voulans soulaiger, comme les aultres qui ayment, par le regard et la parolle, brusloit si fort en son cueur, qu’elle vint sercher le dernier remede41.

  • 42 Cf. les notes 36 et 37.

16Ce n’est pas que tout effet de consonance ou de dissonance soit absent de ces psychorécits. Ce sont essentiellement des effets de dissonance que l’on y observe. Ces effets – rares – sont d’autant plus significatifs qu’ils apparaissent tous au sein du même contexte idéologique et procèdent du même dessein narratorial. Les deux exemples les plus remarquables en sont constitués par les deux psychorécits déjà mentionnés des vingt-troisième et trentième nouvelles42 où la dissonance est poussée jusqu’à ses plus extrêmes limites, ces psychorécits exposant, comme on l’a vu, non ce que les personnages ont dans l’esprit, mais au rebours ce que leur esprit est totalement incapable de concevoir. L’effet de dissonance procède dans les deux cas du même dessein narratorial : mettre en évidence les effets catastrophiques qu’une doctrine religieuse erronée (celle que diffusent en particulier les cordeliers) produit sur les esprits des croyants. C’est du même dessein que procède, dans la trente-cinquième nouvelle, un effet non moins caractéristique de dissonance psychonarrative produit – cas d’autant plus remarquable qu’il est, me semble-t-il, unique dans L’Heptaméron – par la mise en parallèle et l’opposition de deux psychorécits, l’un, subjectif et actoriel (introduit par l’embrayeur de subjectivité croyant), qui exprime le point de vue du personnage :

  • 43 N. 35, p. 442. Je souligne ce qui relève du psychorécit.

Croyant asseurement que un tel amour spirituel et quelques plaisirs qu’elle en sentoit n’eussent sceu blesser sa conscience, elle ne falloit poinct tous les jours d’aller au sermon et d’y mener son mary […]43.

l’autre, objectif, qui exprime le point de vue du narrateur et prend littéralement (l’adjectif spirituel du psychorécit actoriel y est repris pour s’y voir opposer son antonyme charnel) le contre-pied du précédent :

  • 44 Ibid., p. 442-443.

Ainsy ce feu, soubz tiltre de spirituel, fut si charnel, que le cueur qui en fut si embrasé brusla tout le corps de ceste pauvre dame ; et, tout ainsy qu’elle estoit tardive à sentyr cest flamme, ainsy elle fut prompte à enflamber, et sentyt plus tost le contentement de sa passion, qu’elle ne congneust estre passionnée ; et, comme toute surprinse de son ennemy Amour, ne resista plus à nul de ses commandemens44.

 

  • 45 Cf. R. Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 1963, chapitre 11, p.  (...)
  • 46 N. 10, p. 168-170.
  • 47 N. 13, p. 219-224.
  • 48 N. 26, p. 381.
  • 49 Qui n’hésite pas à épouser une femme qu’il n’aime pas (Aventurade) pour avoir la possibilité de viv (...)
  • 50 Il s’agit souvent, notamment dans le cas d’Amadour et du jeune seigneur d’Avannes, de discours prof (...)

173. Qu’en est-il maintenant des rapports que les discours d’expression intime entretiennent avec la vérité ? Une distinction doit d’emblée être faite entre ceux de ces discours qui ont la forme d’un dialogue et ceux qui ont la forme d’un monologue. Les premiers ont, au regard de leur rapport à la vérité, une ambivalence foncière qui tient à la double relation qu’ils entretiennent avec le locuteur et l’allocutaire et à la bipolarité fonctionnelle qui lui est liée : ces discours remplissent en effet simultanément deux fonctions, l’une que l’on qualifiera, en usant de la terminologie jakobsonienne45, d’expressive – ils sont chargés d’exprimer les pensées et les sentiments du locuteur – l’autre de conative – ces mêmes discours visent à exercer une action sur l’esprit de l’allocutaire, et, à travers celle-ci, une autre, indirecte, sur le comportement de celui-ci. Or il est clair que, si elles opèrent simultanément, ces deux fonctions n’opèrent pas nécessairement en harmonie : l’action que le locuteur a dessein de produire sur son allocutaire et la stratégie comportementale qu’elle détermine peuvent en effet conduire ce locuteur à ne pas se montrer totalement sincère dans l’expression de ses pensées et sentiments intimes, voire à s’y montrer fallacieux. De l’ambivalence propre à ce type de discours, maintes déclarations d’amour masculines fournissent, dans les nouvelles de L’Heptaméron, des exemples caractéristiques, l’ambivalence qui leur est inhérente affectant à la fois l’économie du récit et sa portée idéologique (la mise à l’épreuve, par l’expérience, de la doctrine ficinienne de l’amour). Il est ainsi difficile, pour ne pas dire impossible, de démêler, dans la déclaration d’amour d’Amadour à Floride46, dans celle du Capitaine à la dame dont il s’est épris, dans la treizième nouvelle47, ou dans celle du jeune d’Avannes à la « sage dame », dans la vingt-sixième nouvelle48, ce qui relève de la sincérité d’une part, et, de l’autre, du calcul stratégique (hypothèse qu’on ne peut exclure dans le cas d’Amadour49) ou du désir de l’amoureux d’obtenir de l’aimée une réponse conforme à son attente, désir qui le conduit à tenir à celle-ci le type de discours50 qu’il estime propre à susciter une pareille réponse.

  • 51 Les premières à nourrir ces doutes – la conduite ultérieure de leurs serviteurs prouvera qu’ils n’é (...)

18Un facteur important intervient par ailleurs dans le rapport que les discours d’expression intime, qu’ils aient la forme d’un dialogue ou celle d’un monologue, entretiennent avec la vérité : le contexte narratif et plus précisément dramatique propre à ces discours. Si l’on peut légitimement nourrir quelques doutes, sinon quant à la parfaite sincérité, du moins – ce qui n’est pas tout à fait la même chose – quant à la parfaite véracité des déclarations d’amour d’Amadour à Floride ou du jeune d’Avannes à la « sage dame »51, en revanche les ultimes paroles d’amour que, dans la neuvième nouvelle, le gentilhomme, sur son lit de mort, adresse à l’aimée, ou l’aveu longtemps retenu d’amour que, dans la vingt-sixième nouvelle, la « sage dame », sur son lit de mort elle aussi, fait au jeune d’Avannes, excluent, eux, tout soupçon. De même, si la véracité du monologue par lequel, dans la deuxième nouvelle, la muletière affirme une dernière fois, avant de mourir, sa foi dans le Salut, ainsi que, dans la soixante-dixième nouvelle, celle des monologues de la dame du Vergier et du gentilhomme précédant leur suicide, excluent le doute, c’est en raison des circonstances exceptionnellement dramatiques dans lesquelles ces monologues se trouvent proférés, le face à face avec la mort valant ici, comme dans le cas des deux précédentes déclarations d’amour, pour gage irrécusable de véracité. Sans doute n’est-ce pas avec la mort que se trouve confronté le gentilhomme de la quatrième nouvelle lorsque, après l’échec de sa tentative de séduction, il s’abandonne, dans un monologue, à d’amers regrets : mais c’est à une situation dramatique qui le contraint, comme la dame du Vergier et son amant, et comme la muletière, à un face à face crucial avec sa propre vérité.

 

194. Les analyses qui précèdent l’ont montré : de l’être intérieur des personnages des nouvelles, tant les psychorécits que les discours d’expression intime ne délivrent dans la majorité des cas qu’une vérité partielle et relative. De cet être, par conséquent, il est presque toujours – indépendamment du fait que les dialogues viennent souvent jeter le doute sur la « vérité » des récits, élargissant par là-même leurs zones d’ombre, ou d’incertitude – une part vouée à nous échapper ou à nous demeurer opaque. Du moins cette sorte d’opacité tient-elle à ce sur quoi les récits restent muets, à ce qu’ils laissent sur leurs bords, à l’extérieur d’eux-mêmes ; elle est le produit, non de la logique ou de la rhétorique élaborée par ces récits, mais de ce qui échappe à cette logique et à cette rhétorique ; elle tient, pourrait-on dire, aux vides de ces récits, non à leurs pleins. Mais il se pourrait qu’il existât, chez certains personnages, une espèce d’opacité « positive » imputable, à l’inverse de la précédente, à l’économie même du récit, engendrée par le récit comme effet propre de sa logique et de sa rhétorique. De cette sorte d’opacité, inhabituelle dans la littérature narrative ancienne et au surplus contraire – du moins serait-on porté à le croire – à la profonde exigence de vérité qui, dans L’Heptaméron, sous-tend l’écriture narrative, les nouvelles du recueil n’offrent pas beaucoup d’exemples. Il en est un, cependant, dans la dixième nouvelle, tout à fait remarquable.

  • 52 N. 10, p. 181 ; je souligne le fragment psychonarratif.
  • 53 Ibid., p. 179-180 ; souligné par moi.
  • 54 N. 10, p. 180 ; souligné par moi.
  • 55 Codes qui autorisent l’amoureux qui a « bien servi » sa dame à requérir de celle-ci, pour récompens (...)
  • 56 N. 10, p. 182.

20Après avoir, désespéré à l’idée de ne plus pouvoir vivre auprès de Floride, décidé de « jouer à quicte ou double, pour du tout la perdre ou du tout la gaingner », et tenté – vainement – de prendre par force la jeune femme, Amadour, devant sa stupéfaction, s’efforce, sinon de justifier, du moins d’expliquer devant elle son acte. Son discours se trouve introduit par une phrase principalement constituée par un psychorécit objectif de type narratorial : « Amadour, qui avoit perdu toute raison par la force d’amour, luy dist […] »52. Phrase qui fait écho, sémantiquement et en partie même lexicalement, à deux énoncés antécédents dont l’un constitue lui aussi un psychorécit : « Voyant Amadour que sa femme estoit enterrée, et que son maistre le mandoit, parquoy il n’avoit plus occasion de demorer, eut tel desespoir en son cueur, qu’il cuida perdre l’entendement »53 et « […] la suplia [il s’agit de Floride] de le venir veoir au soir, après que chascun y auroit esté ; ce qu’elle luy promist, ignorans que l’extremité de l’amour ne congnoist nulle raison »54. Ce que ce psychorécit introductif donne clairement à entendre, c’est que, lorsqu’il s’adresse à Floride pour tenter de justifier sa conduite, Amadour est sous le coup d’une espèce de folie ; que, par conséquent, le discours qu’il s’apprête à lui tenir pour sa défense n’est pas seulement un discours moralement réprouvable, mais, à proprement parler, un discours déraisonnable. Or, s’il est, dans le plaidoyer pro domo d’Amadour, une chose qui frappe, c’est que, toute considération morale mise à part, l’argumentaire y est, sur le plan dialectique, construit de manière extrêmement solide, et, sur le plan rhétorique, conduit de façon on ne peut plus habile. Rien n’est plus raisonnable, au sens propre du terme, que ce plaidoyer qui développe successivement – et fort habilement – deux argumentaires contradictoires fondés, l’un sur les codes propres à l’idéologie courtoise55 – c’est celui qu’Amadour revendique comme sien – l’autre, appelé à prendre le relais du précédent au cas où (comme Amadour a toutes raisons de le craindre) celui-ci n’atteindrait pas son but, sur le principe de l’irresponsabilité des pécheurs agissant sous l’emprise de la folie, visant à dissiper les scrupules moraux et à apaiser la conscience chrétienne de Floride. Le trait le plus singulier de ce second volet du plaidoyer d’Amadour est que celui-ci, pour défendre sa cause, y tire argument de sa supposée perte de raison, rejoignant par là, paradoxalement, le jugement radicalement disqualifiant porté sur ce plaidoyer même par le narrateur : lorsque, en effet, il affirme que « la passion ne donne lieu à la raison »56, Amadour reprend quasi littéralement les termes du précédent psychorécit narratorial énonçant qu’il « avoit perdu toute raison par la force d’amour ». L’on pourrait par conséquent en conclure qu’Amadour lui-même justifie le jugement auparavant porté sur lui par le narrateur, que, donc, il est lui-même persuadé d’avoir perdu la raison, s’il n’était clair que cette autoaccusation de folie s’inscrivait dans une stratégie argumentative subtilement conçue visant à convaincre Floride d’accéder à la requête de son serviteur. Cette considération est-elle cependant de nature à invalider totalement l’affirmation d’Amadour prétendant qu’il a perdu la raison ? Autrement dit, est-ce parce qu’il trouve son intérêt à affirmer qu’il a perdu la raison et qu’il soutient cette affirmation d’un habile argumentaire que l’on doit se refuser de croire Amadour lorsqu’il affirme avoir perdu la raison ? Au niveau philosophique, la question s’énonce : où finit la raison et où commence la folie ? Au niveau sémiotique, ou, si l’on préfère, au niveau de l’écriture narrative, elle conduit finalement à se demander jusqu’à quel point, dans les nouvelles de L’Heptaméron, les psychorécits narratoriaux détiennent le pouvoir d’énoncer dans l’absolu la vérité intérieure des personnages qu’ils concernent. Pour isolé qu’il soit, le cas d’Amadour prouve que, s’il n’est pas aisé sans doute de répondre à cette question, celle-ci n’est pas pour autant dépourvue de pertinence.

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Notes

1 D.C. Cohn, La transparence intérieure. Modes de représentation de la vie psychique dans le roman, Paris, Seuil, 1981 (éd. originale : Transparent Minds, Princeton, Princeton University Press, 1978). Le psychorécit est le type particulier de récit qui a pour objet la relation des événements et la description des états dont est constituée la vie psychique des personnages.

2 Ibid., p. 75 sq. En usage dès le XIIe siècle (on le trouve notamment dans les romans de Chrétien de Troyes : cf. Cligès [v. 625 sq.], Le chevalier de la charrette [v. 868 sq., v. 1097 sq., v. 4262 sq.]), et, au XVIe siècle même, d’emploi fréquent dans l’Amadis de Gaule, le « monologue rapporté », n’a, sauf erreur, qu’une unique occurrence dans L’Heptaméron (« Le mary, la voyant avecq ce bon visaige, dist en soy mesmes : Si elle sçavoit […] » : M. de Navarre, L’Heptaméron, Paris, Librairie générale française (Classiques de Poche), 1999, N. 8, p. 144 [toutes les références à L’Heptaméron renverront à cette édition] ; c’est moi qui souligne).

3 « Et, à l’heure, j’oy les deux dames dessus nommées [Catherine de Medicis et Marguerite de France, fille de François Ier], avecq plusieurs autres de la court, qui se delibererent d’en faire autant [que l’auteur du Décaméron], sinon en une chose differente de Boccace : c’est de n’escripre nulle nouvelle qui ne soit veritable histoire » (L’Heptaméron, p. 90).

4 Voir sur ce point G. Genette, « Discours du récit », Figures, III, Paris, Seuil, 1972, p. 206-210.

5 Il n’est pas certain cependant qu’il faille établir un lien entre le récit factuel et le procédé de la « focalisation externe » : je renvoie sur ce point aux observations de G. Genette dans Fiction et diction, Paris, Seuil, 1991, p. 78. Mais il y a bien en tout état de cause une incompatibilité théorique entre l’attitude d’« omniscience » narratoriale et le principe de la véridicité de la narration.

6 Dans la vingt-quatrième nouvelle : « La Royne, ou pour se monstrer autre qu’elle n’estoit, ou pour experimenter à la longue l’amour qu’il luy portoit, ou pour en aymer quelque autre qu’elle ne voulloit laisser pour luy, ou bien le reservant, quand celluy qu’elle aymoit feroit quelque faulte, pour luy bailler sa place, dist, d’un visage ne content ne courroucé : Elisor […] » (L’Heptaméron, N. 24, p. 356 ; souligné par moi). Dans la soixante-quatrième nouvelle : « […] mais elle, ou cuydant trouver mieulx, ou voulant dissimuler l’amour qu’elle luy avoit portée, trouva quelque difficulté » (N. 64, p. 631 ; souligné par moi).

7 Cf. G. Genette, Figures, III, p. 206.

8 « Or, y avoit il long temps que ung varlet de son mary l’aymoit si desesperement, que ung jour il ne se peut tenir de luy en parler » (N. 2, p. 104 ; souligné par moi).

9 Voir N. 23, p. 348.

10 « Au pays de Daulphiné, y avoit ung gentil homme, nommé le seigneur de Riant […]. Il fut longuement serviteur d’une dame vefve, laquelle il aymoit et reveroit tant, que de la peur qu’il avoit de perdre sa bonne grace, ne l’osoit importuner de ce qu’il desiroit le plus » (N. 20, p. 293 ; souligné par moi).

11 « En la cité de Valence, y avoit un gentil homme, qui, par l’espace de cinq ou six ans, avoit aymé une dame si parfaictement, que l’honneur et la conscience de l’un et de l’autre n’y estoient poinct blessés ; car son intention estoit de l’avoir pour femme » (N. 64, p. 631 ; souligné par moi).

12 « La dame escouta devotement son sermon, ayant les oeilz fermes à regarder ceste venerable personne, et l’oreille et l’esprit prest à l’escouter. Parquoy, la doulceur de ses parolles penetra les oreilles de ladicte dame jusques au cueur, et la beaulté et grace de son visaige passa par les oeilz et blessa si fort l’esprit de la dame, qu’elle fut comme une personne ravye » (N. 35, p. 442 ; souligné par moi).

13 « Le jeune prince, voiant ceste fille assez belle pour une claire brune, et d’une grace qui passoit celle de son estat, […] il la regarda longuement. Luy, qui jamais encor n’avoit aymé, sentyt en son cueur ung plaisir non accoustumé. Et quant il fut retourné en sa chambre, s’enquist de celle qu’il avoit veue en l’eglise » (N. 42, p. 489 ; souligné par moi).

14 « Luy, qui se voyoit du tout desesperé de jamais la povoir recepvoir, que si longuement l’avoit servie et n’en avoit jamais eu nul autre traictement que vous avez oy, fut tant combatu de l’amour dissimulé et du desespoir qui luy monstroit tous les moyens de la hanter perduz, qu’il se delibera de jouer à quicte ou à double, pour du tout la perdre ou du tout la gaingner, et se payer en une heure du bien qu’il pensoit avoir merité » (N. 10, p. 180 ; souligné par moi).

15 « Mais elle, qui avoit desja passé les premieres apprehensions de la mort, reprint cueur, se deliberant, avant que morir, de ne luy celler la verité, et aussy de ne dire chose dont le gentil homme qu’elle aymoit peust avoir à souffrir. Et après avoir oy toutes les questions qu’il luy faisoit, luy respondit ainsy […] » (N. 15, p. 247, 248 ; souligné par moi).

16 « Mais encores le print plus mal en gré [il s’agit de la mort accidentelle d’Avanturade] Amadour ; car, d’un costé, il perdoit l’une des femmes de bien qui oncques fut, et de l’autre, le moyen de povoir jamais revoir Floride ; dont il tomba en telle tristesse, qu’il cuida soubdainement morir » (N. 10, p. 179 ; souligné par moi).

17 « Mais, durant cest esloignement, ayans perdu l’un et l’autre leur consolation, commencerent à sentir ung torment qui jamais de l’un ne l’autre n’avoit esté experimenté » (N. 21, p. 303, 304 ; souligné par moi).

18 Cf. le passage cité dans la note 10.

19 N. 4, p. 121-122.

20 N. 70, p. 674-676 et p. 677-679.

21 N. 26, p. 385-386.

22 N. 10, p. 168-170.

23 N. 15, p. 248-250.

24 Il s’agit du discours par lequel Amadour, après sa tentative d’obtenir par la force les faveurs de Floride, tente de justifier auprès d’elle sa conduite. Cf. N. 10, p. 181-182.

25 Cf. le discours d’autojustification adressé par l’héroïne de la nouvelle à son époux dont les références se trouvent dans la note 23.

26 Cf. le discours d’autojustification tenu par Rolandine devant la reine, p. 314-316 et p. 317-318.

27 N. 4, p. 121-122.

28 N. 70, p. 674-676 et p. 677-679.

29 N. 24, p. 358.

30 N. 15, p. 249 ; souligné par moi.

31 Ibid., p. 251.

32 N. 9, p. 149-150.

33 Il importe en effet de distinguer dans tout discours l’instance de locution (dans tous les psychorécits, qu’ils soient objectifs ou subjectifs, le locuteur est toujours le narrateur) de l’instance d’énonciation : à la différence du psychorécit objectif qui fait entendre la voix du narrateur, le psychorécit subjectif fait entendre la voix du personnage. Sur la différence entre locuteur et énonciateur, voir O. Ducrot, Le dire et le dit, Paris, Éditions de Minuit, 1984, chapitre 8, p. 193 sq.

34 N. 10, p. 160.

35 Les psychorécits « dissonants », selon la terminologie de Dorrit Cohn, sont ceux dans lesquels le narrateur adopte vis-à-vis de son personnage un point de vue qui diffère de celui que ce personnage a sur le monde et sur lui-même, voire s’oppose à celui-ci. Cf. D.C. Cohn, La transparence intérieure…, p. 42 sq.

36 N. 23, p. 348.

37 N. 30, p. 404-405.

38 Les cordeliers, qui, de l’avis des devisants (interprètes, sur ce point, de la pensée de Marguerite de Navarre), diffusent cette doctrine hautement pernicieuse à leurs yeux selon laquelle l’homme a par lui-même la capacité d’accéder à la sainteté et d’assurer son salut en s’astreignant à des pratiques de dévotion.

39 N. 21, p. 307.

40 D.C. Cohn, La transparence intérieure… (voir note 1).

41 N. 43, p. 502-503. Je souligne ce qui, dans cette suite de phrases, relève du psychorécit.

42 Cf. les notes 36 et 37.

43 N. 35, p. 442. Je souligne ce qui relève du psychorécit.

44 Ibid., p. 442-443.

45 Cf. R. Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 1963, chapitre 11, p. 213 sq.

46 N. 10, p. 168-170.

47 N. 13, p. 219-224.

48 N. 26, p. 381.

49 Qui n’hésite pas à épouser une femme qu’il n’aime pas (Aventurade) pour avoir la possibilité de vivre auprès de celle qu’il aime (Floride).

50 Il s’agit souvent, notamment dans le cas d’Amadour et du jeune seigneur d’Avannes, de discours profondément influencés par la métaphysique ficinienne de l’amour.

51 Les premières à nourrir ces doutes – la conduite ultérieure de leurs serviteurs prouvera qu’ils n’étaient pas sans fondement – sont celles mêmes à qui ces déclarations d’amour sont adressées. Floride : « Puis que ainsy est, Amadour, que vous demandez de moy ce que vous avez, pourquoy est-ce que vous me faictes une si grande et longue harangue ? » (N. 10, p. 170). La « sage dame » : « Monseigneur, je n’entreprendz pas de respondre à vostre theologie ; mais, comme celle qui est plus craignant le mal que croyant le bien, vous vouldrois bien supplier de cesser en mon endroit les propos dont vous estimez si peu celles qui les ont creuz » (N. 26, p. 381).

52 N. 10, p. 181 ; je souligne le fragment psychonarratif.

53 Ibid., p. 179-180 ; souligné par moi.

54 N. 10, p. 180 ; souligné par moi.

55 Codes qui autorisent l’amoureux qui a « bien servi » sa dame à requérir de celle-ci, pour récompense, qu’elle se donne à lui.

56 N. 10, p. 182.

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Pour citer cet article

Référence papier

Philippe de Lajarte, « Représentation de la vie psychique et appréhension de la vérité des êtres dans les nouvelles de L’Heptaméron »Elseneur, 25 | 2010, 43-60.

Référence électronique

Philippe de Lajarte, « Représentation de la vie psychique et appréhension de la vérité des êtres dans les nouvelles de L’Heptaméron »Elseneur [En ligne], 25 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/666 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.666

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Auteur

Philippe de Lajarte

Université de Caen Basse-Normandie

Philippe de Lajarte, ancien professeur à l’université de Caen, spécialiste de la littérature du XVIe siècle, est l’auteur de publications portant les unes sur la théorie du récit et la théorie littéraire (« Le travail littéraire », revue Degrés, 1985, « Sur la pratique littéraire », revue Diogène, 1985), les autres sur différents poètes et prosateurs des XVIe et XVIIe siècles, notamment Marguerite de Navarre, et sur le courant humaniste (L’Humanisme en France au XVIe siècle, Paris, Champion, septembre 2009). En préparation : un essai sur L’Heptaméron, à paraître aux Éditions Champion.

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