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Texte intégral

1Vie psychique : sous ce terme quelque peu rébarbatif se cachent toutes les réalités de la vie intérieure, de la pensée, des émotions, tout un univers sans cesse mouvant.

2Cette vie, diverses sciences humaines – la psychologie, l’anthropologie, l’histoire – l’observent, l’analysent, tiennent un discours sur elle. La littérature a seule la fonction de la représenter. Encore faut-il, s’agissant de la littérature, distinguer : la poésie (lyrique) exprime la vie psychique bien plus qu’elle ne la représente ; c’est à la littérature de fiction, narrative ou théâtrale, que revient essentiellement la charge de représenter la vie psychique. Elle dispose, pour ce faire, de différentes stratégies qui ne sont pas de simples procédés techniques, mais qui constituent, sur les plans esthétique et idéologique, de véritables enjeux. Tel a été le point de départ de la recherche rassemblée dans ce volume, qui s’est rapidement élargie à des textes non fictionnels et même, dans un seul cas, à la poésie.

  • 1 D.C. Cohn, Transparent Minds, Princeton, Princeton University Press, 1978 ; La transparence intérie (...)
  • 2 N. Du Fail, Les Contes et Discours d’Eutrapel, Rennes, N. Glamet, 1586, chapitre 27, p. 383.
  • 3 L. Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, C. Mauron (trad.), Paris, Flammarion (GF), 1982, I, (...)

3Le premier objectif était d’inventorier et d’évaluer les procédés des écrivains. L’ouvrage désormais classique de Dorrit Cohn1 donnait des bases communes, au moins pour la littérature narrative. Un clivage s’établit d’emblée sur une base chronologique : cet ouvrage s’appuie très majoritairement sur les romans des deux derniers siècles, et la représentation de la vie psychique chez les conteurs du XVIe siècle et même chez les mémorialistes du XVIIe imposait une adaptation de la méthode. La question même de la présence ou de l’absence de la vie intérieure des personnages dans le récit devait être posée. Les auteurs ici étudiés montrent bien qu’ils ne sont rien moins que naïfs devant la nécessité de représenter l’effet des passions, ou le processus de décision, chez leurs personnages. Même dans Les Contes amoureux de Jeanne Flore, où Magali Jeannin-Corbin reconnaît le caractère topique du jeu des motivations et des passions, elle discerne une intention idéologique claire derrière le procédé : faire apparaître les hommes comme les pantins que manipule la puissance divine qui régit l’amour. Marie-Claire Thomine-Bichard a trouvé chez Noël Du Fail le récit, repris de Lucien, du mythe de Momus, qui trouvait que le défaut de l’homme résidait dans « l’estomach, lequel à son jugement, devoit estre ouvert et à boutons, afin, disoit-il, de voir à l’oeil les pensees, projets, et fantasies qui boüillent et se remuent au fond et creux d’iceluy »2 : mythe que Dorrit Cohn avait précisément mis en tête de son livre, dans la version de Sterne3, et qui prend ainsi, tel qu’il est raconté par Du Fail, la même place inaugurale dans notre recueil. Si Du Fail n’en fait pas la figure de sa propre création de personnages, il n’en offre pas moins à l’exploration un champ plus large qu’on ne s’y attendrait, prouvant que l’écriture facétieuse n’exclut pas une certaine vie intérieure des personnages, ceux des contes et plus encore les devisants. L’Heptaméron, avec sa diversité de tons, de styles, d’intentions, offrait encore plus de matière et a permis à Philippe de Lajarte des analyses très complètes. Les mémorialistes du XVIIe siècle n’offrent pas moins de matière. Au théâtre, Noémi Courtès montre qu’on ne peut éviter de montrer et de dire la vie intérieure des personnages, en particulier au moyen du monologue. L’enquête donne donc des résultats largement positifs.

4L’étude de textes fictionnels plus récents ne pose pas autant de questions préliminaires, mais les textes eux-mêmes s’offrent dans toute leur complexité, comme le montrent les articles de Philippe Corno sur Les Liaisons dangereuses et d’Yvan Leclerc sur Salammbô. Flaubert est à coup sûr le grand romancier de la vie intérieure, mais le roman historique lui posait un défi nouveau, et il était intéressant de voir comment il parvenait à représenter la pensée et les sentiments des Carthaginois, voire même d’un groupe d’hommes de nations et de langues différentes, de façon convaincante pour le lecteur.

5On constate aussi que, dans un contexte où la fiction est reine, les romanciers imposent leur conception de la psyché humaine : certains, poétiquement, comme James dont les fantômes représentent, au sens le plus strict du terme, les désirs et obsessions des personnages, indicibles parce qu’inavoués et inconscients ; ou comme Antonio José Ponte dont les personnages, dans leurs itinéraires cauchemardesques, symbolisent l’impossibilité de vivre désormais dans La Havane paupérisée et policièrement contrôlée ; d’autres, simplement en faisant de l’intrigue de leur roman une fable de l’esprit humain dans ses rapports avec le corps, avec le cosmos, avec sa propre histoire aussi. C’est ce que font aussi bien Balzac dans Louis Lambert que Sylvie Germain dans ses nombreux romans. L’article où Christine de Buzon analyse la conception de l’âme qui sous-tend la poésie de Du Bellay est rapproché de ceux de Gérard Gengembre et d’Alain Goulet en raison du fondement philosophique qu’il met, comme eux, en évidence, bien qu’il n’y ait pas ici d’autre fiction que la construction du « je » lyrique, tourné vers la perfection d’Olive ou de Dieu lui-même.

  • 4 Je ne peux me résoudre à reprendre le terme monstrueux d’altrobiographie qu’emploie D. Viart (« Dis (...)

6L’apport des autres textes non fictionnels est plus significatif car ils nous obligent à nous interroger sur la compréhension de la vie psychique, sur la possibilité de la déchiffrer et sur la possibilité de l’écrire. On voit apparaître la question de l’écriture de soi, avec l’article de Gwenaëlle Ledot sur les journaux d’Annie Ernaux : la vie psychique est d’abord celle que chacun éprouve en lui-même, et dont il s’efforce de garder trace, fût-ce, comme Annie Ernaux dans les textes ici étudiés, par les détours de l’allobiographie4. Les passages les plus autobiographiques des mémorialistes cités par Francine Wild lui font discrètement écho. Mais plus encore qu’eux, les articles de Danièle Duport et de Sarah Di Bella posent la question de la connaissance de la vie intérieure. Pour Loys Le Roy, qui reprend le thème antique des grands hommes, mais dans le contexte de la « vicissitude » de toutes choses, on ne peut juger de la valeur d’un grand homme si on ne connaît pas le fond de ses motivations et des lois naturelles qui sont à leur fondement. C’est par approches successives, comparatives et répétées qu’il procède, pour montrer finalement qu’Alexandre n’est pas un si grand homme qu’on le croit. Moins rigoureux dans leur attitude critique, plus subjectifs, les mémorialistes, Retz surtout et plus fugitivement La Rochefoucauld, posent la question de l’incompréhensible en l’homme à propos de faits et de moments précis. Quant à Sarah Di Bella, qui a étudié le texte de Luigi Riccoboni sur l’art de l’acteur, elle y découvre les problèmes liés à la duplicité du jeu théâtral : c’est à partir de ses propres émotions que l’acteur peut s’entraîner à reproduire l’émotion dans son jeu ; encore faut-il selon Riccoboni, pour des raisons éthiques et spirituelles, qu’il évite de s’imprégner en retour de ces émotions qu’il joue. Mais au cours du XVIIIe siècle, le public exige de plus en plus une interprétation individualisée et sensible faisant fi des codes reçus : l’authenticité reprend le dessus. L’acteur devient le creuset d’une véritable alchimie émotionnelle et interprétative.

7Au-delà de ces questions d’intériorité, que tous les textes non fictionnels posent avec acuité, plusieurs de ces études nous renvoient à la question du rapport des représentations de la vie psychique avec la vérité, question particulièrement sensible dans l’étude de Philippe de Lajarte sur l’Heptaméron, et dans celle de Philippe Corno sur les Liaisons dangereuses. Tous deux relèvent que la représentation de ses sentiments et de sa pensée par un personnage n’est pas toujours sincère – le mensonge et la manipulation ne sont pas rares, surtout en matière de conquête amoureuse ; de plus, cette représentation peut être erronée sans qu’il y ait mensonge, lorsque le personnage n’a pas encore pris conscience de son évolution. C’est particulièrement évident chez Laclos, avec en outre la situation épistolaire qui rend le statut de la vérité très incertain : à un moment donné, nous ne pouvons plus savoir si Valmont ment à Merteuil ou à Tourvel, ou s’il se ment à lui-même, et le sens global du roman en devient totalement incertain.

8Ces quelques aperçus sont loin d’épuiser les questions qui circulent d’un article à l’autre dans ce numéro 25 d’Elseneur, ou que les auteurs laissent en suspens. Tous se sont engagés dans l’aventure de cette recherche commune avec enthousiasme, et ont cherché à défricher, à formuler des questions et à poser des jalons méthodiques plus qu’à présenter un discours clos. Le chantier reste ouvert.

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Notes

1 D.C. Cohn, Transparent Minds, Princeton, Princeton University Press, 1978 ; La transparence intérieure. Modes de représentation de la vie psychique dans le roman, trad. de l’anglais par A. Bony, Paris, Seuil (Poétique), 1981.

2 N. Du Fail, Les Contes et Discours d’Eutrapel, Rennes, N. Glamet, 1586, chapitre 27, p. 383.

3 L. Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, C. Mauron (trad.), Paris, Flammarion (GF), 1982, I, 23, p. 83.

4 Je ne peux me résoudre à reprendre le terme monstrueux d’altrobiographie qu’emploie D. Viart (« Dis-moi qui te hante », Revue des sciences humaines, no 263, mars 2001, Paradoxes du biographique, p. 7-33).

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Pour citer cet article

Référence papier

Francine Wild, « Avant-propos »Elseneur, 25 | 2010, 9-12.

Référence électronique

Francine Wild, « Avant-propos »Elseneur [En ligne], 25 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2024, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/649 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.649

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Auteur

Francine Wild

Université de Caen Basse-Normandie

Francine Wild, ancienne élève de l’ENS, est professeur à l’université de Caen. Ses travaux portent sur la littérature narrative du XVIIe siècle : historiettes (en particulier, les Historiettes de Tallemant des Réaux), anecdotes, hommes illustres, mémoires. Principales publications : Naissance du genre des ana (1574-1712) (Paris, Champion, 2001) ; édition de Guy Gueudet, L’art de la lettre humaniste (Paris, Champion, 2004). Elle prépare actuellement une édition de Clovis ou la France chrétienne (1657) de Jean Desmarets de Saint-Sorlin.

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