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Christian Chelebourg, Disney ou l’Avenir en couleur

Caroline Lamouroux
p. 183-187
Référence(s) :

Christian Chelebourg, Disney ou l’Avenir en couleur, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2018.

Texte intégral

  • 2 Voir la note 258, p. 292.

1« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités »2 : c’est avec ce dogme, creuset des aventures de Peter Parker / Spiderman, que Christian Chelebourg débute son chapitre intitulé « Le Monde d’après » (p. 175). Ce précepte est au cœur de la réflexion qui traverse le livre et pourrait parfaitement illustrer le rôle primordial que joue la Walt Disney Company dans notre société actuelle. L’auteur de l’ouvrage Disney ou l’Avenir en couleur dépeint la firme comme un véritable royaume qu’il nomme le Disneyverse (contraction de Disney et universe), univers magique et visionnaire prônant avant tout le réenchantement du monde, qui bénéficie de droits tout en respectant des lois et des devoirs. En effet, Disney est devenu en presque un siècle le « premier groupe mondial du divertissement » (p. 8). Néanmoins ce pouvoir ne fait que renforcer le poids que la firme tentaculaire porte sur ses épaules ; ses nombreux personnages sont tous l’incarnation du message qu’elle tend à véhiculer dans le monde entier car il faut veiller à ne pas heurter la sensibilité des enfants, à satisfaire les envies de chacun et à répondre aux attentes d’un public toujours plus varié et plus exigeant, tout en s’efforçant de ne pas être incohérent dans ses revendications.

2L’opinion publique aime à détester le monde « en couleur » (titre du livre) prôné par ce géant du divertissement : il est très facile de critiquer le monstre « Disney », de le discréditer, de le remettre en cause et d’avoir un avis bien arrêté sur le message patriarcal et rétrograde qu’il semble diffuser. La Walt Disney Company se bat souvent contre ses détracteurs, ce qui permet d’affirmer qu’elle n’est pas toute-puissante et qu’elle est aussi régie par les désirs du public. Pourtant, Christian Chelebourg nous précise le rôle du Disneyverse : il s’agit d’« éclaire[r] le contemporain, et pas seulement celui des enfants et adolescents » (p. 11).

3Lorsque Michael Eisner est nommé à la tête de la firme en 1986, les Walt Disney Productions deviennent The Walt Disney Company. Le nom est lourd de sens et indique sans détour la volonté de faire du Disneyverse un groupe soudé, une véritable famille, une compagnie au sens originel du terme. Car l’union fait la force et il faut être particulièrement uni pour maintenir le règne inégalé d’un tel géant du divertissement ! La Walt Disney Company est à l’image d’un arbre immense qui possède de multiples « branches » (selon l’analogie employée par Christian Chelebourg), profondément enraciné dans les valeurs qui ont construit les États-Unis d’Amérique.

4Depuis la création de la petite entreprise familiale, les générations se succèdent, les noms changent, la firme se développe progressivement : elle est en constante mutation pour mieux se réinventer. La première partie de l’ouvrage de Christian Chelebourg intitulée « Le Disneyverse, années 2000 », répertorie ces différentes transformations comparées à de multiples ramifications d’une généalogie complexe : nous pouvons énumérer les quatre branches principales actuelles de l’« arbre Disney » que sont Studio Entertainment, Parks, Experiences and Consumer Products, Media Networks et la dernière, Direct-To-Consumer and International. La Walt Disney Company est donc une famille très structurée à tous points de vue : l’entreprise, créée par Walt Disney – Uncle Walt ! – et son frère Roy, va jusqu’à inventer une famille propre au personnage de Mickey Mouse et une vie « réelle ». Nous ne pouvons que constater l’ampleur des produits créés et vendus par la firme. Le monstre sacré de l’entertainment est bien plus présent dans notre société que nous ne voudrions le croire : tout en sachant qu’elles ne représentent qu’une mince part de la production disneyenne, ce sont quelque cinq cents œuvres citées ou seulement étudiées qui servent d’exemples dans l’ouvrage de Christian Chelebourg.

5Si le public se souvient particulièrement des rachats récents de Marvel et Lucasfilm, et outre les films d’animation qui ont souvent bercé notre enfance, d’autres productions cinématographiques et audiovisuelles font partie de l’univers de Disney : cela va des séries à succès produites par ses filiales ABC Studios, Touchstone Television, etc. (Grey’s Anatomy, Desperate Housewives ou Scandal) aux films particulièrement remarquables dans l’histoire du cinéma populaire tels Armageddon (Touchstone Pictures), The Sixth Sense (Hollywood Pictures), sans omettre les dessins animés proposés dans les programmes télévisés pour enfants. Ces œuvres sont tout autant de moyens de véhiculer les idées foncièrement optimistes de la Walt Disney Company dans notre monde réel en proie au doute et à la désillusion. Dans la dernière partie de son ouvrage (« Vers l’infini et au-delà »), Christian Chelebourg parle d’un « archirécit » comme le lien qui permet d’unifier et de rassembler les différents produits élaborés par Disney : « une histoire qui commande […] toutes les histoires, qui leur préexiste et les détermine […] » (p. 267). Le Disneyverse nourrit à profusion la société du message qu’elle véhicule à travers toutes ses branches.

6Christian Chelebourg se présente ici comme porte-parole du message universel de la Walt Disney Company. S’il rappelle que la critique – le Disney bashing – n’est pas nouvelle (p. 271), l’auteur entend répondre un à un aux multiples détracteurs, démonte page après page leurs arguments (p. 8, p. 91, p. 102, p. 116, p. 141, p. 163, p. 227, p. 268…) et affirme que dénoncer les valeurs pseudo-conservatrices du Disneyverse serait « à coup sûr commettre un contresens » (p. 102). Car cet univers magique est en dehors du temps, à mi-chemin entre fiction et réalité et y entrer permet de comprendre la réalité de notre société. Face aux critiques qui reprochent « aux studios leur édulcoration du monde » (p. 163-164), Christian Chelebourg rappelle encore une fois que l’univers disneyen cherche, au contraire, à l’embellir et à le « refictionnaliser » car il a besoin de fins heureuses – happy endings – et de superhéros.

7Le Disneyverse créé par Walt Disney entend changer le monde pour le rendre meilleur et ainsi établir les nouvelles fondations solides d’une société résolument optimiste, emplie d’espoir et tournée vers l’avenir. Walt Disney se présente comme un « pragmatique progressiste » qui prône la notion de progrès, pensée conforme à la vision des Pères Fondateurs des États-Unis et à la philosophie des Lumières. L’univers disneyen propose, de cette manière, d’établir ensemble de nouvelles valeurs imprégnées d’un héritage culturel commun et repose sur le socle des valeurs américaines au risque parfois d’osciller entre des mythes contraires comme le Self-made man et celui de la Dynastie (p. 34). Il s’agit là d’une tradition renouvelée – « exploiter le fond ancien pour parler du présent » (p. 31) – qui s’étend à tous les niveaux et s’adapte constamment en fonction de l’évolution des mœurs sociétales, à commencer par la Famille, au cœur du Disneyverse. En effet, à la défiance observée face à l’autorité paternelle s’oppose un « partage intergénérationnel » (p. 34), voire un « nivellement des générations » (p. 36) : la relation avunculaire longuement décrite par Christian Chelebourg, prenant pour exemple les neveux de Donald Duck, semble moderniser la vision de la famille et tend à devenir un véritable ressort humoristique. Ce sont tous les codes préétablis de la famille (relation parent-enfant, maternité, etc.) qui sont mis à mal pour créer une nouvelle cellule familiale plus diversifiée « en émancipant la filiation des contraintes de la biologie » (p. 53). D’ailleurs, les fêtes de Noël et d’Halloween (voir le chapitre concerné p. 105-139) sont l’occasion de réunir, de réparer, voire de ressouder la famille dans le Disnevverse : retourner aux sources permet souvent aux personnages principaux de rétablir une relation saine avec leur famille « par la révélation des secrets enfouis ».

8La famille permet de rappeler l’un des piliers fondamentaux du monde de Disney : le vivre-ensemble. Le renouveau passe, semble-t-il, par le fait de se battre ensemble pour construire une communauté pérenne. L’individualisme doit donc se mettre au service de la pluralité : l’Homme perfectible est poussé à dépasser ses limites pour le bien de tous. Le pluriel devient synonyme de force et d’avenir ; au renouveau collectif et à l’optimisme s’opposent l’hostilité du monde actuel et la notion nietzschéenne d’« hyperindividualisme » (p. 151-152). Walt Disney devient Howard Stark, personnage d’Iron Man 2 et père du héros éponyme (p. 64), l’incarnation du libéralisme humaniste, et se confronte à une époque où l’Homme a oublié de prier la « bonne étoile » et doute de ses convictions politiques : le système républicain et les valeurs démocratiques sont mis à rude épreuve. L’« archirécit » devient alors un évangile et chaque personnage du Disneyverse doit ainsi conquérir le cœur des hommes en proie à la désillusion et prêcher la « Bonne Parole », véritable message d’espoir. À ce sujet, Christian Chelebourg s’appuie sur l’exemple de la série Once Upon a Time (ABC Studios) : le village perdu du Maine dans lequel « vivent » les personnages prisonniers d’une malédiction devient une allégorie de notre monde : « Comme nous, [les personnages de la série] ne croient plus au conte » (p. 143). Le personnage de Henry Mills devient le prophète qui, parce qu’il croit, peut faire en sorte de sortir les habitants du présent qui les enferme.

9Pour respecter la devise « A better brighter tomorrow » (des lendemains meilleurs, plus radieux), le « libéralisme collectif » prôné par le Disneyverse (voir chapitre « Vivre ensemble », p. 55-77) doit être « policé » afin de « favorise[r] l’éclosion de tous les talents » (Political correctness, p. 67-71). C’est encore une fois innover en dépassant les formes traditionnelles : il s’agit de respecter, de promouvoir les différentes ethnies, les cultures, les affinités sexuelles, mais également de favoriser l’égalité de sexes. Les jeunes femmes actuelles peuvent devenir des princesses fortes et indépendantes (démocratisation de la princesse Disney) sans renier toutefois les bons conseils prodigués par les mères et les grands-mères (« empowerment féminin »). Le superhéroïsme connaît ce que Christian Chelebourg appelle une « mise à jour » et prend ici un véritable « coup de jeune » pour proposer une image moins manichéenne de la figure héroïque (garçon ou fille). Si les films d’animation restent encore assez frileux à ce sujet, le « Disneyverse inscrit le coming out dans la dynamique du progrès » (voir chapitre « Vivre ensemble ») et se fait fort de soutenir activement la cause LGBT+. Le respect et l’ouverture d’esprit, prôner la diversité et revendiquer l’égalité des chances ou le talent au profit de l’hérédité (Americain way of life), sont tout autant de notions chères au Disneyverse : la firme tourne le public vers un monde meilleur. Ce véritable projet démocratique (dont les valeurs sont sans cesse véhiculées par les multiples productions filmiques) est parfaitement incarné par les projets architecturaux utopiques de Disney (voir chapitre « Une écologie de l’espoir », p. 239-264). Le monde meilleur ne peut d’ailleurs pas être envisagé sans une attention particulière accordée au développement durable et à l’écologie. Les nombreux films d’animation, rappelant au public son comportement scandaleux à l’égard de la nature, le poussent à se mettre en cause et à repenser son mode de vie. Si le ton de ces œuvres se fait bien souvent léger, il n’en reste pas moins que la situation reste préoccupante. Le Disneyverse souhaite donc y sensibiliser les enfants le plus tôt possible.

10Le livre de Christian Chelebourg propose ici une compréhension éclairée, argumentée, illustrée et globale du Disneyverse qui dispense un message porteur d’espoir afin de former, du moins aux Etats-Unis, « l’héritage culturel sur lequel ce pays se fonde et avance » (p. 276).

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Notes

2 Voir la note 258, p. 292.

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Pour citer cet article

Référence papier

Caroline Lamouroux, « Christian Chelebourg, Disney ou l’Avenir en couleur »Elseneur, 34 | 2019, 183-187.

Référence électronique

Caroline Lamouroux, « Christian Chelebourg, Disney ou l’Avenir en couleur »Elseneur [En ligne], 34 | 2019, mis en ligne le 04 avril 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/614 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.614

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Auteur

Caroline Lamouroux

Université de Caen Normandie

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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