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Joseph Altairac et Guy Costes, avec la collaboration de Philippe Ethuin et de Philippe Mura, Rétrofictions. Encyclopédie de la conjecture romanesque rationnelle francophone, de Rabelais à Barjavel (1532-1951)

Fleur Hopkins
p. 179-182
Référence(s) :

Joseph Altairac et Guy Costes, avec la collaboration de Philippe Ethuin et de Philippe Mura, Rétrofictions. Encyclopédie de la conjecture romanesque rationnelle francophone, de Rabelais à Barjavel (1532-1951), préface de Gérard Klein, Paris – Amiens, Belles Lettres – Encrage (Interface ; 5), 2018, 2 vol.

Texte intégral

1Les études sur l’imaginaire scientifique ont trouvé leur Bible. En 2018, Joseph Altairac et Guy Costes, passionnés archéobibliographes bien connus du milieu de la science-fiction, ont publié Rétrofictions. Encyclopédie de la conjecture romanesque rationnelle francophone, de Rabelais à Barjavel (1532-1951). Le monolithe de 4,5 kg, deux tomes, recensant 11 086 titres, 4 000 auteurs, 2 456 pages et flanqué de plus de 1 000 illustrations, est le 5e opus de la collection « Interface », qui compte déjà à son actif deux essais de Michel Meurger sur les enlèvements extraterrestres (1995) et la cryptozoologie (1997), une somme sur l’uchronie d’Éric B. Henriet (2004) ou encore une abondante cartographie des Terres creuses (2006), par les mêmes Joseph Altairac et Guy Costes.

2La couverture de l’encyclopédie Rétrofictions, réalisée par Jeam Tag, se présente comme une composition synoptique qui résume à elle seule l’esprit des deux tomes. Elle souligne que ce que le public appelle communément, par méconnaissance ou par facilité, « science-fiction » ne se construit pas en ligne droite, mais par le fait d’échos, de ramifications et de stratifications. De Cyrano de Bergerac à Richard-Bessière, le dessinateur propose de redécouvrir certains incontournables de l’imaginaire scientifique, superposés, décalés ou entremêlés : une station d’aérocars dessinée par Albert Robida dans Le Vingtième Siècle (1883) côtoie un Atmophyte tiré d’Ignis du comte Didier de Chousy (1896), voisine avec le savant Gringaloux, imaginé par Nadal (1921) et rencontre la fusée des Conquérants de l’univers de Richard-Bessière, dessinée par René Brantonne (1951) tout comme la double Tour Eiffel dans le lointain, qui est un clin d’œil à Avril ou le Monde truqué dont l’univers graphique a été conçu par le dessinateur Tardi (2015).

  • 1 Pierre Versins, Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Lau (...)

3C’est d’abord le titre de l’encyclopédie qui interpelle le néophyte. Les auteurs n’utilisent pas l’étiquette « science-fiction », mais se rapportent à l’expression « conjecture romanesque rationnelle », employée par Pierre Versins, dans son Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, en 1972 : « La conjecture romanesque rationnelle, c’est un point de vue sur l’univers, y compris l’Homme, et non un genre, ni une forme. Un point de vue qui s’essaie à dépasser le connu sans pour autant abandonner cet instrument privilégié qu’est la logique : un coup de sonde. »1 Ils prennent ainsi position dans un débat important qui anime les études sur l’imaginaire scientifique depuis quelques années maintenant. Certains chercheurs, au rang desquels Jean-Marc Gouanvic, Fleur Hopkins et Brian Stableford, rappellent que le terme « science-fiction » n’apparaît qu’à la fin des années 1920 (1926 : scientifiction ; 1929 : science-fiction) et qu’il faut attendre 1950 pour que le xénisme soit importé en France. À ce titre, ils préfèrent d’autres termes pour désigner l’imaginaire scientifique ancien (Jean-Jacques Bridenne parle, au début des années 1950, de « roman d’imagination scientifique », tandis que Brian Stableford évoque le « roman scientifique »). Ils cherchent aussi à dégager la spécificité de certains de ces auteurs, englués sous le titre anachronique et générique de « proto-science-fiction » ou « science-fiction archaïque » (Fleur Hopkins propose notamment de cartographier le genre littéraire du « merveilleux-scientifique », que d’autres chercheurs noient indistinctement sous l’appellation de « science-fiction ancienne », sans se soucier de ses relations à la métapsychie ou au roman expérimental). L’expression valorisée par Altairac et Costes, celle de « conjecture romanesque rationnelle », a un double avantage : elle permet à la fois de rassembler des formes variées de littératures de l’imaginaire (utopie, voyage extraordinaire, merveilleux-scientifique, politique-fiction, etc.), elle permet encore de ne pas faire une histoire téléologique de la science-fiction, qui suppose que tout ce qui a précédé l’invention du terme était de la « science-fiction en germe », préparant l’avènement de l’explosion américaine du genre dans les années 1930.

4Le découpage chronologique choisi par les deux érudits, aussi, montre une fois encore comment l’appellation retenue pour cette littérature de l’imaginaire façonne une chronologie inédite. Plutôt que de remonter à Gilgamesh (Pierre Versins), ou à H. G. Wells (Jean Gattégno), plutôt que de faire une histoire de la science-fiction en termes de « naissance-maturation-âge-d’or-déclin », les deux compères, qui se concentrent sur la matière française, débutent avec Rabelais et sa machine à geler les paroles et terminent en 1951, avec le début de la collection « Anticipation », lancée par les éditions Fleuve Noir (avec des textes de F. Richard-Bessière ou encore Jimmy Guieu) et du « Rayon Fantastique », portée par Hachette / Gallimard (Theodore Sturgeon, A. E. van Vogt, Francis Carsac). Ces deux collections françaises, qui coïncident avec l’arrivée du terme « science-fiction » dans l’Hexagone, mettent en place un paradigme nouveau, fortement influencé par les productions américaines et justifiant ainsi pour les auteurs de marquer une étape nouvelle dans leur recensement. Après 1951, la quantité d’œuvres conjecturales et de science-fiction devient telle qu’il est difficile, sinon presque impossible, de faire un relevé aussi exhaustif que Rétrofictions a aspiré à l’être.

5Rétrofictions, fruit de douze ans de travail acharné, est avant tout un hommage à cette autre encyclopédie majeure, publiée en 1972 par Pierre Versins. À la différence de leur aîné, dont ils se recommandent volontiers, Altairac et Costes ont limité leur corpus aux publications francophones uniquement et ont considérablement enrichi le relevé, en s’intéressant notamment à des récits métapsychiques, qui témoignent de l’intérêt de certains auteurs pour les mystères des pseudo-sciences. Si un texte comme Le Nouveau Corsaire de René Jouglet (1924) ne figure pas dans le « Versins », il trouve sa place dans le « Costaltairac » car il porte un intérêt marqué aux pseudo-sciences, dans le cas présent, la suggestion hypnotique. Aussi, l’ambition de Rétrofictions est de taille : il s’agit de tout compiler, de tout chroniquer, sans mépris aucun pour la « culture populaire » et sans faire de différence entre les productions. Récits sous images diffusés chez Les Belles Images ou La Jeunesse illustrée côtoient ainsi des feuilletons à suspense du Matin ou de L’Intransigeant et des romans publiés dans des supports populaires (Ferenczi, Tallandier) ou des éditions reconnues (Mercure de France, Plon). Les notices, extrêmement précises, prennent soin de pointer, dans chaque texte cité, un extrait significatif, qui justifie son indexation. En effet, certains textes n’ont qu’une seule donnée conjecturale disséminée dans l’intrigue, mais méritent pour autant, selon les auteurs de l’encyclopédie, de figurer dans leur relevé. C’est le cas, par exemple, du Bracelet d’ébène de René Chambe (1926) qui met en scène une base souterraine allemande durant la Première Guerre mondiale.

6La force de Rétrofictions c’est aussi de porter un intérêt particulier aux illustrateurs et dessinateurs qui ont accompagné la parution des romans et feuilletons qu’ils exhument. Lortac, Nadal, Henri Lanos, Charles Atamian, Raymond Houy et bien d’autres noms sont à découvrir au fil des pages, grâce à de nombreuses reproductions tirées de leurs collections personnelles. Les notices s’accompagnent ainsi d’une bibliographie pointue, qui a permis d’identifier de nombreuses signatures illisibles. Et le brouillard est aussi levé pour l’identité des pseudonymes d’auteurs. Aidés de généalogistes, les spécialistes ont pointé sans relâche les identités diverses sous lesquelles ont écrit les auteurs portés au jour. Joseph et Guy, en tant que connoisseurs, plutôt que collectionneurs, ont poussé leur curiosité jusqu’à rassembler une foule d’objets témoignant de la diffusion de la conjecture romanesque rationnelle dans l’imaginaire de l’époque. Guy Costes présente ainsi son étonnante collection d’assiettes décorées ou de chromolithographies.

7Véritable mine d’or pour les passionnés et les chercheurs, l’encyclopédie se compose d’un index triple. Le classement alphabétique, d’abord, énumère les quelque 11 000 titres chroniqués dans l’encyclopédie. Ces derniers sont accompagnés d’un numéro, qui permettra au lecteur de naviguer dans deux index, plus vertigineux encore. Le second, thématique, dépasse de loin les tentatives de classement opérées par d’autres spécialistes de science-fiction, à l’image de John Clute et Peter Nicholls (The Encyclopedia of Science Fiction : An Illustrated A to Z, 1979) ou d’Everett F. Bleiler et Richard J. Bleiler (Science-Fiction, The Gernsback Years, 1998). Ici, on fonctionne par thème et par sous-thème, qui permettent une identification pointue des motifs romanesques qui parcourent la somme de documents. Composé comme une carte aux trésors, ce second index permet de plonger tête baissée dans l’imaginaire conjectural. Ainsi, le thème général de l’être artificiel se déploie autour des sous-thèmes de l’automate, du cadavre animé, de la copie, de l’homoncule ou d’une créature organique, tandis que le voyage temporel se déploie sous la forme d’une animation suspendue, d’une machine transtemporelle, d’une vision surnaturelle, d’un voyage ou encore du paradoxe de Langevin. Le troisième et dernier index, quant à lui, opère un classement chronologique de toutes les œuvres, littéraires et iconographiques.

8Ainsi, l’encyclopédie Rétrofictions représente un événement sans précédent pour les études des littératures de l’Imaginaire. Relevé infatigable de la conjecture romanesque francophone sous toutes ses formes sur près de quatre siècles, il procède des expéditions inlassables des deux érudits sur les marchés de livres anciens et de leur goût pour le partage désintéressé et généreux du savoir, qui, à n’en pas douter, inspirera plus d’un universitaire, assis sur les épaules de ces deux géants.

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Notes

1 Pierre Versins, Encyclopédie de l'utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, Lausanne, L’Âge d’homme, 1972, p. 8-9.

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Pour citer cet article

Référence papier

Fleur Hopkins, « Joseph Altairac et Guy Costes, avec la collaboration de Philippe Ethuin et de Philippe Mura, Rétrofictions. Encyclopédie de la conjecture romanesque rationnelle francophone, de Rabelais à Barjavel (1532-1951) »Elseneur, 34 | 2019, 179-182.

Référence électronique

Fleur Hopkins, « Joseph Altairac et Guy Costes, avec la collaboration de Philippe Ethuin et de Philippe Mura, Rétrofictions. Encyclopédie de la conjecture romanesque rationnelle francophone, de Rabelais à Barjavel (1532-1951) »Elseneur [En ligne], 34 | 2019, mis en ligne le 04 avril 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/584 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.584

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Auteur

Fleur Hopkins

Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne / BnF

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