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Comptes rendus

Jérôme Prieur, Lanterne magique. Avant le cinéma

Loïck Dutot
p. 163-165
Référence(s) :

Jérôme Prieur, Lanterne magique. Avant le cinéma, Paris, Fario (Théodore Balmoral), 2021, 240 p.

Texte intégral

1Écrivain et cinéaste, Jérôme Prieur offre avec son dernier essai Lanterne magique. Avant le cinéma une nouvelle réflexion sur l’image, son histoire et ses (r)évolutions. Au cours des quelque 240 pages de son ouvrage, il se donne pour ambition de revenir aux origines, explique-t-il dans sa préface, de cette « mutation qui avait affecté l’espèce humaine quand un train s’était mis à foncer sur les clients du Grand Café » (p. 10), autrement dit aux racines des séances cinématographiques et des nouvelles potentialités de l’image, en abordant le sujet des projections de lanterne magique et des expériences fantasmagoriques, sur une période embrassant le siècle des Lumières et le premier XIXe siècle.

2Pour mener à bien cette archéologie de l’image lumineuse, l’auteur prend appui sur nombre de sources (Mémoires, traités scientifiques, textes littéraires, etc.) citées tout au long du livre, et principalement sur deux œuvres, celle de Proust d’une part, et les Mémoires récréatifs, scientifiques et anecdotiques d’un physicien-aéronaute d’Étienne-Gaspard Robertson d’autre part. Dans l’œuvre proustienne, Jérôme Prieur s’attarde bien entendu sur les moments consacrés à la lanterne magique, par exemple dans Du côté de chez Swann, car « à Combray, c’est de la lanterne magique que naît la biographie, et l’enfance remonte » (p. 30), ou dans Jean Santeuil, pour plonger le lecteur dans le trouble ressenti par les personnages face aux images se mouvant dans l’obscurité, et qui fait écho à celui vécu par les spectateurs du temps de Robertson (1763-1837). Celui-ci, bien moins connu que Proust, est l’inventeur de la fantasmagorie, qui lui permit de faire carrière au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Jérôme Prieur peint cet homme mystérieux au détour de quelques pages tel un personnage de roman, au croisement d’un Jean Valjean, d’un Ursus et d’un Étienne Lantier (p. 37-42). Ses Mémoires proposent « une réflexion sur le spectacle lumineux, sur l’illusion et la croyance, une réflexion sur le rôle du spectateur » (p. 13) à partir de laquelle Jérôme Prieur entreprend de retracer une atmosphère, une ambiance, des désirs, qui menaient les badauds et les spectateurs avertis aux projections fantasmagoriques proposées par Robertson. Dans un récit captivant, enchanteur par moments, à la coloration romanesque, l’auteur s’applique à retranscrire la superposition des images et des souvenirs, des rêves et des cauchemars, et à illustrer un dérèglement de sens qu’il dit « mis en alerte, et en défaut » par les fantasmagories, car « [l]a vie est rendue aux pouvoirs de l’image. La salle de spectacle s’escamote, la réalité change de cours. […] Elle répand une brume où la vue monte et où le corps se désagrège » (p. 26). Le livre mêle ces réflexions sur le pouvoir de l’image à l’évocation de séances qui s’inscrivent dans une effervescence historique, populaire, festive, mais aussi dans un moment où la science fait sensation (on y découvre un foisonnement d’inventions d’optique notamment), et où le savant peut également être un amuseur, un artiste.

3Ce faisant, apparaissent avec les fantasmagories de Robertson des potentialités nouvelles, plus ou moins scientifiques, comme la capacité à « matérialiser » des fantômes (p. 92), ou à offrir un contenu éducatif (p. 157). Sur le plan esthétique, c’est là un moyen de proposer un nouveau souffle au spectacle, de lui ouvrir de nouveaux horizons. Ainsi sont rapportées tout au long du livre diverses séances de projections, certaines aux ambiances mystérieuses, et les réactions qu’elles provoquent chez les spectateurs (p. 95). Durant ces séances, très en vogue, l’obscurité de la salle favorise les rencontres et permet aux comportements les plus libertins de s’exprimer (p. 202). On découvre par ailleurs les différentes formes de bruitage qui pouvaient exister, au moyen d’instruments, de machineries, ou de voix humaines (p. 153). Toutes ces potentialités d’usage et ces attitudes spectatorielles annoncent celles du cinématographe, moins d’un siècle plus tard.

4Jérôme Prieur construit ainsi son ouvrage à travers le parcours d’un grand nombre de citations, de romans comme d’essais ou de souvenirs, qui permettent de suivre les évolutions, les réactions, les rencontres liées aux fantasmagories de Robertson. L’auteur s’approprie les témoignages et textes rencontrés lors de ses recherches pour les faire revivre, en laissant par moments l’impression qu’il a lui-même assisté aux représentations fantasmagoriques. On lit ce livre comme une mise en récit des Mémoires de Robertson, avec des citations assorties de commentaires, et illustrée par des extraits de Proust. Tout cela plonge le lecteur dans un spectacle précinématographique, ainsi que l’indique le titre de l’ouvrage, mais par bien des aspects nous reconnaissons déjà le cinéma des premiers temps.

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Pour citer cet article

Référence papier

Loïck Dutot, « Jérôme Prieur, Lanterne magique. Avant le cinéma »Elseneur, 36 | 2021, 163-165.

Référence électronique

Loïck Dutot, « Jérôme Prieur, Lanterne magique. Avant le cinéma »Elseneur [En ligne], 36 | 2021, mis en ligne le 05 janvier 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/345 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.345

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Auteur

Loïck Dutot

Université de Caen Normandie

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Droits d’auteur

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