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Comptes rendus

Élodie Raimbault, Le géomètre et le vagabond. Espaces littéraires de Rudyard Kipling

Florine Lemarchand
p. 161-163
Référence(s) :

Élodie Raimbault, Le géomètre et le vagabond. Espaces littéraires de Rudyard Kipling, Grenoble, UGA Éditions (Esthétique et représentation : monde anglophone, XVIIIe-XIXe siècles), 2021, 371 p.

Texte intégral

  • 1 Michel Collot, « Pour une géographie littéraire », Fabula-LhT, no 8, mai 2011, Le partage des disci (...)

1Avec la version remaniée de sa thèse de doctorat soutenue en 2009, Élodie Raimbault offre une contribution enthousiasmante au champ déjà étendu des études kiplingiennes. Si comme le rappelle l’autrice, l’œuvre de Rudyard Kipling a en effet été abondamment commentée et analysée, d’une part sous un angle idéologique et moral dans une perspective postcoloniale, d’autre part dans une lecture purement littéraire, une troisième voie s’est ouverte dans les années 1960, qui s’intéresse à l’analyse de l’espace dans l’œuvre de l’auteur britannique. Élodie Raimbault se propose de l’explorer pour mettre en évidence la spécificité de l’écriture kiplingienne de l’espace, en faisant dialoguer l’analyse de l’espace représenté (de l’Inde au Sussex anglais) et de l’espace représentant, c’est-à-dire l’espace textuel. La force de son ouvrage est ainsi de mêler une approche géocritique et géopoétique de l’œuvre de Kipling, soit, pour reprendre les définitions de Michel Collot, une étude « [d]es représentations de l’espace dans les textes eux-mêmes, et qui se situerait plutôt sur le plan de l’imaginaire et de la thématique » et une étude « [d]es rapports entre l’espace et les formes et genres littéraires, et qui pourrait déboucher sur une poïétique, une théorie de la création littéraire »1.

2Afin de cerner la pluralité des modes d’appréhension de l’espace par Kipling, l’autrice structure ses recherches autour « des valeurs attribuées aux frontières et des différents modes de relation qu’elles construisent entre les espaces qu’elles délimitent » (p. 29). Dans une première partie, elle interroge avec beaucoup de finesse la part d’idéologie coloniale imprégnant le rapport à l’espace de cet auteur souvent vu comme un chantre de l’impérialisme anglais. Elle montre l’attachement de Kipling à une représentation de l’Inde impériale, arpentée par les administrateurs et connue intimement par les Anglo-Indiens. Sous sa plume, l’Inde apparaît comme une « mosaïque » (p. 79), un motif qui traduit à la fois la fragmentation de l’espace par les frontières et la pluralité des communautés et des cultures données à voir. Les imaginaires de la conquête, de la possession et de l’appartenance prédominent, auxquels répond l’écriture kiplingienne qui « se fait conquête d’un territoire » (p. 29). Cette colonisation par l’écriture passe notamment par la description de l’espace indien, par sa cartographie, à la fois dans la fiction et dans le paratexte, comme l’explique l’autrice en analysant l’emploi que fait Kipling des cartes, illustrations et gravures accompagnant ses récits, et par une narration « en ligne droite » (p. 48) dans laquelle les péripéties ne font pas dévier le héros de son but. Dès cette première lecture, un rapport double à l’espace se fait toutefois sentir chez Kipling : le regard du cartographe et du conquérant côtoie en fait « une aspiration au nomadisme dans sa fiction, c’est-à-dire un désir d’aborder l’espace en se libérant du contexte colonial » (p. 67), soit l’ambivalence annoncée dès le titre entre le « géomètre » et le « vagabond ».

3En observant les recueils d’histoires pour enfants, les nouvelles fantastiques et les nouvelles s’inscrivant dans la tradition orientaliste, la deuxième partie de l’ouvrage se propose d’explorer ce second mode d’appréhension de l’espace, qui envisage cette fois la frontière comme point de contact entre deux mondes : le monde naturel et le monde surnaturel, l’enfance et l’âge adulte, le monde oriental et le monde occidental, mais aussi les espaces reliés par les nouveaux modes de transport qui fascinaient l’auteur. Par ce jeu de friction, Kipling ouvre son œuvre au monde imaginaire et crée « un espace autre sans couper les liens avec le monde réel » (p. 151). Élodie Raimbault met ici en évidence toute l’ambivalence de l’œuvre de Kipling : si la frontière sert souvent à séparer, elle peut aussi se faire interface, tout comme les lignes droites offrent parfois des cadres où peut s’inventer un espace de liberté. Interrogeant l’écho de ces motifs spatiaux dans l’écriture de Kipling, l’autrice avance l’une de ses propositions les plus stimulantes, celle qui vise à faire apparaître comment l’écrivain crée finalement un espace littéraire, et à interroger la place du lecteur au sein de celui-ci. Cet espace littéraire serait à la fois construit par l’oralité de son écriture, qui « définit un espace propre à chaque personnage, mais aussi un espace commun de la conversation » (p. 227), et par la mise en réseau des textes, via l’intertextualité et le retour de personnages récurrents et d’un narrateur anonyme, qui « cré[e]nt un monde cohérent » (p. 222). Un tel traitement de l’espace textuel suppose un lecteur idéal prêt à s’engager dans « des modes de lecture ludiques » (p. 324) : l’espace textuel se fait donc aussi espace de jeu.

4Dans sa dernière partie, Élodie Raimbault observe comment le texte est « façonné par le territoire dans lequel il est ancré » (p. 30), en interrogeant la réception des textes de Kipling en fonction de la situation géographique de son lectorat et en montrant combien l’Orient et le Sussex, chers à Kipling, « nourrissent son imaginaire et sa réflexion sur les territoires » (p. 249). Elle explique enfin en quoi, indépendamment de ces territoires, son écriture est traversée et transformée par trois topiques : celles de la frontière, de l’enfermement et de l’errance, qui créent « des ponts » (p. 322) entre les textes protéiformes de Kipling comme entre ses représentations ambivalentes des différents espaces.

5Ces motifs spatiaux apparaissent ainsi comme une clef de lecture pour tenter de résoudre l’hétérogénéité de l’écriture et des représentations kiplingiennes, dont l’autrice formule le « mode d’emploi » en conclusion : « il convient d’avoir conscience des frontières qui délimitent autant qu’elles mettent en contact les différents espaces ; mais il convient aussi d’oser parfois les transgresser » (p. 330). La recherche d’une poétique de l’espace kiplingien conduit ainsi à la mise en évidence d’une poïétique dont les règles, si elles n’ont pas été formulées par Kipling, sont à découvrir en explorant son œuvre en tous sens.

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Notes

1 Michel Collot, « Pour une géographie littéraire », Fabula-LhT, no 8, mai 2011, Le partage des disciplines, § 8, disponible en ligne sur http://www.fabula.org/lht/8/collot.html [consulté le 22 avril 2021].

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Pour citer cet article

Référence papier

Florine Lemarchand, « Élodie Raimbault, Le géomètre et le vagabond. Espaces littéraires de Rudyard Kipling »Elseneur, 36 | 2021, 161-163.

Référence électronique

Florine Lemarchand, « Élodie Raimbault, Le géomètre et le vagabond. Espaces littéraires de Rudyard Kipling »Elseneur [En ligne], 36 | 2021, mis en ligne le 05 janvier 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/342 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.342

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Auteur

Florine Lemarchand

Université de Caen Normandie

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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