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Le roman français au crépuscule de l’âge baroque (1643-1661), Frank Greiner (dir.)

Mellie Basset
p. 186-190
Référence(s) :

Le roman français au crépuscule de l’âge baroque (1643-1661), Frank Greiner (dir.), Paris, Classiques Garnier (Rencontres ; 532), 2021, 329 p.

Texte intégral

1Ce recueil collectif, issu d’une journée d’étude organisée à l’université de Lille 3 en juin 2018, forme le dernier volet d’une trilogie dédiée aux fictions narratives en prose de l’âge baroque. Après Le roman au temps d’Henri IV et de Marie de Médicis (Classiques Garnier, 2016) et Le roman au temps de Louis XIII (Classiques Garnier, 2019), ces treize nouvelles études explorent le genre romanesque au temps de la régence d’Anne d’Autriche et du ministère de Mazarin.

2Afin d’expliquer la crise esthétique, politique, morale et religieuse que traverse le roman à cette époque (à ne pas comprendre uniquement dans le sens de « perturbation », mais aussi comme un moment de bascule), Frank Greiner introduit l’ouvrage avec une présentation envisageant le genre à travers son contexte de production, sa diffusion éditoriale, ses auteurs, ses contenus, ses formes et sa réception. Certes, la baisse du nombre de publications d’éditions originales dans les années 1650 est liée à des facteurs structurels, mais elle s’explique également par les deux épisodes guerriers de la Fronde parlementaire (1648-1649) et de la Fronde des princes (1650-1653). Le tournant que voit naître cette période correspond à une « rupture générationnelle » (p. 26), puisque les écrivains les plus illustres (Camus, Sorel, Gomberville, Georges et Madeleine de Scudéry, La Calprenède, Scarron et Vaumorière), à l’instar des plus grands imprimeurs-libraires (A. Courbé, A. de Sommaville et T. Quinet), appartiennent « à une génération déjà ancienne, née à la fin du XVIe siècle ou au début du siècle suivant » (p. 26). Ils laissent la place, après leur décès dans les années 1660-1670, non seulement à de nouveaux éditeurs (C. de Sercy et G. de Lyunes, entre autres), mais aussi à de nouveaux romanciers qui s’orientent vers le genre narratif bref (Mme de Villedieu et Charles Perrault, par exemple). Le paysage littéraire de ces années 1643-1661 relève principalement de trois registres, « les textes romanesques conjuguant l’aventure et l’amour, les histoires d’inspiration comique, et les textes édifiants servant un message moral » (p. 27). Les longs romans, conçus sur le modèle de l’épopée, reposent sur des données authentiques, le plus souvent empruntées à l’histoire antique (Clélie, histoire romaine de Madeleine de Scudéry), tandis que les histoires comiques prêtent une attention toute particulière aux réalités quotidiennes, même les plus triviales (Le Roman comique de Scarron). Quant aux histoires édifiantes, leur régression coïncide, d’une part, avec le décès en 1652 de leur plus grand représentant, Jean-Pierre Camus, et, d’autre part, avec l’influence de l’augustinisme qui freine l’alliance entre culture profane et culture sacrée. Concernant le lectorat, il apparaît « essentiellement aristocratique » (p. 33), mais il s’élargit à de nouvelles couches de la société, à l’instar de la bourgeoisie soucieuse d’imiter la noblesse. Incontestablement, les années de la régence se définissent pour Frank Greiner comme une « période intermédiaire » (p. 30) qui porte en elle « un vivant paradoxe » (p. 36), entre conservatisme et renouveau.

3Le reste du volume s’organise en trois parties, dont l’ambition est de refléter les « aspects contraires » (p. 9) du roman alors « en pleine mutation » (p. 7). La première, « Le dialogue de l’ancien et du nouveau », rassemble quatre articles qui montrent que certaines productions portent en elles les traces d’un passé à la fois admiré et revisité. Yann Beauvisage examine l’évolution du recueil des Histoires tragiques de nostre temps de François de Rosset entre 1639 et 1654 à travers son histoire éditoriale, ses collections d’histoires et sa réception. Il explique que deux collections concurrentes (Lyon et Rouen) permettent la survivance de ce texte démodé (la première édition date de 1613) en s’adaptant au goût du public contemporain par l’ajout ou la suppression de nouvelles histoires. De son côté, Alain Tourneur étudie la fortune éditoriale du roman espagnol en France, qu’il s’agisse de traductions anciennes rééditées, d’un texte espagnol inédit ou de traductions françaises inédites. Alors que l’Espagne voit sa production de fictions romanesques chuter entre 1620 et 1650, certains traducteurs et libraires parisiens, lyonnais et rouennais prolongent leur diffusion grâce à des travaux de réécriture ou d’acclimatation à la culture française. Amandine Lembré s’intéresse à la traduction française de La Vida de Lazarillo de Tormes, y de sus fortunas y adversidades de 1653, attribuée au Sieur de Bourneuf. Pour elle, le texte relève davantage de l’adaptation, parce que même s’il conserve des aspects du texte original (le motif littéraire du récit de vie, la trame narrative, les personnages et leurs statuts sociaux), il contient de nombreuses infidélités impactant à la fois la forme et le contenu de l’œuvre. Elle explique que ces prises de libertés (versification, style grossier, changement du ton avec l’ajout de critiques, invention de nouveaux épisodes, etc.) sont liées au contexte culturel français de la régence d’Anne d’Autriche, notamment au développement de l’esthétique burlesque relayée à l’époque par Scarron. Enfin, Nina Muteba montre que le recueil d’histoires de Benoît Gonon, publié en 1643 sous le titre de La Chasteté récompensée, renouvelle le genre édifiant de l’exemplum en mettant en scène l’histoire de sept pucelles doctes et sçavantes. Alors que les années 1640-1650 témoignent d’une recrudescence d’écrits apologétiques à l’égard du « beau sexe » (Les Femmes illustres des Scudéry en 1642 ou encore La Gallerie des femmes fortes du Père Le Moyne en 1647), cet auteur mêle « régime de la factualité et régime fictionnel » (p. 87) en présentant des microbiographies susceptibles d’être considérées comme d’authentiques hagiographies. Si le titre, avec le terme de « chasteté », dénote la prévalence du religieux, le romancier inscrit également son ouvrage dans l’air du temps en conciliant les valeurs chrétiennes avec celles de l’aristocratie. Il prête à ses héroïnes des qualités physiques, morales et intellectuelles qui ne se limitent plus à la vision misogyne de l’Église consistant à « cantonner la femme dans les rôles passifs de la mère ou de la martyre » (p. 98).

4Si les années régence héritent d’anciennes traditions, avec lesquelles elles dialoguent de différentes manières (emprunts et renouvellements), elles voient également le roman s’engager « dans un cycle de transformations » (p. 11). La deuxième partie, « Métamorphoses du roman », réunit quatre études qui analysent divers aspects de cette évolution. Cem Algul s’intéresse à l’engouement pour la représentation des Turcs, laquelle correspond, d’une part, au climat politique de la France sous la Fronde et, d’autre part, à la poétique du roman baroque. Il souligne également que « l’appréhension de l’altérité » (p. 112) se fait grâce à une démarche ethnographique et que ce traitement rigoureux de l’Histoire s’accentuera à la fin du siècle. En effet, les Turcs deviendront les sujets principaux de petits romans et de nouvelles historiques, listés dans une annexe. Quant à Delphine Amstutz, elle réhabilite le dernier long roman inachevé de Georges de Scudéry, Almahide ou l’esclave reine, jugé à tort comme un échec littéraire. Il doit plutôt être considéré comme « un conservatoire romanesque » fondé « sur une poétique et une esthétique du bizarre » (p. 119). S’il porte en lui l’héritage romanesque pastoral, comique et héroïque, il s’éloigne des principes de composition, d’unité et de vraisemblance définis en 1641 dans la préface d’Ibrahim par la place importante qu’il accorde à « l’ornement et l’épisode » (p. 121). Véritable « laboratoire romanesque » (p. 118) construit suivant une « architecture mouvante, spectaculaire, factice et éphémère » (p. 122), ce roman questionne la veine galante, traditionnellement associée à la description des comportements sociaux et à la cartographie des sentiments. Frédéric Briot consacre son article à l’une des parties les plus célèbres de Clélie, histoire romaine (1654-1660) : la carte de Tendre. Pour lui, le roman, à travers les différentes réactions des personnages, met en avant la question de l’usage de la carte, et non celle de son interprétation. L’œuvre présente ainsi « une collection de mauvais regardeurs », comparables à des « sémiologues bien défectueux » (p. 138). À défaut de la lire comme un espace à parcourir qui invite à l’aventure, ils y cherchent un secret sur eux. Ils se demandent « où en suis-je ? qui aime qui ? qui en est aimé ? » (p. 141), alors même que le propos de la carte n’est pas l’amour, « mais bel et bien l’amitié » (p. 139). Dans le dernier article de ce deuxième volet, Myriam Dufour-Maître s’interroge sur le sens à donner aux clés des romans scudériens. Elle souligne que les spécificités des œuvres de Madeleine de Scudéry résident non seulement dans la double référentialité des personnages, appartenant en même temps à l’Histoire et au monde contemporain, mais aussi dans une pratique uniquement élogieuse de ces clés. Elle propose donc de dépasser l’opposition entre une lecture d’un côté poétique et littéraire, de l’autre littérale et référentielle. Le processus qui consiste à référencer des personnes réelles de l’entourage de la romancière n’annule en rien la fictionnalité et le plaisir littéraire suscité chez le lecteur.

5Enfin, la dernière partie, « Points de vue critiques », regroupe cinq articles qui ont pour point commun d’interroger le lien entre le roman et l’émergence d’une conscience critique dans les années 1643-1661. Claire Quaglia se demande si l’on peut parler « d’une empreinte du genre des Mémoires sur ces espèces d’autobiographies que sont Le Page disgracié (1643) – et L’Orphelin infortuné (1660) –, deux récits comiques » (p. 166). Si rien ne prouve l’influence entre le genre comique et le genre des Mémoires, les deux accordent une place de plus en plus importante à l’usage de la première personne. En comparant l’énonciation de ces deux récits à celle de quelques Mémoires contemporains, elle note que les deux genres se font l’écho d’un « assombrissement du monde » (p. 175). L’attention particulière accordée au réel par les sujets écrivant les engage dans un monde instable, étroitement lié au contexte de la Fronde. Jean-Pierre Van Elslande se penche également sur le cas du Page disgracié et note qu’à l’inverse des romans héroïques, qui font de l’utile duci horatien un moyen de célébrer « le point d’aboutissement du processus de civilisation engagé depuis la Renaissance », les histoires comiques préfèrent s’attarder « sur ce que ce processus cherche à dépasser » (p. 182). Le Page disgracié en offre un exemple, puisqu’il redéfinit dans des termes originaux l’équilibre entre la part réservée à l’instruction et celle réservée au plaisir. Nicolas Corréard nous informe que la décennie 1650 est celle de l’animal dans les voyages imaginaires. En effet, toute une génération de romanciers, dont font notamment partie Frémont d’Ablancourt, Mlle de Montpensier et Cyrano de Bergerac, font des animaux les principaux protagonistes de leurs récits utopiques. Cette zoologie engage les lecteurs non seulement à repenser « la souveraineté que s’attribue l’homme au sein de la nature » (p. 235), mais aussi à remettre en question « des croyances irrationnelles sur l’animal » (p. 225). Pascal Debailly souligne que la mise en scène du rire et de l’amour dans Le Roman comique de Scarron représente un « puissant facteur d’individualisation » (p. 251), analysé à travers quatre motifs : « la quête d’identité, l’affirmation du désir féminin, la satire anticléricale et l’individualisation du narrateur » (p. 238). Cet antiroman témoigne ainsi d’un libertinage de mœurs et de pensée qui vise à s’émanciper des « contraintes sociales, esthétiques et religieuses » (p. 241), à l’origine d’une affirmation du sujet (les libertins refusent toute autorité supérieure, hormis celle de leur jugement). Clôturant le recueil, l’article d’Isabelle Trivisani-Moreau nous invite à comparer Les Voyageurs inconnus (1655) de Louis Le Laboureur et La Relation de l’isle imaginaire (1659) de Mlle de Montpensier. Les deux romans proposent deux usages du voyage, à la fois motif et réseau : le premier, parce qu’il se présente comme le récit d’un voyage galant et qu’il amène le lecteur à circuler à travers un réseau de textes composites ; le deuxième, parce qu’il décrit un périple dans une île extraordinaire qui révèle « une superposition de voyages réels et fictifs, passés, présents et futurs ». Dans les deux œuvres, le travail de « suture viatique » (p. 259) reste hésitant, mais il a le mérite d’établir une relation privilégiée avec le lecteur. Ainsi, bien plus qu’une simple description de paysages, la représentation du voyage convie le lecteur à « l’aventure de la lecture » (p. 268).

6À la suite de ces riches contributions, dont l’intérêt principal est d’éclairer un pan de la littérature encore aujourd’hui sous-estimé et méconnu, le volume présente une précieuse annexe comprenant une bibliographie chronologique et analytique (typologie par genres) des cent quarante-cinq fictions narratives en prose parues entre 1643 et 1661 dans leurs éditions originales. Le lecteur y trouvera également une solide bibliographie critique, des index très pratiques pour se repérer (rerum, titolorum et nominum), ainsi que les résumés de chaque article. Nous ne pouvons qu’espérer que cette trilogie soit complétée pour la fin du siècle par d’autres volumes, toujours aussi sensibles aux multiples aspects que revêt le roman, à la fois sur le plan imaginaire, esthétique, idéologique et philosophique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Mellie Basset, « Le roman français au crépuscule de l’âge baroque (1643-1661), Frank Greiner (dir.) »Elseneur, 37 | 2022, 186-190.

Référence électronique

Mellie Basset, « Le roman français au crépuscule de l’âge baroque (1643-1661), Frank Greiner (dir.) »Elseneur [En ligne], 37 | 2022, mis en ligne le 05 janvier 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/312 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.312

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Auteur

Mellie Basset

Université Grenoble Alpes (Litt&Arts, UMR 5316)

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

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