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Le rire des épistoliers. XVIe-XVIIIe siècle, Marianne Charrier-Vozel (dir.)

Élie Génin
p. 181-185
Référence(s) :

Le rire des épistoliers. XVIe-XVIIIe siècle, Marianne Charrier-Vozel (dir.), Rennes, Presses universitaires de Rennes (Interférences), 2021, 350 p.

Texte intégral

1Le présent ouvrage est issu du colloque international organisé les 8 et 9 juin 2017 par Marianne Charrier-Vozel à l’université de Bretagne Occidentale. Aux vingt-deux études présentes dans le volume s’ajoutent une introduction et une conclusion signées par l’organisatrice. L’approche proposée s’inscrit dans l’étude de l’histoire des émotions, qui connaît actuellement un fort engouement, mais ne s’y cantonne pas, articulant la pratique du rire aux routines épistolaires, langagières, sociales et littéraires propres aux siècles classiques. L’introduction dresse un bref panorama des études consacrées récemment à l’histoire du rire et à celle de l’épistolographie, avant de définir un concept susceptible de restituer les enjeux de l’articulation de ces deux notions : l’« écho épistolaire » (p. 11). Autour de cette métaphore sont mises au jour plusieurs problématiques, auxquelles correspondent les six axes selon lesquels sont classées les contributions.

2Le premier axe interroge les modèles théoriques du rire dans les manuels épistolographiques. Claude La Charité confronte la définition que donnent Érasme et Fabri de l’epistola jocosa aux pratiques de plusieurs épistoliers de l’Antiquité et de la Renaissance : contrairement à ce que prescrivent les manuels, les épistoliers tombent fréquemment dans l’excès de bouffonnerie ou de finesse, et la distinction entre une partie joyeuse et une partie sérieuse est rarement marquée. Peu adapté à la pratique, le modèle de l’epistola jocosa disparaît des taxinomies au XVIIe siècle. La lettre de raillerie paraît alors lui succéder, constate Sybille Große, mais les secrétaires précisent que la raillerie est permise dans d’autres espèces de lettres, de sorte qu’elle constitue une figure davantage qu’un type. S. Große cite toutefois quatre lettres entièrement joyeuses, et y relève quelques figures caractéristiques. Cécile Lignereux poursuit la confrontation entre théorie et pratique, en illustrant, par la mise en série de lettres d’affaires envoyées par Mme de Sévigné à des destinataires variés, la manière dont le badinage opère une prise de distance ludique avec les conventions épistolographiques, tout en développant ses propres routines langagières au sein de la sphère mondaine. Enfin, Fabio Forner montre que le rire et l’ironie connaissent en Italie une vigueur nouvelle dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, grâce aux traductions de manuels français prenant pour modèles des lettres ironiques et satiriques de philosophes des Lumières. Les limites restent toutefois nombreuses, car les manuels ne cessent de préciser qu’on ne saurait rire de tout, ni avec tout le monde.

3Le deuxième axe traite du rire en tant qu’il est un geste social, capable d’entretenir, à distance, la relation au monde. Par l’étude de la correspondance entre Jean Chapelain et Guez de Balzac, alors que ce dernier vit retiré dans ses terres en Charentes et que sa vie mondaine se cantonne à la scène épistolaire, Monika Kulesza illustre les rapports étroits et complexes qu’entretiennent dans les lettres la raillerie et la louange. La raillerie apparaît comme un jeu d’esprit auquel on s’exerce pour plaire et pour louer l’autre avec finesse, et devient l’un des fondements de l’esthétique galante de la société mondaine. De même, les lettres écrites en exil par Bussy-Rabutin, sur lesquelles se penche Mathilde Vanackere, permettent à l’épistolier de construire une sociabilité à distance et de reconstruire son ethos mondain. La raillerie, quoiqu’elle fût l’une des causes de l’exil, devient paradoxalement l’outil privilégié de la renaissance sociale, capable de transformer l’absence en une présence pragmatique, par l’effet qu’elle suscite chez le destinataire. Enfin, c’est encore aux lettres d’un épistolier coupé du monde que s’intéresse Mélinda Caron : l’abbé Galiani, exilé à Naples, entretient avec Mme d’Épinay une correspondance pleine d’anecdotes et de grivoiseries, qui distrait l’abbé de ses mélancolies et lui assure une présence aux réunions du petit cercle au sein duquel ses lettres sont lues à haute voix. L’étroitesse du cercle (où se retrouvent Grimm, Diderot, Croismare) autorise même l’abbé à s’affranchir parfois des codes de la bienséance.

4Le troisième axe interroge les différentes tonalités que peut prendre le rire. Chez l’humaniste suisse Glaréan, auquel David Amherdt consacre son étude, le rire est un art rhétorique maîtrisé, une forme de neglegentia diligens. Tantôt, dans la lignée de Démocrite, Glaréan rit pour se distancier de la nature humaine, tantôt, dans celle de Térence, il joue avec les mots pour charmer son correspondant ; mais toujours, il reste un uir bonus dicendi peritus, dont le rire ne sort jamais des bornes du decorum. À l’inverse, Diderot, dans ses lettres à Sophie Volland, transgresse tous les codes de la bienséance. En rapprochant quelques lettres du philosophe de passages de ses œuvres littéraires et de l’Encyclopédie, Odile Richard-Pauchet constate que l’obscénité, qui s’amuse à transfigurer les corps humains en animaux, véhicule une pensée moraliste et philosophique résolument matérialiste. Le rire que les lettres sont censées exciter chez Sophie Volland est ainsi pensé comme une manifestation purement corporelle, capable d’offrir un substitut, entre absents, à l’acte sexuel. Loin de ce matérialisme assumé, la correspondance de Benjamin Constant et Julie Telma témoigne, pour Paul Pelckmans, d’une révolution du sentiment au tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Souhaitant l’absolue liberté en même temps qu’ils ne sauraient se résigner à la solitude, c’est par la plaisanterie que les épistoliers entretiennent une relation ambiguë, sorte de troisième voie entre l’amitié et l’amour. Enfin, Suzan Van Dijk et Maria Schouten profitent de la récente numérisation de 2 552 lettres envoyées ou reçues par Isabelle de Charrière pour y relever et y classer les occurrences des termes clés rire et ri : outre des emplois abstraits ou niés, elles distinguent les occurrences de rire rapporté (le « rire du passé », p. 165-168) de celles de rire suggéré ou espéré comme effet de lecture (le « rire futur », p. 168-172).

5Le quatrième axe se concentre sur l’ironie, et sur ses usages au siècle des Lumières. Impossible d’échapper alors à celui qui fit de l’ironie son modus operandi : Voltaire. Ana Luiza Reis Bedê s’intéresse à la correspondance de ce dernier avec d’Alembert, où l’ironie, tout en témoignant de l’étroite complicité entre les deux hommes, est une arme contre les antiphilosophes, contre Rousseau, contre l’Église, contre la censure, contre l’« Infâme » en somme, selon cette formule voltairienne ironique en soi. À l’inverse, dans la correspondance entre le Patriarche et Mme du Deffand, l’ironie est un moyen de désamorcer les tensions entre deux épistoliers dont les idées s’opposent parfois radicalement – idées que la marquise, du fait de son sexe, n’aurait d’ailleurs pu exprimer autrement que sous couvert d’ironie. C’est ce que montre Debora Sicco, avant de se pencher sur les lettres de Mme du Deffand à Walpole : pour y exprimer son « amitié passionnée » (p. 191) pour un homme que la tendresse ennuie, c’est encore à l’ironie, dont les usages sont décidément multiples, que la marquise a recours. Enfin, Marc Hersant délaisse Voltaire pour Sade, qui fait preuve, dans ses lettres de prison à son épouse, d’un « humour pervers » (p. 205). En recevant la célèbre lettre des 23 et 24 novembre 1783, Mme de Sade ne peut que subir, sans le comprendre, un « rire sans complicité et sans connivence » (p. 197). M. Hersant y voit les prémices du style des Cent Vingt Journées de Sodome, en gestation à la même époque, où les adresses au lecteur ne miment un principe de communication que pour mieux le détruire. Contre et malgré leurs destinataires, les écrits de Sade n’auraient ainsi vocation qu’à faire rire Sade lui-même.

6De ce rire pour soi, le cinquième axe passe au rire de soi, et à la manière dont celui-ci participe de la construction d’un ethos épistolaire. Sorte d’ironie contre soi-même, l’autodérision permet à l’épistolier, en faisant mine de se mépriser, de s’attirer la bienveillance du destinataire. Toutefois, le risque de tomber dans la vantardise ou dans la bouffonnerie est grand, en témoigne la publication des Lettres de Guez de Balzac, auxquelles s’intéresse Suzanne Duval : la pratique de l’« hyperbole autodérisionnelle » (p. 209) a beau y être finement travaillée, ce «  parler Balzac  » (p. 212) a suscité l’indignation ou la moquerie, et a fait l’objet de parodies critiques tout au long des années 1620. Dans ses lettres comme dans ses Mémoires, objets de l’étude de Séverine Denieul, Casanova construit le double ethos d’un rieur tantôt cathartique, narrant ses frasques passées pour en rire et évacuer l’atrabile qui avait tendance à l’envahir, tantôt moraliste, manifestant dans « un grand éclat de rire » (p. 221) son mépris du genre humain, sans manquer de s’y intégrer lui-même. Chez Mme de Graffigny, Bénédicte Peralez-Peslier constate que l’autodérision est liée à la production littéraire, soit que la femme de lettres en use pour mieux persuader son ami Devaux, dans la rédaction d’une de ses comédies, d’accepter les corrections qui lui sont suggérées, soit qu’elle désacralise, suite au succès des Lettres d’une Péruvienne, son propre statut d’autrice, pour mieux rire de ceux qui s’en enorgueilliraient. Enfin, Marco Menin déconstruit le préjugé d’un « Rousseau agélaste » (p. 246) : si ce dernier pleure plus qu’il ne rit, c’est qu’il considère que la vraie gaieté s’exprime rarement par le rire, « émotion sociale par excellence » (p. 251) trop souvent pervertie par l’amour-propre. Lorsque dans ses lettres, Rousseau se montre en train de rire, c’est pour en faire « bon usage » (p. 254), contrairement à ses correspondants chez qui le rire, à l’instar des autres émotions, n’est qu’un masque. Point d’autodérision, mais l’« autoreprésentation épistolaire » (p. 245) d’un homme dans toute la vérité de la nature.

7Chez les auteurs, la correspondance entretient avec l’œuvre un lien étroit, au point que la lettre, par son « caractère protéiforme » (p. 22), ait pu se faire genre littéraire elle-même. Ainsi, le dernier axe interroge les usages du rire dans les lettres de fiction. Par une analyse de l’épître « À l’un de ses Amys », courte pièce oubliée de La Borderie et publiée en annexe à L’Amie de Court, Pauline Dorio montre que le style simple participe de l’efficacité comique de l’épître, qui fonctionne comme un éloge paradoxal inspiré par la pratique érasmienne. L’épître fait rire, mais n’en fait pas moins réfléchir : elle revêt une profondeur critique et invite à reconsidérer, à sa lumière, l’ensemble de la « Querelle des Amyes » dans laquelle elle s’inscrit. Dans l’Italie du XVIe siècle, le rire est au cœur des libri di lettere, auxquels s’intéresse Nicolas Correard, et participe de la littérarisation du genre. Encore réelles chez l’Arétin, les lettres deviennent chez A.F. Doni des objets littéraires, « collage improbable de tous les genres comiques de l’époque » (p. 280), pour aboutir en 1553 à la « première fiction épistolaire moderne » (p. 283) : les Mondi et les Inferni. Chez Boursault, divers genres littéraires s’invitent dans les lettres, dans l’optique de faire rire tout en moralisant, selon l’adage du castigat ridendo mores. Françoise Gevrey relève notamment des épigrammes et des fables insérées, faisant de l’épistolier un « nouvel Ésope » (p. 297), tout en participant de la reconnaissance de la lettre comme genre littéraire. Enfin, comparant plusieurs correspondances littéraires du XVIIIe siècle, Éric Francalanza constate que le rire en est « un ingrédient indispensable » (p. 321), propre à rappeler l’esprit français. À l’ouverture de la lettre pour capter la bienveillance, ou à la fin d’une critique en manière de pointe, les bons mots, souvent puisés dans les anas, restent savamment dosés, et sont révélateurs des personnalités du secrétaire et du prince, et de leur connivence mutuelle.

8Une brève conclusion récapitule les différents modes d’expression du rire mis en évidence au fil des contributions. On regrette que ni les articles ni l’ouvrage dans son ensemble ne présentent de bibliographie, fût-elle sélective. Un index des noms permet toutefois de pallier pour partie cette lacune, en mentionnant l’ensemble des critiques référencés. Il nous faut enfin constater que certains articles pêchent par leur qualité d’écriture ou par leur arrangement, laissant penser à une transcription quelque peu hâtive de la communication orale d’origine. Cela reste toutefois l’exception : le recueil offre une majorité de contributions de qualité, riches et stimulantes, tissant les unes avec les autres de nombreux liens, pour former une véritable petite encyclopédie du rire dans l’épistolaire de l’âge classique. Stylisticiens, rhétoriciens, historiens et autres amateurs de belles lettres devraient y trouver leur compte, et si le recueil ne manquera pas de les instruire, il saura encore les émouvoir et leur plaire, car ces vingt-deux études, sans rien perdre de leur sérieux, nous invitent bien souvent à l’enjouement.

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Pour citer cet article

Référence papier

Élie Génin, « Le rire des épistoliers. XVIe-XVIIIe siècle, Marianne Charrier-Vozel (dir.) »Elseneur, 37 | 2022, 181-185.

Référence électronique

Élie Génin, « Le rire des épistoliers. XVIe-XVIIIe siècle, Marianne Charrier-Vozel (dir.) »Elseneur [En ligne], 37 | 2022, mis en ligne le 05 janvier 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/309 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.309

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Auteur

Élie Génin

Université Grenoble Alpes (Litt&Arts, UMR 5316)

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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