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La traduction. Médiation et médiatisation des cultures, Françoise Morcillo et Catherine Pélage (dir.)

Marielle Devlaeminck
p. 177-181
Référence(s) :

La traduction. Médiation et médiatisation des cultures, Françoise Morcillo et Catherine Pélage (dir.), Orléans, Paradigme, 2015, 334 p.

Texte intégral

1S’il est un dilemme qu’affronte tout traducteur, c’est bien celui de la navigation, parfois délicate, entre la nécessaire proximité avec le texte d’origine – le style de son auteur, les spécificités de sa culture – d’une part et ce qui fait la démarche même de la traduction d’autre part : la volonté de rendre le texte accessible à des lecteurs étrangers, curieux certes, mais parfois incapables de saisir les nuances culturelles et stylistiques de l’ouvrage d’origine. C’est cette tension que le recueil d’articles codirigé par Françoise Morcillo et Catherine Pélage, publié en 2015 et assez peu commenté à sa parution, explore en proposant une collection de dix-sept articles universitaires et comptes rendus de moments d’échanges avec auteurs, metteurs en scène et traducteurs. La grande force de ce recueil né d’un colloque tenu les 21 et 22 novembre 2013 à l’université d’Orléans réside dans la multiplication des regards et des expériences convoquées au sein de ses pages : sont réunis par la théorisation et la pratique de la traduction des spécialistes de langue et littérature hispanique, sud-américaine, japonaise, allemande, des sociologues, des traducteurs, metteurs en scène, écrivains et essayistes. Cette grande diversité des profils des auteurs se double d’une pluralité des expériences pour nombre d’entre eux qui sont souvent enseignants et traducteurs par exemple, rendant d’autant plus percutantes leurs réflexions sur la traduction qu’ils pratiquent eux-mêmes dans un cadre professionnel. Geste de théorisation et expérience pratique se répondent donc tout au long des articles et documents présentés dans ce volume.

2L’ouvrage s’ouvre sur une courte préface des éditrices du volume rappelant sommairement les enjeux de l’hypothèse de recherche sous-tendant l’ensemble du recueil : la traduction n’est pas seulement une affaire linguistique et rhétorique, mais encore un mouvement de médiation entre les cultures. C’est pour cette raison que les études publiées s’attachent peu aux questions de faisabilité technique des traductions mais plutôt aux questions de transmission et transpositions culturelles, aux enjeux de réception des ouvrages traduits et aux positionnements éthiques et politiques du traducteur à l’œuvre. La traduction est alors proposée comme un outil de dialogue entre les différents agents des mondes cultuels par-delà les espaces géographiques, culturels et temporels. Si la préface est un peu succincte dans son exposition des méthodes de recherches employées et des postulats scientifiques servant d’horizon de travail aux contributeurs du volume, le premier article, en revanche, « Recherches pour une philosophie de la traduction » de René Agostini remplit le manque méthodologique laissé par la préface en exposant les enjeux conceptuels touchant à la notion de traduction : la tension entre traduction du verbe et transmission culturelle, la place du traducteur qui devient un coauteur du texte qu’il traduit et les enjeux éthiques que cela suppose dans l’exercice de son office, la réception, enfin, de l’œuvre originale par le biais de la traduction, déjà un filtre qui médiatise et conditionne la découverte du matériau d’origine. Ces enjeux ainsi exposés dans un parcours de théorisation sont essentiels à la bonne appréhension du volume qui consiste ensuite en une collection de réflexions et d’expositions plus locales sur des auteurs ou aires culturelles particulières qui illustrent, nuancent, discutent les enjeux théoriques proposés par René Agostini.

3Les deux documents suivant, un témoignage de l’auteur Bernado Toro et un article de recherche d’Evelio Miñano, constituent un premier parcours sur le thème de l’autotraduction, procédé dans lequel un auteur traduit lui-même son œuvre. Le témoignage et l’article qui lui répond mettent en évidence toute la particularité de ce cas, qui n’est certes pas majoritaire dans le monde de la traduction : les enjeux pour l’auteur résident dans l’adaptation de son style et de sa méthode d’écriture à une langue qui n’est pas la sienne et, bien qu’elle puisse lui être très familière, nécessite cependant nécessairement une adaptation à son histoire linguistique et les critères esthétiques véhiculés par son usage. La position d’auteur-traducteur est certainement délicate à assumer, car elle conduit à la nécessité, pour l’auteur, d’investir les blancs du texte d’ordinaire dévolus au lecteur pour y trouver ce qu’il doit transmettre par l’exercice de la traduction.

4Dans les cas où l’auteur d’une œuvre n’est pas simultanément son traducteur, les enjeux de médiation culturelle demeurent nombreux. Jaime Siles propose ainsi une étude en espagnol sur l’évolution de la réception de la littérature étrangère en Espagne de 1939 à nos jours et met en parallèle l’essor de la représentation des cultures étrangères dans le paysage médiatique et littéraire de l’Espagne contemporaine avec une ouverture progressive des positionnements idéologiques et politiques de son pays, exprimant ainsi la grande importance du geste de traduction dans l’histoire des mentalités. À cet article répond un entretien avec Jaime Siles dirigé par Françoise Morcillo. Ce dialogue donne l’occasion de revenir sur l’histoire de la traduction, sa place centrale en Europe depuis la fin du XIVe siècle et son rôle d’interface culturel ne pouvant mener qu’à des jeux d’assouplissement et de raidissement idéologiques selon les contextes historiques de paix ou de guerre. Cet entretien explicitant les thèses de Jaime Siles est bienvenu pour les lecteurs non hispanophones qui auraient pu être privés de l’article proposé par l’auteur faute d’un résumé en français ou en anglais de ce dernier. C’est alors l’occasion d’enrichir les réflexions autour de l’importance sociale et politique du rôle de traducteur à l’heure de la mondialisation propulsées par les questions de Françoise Morcillo et de l’éventuel public ayant pu assister à l’entretien, faisant ainsi de ce passage une nouvelle exploration des thèmes abordés précédemment.

5L’entretien suivant, intitulé « Écrire, traduire, éditer » donnant la parole à Ghislain Ripault sous la direction de Catherine Pélage pourrait faire office d’ouverture à un dernier moment du recueil focalisé davantage sur la présentation d’exemples plus concrets de l’articulation entre le geste de traduction et les mouvements de circulation des livres, des idées, des personnes. Ces trajectoires variées sont illustrées par des articles universitaires et entretiens explorant les enjeux de la traduction dans leurs objets d’étude. C’est ainsi que Catherine Pélage étudie les entreprises de traduction entourant la littérature dominicaine, accompagnant un geste de réhabilitation postcolonial de sa culture. Luisa Ballesteros Rosas, quant à elle, présente les mécaniques sociales et esthétiques de la création et traduction littéraires de femmes dans les communautés latino-américaines. Brigitte Natanson explore les notions de traduction, d’appropriation et de réappropriation culturelles dans les essais d’auteurs méso-américains tandis qu’Eleonora Hotineanu décrypte la traduction des poètes d’Europe de l’Est, et en particulier des espaces roumains et bessarabiens. Yusuke Inenaga, enfin, questionne les traductions japonaises de Rousseau. À cette dernière étude répond l’article suivant de Yasuko Ôno-Descombes portant sur les enjeux notionnels, culturels et religieux de la traduction du simple mot « nature » d’une culture occidentale vers la culture japonaise. Yasmin Hoffmann revient quant à elle sur la difficile traduction d’une autrice aussi polémique que satirique qu’est l’autrichienne Elfriede Jelinek tandis que Frédérique Brisset explore les traductions et adaptations des œuvres cinématographiques de Woody Allen pour un public non anglophone. Ces études de cas que nous ne pouvons ici toutes résumer faute de place explorent et travaillent, chacune à leur manière les enjeux de traduction présentés par la première moitié de l’ouvrage. Chaque article s’empare d’un corpus qu’il contextualise et dont il explore les enjeux de traduction et de transmission culturelle. Les notions convoquées dans ces articles permettent de problématiser plus en profondeur l’hypothèse du volume. Sont particulièrement remarquables les articles de Yasmin Hoffmann qui questionne la traduction et réception d’œuvres au fort potentiel polémique en dehors de leur milieu d’origine, celui de Yasuko Ôno-Descombes qui lie enjeux linguistiques, sémantiques et questions de translatio des discours d’une culture à une autre, ainsi que celui de Brigitte Natanson qui travaille l’inévitable tension entre les notions d’appropriation culturelle commise souvent par méconnaissance ou instrumentalisation d’un fait culturel étranger et de réappropriation culturelle dans le cadre duquel la médiation à l’étranger d’une culture permet à ses auteurs de la faire connaître et de réaffirmer leur identité culturelle par des mécanismes de soft power et de visibilisation d’enjeux politiques.

6Le volume s’achève sur deux comptes rendus de rencontres s’étant tenues au cours du colloque avec la dramaturge Louise Doutreligne et le metteur en scène Jean-Luc Paliès, ayant tous deux travaillé à l’écriture puis la mise en scène des Séductions espagnoles, une suite de textes à très forte intertextualité qui résonne avec l’objet du colloque faisant du geste de traduction une interface d’échanges culturels, linguistiques et une pratique source de questionnements sociétaux et politiques.

 

7Malgré son indéniable intérêt, le volume souffre toutefois de quelques imprécisions éditoriales qui peuvent en rendre la lecture désarçonnante : la brièveté de la préface ne laissant que peu de place à la présentation de la méthodologie de recherche des éditrices ayant guidé, sans doute, tout le projet, l’absence de résumé en français ou en anglais de l’article en espagnol, le manque de structure interne du volume qui aurait pu donner lieu à un geste de rassemblement des articles dans des parcours thématiques mettant en lumière plus explicitement les liens d’intertextualité, d’échos et de réponses des diverses interventions, le manque de distinction claire entre les articles universitaires et les témoignages qui, tout en étant très intéressants, demeurent des moments de plus grande subjectivité de leurs intervenants. Ces quelques éléments que l’on peut déplorer n’entachent toutefois en rien la pertinence tout à fait actuelle du volume. En questionnant le geste de traduction sous l’angle du transfert culturel, les éditrices et contributeurs du volume soulèvent des enjeux politiques, sociologiques, sémantiques et lexicaux particulièrement intéressants. Quoique l’immense majorité des articles se focalise sur des exemples des deux derniers siècles, l’effort de contextualisation permanent des contributeurs met en évidence toute la rigueur méthodologique de leur exploration – dans le cadre des cultural studies – des enjeux de leurs corpus respectifs d’œuvres originales et de traductions dont on pourrait ouvrir les questionnements à la traduction dans le cadre de médiatisation des cultures anciennes – antiques ou médiévales par exemple – qui nécessitent elles aussi la traduction de leurs textes afin de les rendre à un grand public séparé d’elles par la distance temporelle. Par ailleurs, la variété des profils des participants à ce volume – universitaires, femmes et hommes de spectacle, traductrices et traducteurs – en fait aussi un objet hybride des plus intéressants, à la croisée de la réflexion philosophique autour des expériences de traduction et de l’actualité des recherches en littérature, sociologie et anthropologie sur la question.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marielle Devlaeminck, « La traduction. Médiation et médiatisation des cultures, Françoise Morcillo et Catherine Pélage (dir.) »Elseneur, 37 | 2022, 177-181.

Référence électronique

Marielle Devlaeminck, « La traduction. Médiation et médiatisation des cultures, Françoise Morcillo et Catherine Pélage (dir.) »Elseneur [En ligne], 37 | 2022, mis en ligne le 05 janvier 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/305 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.305

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Auteur

Marielle Devlaeminck

Université Grenoble Alpes (Litt&Arts, UMR 5316)

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Droits d’auteur

CC-BY-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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