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La parole monumentale dans la traduction de l’Énéide d’Octovien de Saint-Gelais1

Monumental speech in the translation of Octovien de Saint-Gelais’ Aeneid
Corinne Denoyelle
p. 37-60

Résumés

En traduisant l’Énéide, Octovien de Saint-Gelais renforce la grandeur héroïque des personnages épiques en leur donnant une parole « monumentale ». Sans modifier fondamentalement les dialogues de Virgile, il ralentit leur tempo en amplifiant la taille de chaque réplique ; il intensifie la distinction entre l’énonciation narratoriale et l’énonciation dialogale en isolant les répliques non seulement du récit mais aussi les unes des autres et il développe leur propos en donnant à chaque couplet de vers le rythme rhétorique des périodes. Ces procédés stylistiques donnent aux paroles de personnages une expressivité et une ampleur qui distinguent sa traduction des versions antérieures ou de ses précédentes œuvres.

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Texte intégral

  • 1 Ce travail a bénéficié du soutien du projet de recherche PID2020-113017GB-I00 « Énonciation et prag (...)
  • 2 Lucien Dugaz, « J’ai entrepris de coucher en mes vers / Le cas de Troye qui fut mise à l’envers ». (...)
  • 3 Virgile, L’Énéide louvaniste, Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet (trad.), site Bibliotheca Classica (...)
  • 4 Pour les témoins conservés du texte, voir Lucien Dugaz, « J’ai entrepris de coucher en mes vers / L (...)

1Octovien de Saint-Gelais, poète de cour et évêque d’Angoulême à la fin du XVe siècle, est le premier à faire une traduction de l’Énéide en français vers 1500. Il en explique l’ambition dans son prologue : son « ardant desir » est, selon ses mots, de « icelluy livre translater de son latin hault et insigne de mot à mot et au plus prés, et de le mectre en langue françoise et vulgaire »2. Le passage d’une langue « hault[e] et insigne » à une langue « vulgaire » – même si ce mot n’a pas forcément la connotation morale qu’il a prise aujourd’hui – implique la nécessité non seulement de respecter le texte mais surtout de rehausser la forme française pour qu’elle soit digne de son modèle latin. De fait, sa proximité avec le texte latin est frappante : pas une seule réplique n’est ajoutée à celles des dialogues originaux. Toutefois, le travail essentiel de Saint-Gelais consiste en l’amplification quantitative (fidèle en cela à la conception médiévale de l’amplification) puisqu’il fait passer, pour les seuls deux premiers livres que je vais étudier ici, le texte des 1 561 vers à l’origine chez Virgile à un total de 3 789 vers3. Cette traduction a connu, semble-t-il, un certain succès puisqu’elle est conservée aujourd’hui dans quatre manuscrits et dans quatre imprimés4.

2En ce qui concerne les dialogues, cette traduction, toujours très fidèle dans l’organisation des échanges, repose cependant sur une conception de la parole plus majestueuse et hiératique que celle que montre le texte de Virgile. Pour décrire le travail de Saint-Gelais, nous pouvons reprendre ici les mots de Bernard Cerquiglini dans La parole médiévale, qui s’appliquent parfaitement à cette traduction :

  • 5 Bernard Cerquiglini, La parole médiévale, Paris, Minuit, 1981, p. 248. Cette affirmation s’applique (...)

Cette parole monumentale s’élève avec une fierté quelque peu rigide, entourée de ce qui la protège et tout à la fois la cerne. Elle fait résonner en littérature ce qui est le lien et la mémoire de la société médiévale : la voix humaine. Toute parole engage, fait sens ; représentée, elle gagne un éclat et une rigueur qui placent la rhétorique du discours entre le théâtre et le droit5.

  • 6 Eneas Silvius Piccolomini, L’ystoire de Eurialus et Lucresse, Octovien de Saint-Gelais (trad.), in (...)
  • 7 Pascale Mounier, En style poétique. L’écriture romanesque en vers autour de 1500, Turnhout, Brepols (...)

Dans l’adaptation de Saint-Gelais, la parole des personnages devient une unité nettement distincte, éclatante et monumentale, comme le dit Cerquiglini, figée et hiératique, séparée du récit par un discours attributif qui la « protège » et la « cerne ». Cette parole monumentale utilise les possibilités du vers en particulier du couplet d’octosyllabes pour la sertir, l’encadrer et mettre en valeur sa spécificité. L’emploi du discours direct est moins souple que chez Virgile : il s’agit d’un trait stylistique que Saint-Gelais met spécifiquement en place pour cette œuvre dans le but de rendre la majesté des personnages et des situations. Cette manière de procéder est un choix volontaire de sa part car il a montré ailleurs qu’il pouvait procéder tout à fait différemment. Je comparerai ainsi les choix qu’il fait pour sa traduction de l’Énéide avec ceux qu’il avait faits une dizaine d’années plus tôt, quand il avait traduit sous le titre L’ystoire d’Eurialus et Lucresse une nouvelle d’Eneas Silvius Piccolomini6, le futur pape Pie II, avant 1488 et que Pascale Mounier a longuement étudiée dans son livre, En style poétique7.

  • 8 Voir Le Roman d’Eneas, Aimé Petit (éd.), Paris, Le livre de poche (Lettres gothiques), 1997. Toutes (...)

3Le choix de cette fidélité et de ce hiératisme fait aussi un vif contraste avec la plus ancienne adaptation de l’Énéide, mieux connue des médiévistes, Le Roman d’Eneas8, rédigée en octosyllabes au XIIe siècle à la cour anglo-normande des Plantagenêt. Cette version a connu un grand succès : elle est conservée dans neuf manuscrits et a influencé de nombreux auteurs médiévaux. Elle est aussi très proche de Virgile qu’elle suit par endroits mot à mot ; mais elle a cependant largement modifié le récit pour le simplifier, le rationaliser, le christianiser et en développer les intrigues amoureuses. Bien que son esthétique soit originale, sa langue et son organisation sont encore fortement imprégnées de la tradition épique française médiévale. La comparaison de ces deux textes, bien qu’anachronique, permet de repérer l’esthétique privilégiée par Saint-Gelais à l’aube de l’Humanisme. L’adaptation du texte de Virgile pour un nouveau lectorat cultivé passe désormais par le renforcement de sa grandeur solennelle plus que par sa mise au goût d’une civilisation chrétienne et féodale.

  • 9 Lucien Dugaz édite l’œuvre à partir du manuscrit Philadelphie, University Library, 909 (ancien Fr.  (...)

4Je comparerai donc ici la traduction de l’Énéide de Saint-Gelais avec le texte original de Virgile, avec sa traduction d’Eurialus et Lucresse et avec cette première adaptation romane pour dégager les caractéristiques de son écriture de la majesté. J’observerai cette présence imposante à partir de trois aspects : le tempo du dialogue, l’insertion des paroles dans le récit et enfin la structure interne d’une réplique. Je me concentrerai, comme je l’ai dit, sur les deux premiers livres récemment édités par Lucien Dugaz et dont des images sont disponibles en ligne9.

Le tempo du dialogue

5J’appelle « tempo du dialogue » le rythme que donnent à celui-ci d’une part la taille de chaque réplique, d’autre part le nombre de répliques dans chaque dialogue. Le tempo est propre à chaque auteur et change selon les contraintes de l’action. Le rythme donné au dialogue est indépendant du nombre d’informations transmises par les locuteurs. Un dialogue qui présente une succession de petites répliques aura un tempo plus rapide qu’un dialogue constitué seulement de quelques répliques assez longues. Dans un texte en vers, ce tempo se plie aussi au rythme qu’impose la métrique et on verra comment Octovien de Saint-Gelais intègre les paroles de personnages dans la construction des vers.

6Les deux premiers livres qu’a édités Lucien Dugaz font 3 789 vers. Il s’agit de l’arrivée d’Énée en Lybie à la suite de la tempête provoquée par Junon ainsi que du récit de la fuite d’Énée de Troie en flammes. Je les ai comparés avec le texte latin équivalent et avec les 2 230 premiers vers du Roman d’Eneas – jusqu’à la mort de Didon –, ainsi qu’avec les 3 000 premiers vers d’Eurialus et Lucresse. Je ne me suis intéressée qu’au discours direct sans distinguer les dialogues des monologues. Dans les parties où un personnage fait un récit dans lequel d’autres paroles sont citées au discours direct, j’ai, selon les cas, considéré ou non le discours cadre : je n’ai pas pris en compte le long récit d’Énée puisqu’il fait l’intégralité du livre II de l’Énéide, soit 1 857 vers chez Saint-Gelais. En revanche, j’ai compté le long récit du traître grec Synon, qui intègre à son tour d’autres paroles. De plus, à la différence du texte latin et de la traduction de Saint-Gelais, les deux autres textes retenus comportent des dialogues amoureux ou évoquant l’amour, thématique complètement absente dans les deux premiers livres de Virgile. Le genre des dialogues change donc et fait aussi sûrement varier le tempo.

La taille des répliques

7Là où le texte médiéval joue sur les deux esthétiques opposées de la tirade et de la stichomythie, la traduction de Saint-Gelais favorise uniquement les discours, qui donnent une tournure hiératique aux personnages, plus proche en cela du travail de Virgile.

Tableau 1 : La taille moyenne des répliques

Saint-Gelais Virgile Le Roman d’Eneas (XIIe) Eurialus et Lucresse
nombre de vers au discours direct Livre I : 863,1 vers (44,7 % du total)
Livre II : 683,3 vers (36,8 % du total)
Livre I : 339,5 vers (44,9 % du total)
Livre II : 287,5 vers (38 % du total)
1 065 vers (47,8 % du total) 1 366,1 vers (45,6 % du total)
taille moyenne des répliques Livre I : 34,5 vers / réplique
Livre II : 22 vers / réplique
Livre I : 13,6 vers / réplique
Livre II : 10,6 vers / réplique
- 29 vers / réplique
- 0,7 vers (entre 5 et 6 syllabes) / réplique dans les passages en stichomythie
22,8 vers / réplique
écart type Livre I : 28,5
Livre II : 21,7
Livre I : 10,9
Livre II : 10,6
51,5 33
  • 10 Sylvie Durrer, Le dialogue romanesque. Style et structure, Genève, Droz, 1994, p. 8.

La première constatation que nous permet ce tableau est que la proportion du discours direct par rapport au récit est relativement identique dans ces quatre ouvrages. Comme chez Virgile, le livre II qui raconte la guerre de Troie est moins propice aux paroles et il est constitué de répliques nettement plus courtes, de manière plus marquée chez Saint-Gelais que chez son modèle. Seul le Roman d’Eneas augmente un peu la part des discours dans le récit, toutefois pas dans des proportions extrêmes. Si je compare avec les statistiques de Sylvie Durrer sur le roman du XIXe et les miennes sur les romans médiévaux, la part du discours direct ici est particulièrement importante. Sur les romans des XIXe et XXe siècles où elle a établi cette statistique, Sylvie Durrer calcule que la proportion du dialogue par rapport au récit varie grossièrement de 25 à 35 %10. De mon côté, je l’ai évaluée entre 25 et 45 % sur un corpus de romans en vers ou en prose des XIIe et XIIIe siècles. Saint-Gelais triple à peu près la taille des répliques par rapport à Virgile dans le premier livre et la double dans le deuxième, mais il fait de même avec le récit si bien que la proportion ne varie pas.

  • 11 Corinne Denoyelle, Poétique du dialogue médiéval, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, p (...)

8La deuxième constatation que l’on peut faire est que la traduction de Saint-Gelais comporte de longues répliques et repose sur un tempo particulièrement lent, bien plus que ce qu’il avait fait dans son précédent Eurialus et Lucresse, au sujet certes plus léger. Le premier livre de sa traduction de l’Énéide est nettement plus lent que le deuxième qui se déroule pendant le récit des batailles et qui repose sur des prises de parole plus urgentes et plus exclamatives. Le Roman d’Eneas au XIIe siècle jouait sur deux types de dialogues : les dialogues formés de longues tirades, de vingt-neuf vers par réplique en moyenne, et les dialogues formés par stichomythie où la majorité des répliques sont plus petites que l’octosyllabe. Si on veut élargir cette comparaison à plus de romans, pour ne pas se limiter à l’emploi très spécifique que fait le Roman d’Eneas du discours rapporté, on peut reprendre les recherches que j’ai faites sur le roman médiéval, qui donnent une moyenne entre cinq et huit octosyllabes par dialogue11. Chez Saint-Gelais, la taille des répliques est particulièrement longue, ce qui veut dire qu’elle ne ressortit tout simplement pas de l’esthétique traditionnelle du dialogue romanesque dans les romans médiévaux. Celui-ci est, selon les auteurs, plus ou moins vif et naturel. Ce que recherche Saint-Gelais n’est visiblement pas la vivacité ni le naturel. Il cherche justement l’ampleur, la majesté, le monument de parole.

9L’écart type nous permet de voir si l’envergure de taille de répliques est large. Plus l’écart type est grand, plus la dispersion des nombres autour de la moyenne est importante. Cette information permet de compléter celle de la moyenne : dans la traduction de Saint-Gelais, l’écart-type est plus petit, ce qui veut dire que les répliques sont plus identiques et que leur envergure varie moins que dans le Roman d’Eneas ou dans Eurialus et Lucresse. L’épopée virgilienne est cependant encore plus régulière.

10Mon deuxième tableau montre la proportion des répliques selon leur taille dans le texte.

Tableau 2 : Proportion des répliques selon leur taille

entre 0 et 10 vers nombre de répliques entre 11 et 20 vers nombre de répliques entre 21 et 30 vers nombre de répliques entre 31 et 50 vers nombre de répliques plus de 51 vers
Livre I 4 (16 %) 5 (20 %) 6 (24 %) 5 (20 %) 5 (20 %)
Livre II 12 (41,4 %) 6 (20,7 %) 4 (13,8 %) 2 (6,9 %) 5 (17,2 %)
Eurialus et Lucresse 32 (53,3 %) 8 (13,3 %) 5 (8,3 %) 9 (15 %) 6 (10 %)

11L’Énéide, qu’elle soit en latin ou en français, n’est ainsi pas propice aux petites répliques, le contraste est net avec L’ystoire d’Eurialus et Lucresse, dont plus de la moitié des répliques fait dix vers ou moins et dont moins de 10 % des répliques dépassent les cinquante vers. Dans le livre II de la traduction de Virgile, dans la précipitation des combats, la proportion des petites répliques augmente nettement au détriment des répliques de taille moyenne, alors que les très longues tirades restent à un volume important.

Le nombre de répliques dans le dialogue

12Le deuxième élément à prendre en compte pour déterminer le tempo du dialogue est le nombre de répliques dans le dialogue. Cela me permettra de repérer la complexité ou non des dialogues : plus un dialogue a de répliques, plus il repose sur une succession d’échanges complexes et ne se limite pas à une structure schématique comme un simple échange question / réponse ou ordre / accord.

Tableau 3 : Nombre de répliques par dialogue

Saint-Gelais Le Roman d’Eneas (XIIe) Eurialus et Lucresse
nombre de monologues Livre I : 5
Livre II : 2
5 8
nombre de dialogues à une seule réplique Livre I : 5
Livre II : 15
11 (dont 2 en voix collectives) 8
nombre de dialogues à deux répliques Livre I : 5
Livre II : 6
3 3
Autre Livre I : 1 dialogue complexe à 6 répliques - 1 dialogue à 10 répliques
- 1 dialogue à 16 répliques
- 1 dialogue à 27 répliques
6 dialogues complexes (en considérant la correspondance comme un dialogue) :
- 3 répliques : 2 dialogues
- 4 répliques : 1 dialogue
- 6 répliques : 1 dialogue
- 7 répliques : 1 dialogue (correspondance)
- 16 répliques : 1 dialogue
proportion de répliques hors de toute situation d’échange 50 % 21 % 22,5 %

13Saint-Gelais suit scrupuleusement la forme des dialogues de Virgile. Il ne donne pas à ses personnages une réplique de plus de ce que le poète latin leur a donné (alors qu’on verra qu’il peut ajouter des répliques dans Eurialus et Lucresse). Mais il est net ici que, comme son modèle romain, il ne considère pas prioritairement le discours direct comme étant la marque d’une interaction entre deux personnages : 50 % des prises de parole ne sont pas intégrées à un échange, ce qui est une proportion nettement plus importante que ce qu’a fait l’auteur du Roman d’Eneas ou ce que lui-même a fait dans Eurialus et Lucresse. Dans sa traduction de l’Énéide, comme dans le texte original, le mode dominant du discours direct est l’expression plus que la communication : l’adresse sans réponse, soit qu’il s’agisse d’un monologue, – même si l’expression des sentiments peut prendre la forme d’une apostrophe à une entité (les morts, les vents…) qui ne peut généralement pas répondre –, soit qu’il s’agisse d’un discours adressé à un destinataire qui ne répond pas. Les cas où il y a réellement échange sont schématiques, uniquement formés de deux répliques, – le plus souvent du type requête / accord –, en dehors de celui où Venus dialogue avec Énée et lui donne ses directives pour aller à Carthage. L’observation des dialogues amoureux ou haineux entre Didon et Énée, qui sont plus complexes, permettrait vraisemblablement de corriger cette impression.

14L’esthétique du genre narratif – que ce soit l’épopée latine ou le roman médiéval – ne fait pas de distinction entre pensées et paroles. Toutes reçoivent la même dignité du discours direct qui les transforme en discours par un abondant développement rhétorique. Comme chez Virgile, le discours direct est la marque de l’expression, pas de l’interlocution.

La distinction nette entre discours direct et récit

  • 12 Par exemple Saint-Gelais, II, v. 355-363.

15La majesté accordée au discours direct se manifeste aussi par le goût d’une opposition forte entre parole du narrateur et paroles de personnages : loin de chercher à fondre leurs voix, Saint-Gelais cherche au contraire à les distinguer nettement et à faire ressortir le discours direct du récit. Dans l’emploi qu’il en fait désormais, le discours direct est nettement annoncé et détaché du reste de la narration, il n’y a aucune perméabilité entre les voix du narrateur et celles des personnages qui ne s’entremêlent pas non plus. S’il maintient parfois le discours indirect de Virgile12, il y a deux cas où il le transforme en discours direct, unifiant ainsi les paroles de personnages dans une même forme énonciative :

  • 13 « Aussitôt le devin Calchas s’écrie qu’il faut prendre la mer et fuir, / que sous leurs traits les (...)

Extemplo temptanda fuga canit aequora Calchas
Nec posse Argolicis exscindi Pergama telis,
omina ni repetant Argis numenque reducant.

(Virgile, II, v. 176-178)13

Lors dist Calcas, le nostre augurien :
« Certes, ycy plus ne faisons rien !
Par mer prenons hardiment nostre fuyte,
Ja ne sera celle Troye destruyte
ne myse a neant des argoliques dars,
Trop sommes foybles mallereux soubdars
Besoing nous est de retourner en Grece
Et d’apayser l’offencee deesse. »
(Saint-Gelais, II, v. 426-433)

La brisure du couplet de vers entre discours attributif et discours direct, peu fréquente dans le texte, attire l’attention sur cette décision de Calchas, censée marquer une rupture dans le cours de la guerre : l’ordre ainsi donné entraîne prétendument la levée du siège de Troie. C’est un mensonge inventé par le traître grec Synon et l’emploi tranché du discours direct renforce son impact persuasif. De même, plus loin, la disparition de Créuse est l’occasion d’un discours direct pathétique :

  • 14 « Hélas, ma femme Créuse a disparu : fut-elle arrachée par un triste sort ? / s’est-elle égarée en (...)

Heu misero coniunx fatone erepta Creusa
Substitit, errauitne via seu lassa resedit,
Incertum ; nec post oculis est reddita nostris.

(Virgile, II, v. 738-740)14

En tournayant je prins le hardemant
Gecter ma voix en l’umbre apartemant
Disant : « Creusa ! Creusa ! ma doulce amye !
Creusa ! Creusa ! Ne respondras tu mye ? »
(Saint-Gelais, II, v. 1788-1791)

Le texte latin était déjà assez oralisé par l’emploi du marqueur discursif heu et par les tournures interrogatives, ici, le texte change complètement de sens. Il semble que Saint-Gelais ait choisi de montrer l’inquiétude d’Énée pour son épouse plutôt que de la dire. Son expressivité est plus forte. Sa réplique gagne en naturel et en vivacité par sa redondance. Mais cet emploi moins rhétorique et plus mimétique du discours direct est très rare dans sa traduction.

16Non seulement Saint-Gelais transforme des discours indirects en discours directs, mais il évite aussi le procédé médiéval traditionnel de l’entrée progressive dans le discours direct : les récits médiévaux en effet introduisent régulièrement les paroles de personnages de manière progressive en faisant une transition du récit au discours indirect puis au discours direct. Saint-Gelais évite ce moment ambigu du discours indirect quand les voix de deux énonciateurs se mêlent en un seul énoncé. Cela renvoie à la même volonté de couper la parole des personnages du reste de l’énonciation narrative. De même, il marque fortement le retour au récit par l’emploi d’un verbe de parole placé derrière (« telles parolles alleure nous disoyt » (v. 1510) ou « Quand j’eu ce dit et finy ma complaincte » (v. 1566)), comme le faisait aussi Virgile. Cet effet qui est un signal régulier de fin de discours direct dans le contexte de la manuscripture tend à renforcer l’isolement de chaque réplique. Il signale la coupure entre les deux espaces énonciatifs en les séparant nettement et en marquant fortement le retour au récit.

L’insertion des paroles dans le récit : marquages du changement d’énonciateur

  • 15 Saint-Gelais, I, v. 1141 et 1921. Au livre II, v. 270, l’incise double le verbe de parole placé dev (...)

17Dans sa traduction de l’Énéide, Octovien de Saint-Gelais construit tous ses discours directs en les introduisant par un verbe de parole placé à gauche, là où Virgile utilisait le discours attributif de manière plus souple et alors que Saint-Gelais lui-même avait expérimenté dans Eurialus et Lucresse des modes d’introduction plus variés. Sur les cinquante-quatre répliques que comptent les deux premiers livres de sa traduction, on ne trouve que trois fois un verbe de parole placé en incise15. Le discours attributif occupe soit un vers entier placé avant le discours direct qui commence alors au début du vers suivant (modèle A), soit un demi-vers qu’il se partage donc avec le discours direct (modèle B) :

A. A celluy roy s’en vint Juno tout droit,
    Et sy luy dit ce qu’orrés orendroit :
    « O Eolus, bien fault que te declaire
    Tout a présent mon despiteux affaire :
    […]. » (Saint-Gelais, I, v. 157-160)

B. Lors Eolus dit : « Royne tant benigne,
    Ma volunté est subjecte et encline
    […]. » (Saint-Gelais, I, v. 191-192)

Tableau 4 : Type de discours attributif

  • 16 Voir aussi le verbe de parole placé après le discours direct : « Fervet opus redolentque thymo frag (...)
Saint-Gelais Virgile Le Roman d’Eneas (XIIe) Eurialus et Lucresse
discours attributif dans le vers entier Livre I : 15 (57,7 %)
Livre II : 14 (46,6 %)
Livre I : 14 (56 %)
Livre II : 10 (37 %)
12 (16 %) 23 (39 %)
discours attributif se partageant le vers avec le discours direct Livre I : 9 (34,6 %)
Livre II : 15 (50 %)
Livre I : 7 (28 %)
Livre II : 3 (11 %)
0 23 (39 %)
incise Livre I : 2 (7,7 %)
Livre II : 0
Livre I : 416 (16 %)
Livre II : 8 (30 %)
3 (4 %) 8 (13,5 %)
Aucun discours attributif 0 Livre I : 0
Livre II : 6 (22 %)
51 (68 %) 5 (8,5 %)
cumul incise et discours attributif placé avant 1 (3,4 %) 0 9 (12 %) 0

18Dans le livre I, on compte quinze répliques où le discours attributif utilise un vers entier, contre neuf où il est limité à quelques syllabes. Dans le livre II, où les répliques sont plus courtes et un peu plus pressées, la proportion est un peu plus équilibrée et on compte quatorze répliques au discours attributif dans un vers entier contre quinze où il est placé au début du vers. Je ne m’attarderai pas sur la comparaison avec le roman médiéval dont le discours attributif relève d’une autre esthétique et d’une autre manière d’écrire, mais la comparaison avec sa traduction d’Eurialus et Lucresse et avec le texte source de Virgile montre combien Saint-Gelais a figé dans sa traduction une pratique du discours attributif qui était plus variée chez Virgile et qu’il avait lui-même pratiquée auparavant.

19D’une manière générale, Saint-Gelais s’autorise moins de diversité que Virgile. Certes, ce dernier suit des règles d’emploi du discours attributif qui ne sont pas non plus d’une grande souplesse. S’il lui arrive d’utiliser l’incise seule, il ne s’en sert toutefois jamais dans ces deux livres pour enchaîner des répliques dans le cas d’un échange. Dans les douze dialogues de deux répliques et plus de cet extrait, à chaque fois les enchaînements se font par un retour au discours attributif placé devant. Il n’en reste pas moins que le poids de ce discours attributif est bien moindre que ce qu’Octovien de Saint-Gelais fera plus tard. Octovien respecte Virgile dans l’échange au début du récit entre Junon et Éole, enchaînant leurs deux répliques avec un verbe de parole très léger :

Aeolus haec contra : « Tuos, o regina, quid optes
Explorare labor.
[…].  »
(Virgile, I, 76-77)

  • 17 Cette leçon est unique car les autres témoins donnent une formule encore plus légère : « Lors Eolus (...)

Lors Eolus dit : « Royne tant benigne
[…]. » (Saint-Gelais, I, v. 191)17

  • 18 Saint-Gelais, I, v. 827-828 et 857 ; II, v. 774-775.

Mais dans la plupart des autres cas, il introduit plusieurs vers de narration entre chaque réplique : il y a en moyenne six vers de narration entre chaque réplique. Il n’y a que trois cas où seuls un ou deux vers séparent les répliques18. C’est dire que l’échange ne se caractérise pas par la vivacité de ses enchaînements.

20Prenons l’exemple entre Énée et Vénus dans lequel la déesse incite son fils à aller à Carthage, c’est le plus long échange de cet extrait puisqu’il s’étend sur six répliques, c’est aussi le passage où les répliques s’enchaînent le plus légèrement dans les deux versions, néanmoins le contraste est net entre Virgile et Saint-Gelais :

  • 19 « Elle parla la première : “Eh ! dit-elle, jeunes gens, dites-moi […]” ».

Ac prior : « Heus, inquit, iuvenes, monstrate mearum […]. »
(Virgile, I, v. 321)19

Lors commença tielx motz a pronuncer :
« Las ! Dictes moy, amis, en briefz langages,
[…]. » (Saint-Gelais, I, v. 514-515)

Un seul pied dactylique contient le discours attributif chez Virgile contre un vers chez Saint-Gelais qui utilise ces retours à la narration pour développer son récit. Un seul vers chez Virgile se transforme en un couplet de vers chez Octovien :

  • 20 « Ainsi parle Vénus ; et son fils alors lui répond : / “Je n’ai entendu aucune de tes sœurs, je n’a (...)

Sic Venus et Veneris contra sic filius orsus :
« Nulla tuarum audita mihi neque uisa sororum
, […]. »
(Virgile, I, v. 325-326)20

Allors se teust Venus ainsy absconsse
Soubz forme humaine, et son filz fit responce :
« Certes, dame de grant doulceur pourveuhe
Nulle des tiennes n’ay jë ouye ou veuhe.
[…]. » (Saint-Gelais, I, v. 827-830)

Un dactyle chez Virgile correspond à un vers chez Saint-Gelais :

  • 21 « Vénus dit alors : “Vraiment, je ne me juge pas digne d’un tel honneur : […]” ».

Tum Venus : « Haud equidemn tali me dignor honore : […]. »
(Virgile, I, v. 335)21

Respond Venus gracieuse et benigne :
« Pas ne me tiens de sy grand honneur digne ! »
(Saint-Gelais, I, v. 857-858)

À un vers et demi chez Virgile, correspondent trois couplets chez Saint-Gelais :

  • 22 « “Où allez-vous ? ” Tandis qu’elle s’informait en ces termes, / Énée, en soupirant, tira ces mots (...)

« Quoue tenetis iter ? » Quaerenti tallibus ille
Suspirans imoque trahens a pectore uocem :
« O dea, si prima repetens ab origine pergam
[…]. »
(Virgile, I, v. 370-372)22

« D’ou vous venéz et mais ou vous alléz,
Je vous requier que point ne le celéz. »
A tel demande ce print a soupirer
le doulx Enee, car il scent empirer
Et esmouvoir tout a coup en luy mesme
Par remenbrance sa doleur trop extresme
Et lors, tyrant du profond de son cueur
Sa voix piteuse, faillie et sans vigueur,
va dire ainsy : « O benigne deesse,
Sy je vouloye de l’annuy qui nous presse
[…]. » (Saint-Gelais, I, v. 955-964)

Là encore, on trouve un vers et demi chez Virgile contre deux couplets chez Saint-Gelais :

  • 23 « “Moi-même, méconnu, démuni, je parcours les déserts de Libye, / chassé d’Europe et d’Asie.” Ne le (...)

« Ipse ignotus, egens, Libyae deserta peragro,
Europa atque Asia pulsus. » Nec plura querentem
Passa Venus medio sic interfata dolore est :
« Quisquis es, haud, credo, invisus caelestibus auras
[…] »
(Virgile, I, v. 384-387)23

« J’ai traversé les desers de Lybye
D’Asye aussy et d’Europe chassé,
Ne sçay qui m’a ce malleur pourchassé. »
Plus n’eut pouer Venus d’ouyr sa plaincte,
car mere estoit, ains fut allors contraincte
De sincoper et rompre a celle foys
De son Enee la douloureuse voix
Disant : « Certes, je croy, quel que tu soyes
[…]. » (Saint-Gelais I, v. 1000-1006)

On notera donc le très net développement du récit entre les répliques pour enrichir les désignatifs de qualificatifs élogieux, ajouter des compléments de manière et insister sur l’impact psychologique des paroles prononcées.

21L’emploi systématique d’un discours attributif long entraîne un isolement des répliques entre elles : la réplique est non seulement détachée au milieu du récit, mais elle est aussi séparée du reste du dialogue. Un enchaînement rapide peut être signalé par le discours attributif, mais il nécessite tout de même le retour à la voix narratoriale sur au moins un couplet de vers :

A payne j’eu ma parolle finye
Qu’il me respond, à voix de pleur garnie.
(Saint-Gelais, II, v. 774-775)

Telles paroles en voix bien aornee
Proposa lors le saige Ylyonee
Et les Troyans qui furent là dedans
Murmurerent tieulx motz entre leur dens.
Tantost aprés Dydo, doulce et benigne,
Leur respondist aiant la face encline.
(Saint-Gelais, I, v. 1448-1455)

La vitesse d’enchaînement mentionnée par le discours attributif (« à payne […] que », « Tantost ») n’est pas représentée par une simple juxtaposition des répliques. Pour Saint-Gelais, les répliques ne constituent pas une trame textuelle spécifique au dialogue et qui découlerait de la coconstruction des propos de deux locuteurs. Elles s’élèvent essentiellement au sein du récit sur lequel elles tranchent par leur superbe isolement. L’opposition est nette entre la stichomythie des vers médiévaux et les tirades de la traduction de Saint-Gelais :

Danz Eneas, quant il les vit
Vers eulz ala et si lor dist :
« Qu’avez trouvé vous ? – Bien. – Et quoy ?
– Cartage. – Parlastes au roy ?
– Nenil. – Pour quoi ? – N’i a seignor.
– Quoi dont ? – Dydo maintient l’onor.
– Parlastes vous a li ? – Oïl.
– Menace nous ? – Par foy, nenil.
– Et qu’en dist dont ? – Promet nous bien ;
Serons seür, mar criendrois rien.
[…] » (Le Roman d’Eneas, v. 594-603)

La coconstruction de l’interaction crée ici un tissu textuel spécifique, formulé par plusieurs énonciateurs, qui travaille profondément la structure de l’octosyllabe. Jamais soutenues par le discours attributif dans ces passages, les voix des locuteurs se mêlent, dans un vers tiraillé entre plusieurs répliques comme dans les vers 596 ou 598. Dans ce cas, le découpage des vers est tel que le respect des voix ne peut se faire qu’aux dépens de la prosodie. Marquer des pauses même minimes entre chaque locuteur briserait l’unité du vers. Le jeu rythmique finit par fondre les voix des locuteurs dans le vers pour faire de l’énonciation un tissu polyphonique complexe et spécifique. Les voix s’unifient en un discours original. En revanche, chez Octovien de Saint-Gelais l’absence d’interlocution serrée isole chaque réplique dans une autonomie majestueuse. Chez lui, l’énonciation est toujours monologale et à chaque fois singulière, qu’elle soit du fait de la voix du narrateur ou de celle d’un personnage. Elle s’élève par son unicité même au-dessus du texte narratif dont elle ne relève pas.

22Ce choix narratif qui respecte et déborde le texte de Virgile, Octovien de Saint-Gelais ne l’avait pas pratiqué quand il avait traduit Eurialus et Lucresse, allégeant même au contraire les insistantes incises du texte original :

Affuit mox Lucrecia cumque huc atque illuc respiceret :
« Quid agis, ait Eurialus, uite rectrix mee ? Quo tendis lumina, meum cor ? Huc huc dirige oculos, presidium meum. Tuus hic Eurialus est. Meme assum, me respice.
– Tunc hic ades ? inquit Lucrecia. O mi Euriale, iam te alloqui possum. Utinam et amplecti valerem.
– At isthuc, ait Eurialus, non magno conatu faciam ; scalam huc admouebo. Tu obsera thalanum ; amoris nostri gaudia nimium distulimus.
– Cave, mi Euriale, si me uis saluam ! […] respondit Lucrecia. »
(Piccolomini, p. 136 et 138 de l’édition de Frédéric Duval, je souligne)

Eurïalë ne fut point lor deceu
Car Lucresse tantost se presenta.
De sa fenestre a Euriale apperceu,
Puis lui a dit : « A mon amy, qui t’a
En ce lieu mis ? Tu es celui qui a
De ma vie tout le gouvernement.
Mon cueur, m’amour ! Tourne les yeulx deçà,
Ma deffense, tout mon soustenement !
– Ha ma dame, voyés cy vostre amant !
Vostre Eurïal regardés, s’il vous plaist !
– Mon Eurïale, dist el, que j’ayme tant,
Avec lequel parler grant joye m’est ;
A mon desir que je feusse ou il est,
Pour que embrasser le peusse a ma plaisance !
Chose ou monde plus gracïeuse n’est,
C’est mon espoir, mon bien, ma soustenance ! »
Eurïalus a cela respondit :
« Legierement ce moyen trouveré
Une eschelle prendré sans contredit ;
De la chambre soit pas vous l’uys serré.
Ha, ma dame, trop avons differé
De nostre amour la plaisancë et fruit !
Avecques vous facilement iré
Par l’eschele, sans faire quelque bruit.
– Eurïale, mon amy garde toy
[…]
Autre chemin, certes, nous fault tenir,
Dist Lucresse. Ce pour présent suffist
[…]. » (Saint-Gelais, p. 137, je souligne)

23Bien évidemment cette traduction est aussi placée sous le signe de l’amplification puisque Saint-Gelais non seulement ajoute une réplique dans la bouche de Lucrèce (ce qui d’ailleurs change la logique de la requête amoureuse) mais aussi puisque chaque réplique est largement développée. Néanmoins, il garde voire allège le discours attributif : alors que Piccolomini utilisait systématiquement une incise ou un verbe de parole à la fin de la réplique, Saint-Gelais se permet une réplique sans verbe de parole, et une autre où il est placé neuf vers après le début de la réplique. En créant ainsi un tissu textuel serré qui enserre les répliques dans un discours coconstruit, il fait donc preuve dans Eurialus et Lucresse d’une diversité et d’une variété d’emploi du discours attributif bien plus importante que ce qu’il se permettra dix ans après dans la traduction de Virgile où il les isole dans la grandeur de leur expressivité.

La brisure du couplet de vers

  • 24 Voir Corinne Denoyelle, Poétique du dialogue médiéval, p. 224. La proportion varie évidemment selon (...)

24Un autre signe de cet isolement est la clôture du discours par rapport à la rime : Octovien de Saint-Gelais ne pratique pas la brisure du couplet avec le discours direct, alors que ce procédé qui consiste à faire rimer le premier vers du discours direct avec le dernier du récit est utilisé à plus de 40 % dans la littérature narrative en vers médiévale24. Chez Saint-Gelais, dans 80 % des cas, les mots du discours direct ne riment pas avec ceux du récit qui le précèdent. À la fin de la réplique, ce taux monte quasiment à 100 % : la réplique se termine presque systématiquement par un couplet de vers qui la ferme complètement. Je n’ai trouvé qu’un seul cas où il fait rimer le dernier vers du discours direct avec le récit qui suit (livre II, v. 1291-1292). La comparaison n’est évidemment pas pertinente chez Virgile ; elle est plus compliquée à mener dans Eurialus et Lucresse puisque le récit est découpé en strophes aux rimes croisées, donc sans couplets de vers. Cette ouverture rimique du discours direct n’est pas non plus très fréquente dans le Roman d’Eneas, mais elle existe néanmoins, même en dehors des passages de stichomythie, dans 24 % des répliques et elle touche autant le début de la réplique que la fin de cette réplique :

Li .i. moustroit a l’autre au doy :
« La sist li paveillons lor roy,
La fu herbergiez Acillez,
Ci fu Aiaux, ci Ulixés
Ça erent li tornoy tenu. »
Tout ont esgardé et veü.
(Le Roman d’Eneas, v. 1010-1016)

Là encore il faut constater que Saint-Gelais isole la réplique du récit dont elle se détache aussi sur le plan sonore : il synchronise son rythme sur celui du couplet de vers.

Le partage du vers entre récit et discours direct

25À plusieurs reprises, comme on l’a vu dans le dialogue entre Énée et Vénus, Virgile arrête le discours direct au milieu du vers, ce qui n’est jamais le cas chez Octovien de Saint-Gelais. Ce dernier, nous l’avons dit, ferme toujours son discours direct sur un couplet de décasyllabes. En revanche dans un peu moins de la moitié des cas, le discours attributif empiète sur le début du vers. Dans ce cas, le fonctionnement du discours attributif est tout à fait particulier sur les plans sémantique et prosodique.

26Quand le discours attributif dispose d’un ou plusieurs vers placés au-dessus du discours direct, ceux-ci sont assez riches sémantiquement. Si le verbe dire domine, on trouve toutefois aussi répondre, prononcer, enquérir, compter sa raison, faire telle reprise, parler… La principale construction du discours attributif dans cette position repose sur un patron syntaxique du type : [adverbe de temps / verbe commencer à dire / sujet (± adjectif qualificatif) / telles parolles (± adjectif qualificatif)] :

Lors commença tielx motz à pronuncer
(Saint-Gelais, I, v. 814)

Puys commança le roy trop miserable
Luy dire ainsy, par parolle amyable :
[…]. (Saint-Gelais, II, v. 362-363)

Lors commança premier Ylyonee
Homme eloquant, et dist a celle foys
Se qui s’ensuit en tresplaisante voix
[…]. (Saint-Gelais, I, v. 1350-1352)

Cette construction autour du verbe commencer rassemble, à des degrés divers d’élaboration, 46 % des cas de discours attributif long placé avant le discours direct. Selon l’expansion qu’elle reçoit, elle acquiert un sémantisme plus ou moins important. Les deux derniers exemples ci-dessus permettent de voir combien elle peut orienter l’interprétation du discours direct en indiquant soit l’ethos du locuteur soit le contenu du discours.

  • 25 Voir Corinne Denoyelle, ibid.

27Inversement dans les cas où le discours direct commence au milieu du vers, il est particulièrement neutre sémantiquement. Le discours attributif qui empiète sur le début du vers consiste toujours strictement en un verbe de parole, on ne le voit jamais utilisé pour un complément de manière ou un complément d’attribution comme on le voit dans certains des exemples que j’avais observés chez Jean Renart en particulier25. Un relevé exhaustif de tous ces cas, classés selon leur construction, montre le faible impact sémantique et prosodique de ce discours attributif, en début de vers, placé devant la réplique :

Cella voyant je diz : « O père cher » (II, v. 1643)
Lors Eolus dit : « Royne tant benigne, » (I, v. 191)
Va dire lors : « Est il temps que je cesse » (I, v. 105)
Va dire ainsy : « O la gent bien heureuse » (I, v. 243 ; voir aussi v. 963, 1204)
En luy disant (I, v. 573, 639)
En me disant : « las ! sy c’est ton entente » (II, v. 1484 et II, 1577)
Disant ainsy (I, v. 1861)
Qui de loing dist : (II, v. 113)
Qu’en moy je diz : (II, v. 1361)
Me dist allors : (II, v. 682)
Lors je leurs dys : (II, v. 828)
Lors luy va dire : « O espoux miserable » (II, v. 1224)
Lors dit Pirrus : (II, v. 1286)
Lors s’escrya : (II, v. 1264)
Et sy s’escrye : (II, v. 1706)
Sy diz : « O pere, comment as-tu pancé » (II, v. 1528)
Sy dist : « Amys, a moy ne tiengne pas » (II, v. 1628)
Disant : « Certes, je croy, quel que tu soyes » (I, v. 1007)
Disant : « O vous, par qui Troye valut » (II, v. 912)
Disant : « Creusa ! Creusa ! Ma doulce amye » (II, v. 1790)
Va dire : « O fuz immortelz et durables » (I, v. 378)

Cette longue liste nous montre deux choses : d’abord que le verbe dire est presque systématiquement employé dans ce discours attributif à part deux fois où il est remplacé par s’écrier, alors que comme je l’avais dit, quand le discours attributif utilise un vers entier, le mode d’introduction du discours direct est beaucoup plus varié et peut reposer sur d’autres verbes de parole. D’autre part, et surtout dans le premier livre, la même formule est utilisée plusieurs fois, avec des variantes qui ne jouent parfois que sur la personne désignée et ne s’entendent qu’à peine (« sy diz » / « sy dist » ou « en luy disant » ou « en me disant »). Ce discours attributif n’est porteur de quasiment aucun sémantisme propre. On n’y trouve que deux noms propres. Les compléments y sont très rares : on y trouve quelques marqueurs d’énonciation comme « ainsy », « sy », « lors », « allors » mais on ne note que deux compléments de manière, « de loing » ou « en moy ». Ce manque de diversité fait de ce discours attributif placé au début du vers une cheville neutre, quasi transparente, n’apportant pratiquement aucun sémantisme au vers. Tout ce qui vise à développer le discours attributif se trouve dans le vers qui précède. Sa neutralité renforce l’isolement du discours direct auquel il n’apporte que peu de valeur ajoutée.

28Sur le plan prosodique, dans les deux tiers des cas, le discours attributif ne constitue qu’une cheville de quatre syllabes qui coïncide avec le rythme naturel du décasyllabe coupé 4 + 6. Dans quelques rares cas toutefois, il oblige à un redécoupage métrique qui tend à remettre en cause l’isolement dont je parle. Il oblige exceptionnellement à opposer le rythme de l’interlocution à celui de la métrique. Deux exemples peuvent nous intéresser ici dans lesquels le discours attributif déborde des quatre syllabes du premier hémistiche.

29Au vers 1643 du livre II, le discours attributif occupe la majorité du vers et s’étend sur six syllabes mais on peut le redécouper ainsi en « cella voyant » + « je diz » :

Cella voyant / je diz : « O père cher »

Ce qui oblige toutefois à prononcer dans une même émission de voix le verbe de parole et le terme d’adresse, rompant ainsi exceptionnellement l’isolement dont je parlais. De même au vers 191 du livre I, le verbe dire à la cinquième syllabe appartient déjà au discours direct dans la prosodie :

  • 26 Dans la leçon des autres témoins « Lors Eolus : / “O royne tant benigne” », le rythme du vers est m (...)

Lors Eolus /dit : « Royne tant benigne »26

Inversement dans six cas, le discours attributif n’occupe pas entièrement le premier hémistiche et s’arrête après deux syllabes, obligeant à lire le terme d’adresse ou l’adverbe d’énonciation dans la première partie du vers dans une même émission de voix.

Sy diz : « O pere, / comment as-tu pancé » (II, v. 1528)
Sy dist : « Amys, / a moy ne tiengne pas » (II, v. 1628)
Disant : « Certes, / je croy, quel que tu soyes » (I, v. 1007) ;
Disant : « O vous, / par qui Troye valut » (II, v. 912) ;
Disant : « Creusa ! / Creusa ! Ma doulce amye » (II, v. 1790)
Va dire : « O fuz / immortelz et durables » (II, v. 378)

Le lecteur est alors obligé soit de respecter le rythme dialogal et de briser celui du vers soit de briser le rythme de l’interlocution pour respecter le vers en créant un rejet interne. Ces quelques occurrences sont les seuls éléments qui relient le discours direct au récit qui l’entoure : le reste du temps, la coupure est nette tant sur le plan syntaxique que prosodique, et le discours direct s’isole de la trame textuelle comme s’il ne relevait pas de la même continuité discursive.

L’amplification du couplet

30Imposant par la place qu’il prend dans le texte, isolé de la trame du discours par la métrique qui le sépare la plupart du temps du récit par les rimes et les césures, le discours direct gagne enfin sa grandeur par les jeux d’amplification qu’il permet. Le couplet de vers, nettement délimité par l’alternance entre rimes masculines et rimes féminines, devient l’unité de base du discours à partir de laquelle se développe le propos à amplifier. Je ne prendrai ici qu’un seul exemple :

  • 27 « Voyant Priam en personne, revêtu des armes de sa jeunesse, / “Mon pauvre époux, quelle idée funes (...)

Ipsum autem sumptis Priamum iuuenalibus armis
ut uidit : « Quae mens tam dira, miserrime coniunx,
impulit his cingi telis ? Aut quo ruis ?
Inquit,
Non tali auxilio nec defensoribus istis
tempus eget ; non, si ipse meus nunc adforet Hector.
Huc tandem concede ; haec ara tuebitur omnis,
Aut moriere simul. » Sic ore effata recepit
Ad sese et sacra longaeuom in sede locavit.
(Virgile, II, v. 518-525, je souligne)27

Le texte latin fait enchaîner le discours direct avec l’action de voir : la mention du verbe de parole n’intervient qu’un vers et demi après le début du discours direct, venant scander et rythmer les questions qu’Hécube pose à son malheureux époux. En revanche, Saint-Gelais clarifie le cadre énonciatif dès le début et développe la syntaxe du passage lui donnant ainsi une respiration périodique, plus ample et moins précipitée :

Vit Pyramus armé de simple arnoys,
Lors va luy dire : « O espoux miserable,
Quelle pancee cruelle et variable
t’a sy a coup envahy et surpris,
Que sans propos armes tu ayes pris ?
Ne ou vas tu ? ne qui te menne ou guyde ?
Ja n’a besoing le temps de ton aÿde,
Ja ne peult estre par ytieux deffensseurs
Troye gardee des mains des pocesseurs,
Non pas certes, et fut encor en vye
Le myen Hector dont l’ame fut ravye.
Desiste toy doncques de tel propos,
Prant avec nous pascience et repos.
Ce digne aultier pourra a l’aventure
Nous preserver de plus grand jacture,
OU s’il advient qu’il nous faille perir,
Ensemble au meins aymerons mieulx mourir. »
Quant Heccuba eust dist parolle telle,
Incontinant tira Pryam au elle.
Son entreprise trop simple revoqua
Et prés l’autier l’assist et coloqua.
(Saint-Gelais, II, v. 1223-1244, je souligne)

Chez Saint-Gelais, non seulement le discours direct est bien délimité et annoncé en amont par le verbe de parole, mais au rythme haché de la parole inquiète d’Hécube, il substitue trois vers soigneusement liés par une syntaxe consécutive (« sy a coup envahy que… »), qui viennent se clore par la rime en -pris, ce qui donne une unité à cette première séquence interrogative du discours. Dans cet exorde, l’amplification se réalise par la répétition : les termes sont doublés : « cruelle et variable », « envahy et surpris », créant un rythme binaire, qui annonce les deux interrogations commençant par « ne » et l’anaphore en « ja » qui suit. Ici le rythme binaire de l’anaphore est détaché du couplet ce qui doit créer un effet sonore ; mais le balancement du couplet de vers prend son relais et prolonge naturellement ce fonctionnement par parallélisme. La progression sémantico-syntaxique se cale elle aussi sur le rythme du couplet : le désastre de Troie aux mains de ses « pocesseurs » est évoqué dans le couplet à la rime en -seur : « Ja ne peult estre par ytieux deffensseurs / Troye gardee des mains des pocesseurs, » ; l’évocation d’Hector à l’irréel occupe le couplet en -vie : « Non pas certes, et fut encor en vye / Le myen Hector dont l’ame fut ravye. ». Les impératifs qui concluent les arguments reprennent ce rythme anaphorique dans un couplet fermé en -pos : « Desiste toy doncques de tel propos, / Prant avec nous pascience et repos. ». L’alternative finale latine « tuebitur omnis / aut moriere simul » est développée aussi sur deux couplets qui forment une période en deux membres (bras) articulée par le « OU ». La protase évoque l’idée de protection, dans le couplet qui rime en -ture ; l’apodose redescend sur celle de la mort, par la rime « perir » / « mourir ». La résolution de l’alternative « pourra nous preserver OU nous aymerons mieulx mourir » est elle-même retardée par l’insertion du système hypothétique « s’il advient qu’il nous faille perir » et le complément de manière « ensemble au meins ».

31La clausule en est encore plus forte par la formule lourdement allitérative « Ensemble au meins aymerons mieulx mourir » qui clôt la période, clôt le couplet et clôt le discours direct. La reprise du récit se fait après un vers de transition « Quant Heccuba eust dist parolle telle » (v. 1242) qui vient renforcer cette clôture et séparer nettement les deux modes énonciatifs. Chaque propos du texte latin est donc développé essentiellement de manière binaire dans les unités discursives que forment les couplets de vers, naturellement clos sur eux-mêmes par l’alternance des rimes masculines et féminines. Le goût de la langue médiévale pour la redondance développe la tirade hachée du texte latin qui s’en trouve comme apaisée, résignée presque sereine dans l’attente de la mort. Isolée et amplifiée, la tirade latine est aussi remodelée sur un modèle argumentatif qui semble écarter l’urgence au profit de la persuasion. Autant d’éléments qui me permettent de qualifier ainsi sa traduction de monumentale. Sous la plume de Saint-Gelais, elle a acquis une grandeur majestueuse.

 

32Bernard Cerquiglini disait que la littérature faisait résonner la voix comme lien et comme mémoire de la société médiévale, mais Saint-Gelais choisit de le faire moins en transmettant la vie et l’énergie qui circule dans des échanges vivants qu’en mettant en scène leur grandeur expressive. Avec un tempo lent, une distinction essentielle entre les différents types d’énonciation qui fait des paroles de personnages des objets textuels spécifiques, il donne au discours direct une ampleur et une dignité qui en fait un support idéal à l’expression des affects. À une époque où le théâtre des farces, des moralités ou des mystères explore les mille et une manières d’entrelacer les répliques et de varier leur tempo, cet emploi du discours direct relève d’une tout autre esthétique, le discours direct magnifie la voix humaine pour lui faire exprimer les tourments de l’âme d’une manière spécifique à la rhétorique fictionnelle : elle lui donne une autonomie et une dignité éclatante par son isolement même avec la trame narrative, un éclat qui témoigne que les paroles de personnages ne sont pas conçues dans la continuité du discours narratif mais relèvent d’une expressivité qui leur est propre.

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Notes

1 Ce travail a bénéficié du soutien du projet de recherche PID2020-113017GB-I00 « Énonciation et pragmatique historique du français », du Ministerio de Ciencia e Innovación, Espagne.

2 Lucien Dugaz, « J’ai entrepris de coucher en mes vers / Le cas de Troye qui fut mise à l’envers ». Édition critique des livres I et II de l’Énéide d’Octavien de Saint-Gelais, mémoire de master en études médiévales, université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, 2015, 248 p. (dactyl.), p. XXXVII, en ligne à l’adresse suivante : http://www.atilf.fr/dmf/Eneide/EneideM2LucienDugaz.pdf. Toutes les citations de l’Énéide de Saint-Gelais sont issues de cette référence.

3 Virgile, L’Énéide louvaniste, Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet (trad.), site Bibliotheca Classica Selecta de l’université catholique de Louvain, 1998-2001, en ligne à l’adresse suivante : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/Virg/VirgIntro.html. Toutes les citations de l’Énéide de Virgile et leurs traductions sont issues de cette référence.

4 Pour les témoins conservés du texte, voir Lucien Dugaz, « J’ai entrepris de coucher en mes vers / Le cas de Troye qui fut mise à l’envers »…, p. XI-XIII.

5 Bernard Cerquiglini, La parole médiévale, Paris, Minuit, 1981, p. 248. Cette affirmation s’applique d’ailleurs bien mieux à un texte comme cette traduction qu’à la prose romanesque médiévale dans toute sa diversité.

6 Eneas Silvius Piccolomini, L’ystoire de Eurialus et Lucresse, Octovien de Saint-Gelais (trad.), in Œuvres érotiques, Frédéric Duval (éd.), Turnhout, Brepols, 2003.

7 Pascale Mounier, En style poétique. L’écriture romanesque en vers autour de 1500, Turnhout, Brepols, 2020. Voir aussi dans ce même volume son article sur l’autre traduction de Piccolomini, celle par Antitus Faure.

8 Voir Le Roman d’Eneas, Aimé Petit (éd.), Paris, Le livre de poche (Lettres gothiques), 1997. Toutes les citations du Roman d’Eneas sont issues de cette édition.

9 Lucien Dugaz édite l’œuvre à partir du manuscrit Philadelphie, University Library, 909 (ancien Fr. 4), consultable sur le site de la University Library : http://dla.library.upenn.edu/dla/medren/pageturn.html?id=MEDREN_4009804.

10 Sylvie Durrer, Le dialogue romanesque. Style et structure, Genève, Droz, 1994, p. 8.

11 Corinne Denoyelle, Poétique du dialogue médiéval, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, p. 218-219.

12 Par exemple Saint-Gelais, II, v. 355-363.

13 « Aussitôt le devin Calchas s’écrie qu’il faut prendre la mer et fuir, / que sous leurs traits les Argiens n’anéantiront pas Pergame / s’ils ne vont à Argos, reprendre les auspices et en ramener le Palladium. »

14 « Hélas, ma femme Créuse a disparu : fut-elle arrachée par un triste sort ? / s’est-elle égarée en chemin ? s’est-elle arrêtée d’épuisement ? / on ne sait ; mais dès cet instant, nos yeux ne l’ont plus revue. »

15 Saint-Gelais, I, v. 1141 et 1921. Au livre II, v. 270, l’incise double le verbe de parole placé devant.

16 Voir aussi le verbe de parole placé après le discours direct : « Fervet opus redolentque thymo fragrantia mella. / “O fortunati, quorum iam moenia surgunt.” / Aeneas ait et fastigia suscipit urbis » (Virgile, I, v. 436-438). C’est aussi l’emplacement de l’une des rares incises que se permet Saint-Gelais : « Et sentent bons leurs petis bastimans / remplys de miel et de doulx condimans. / “O, dist Enee, moult sont a bons jour néz / ceulx pour certain, et tresbien fortunéz / Desquieuls les murs et ediffices croyssent / Et qui de loing fleurissent et paroissent !” » (Saint-Gelais, I, v. 1138-1144). Je souligne.

17 Cette leçon est unique car les autres témoins donnent une formule encore plus légère : « Lors Eolus : “O royne tant benigne” ».

18 Saint-Gelais, I, v. 827-828 et 857 ; II, v. 774-775.

19 « Elle parla la première : “Eh ! dit-elle, jeunes gens, dites-moi […]” ».

20 « Ainsi parle Vénus ; et son fils alors lui répond : / “Je n’ai entendu aucune de tes sœurs, je n’ai vu personne […]” ».

21 « Vénus dit alors : “Vraiment, je ne me juge pas digne d’un tel honneur : […]” ».

22 « “Où allez-vous ? ” Tandis qu’elle s’informait en ces termes, / Énée, en soupirant, tira ces mots du fond de son cœur : / “Ô déesse, si je racontais mon histoire, en partant du tout début […]” ».

23 « “Moi-même, méconnu, démuni, je parcours les déserts de Libye, / chassé d’Europe et d’Asie.” Ne le laissant pas gémir davantage, / Vénus l’interrompit au milieu de ses lamentations […] ».

24 Voir Corinne Denoyelle, Poétique du dialogue médiéval, p. 224. La proportion varie évidemment selon les auteurs : quasiment généralisée chez Jean Renart, la brisure est un effet appuyé chez Chrétien de Troyes et reste exceptionnelle chez Gautier d’Arras.

25 Voir Corinne Denoyelle, ibid.

26 Dans la leçon des autres témoins « Lors Eolus : / “O royne tant benigne” », le rythme du vers est mieux respecté et, bien que l’absence de verbe de parole intrigue, cette construction correspond plus à l’esthétique du texte.

27 « Voyant Priam en personne, revêtu des armes de sa jeunesse, / “Mon pauvre époux, quelle idée funeste, dit-elle, / t’a poussé à prendre ces armes ? Où cours-tu ainsi ? / Ce ne sont pas des secours ni des défenseurs de ce genre / qu’exige cet instant ; non, même si mon cher Hector était présent. / Viens donc ici ; ou bien cet autel nous protégera tous, / ou tu mourras avec nous.” Sur ces paroles, elle accueillit / le vieillard auprès d’elle et l’installa sur un siège sacré. »

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Pour citer cet article

Référence papier

Corinne Denoyelle, « La parole monumentale dans la traduction de l’Énéide d’Octovien de Saint-Gelais »Elseneur, 37 | 2022, 37-60.

Référence électronique

Corinne Denoyelle, « La parole monumentale dans la traduction de l’Énéide d’Octovien de Saint-Gelais »Elseneur [En ligne], 37 | 2022, mis en ligne le 05 janvier 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/287 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.287

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Auteur

Corinne Denoyelle

Université Grenoble Alpes, (Litt&Arts, UMR 5316)

Corinne Denoyelle est maîtresse de conférences à l’université Grenoble Alpes. Spécialiste des dialogues romanesques dans la littérature médiévale, elle a publié Poétique du dialogue médiéval (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010) et dirigé De l’oral à l’écrit. Le dialogue à travers les genres romanesque et théâtral (Orléans, Éditions Paradigme (Medievalia ; 80), 2013). Sa recherche principale porte sur les formes complexes de dialogues et sur la représentation de l’oralité dans l’écrit en ancien et en moyen français.

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