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Comptes rendus

Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être

Julie Anselmini
p. 243-245
Référence(s) :

Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, Gallimard (NRF essais), 2011, 288 p.

Texte intégral

1Loin des approches sémiotiques ou narratologiques qui conçoivent la lecture comme une opération close de déchiffrement, Marielle Macé, dans Façons de lire, manières d’être, voit dans la lecture une conduite, un comportement, faisant partie intégrante de notre vie ordinaire. Entre analyses littéraires finement menées, psychologie cognitive et philosophie (Foucault et Merleau-Ponty sont des références importantes de l’ouvrage), la spécialiste du genre essayiste qu’est M. Macé (auteure du Temps de l’essai, paru en 2006 chez Belin) montre combien, loin de s’opposer au monde réel ou de lui faire écran, la lecture prend place « au cœur des façons d’être et des façons de faire » des individus, constituant une pratique décisive où se joue une « stylisation de soi » et où s’élabore « une vie poétique ». Cette savoureuse et rigoureuse démonstration, M. Macé la mène à travers un vaste corpus d’écrivains dont elle a l’expérience intime, choix qui s’explique, dit-elle, non par la volonté d’orienter la lecture vers le processus de création, mais parce que « ces lecteurs-là ont écrit leur pratique et en offrent les témoignages détaillés » – ces « lecteurs » ont néanmoins un profil spécifique, celui d’amateurs passionnés pour qui « la vraie vie […], c’est la littérature », au point qu’ils lui ont consacré une part majeure de leur existence : pas de réflexion sociologique dans le livre de M. Macé, qui exclut de même toute approche historique, les écrivains-lecteurs en question appartenant tous au vingtième siècle : Proust, exemple privilégié entre tous, car À la Recherche du temps perdu « offre une phénoménologie complète de l’expérience des œuvres », mais aussi Kafka, Gracq, Sartre, Bonnefoy, Blanchot, Barthes, ou encore Bourdieu.

2Dans la première grande partie de son essai (« Infléchir ses perceptions »), dominée par la figure proustienne, l’auteure montre que la « conduite attentionnelle » mise en œuvre par la lecture refaçonne en profondeur les données de notre perception : cette conduite se met en place dès le retranchement inaugural qu’implique la lecture, acte qui fonctionne comme un « opérateur d’intimité » tout en permettant une renégociation dynamique du rapport à notre environnement ; elle se poursuit dans ces mouvements d’interruption par lesquels le lecteur, sous l’afflux de souvenirs ou de pensées propres, lève les yeux de son livre, s’arrachant et se réinscrivant tour à tour dans son « périmètre individuel » ; elle implique encore une empathie vécue à même le corps, la dimension physiologique étant pour le lecteur un fondement de l’herméneutique ; au-delà du moment de la lecture, celle-ci constitue « un dispositif presque corporel de reconnaissance », les œuvres déposant en nous une mémoire dont nous usons, comme le dit Thibaudet, comme d’une « boussole intérieure » ; l’« aimantation » d’un style est aussi un principe actif de préférences et de désirs pour le lecteur et fonctionne comme une véritable « fabrique de la sensibilité ».

3Dans la deuxième partie du livre (« Trouver son rythme »), ce sont les manières d’être au Temps déterminées par la lecture qui sont interrogées, soit les « mouvements d’échange entre temps existentiel et temps narratif ». M. Macé examine ainsi les variations successives subies chez Sartre par l’homologie vie / récit : à la catégorie structurante de destin succède chez l’écrivain une pensée des possibles rétrospectifs, puis une valorisation de la surprise, du suspens, faisant de la lecture romanesque « une allégorie de la vie libre ». Ce modèle prospectif est néanmoins contredit par une certaine expérience « médusante » du Beau : le « mouvement circulaire » de la poésie met Sartre en déroute et vient réorienter ponctuellement sa ligne de vie, de même que la lecture d’Apollinaire amène Bourdieu à éprouver différemment l’idée de nécessité au cœur de ses théories sociales. La pluralité des « tempos » auxquels est soumis un même lecteur invite M. Macé, d’une part, à contester le modèle hégémonique (hérité notamment de Ricœur) de la narration pour concevoir la subjectivation ou la « refiguration » à laquelle se plie le lecteur : selon M. Macé, cette « identité narrative » se superpose en réalité à des identités rythmiques, ou encore figurales, le style d’un écrivain induisant une « modalisation de soi » autant que le récit. D’autre part, l’auteure insiste sur la « vibration des possibles » maintenue par les œuvres chez un individu, lui permettant de ne pas se figer en lui-même et de protester contre l’idée même, sclérosante, d’une permanence d’un rapport au monde et à soi.

4Dans « Se donner des modèles », enfin, on passe de la phénoménologie à la pragmatique, sur les traces de Barthes, notamment, qui domine cette dernière partie de l’ouvrage : comment les formes littéraires, et plus particulièrement les phrases (par exemple ces citations préférées auxquelles se réfère chaque lecteur) induisent-elles des conduites, quel usage en fait-on ? Car les œuvres ne mènent pas selon l’auteure à un bovarysme passif, mais à un rephrasage individuel, à une « subjectivation pluralisée, active, exploratoire », où se joue « une dynamique permanente d’adhésion et de refus » et qui ouvre à l’exercice (parfois sur le mode du dandysme, comme chez le Charlus de Proust) d’une différenciation infinie.

5Au terme d’un parcours étayé de multiples exemples qui nous plongent au cœur de l’expérience lectrice de l’auteure, nous amenant à réfléchir notre pratique en regard de celle-ci, M. Macé aura brillamment démontré que les formes littéraires, loin de constituer un univers autonome aliénant le lecteur, sont des « styles à vivre », des « directions possibles de notre vie », des « propositions d’existentialité » nous offrant d’inépuisables ressources (ressources multiples, et parfois contradictoires) pour « cet infléchissement de nous-mêmes, léger mais décisif » qui permet à chacun de s’inventer une « esthétique de l’existence ». Les théories de la réception se voient renouvelées de manière stimulante par cet ouvrage, qui réfléchit aux effets à long terme de la lecture, les évaluant sur une durée qui est celle de la vie ; une redéfinition du style est également en jeu, comme « individualité en voie de partage et de réappropriation » ; enfin, au-delà de la lecture, ce bel essai ouvre plus largement sur une phénoménologie de l’expérience esthétique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Julie Anselmini, « Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être »Elseneur, 27 | 2012, 243-245.

Référence électronique

Julie Anselmini, « Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être »Elseneur [En ligne], 27 | 2012, mis en ligne le 12 avril 2024, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/2152 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.2152

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Auteur

Julie Anselmini

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