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Voix du poème, voie du sensible ?

Les « mots » qui « bougent » de James Sacré

Évelyne Lloze
p. 201-210

Résumés

La rêverie cratyléenne, malgré l’humour plein de lucidité qui en nourrit le déploiement, s’avère constante dans l’œuvre de James Sacré – rêverie qui préserve des pesanteurs de l’abstrait et s’épanouit dans une vectorialité transitive offrant l’espoir d’écrire seulement un « poème-geste ». Sont donc analysés ici tous les aspects de la tentation cratyléenne chez Sacré et la manière dont sa poésie dit, pense, donne forme et force à cette utopie, entre intelligence critique et exigence éthique.

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Texte intégral

  • 1 J. Sacré, Cœur élégie rouge, Marseille, Ryōan-ji, 2001, p. 13.
  • 2 J. Sacré, La peinture du poème s’en va, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1998, p. 36.
  • 3 Pensons à la méthodologie utilisée pour sa thèse et à ce qu’il nous en dit notamment dans D’autres (...)
  • 4 La peinture du poème s’en va, p. 37.

1La rêverie cratyléenne n’est jamais vraiment une affaire classée en poésie, ni un simple errement nostalgique, et si beaucoup se défont souvent de cette « tentation » dans un emportement d’impatience, un geste pour, en matière de langage, revenir à de plus sûres évidences, reconnaissons que nombre de poètes aujourd’hui, et non des moindres, consentent à affirmer l’impérieuse nécessité comme les généreuses aspirations d’une telle utopie : rythmes où se dénouent et s’apprivoisent des touffeurs d’émois, enchantement de vers qui semblent distiller de l’être-avec, poèmes avec leur manière gourmande et « naïve de ramasser le monde »1 et leur désir surtout de réanimer « la couleur (des) mots »2 pour y mener songe d’accord. James Sacré, quant à lui, bien qu’ayant puisé pour son travail critique aux sources de la sémiotique de Greimas, Geninasca et Rastier3, avoue d’emblée fort tranquillement son « cratylisme invétéré »4, qu’il questionne certes, non sans ironie d’ailleurs, mais cratylisme dans lequel il s’empêtre avec jubilation en allers‑retours scripturaux, qui, au-delà de ce rien de trouble ainsi favorisé, en révèlent toute la force d’élan, toute la portée, sorte d’eldorado exilé dans la mémoire poétique qui prend pourtant ici des airs de salut, d’hérétique clarté.

  • 5 Cœur élégie rouge, p. 30.
  • 6 La peinture du poème s’en va, p. 30.
  • 7 Pensons, entre autres exemples, à ce que souligne Yves Bonnefoy, dans la revue Sud (Yves Bonnefoy, (...)
  • 8 Y. Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière suivi de Début et fin de la neige, Paris, Gallimard (Poésie), (...)

2Convier et rassembler des vocables, sans cesse réamorcer le mouvement d’invite des choses dans le dire, « (collectionner) les noms »5, défricher du sens et le nouer au dehors, débrouiller le vertige de nouveaux imaginaires et chercher, jusque dans le bluff et la ruse même (terme fort fréquent chez Sacré…) à ne jamais rompre amarres avec le réel, bref, éclabousser les pages avec des « Poème(s) / Comme de la peinture de langue »6, il est vrai que l’écriture poétique incline à cela. Et ne manquent pas ceux qui se font les fourriers d’un tel mythe – terme que d’aucuns récuseraient et/ou qu’ils requalifieraient en tâche essentielle7 –, cratylisme-résistance ou audace de certain-e-s désertant la fixité et les nécroses des certitudes et vivant leur création comme une longue transhumance devant toujours sacrifier aux rituels de l’échange, dynamique d’une pulsion vitale interrogeant le monde en quête de bordage. L’écrire ambitionne de devenir appel, déserte cet arbitraire des signes dont la linguistique nous a pourtant convaincu, fait table rase de certains destins et codes qui l’accablent, s’égaille en hérésies heureuses, et fouille et glane dans les fastes du langage des mots-sésame propres au contact, au toucher, des mots-balises qui accueillent et réunissent, des mots d’ouverture et de connivence, d’adresse et d’emmêlement. Sur ce plan, le cratylisme n’est pas seulement une aubaine pour les poètes, un mode désuet de penser ou une pratique de drôle de charlatan attardé, il préserve en vérité des pesanteurs et sujétions de l’abstrait, initie à la proximité, s’allège en souci de partage et surtout nous baille avec émotion un souffle d’alliance aujourd’hui plus nécessaire encore qu’auparavant. Car il faut admettre que voilà un « programme » qui ne saurait que gagner les faveurs d’écrivains, au point qu’il ne hante pas seulement les marges de nombres d’œuvres mais s’en fait le terreau, rêve néanmoins descellé de toute naïveté, absolument déniaisé et exempt de tout radotage fallacieux, de Ponge à Bonnefoy, de Saint-John Perse à Réda, de Gaspar à Sacré… Et voilà également des enjeux qui sont peut-être les seuls qui vaillent en poésie : une en allée de la voix s’ancrant dans la profondeur des choses, une simple mais décisive expérience de réenchantement, rien qu’« [u]ne façon de dire qui ferait / [q]u’on ne serait plus seul dans le langage »8.

  • 9 J. Sacré, Viens, dit quelqu’un, Marseille, Ryōan-ji, 1996, p. 35.

3Le cratylisme nourrit bien en tout cas ces sortes d’arabesques langagières que tissent les recueils de Sacré, non comme un tourment de promesse impossible, plutôt un rêver-d’écrire-avec dans le maladroit remuement d’une émotion, plutôt la saveur d’« une parole qui fait des gestes dans les mots »9 dans l’espoir de briser un peu leur gangue, échappées à force de confiance vers juste de la résonance. Et l’imaginaire alors s’autorise au déport, récusant l’insulaire étau du langage, son clos monologue et ses impasses, laissant miroiter dans l’œuvre au travers de ces questions qui font souche, sans cesse réenclenchées, l’écho d’un songe qui mande vie et relation, « dérèglement » lucide de la conscience peut-être, mais impulsion qui convie assurément à la rencontre :

  • 10 J. Sacré, Viens, dit quelqu’un, p. 63.

Est-ce que les mots respirent à l’intérieur de sa masse typographiée (du poème) qu’a l’air toute fermée sur elle-même 10?

4Chimère d’une parole de passeur voulue vivante, chimère d’une manière de pulsation dans les vocables, d’une désignation ni conquête, ni figement, ni leurre, mais simple accostage ou mise en connivence, et des codes qui se brouillent pour un temps dans une magique indistinction mots-réel…, c’est bien à toutes les facettes du paradigme cratyléen que nous voudrions consacrer ce travail, interroger la manière dont le texte réverbère, dit, pense, donne forme et force à cette utopie, interroger en somme cette concrétion utopique qui noue l’esthétique à l’éthique, l’exigence critique à l’expérience fraternelle et se bâtit, de recueil en recueil, sous tutelle d’amour et d’humour.

  • 11 J. Sacré, Le poème n’y a vu que des mots, Chaillé-sous-les-Ormeaux, L’idée bleue – Rochefort-sur-Lo (...)

5Il importe de noter d’emblée que cette utopie, constamment réactivée, véritable invariant rayonnant en fantasmes et questions, désarroi et gourmandise, au point de ne jamais déserter l’œuvre, est d’autant plus présente que la dimension métaréflexive sert d’ossature et de ligne mélodique majeure à toute l’entreprise poétique de Sacré, amarrant de la sorte le vif d’un tel rêve et sa ferveur divinatoire au cœur même du texte. Le poème en effet semble toujours doté d’un aspect de « chantier spéculatif », inséparable d’une réflexion sur le processus créateur s’attachant à formuler dans un jeu spéculaire (qui n’apparaît en rien posture uniquement intellectuelle, légitimation a posteriori ou forgerie mensongère, la visée intersubjective s’avérant essentielle) un art poétique dont Sacré reconnaît qu’« il y a toujours un peu de cela dans (ses) poèmes »11. Et cet art poétique à tonalité quelque peu iconoclaste souvent, réoriente le propos du côté du sentiment d’une écriture devenue mouvement vers, comme un objet votif, tant s’y découvrent un désir de rencontre et l’envie de donner une irrécusable dimension relationnelle au projet scriptural :

  • 12 Ibid., p. 74.

Tout le remuement de parole ainsi mis en branle ne fait-il pas toucher, même si ça n’est que par le biais d’une rêverie, à la matérialité du paysage12 ?

  • 13 Viens, dit quelqu’un, p. 22.
  • 14 Le poème n’y a vu que des mots, p. 75.
  • 15 Y. Bonnefoy, Entretiens sur la poésie (1972-1990), Paris, Mercure de France, 1990, p. 293.
  • 16 Le poème n’y a vu que des mots, p. 75.
  • 17 Les mots longtemps, qu’est-ce que le poème attend ?, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 2003, p. 160
  • 18 J. Sacré, Si peu de terre, tout, Chaillé-sous-les-Ormeaux, le Dé bleu, 2000, p. 48.
  • 19 Viens, dit quelqu’un, p. 52.

6Cette pensée, qui fait du bouger des mots – suscité, ne l’oublions pas, par l’émotion d’un corps, d’un être au contact d’un autre, du réel, émotion-limon et signe de communauté – la mesure de notre proximité avec le monde, cette pensée du « comme si » obéissant à une logique affective d’intensification et de greffe, « d’enracinement » du langage dans le sensible, intègre pleinement certes, la conscience lucide de sa « déviance » (hypothèse, modalisation, question…), mais l’emporte là l’aspiration d’un vivre-avec, va-et-vient réciproque d’un toucher – ou mieux, « vivre en aller retour du cœur entre le monde et les mots »13 – qui exhausse la saveur du lien et le charge de sens. Il est clair en définitive qu’il devient impossible de cantonner le poème à un trajet de désignation, et le souci transitif est tel chez Sacré qu’il y a vœu et quête d’émancipation, de dépassement de cela, pour un « aller au devant de » qui mette en consonance, espoir enfin que « dans l’écriture […] il n’y (ait) peut-être pas que des mots »14, espoir inaugurant ce que d’autres ont appelé présence… Plus précisément sans doute, quelque chose échappe à la clôture des signes (à moins que tout ne résulte que du pouvoir de l’imaginaire…), quelque chose qui semble capable d’atténuer en partie, même de manière marginale, l’aporie de l’équation du « dénommer, c’est […] détruire »15 et séparer, quelque chose qui, sans se réduire à de l’idéalisme béat, donnerait lieu, non à un faire corps avec, évidemment inaccessible, non à un simulacre d’échange, de semblant de partage non plus, juste à un effet de sécession vers de la connivence, un écart tensif qui préserverait, dans le « regard écriture » un rien de capacité transitionnelle, de quoi « toucher » un peu « à des chatoiements de la matière, du paysage […], autant qu’à ces autres chatoiements qui viennent dans l’écriture »16… Bref, au-delà de la conscience de l’appauvrissement manifeste de notre relation au monde qu’implique le langage, du régime de voilement et d’imposture facile qu’il met en œuvre, pour Sacré, le poème bien que « simple porte-mots »17, peut néanmoins former seuil ou lien, lever une part de cette atavique aliénation du verbe qui en obère l’usage, devenir geste et nous porter au plus près de la « musique de vivre »18, davantage, en faire résonner, même obscurément, l’intensité. Autrement dit, nul raturage ici de la brisure d’avec le réel inhérente au fonctionnement langagier (comment d’ailleurs aujourd’hui l’ignorer ?), mais un cratylisme qui malgré tout demeure affirmé, pleinement constitutif d’une démarche poétique intégrant à la fois humour, lucidité, quête d’ouverture et de complicité, et jouant à plein des harmoniques du rêve et de la ruse pour offrir des en-allées d’espoir et restaurer du sens dans le retournement paradoxal de « la folie d’une confiance : dans l’écriture »19

  • 20 Si peu de terre, tout, p. 75.
  • 21 Les mots longtemps, qu’est-ce que le poème attend ?, p. 161.
  • 22 Y. Bonnefoy, Entretiens sur la poésie (1972-1990), p. 191.
  • 23 Si peu de terre, tout, p. 29.
  • 24 J. Sacré, Un paradis de poussières, Marseille, André Dimanche, 2007, p. 12.
  • 25 Ibid., p. 40.
  • 26 Ibid., p. 77 et 82.
  • 27 J. Sacré, Ma guenille, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 1995, p. 54.

7Le rêve, s’il ne peut (ni ne veut d’ailleurs, vérité oblige…) consacrer en aucune sorte la défaite de l’arbitraire du signe, s’il ne s’égare pas dans des afféteries égolâtres ni dans l’encombre formaliste, restant cependant tributaire d’un impossible auquel son déploiement s’aiguise, le rêve devient chez Sacré armature profonde du poème, défi initial et matrice à la fois, affût d’émotion qui appelle un écrire capable d’amener à respirer avec, un écrire à vocation de communauté. Ce rêve se décline d’abord en afflux de questions sur les vocables, engagement du je lyrique qui va de pair avec un désir de « caresser (la langue) la bousculer, faire / Que la voilà sourire ou colère… »20, un désir de faire entendre « un cœur grammatical qui bat / (peut-être) Dans le bruit que ça fait les mots »21, contribuant ainsi à polariser l’imaginaire sur tout ce qui pourrait disposer le travail d’écriture à la rencontre, puissance de l’affect, souvenance du concret, « impression de réalité enfin pleinement incarnée »22. De ce point de vue, le processus créateur traque toujours le déficit perceptif et sensoriel des mots, s’appliquant à faire naître en quelque manière de l’apparaître, à restaurer un mode de présence à ; « le poème traverse / (alors aussi bien) un paysage (qu’) un dictionnaire »23, voué qu’il est aux labilités de l’optatif et du vocatif, poème en appétit d’hospitalité dont les germes d’impulsion relèvent simplement de ces « mots (qui) bougent »24 aux saveurs d’ouverture, mots embrouillés d’émoi dans leur vouloir « [de] paradis minuscules »25. On s’affaire à déjouer les anciennes assises, créer de l’amorce, aller hors et vers, dénouer la voix en happées de « couture au temps »26et au monde, que la langue prenne enfin, dans l’alchimie pour Sacré d’un « travail attentif à ce qui (lui) tient (à cœur) […] : mots et choses »27…, en commune vibration.

  • 28 J. Sacré, Comme en disant c’est rien, c’est rien, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1991, p. 20.

8On ne minore pas pour autant ce qui là nous rapporte à de l’idéalisme, constituant en fait un arrière-plan nécessaire à l’entreprise poétique et une référence génésique privilégiée même, mais, outre que cet idéalisme ne relève ni d’une forme de succédané, ni d’un angélisme stérile, Sacré parce qu’il ne cesse précisément d’associer aux jeux du rêve et de l’inimaginable les rumeurs du désir et de l’existence, ravive dans le constant flottement de sa posture d’écriture une manière d’attention et d’émotion qui résonne(nt) étonnamment juste(s), vertu d’une fort complexe alliance poignant le lecteur, ne serait-ce que parce que « Le poème se prend (alors) pour un cœur / Qui s’en va dans les mots »28.

  • 29 Ibid., p. 22.
  • 30 Un paradis de poussières, p. 25.
  • 31 Si peu de terre, tout, p. 95.
  • 32 J. Sacré, Une petite fille silencieuse, Marseille, Ryōan-ji, 2001, p. 76.
  • 33 Un paradis de poussières, p. 28.
  • 34 J. Sacré, Écrire à côté, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 2000, p. 69.
  • 35 Une petite fille silencieuse, p. 69.
  • 36 Le poème n’y a vu que des mots, p. 72.
  • 37 Une petite fille silencieuse, p. 83.
  • 38 Viens, dit quelqu’un, p. 90.
  • 39 Le poème n’y a vu que des mots, p. 100.
  • 40 Viens, dit quelqu’un, p. 106.

9On s’affaire ainsi entre énigme et insupportable gratuité du langage, cratylisme et conscience que « les mots sont que des mots »29, on « boulange » à tout va sans jamais oublier ce qui fait déroute, « Le mot rien dans le mot vivant »30. De facto, « [r]ien : on fait qu’arranger un panier de mots, les plus beaux dessus »31 peut-être, et l’on sacrifie aux tisonnements de l’imaginaire autant qu’à l’onction de l’être-là, se risquant à ne mener vivre et écrire que dans le désordre des « mots comme de la saleté pas facile à comprendre »32 et dans les secousses de « l’émoi mis en branle »33, toujours à tailler son chemin dans le désarroi d’un scepticisme confiant. Sans méconnaître l’importance à accorder au tribut de l’écrit (pauvreté, distance, froideur, absence, oubli…), on le contraint à s’éveiller, s’animer aux sources d’une oralité dont les gestes, le lexique comme les rythmes sous-tendent la poésie de Sacré jusqu’à la « réincarner », « réhumaniser » en quelque sorte, dans une dynamique qui noue aux leurres du rêve (reconnu[s] comme tel[s]) les troubles amoureux, la maladresse de l’aller vers aux déveines du langage, la pratique métaréflexive à ce qui déporte le sens, en un aveu malgré tout incrédule, dans le plaisir de la rencontre, juste à vrai dire « Quelque chose comme cet accord / D’un visage avec un autre »34. On sent bien là, d’autant que le conditionnel est déjà en première ligne (« J’aimerais bien […] / Quelque chose […] »), une douleur d’impasse et cette part d’improbable, d’illusion et de dérisoire collant aux mailles de l’expression et en invalidant l’espoir. Reste qu’on maintient l’échappée du songe et qu’on ambitionne – à sa manière, humble et sans alchimie triomphante – d’explorer, réexplorer sans fin même tous les territoires de l’être-avec. L’oralité alors, comme un rituel, une piste ouverte vers des inflexions plus charnelles, un air de quasi-indécence parfois, de débraillé séducteur, déjoue le caractère mortifère de l’écrit, véritable antidote servant à rédimer, par sa neuve vitalité, ce qui nous assujettit au drame de l’écriture, éloigne du vivre et ramène à ce seul épilogue : on « n’aboutit qu’à des mots »35… En réalité, la tromperie des vocables, leur touffeur d’exil et d’aliénation, tout ce qui pourrait sédimenter en reflux d’invention, se délient chez Sacré en possibles imaginés, en « écriture (qui) aime […] chercher de la matérialité »36, paysages poétiques qu’habite la tension d’un cratylisme à maints égards salutaire et vibrant de ce goût de l’échange que l’oral réinvente, solaire. Les mots assurément « ne sont qu’un bruit de plaisir vivant »37 et « Aucune ville (aucune chose) écrite n’est une vraie ville »38, l’irrémédiable insuffisance qui mobilise l’émergence continue de ces propos-là n’efface en rien l’autorité finalement impérieuse du rêve et la veine de l’écrire – dans la commotion du toucher à –, plutôt se laisse-t-on porter par l’indémêlable d’une houle qui charrie « cet énigmatique plaisir (très légèrement désespéré) de boulanger la matière du langage »39 et le désir de « mots » qui « (seraient) comme un visage »40, donateurs de sens, poème en somme oasis inespéré d’émotion et de rencontre.

  • 41 J. Sacré, Le renard est un mot qui ruse, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1994, p. 6.

10Paradoxe d’un songe plein de lucidité qui ouvre au contact et légitime ainsi son omniprésence, songe d’ailleurs, à y regarder de plus près, jamais tout à fait exempt de ruse, mais de « ruse comme une caresse »41, une tracée de résonance. Car avec seulement comme réceptacle les pages d’un recueil et l’espoir d’yeux attentifs, difficile pour le poète de sacrifier à d’autres rituels qu’à ceux, égrenés en cascade par les artifices du langage, d’une forme de matoise exploration du peuplement d’ombres que l’espace langagier nous octroie, mots ou poèmes qui se muent alors en « renard » (cf. Le renard est un mot qui ruse) dans d’étranges renaissances. Déplacements sans boussoles, dérives insoupçonnées, déroutantes boutures de sens, chez Sacré la langue poétique s’épanouit en rusant à tout va : jeux de mots, ironie, humour, maladresses délibérées, ruptures de rythme pour amplifier l’attraction, sans compter l’attrape-lecteur d’adresses constantes, tout un vouloir goulu de séduction en somme qui trouve là de quoi faire vivre l’écrire loin de son insularité native.

  • 42 Ibid., p. 12 et 20.

11Dans ce registre, encore une fois lié aux effets de mise en scène d’une pratique métaréflexive, rien de plus révélateur que ce que nous concocte et nous livre Le renard est un mot qui ruse, ouvrage des plus cratyléen, à l’instar de Comme en disant ce n’est rien, ce n’est rien, qui exalte et inventorie, dans une architecture endémique de déclinaisons / variations successives, l’affairement d’alliances, de superpositions métaphoriques, d’amarrages improbables, rêves et désirs qui « rusent » bien sûr (P. 14, 17, 21, 22, 24, 27…), pour des mots hors cocon, en décalage de leur signifié initial, apprivoisés différemment et remodelés par tous les moyens possibles, mots qui, selon toute apparence, se / nous prennent au jeu… Cet appétit de dialogue d’une extrême liberté qui nourrit et structure l’ensemble du recueil appâte en effet, d’autant que sous la légèreté du ton – songe et ruse mêlés, textes – « goupil » ou « (animaux) d’écriture »42 –, se découvrent des embellies d’émotion et de connivence qu’accentue encore le déport onirique, enchanteur, vers Le Petit Prince de Saint-Exupéry, et nous voilà prêts dès lors à emprunter le même sillage :

  • 43 Ibid., p. 5.

Le poème est un beau renard. (Et s’il est pas plus beau justement quand sa ruse est plus grande : qu’on peut pas la deviner, ni même s’en douter ?)
– L’autre voix (qui emporte la mienne) :
– Voilà tu reconnais le poème ; c’est pas étrange :
Le poème s’en va avec nous.
La simplicité de ses mots, voilà sa ruse. Toute montrée.
Forcément qu’on la voit pas43.

  • 44 Ibid., p. 15.
  • 45 Comme en disant c’est rien, c’est rien, p. 19.
  • 46 Le poème n’y a vu que des mots, p. 93.

12Entre l’émergence ici d’une figure (posture ?) de conteur-poète, l’oralité savante de l’écriture et l’ingénue fraîcheur des mimiques de l’imaginaire, cela palpite et ravit, tout en distillant, au-delà des rémanences cratyléennes, une ambition recueillie, toute modeste : l’envie que la beauté de mots simples ne soit pas qu’un amical reflet de celle du monde ou qu’un « jeu du renard avec toi (langue ? autre ? réel ?…) qui veut bien »44, mais quelque chose qui vient et vit avec, quelque chose qui, par sa force de résonance, porte et emporte, sans retenue ni exclusive. À vrai dire, on sait bien que la réalité n’est souvent qu’un « prétexte à des mots »45, mais se répercute toujours dans l’œuvre, en notes d’émoi ténu, en rêveries sans illusions et en concentrés de stratagèmes langagiers de toutes sortes, le désir de croire que « Vivre, écrire ou graver c’est peut-être s’inquiéter du plaisir qui vient dans ce double mouvement d’un geste qu’on n’en finit pas de répéter : toucher ce qui s’échappe aussitôt »46, et quoi qu’il en soit infiniment tendre à, aller vers, initier une « poéthique ».

  • 47 Viens, dit quelqu’un, p. 114.

13Car oui, l’imaginé à force devient levain de mise en relation, une voix qui, loin du champ clos des systèmes, happe et ouvre en même temps, un tourment d’obscurité qui parvient pourtant à mettre du bleu dans l’horizon, poème alors « comme un merci (aux autres et) aux paysages »47, peu de chose certes, mais cet essentiel d’une voix d’hôte qui fait du bien parce qu’elle déroute et rassemble. Le modèle de référence demeure donc toujours l’oral, parole élective pour Sacré captant à la source le bouger du corps et les énigmes du cœur, parole du geste et de l’adresse, dont la plupart des « ruses » (cadences et images comme brouillées, tons et contenus cultivant à dessein l’insignifiant ou le prosaïque, empan du lexique intégrant nombre d’expressions familières et jusqu’au patois vendéen, grâce ingénue des solécismes, scansion hachée, parfois même bégayante, rituel des interpellations et reprises, plongées dans l’intime…) contribuent d’évidence à saisir l’expérience du vécu à même son affleurement – c’est du moins l’impression cherchée et donnée –, et trouvent leur force d’intensité et de conviction à ne vouloir s’inscrire que dans un espace de conversation, élan d’un imaginaire rebelle aux impasses de l’écrire et qui se plaît à rêver d’une poésie dûment incarnée, humble pratique qu’avive le seul contentement de l’échange, du toucher à…

  • 48 Viens, dit quelqu’un, respectivement p. 35, 113 et 105.

14Davantage, contre la clôture des mots et le défaut des langues, l’oralité devient un atout majeur, une ruse vitale, et la prégnance de tout ce qui relève des formes du parler chez Sacré ne se limite pas à être un trait définitoire de son œuvre poétique, véritable « écriture parolée », mais s’apparente plutôt à un mixte de désir profond et de « foi » dans l’ouverture à l’altérité, une manière aussi de mise en scène qui participe bien d’une pensée mythique, utopique, en quête d’un « être mieux avec ce qui est là », avec peut-être et malgré tout cette assurance mi-confiante, mi-incertaine que « Ce qui est retiré est en même temps donné »48.

  • 49 Y. Mercoyrol, P. Grouix  « James Sacré : cinq poèmes : entretien », Paris, Scherzo 8, 1999, p. 11.
  • 50 Viens, dit quelqu’un, p. 133.

15La langue poétique s’écrit dès lors dans l’exigence d’une en allée et le cratylisme se fait pacte, tâche tactique et nécessaire même du détour, parade pour combattre les raturages et aliénations inhérents à l’usage du langage, enchantement lucide enfin gardant mémoire d’un sens éthique de la communauté, et plus que jamais une façon pour le poème d’« accueillir en même temps que (de) s’effacer, laisser la place libre à l’autre »49, geste tendre et hospitalier d’un « Poème lui aussi qui dit viens ! Comme s’il savait »50

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Notes

1 J. Sacré, Cœur élégie rouge, Marseille, Ryōan-ji, 2001, p. 13.

2 J. Sacré, La peinture du poème s’en va, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1998, p. 36.

3 Pensons à la méthodologie utilisée pour sa thèse et à ce qu’il nous en dit notamment dans D’autres vanités d’écriture (Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 2008, p. 12).

4 La peinture du poème s’en va, p. 37.

5 Cœur élégie rouge, p. 30.

6 La peinture du poème s’en va, p. 30.

7 Pensons, entre autres exemples, à ce que souligne Yves Bonnefoy, dans la revue Sud (Yves Bonnefoy, Actes du colloque de Cerisy-la-Salle (25 août-1er septembre 1983), D. Leuwers (dir.), numéro spécial de la revue Sud, 1985, p. 282) : « […] l’énigme, c’est la question que nous nous posons, en secret, sur la possibilité d’adéquation du langage et du lieu terrestre. Y a-t-il là illusion – l’illusion de la poésie – ou un vrai possible ? Lequel serait, du coup, la tâche même, […], de la réflexion des poètes ».

8 Y. Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière suivi de Début et fin de la neige, Paris, Gallimard (Poésie), 1996, p. 112.

9 J. Sacré, Viens, dit quelqu’un, Marseille, Ryōan-ji, 1996, p. 35.

10 J. Sacré, Viens, dit quelqu’un, p. 63.

11 J. Sacré, Le poème n’y a vu que des mots, Chaillé-sous-les-Ormeaux, L’idée bleue – Rochefort-sur-Loire, Centre poétique de Rochefort-sur-Loire, 2007, p. 52.

12 Ibid., p. 74.

13 Viens, dit quelqu’un, p. 22.

14 Le poème n’y a vu que des mots, p. 75.

15 Y. Bonnefoy, Entretiens sur la poésie (1972-1990), Paris, Mercure de France, 1990, p. 293.

16 Le poème n’y a vu que des mots, p. 75.

17 Les mots longtemps, qu’est-ce que le poème attend ?, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 2003, p. 160.

18 J. Sacré, Si peu de terre, tout, Chaillé-sous-les-Ormeaux, le Dé bleu, 2000, p. 48.

19 Viens, dit quelqu’un, p. 52.

20 Si peu de terre, tout, p. 75.

21 Les mots longtemps, qu’est-ce que le poème attend ?, p. 161.

22 Y. Bonnefoy, Entretiens sur la poésie (1972-1990), p. 191.

23 Si peu de terre, tout, p. 29.

24 J. Sacré, Un paradis de poussières, Marseille, André Dimanche, 2007, p. 12.

25 Ibid., p. 40.

26 Ibid., p. 77 et 82.

27 J. Sacré, Ma guenille, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 1995, p. 54.

28 J. Sacré, Comme en disant c’est rien, c’est rien, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1991, p. 20.

29 Ibid., p. 22.

30 Un paradis de poussières, p. 25.

31 Si peu de terre, tout, p. 95.

32 J. Sacré, Une petite fille silencieuse, Marseille, Ryōan-ji, 2001, p. 76.

33 Un paradis de poussières, p. 28.

34 J. Sacré, Écrire à côté, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 2000, p. 69.

35 Une petite fille silencieuse, p. 69.

36 Le poème n’y a vu que des mots, p. 72.

37 Une petite fille silencieuse, p. 83.

38 Viens, dit quelqu’un, p. 90.

39 Le poème n’y a vu que des mots, p. 100.

40 Viens, dit quelqu’un, p. 106.

41 J. Sacré, Le renard est un mot qui ruse, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 1994, p. 6.

42 Ibid., p. 12 et 20.

43 Ibid., p. 5.

44 Ibid., p. 15.

45 Comme en disant c’est rien, c’est rien, p. 19.

46 Le poème n’y a vu que des mots, p. 93.

47 Viens, dit quelqu’un, p. 114.

48 Viens, dit quelqu’un, respectivement p. 35, 113 et 105.

49 Y. Mercoyrol, P. Grouix  « James Sacré : cinq poèmes : entretien », Paris, Scherzo 8, 1999, p. 11.

50 Viens, dit quelqu’un, p. 133.

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Pour citer cet article

Référence papier

Évelyne Lloze, « Les « mots » qui « bougent » de James Sacré »Elseneur, 27 | 2012, 201-210.

Référence électronique

Évelyne Lloze, « Les « mots » qui « bougent » de James Sacré »Elseneur [En ligne], 27 | 2012, mis en ligne le 12 avril 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/2110 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.2110

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Auteur

Évelyne Lloze

Université de Saint-Étienne

Évelyne Lloze est professeure de littérature française du XXe siècle (avec pour domaines de spécialité la poésie contemporaine et la littérature de la francophonie) à l’université de Saint-Étienne. Elle a publié un ouvrage sur Jacques Dupin (Amsterdam, Rodopi, 1993), des études sur Pierre Reverdy, Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy, Victor Segalen, Salah Stétié, Paul Celan, Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau… et un essai sur la poésie contemporaine comme pensée critique et pensée de l’hospitalité doit sortir en 2012.

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