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Voix du poème, voie du sensible ?

La poétique respiratoire du Grand Jeu

Anne-Marie Havard
p. 183-200

Résumés

À la fin des années 1920, trois bacheliers rémois, Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal et Roger Vailland fondent sur la scène de l’avant-garde parisienne le groupe du Grand Jeu et s’engagent dans une aventure poétique et existentielle sans concession, par laquelle ils s’efforcent de donner séjour à la réalité qu’ils pressentent. Lancés dans un effort littéralement désespéré pour dire et éclairer leur vision de tous les feux possibles, ils placent au cœur de leur poétique les notions de creux et d’absence et font de leur art le moyen de faire advenir, par la restauration d’une pulsation, la virtualité du monde. S’inscrivant dans une perspective cratyléenne, ce projet qui les engage corps et âme s’appuie sur un dispositif expérimental et tente de concilier l’héritage symboliste et les exigences de la modernité : il s’agit, en artisans, de mettre au point un métier poétique capable de jeter un pont rythmique entre dévoilement métaphysique et mouvement dialectique de l’esprit, entre voyance du sage et promesses de l’électricité.

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Texte intégral

  • 1 Lettre de R. Gilbert-Lecomte à R. Vailland (1925), Correspondance, Paris, Gallimard, 1971, p. 47, a (...)

Je cherche à pétrir les nuées de Maïa1.

1À la charnière des années 1920 et 1930, mûri sur des bancs d’école rémois mais lancé à Paris dans le sillage du surréalisme, le groupe du Grand Jeu développe, l’espace de quatre numéros de revue (dont un inédit), de quelques expositions et conférences, de participations ponctuelles à des projets collectifs, de rares plaquettes poétiques et d’un nombre considérable de projets rêvés, une réflexion poétique directement héritée de la filiation de voyance revendiquée par Breton, mais plus ouvertement assumée, peut-être, dans sa dimension métaphysique. Dominé par les figures de Roger Gilbert-Lecomte et de René Daumal, le groupe envisage la réalité offerte à ses sens comme la face apparente d’une réalité plus riche, plus vraie, que tout concourt à nier dans le mode de vie de l’homme occidental, mais qu’il se fera fort, pour sa part, de restaurer – sans illusion, mais sans relâche non plus. D’emblée, le Grand Jeu se donne ainsi comme but unique celui de rendre à l’homme sa faculté de perception intuitive et sa puissance originelle de « tricoteur » de virtuel, selon une image développée par Gilbert-Lecomte dans ce texte de 1927 :

  • 2 R. Gilbert-Lecomte, « Angoisse enfantine », in Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1974, p. 1 (...)

Un petit enfant armé d’aiguilles à tricoter les manie habilement comme il a vu faire. Il n’a pas de laine aux doigts ; mais il n’y songe pas. Courageusement il tricote à vide. Enfin il sanglote, se croit maudit parce qu’il manque déjà de la foi suffisante pour voir naître entre ses doigts les chaussettes astrales qu’il tricote pour les pieds froids de ses ancêtres défunts. Jamais il ne guérira de l’amertume profonde qu’a fait naître en lui cet échec.
C’est dans son âme la première atteinte de ce désespoir qu’entraîne dans toutes les âmes occidentales la compréhension abstraite et vide du concept de virtualité. Les chaussettes restent virtuelles, parce qu’il commet déjà la grossière faute héréditaire qui nous empêche de sentir la virtualité non pas comme un monde creux, un état d’attente, mais comme une véritable réalité, invisible pour ceux-là seulement qui ne sont pas éduqués à voir2.

  • 3 Ch. Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne », in Œuvres complètes, C. Pichois (éd.), Paris, Gal (...)

2Contre « l’amertume », contre l’abstraction des concepts, contre la « faute héréditaire », le Grand Jeu va œuvrer à une contre-éducation, marchant à reculons vers cette enfance qui ne décrit pas le monde mais le découvre, et renouant expérimentalement avec la figure baudelairienne du « convalescent », de nouveau capable d’une « perception enfantine, c’est-à-dire d’une perception aiguë, magique à force d’ingénuité »3. Résultat de l’état poétique dans lequel ils parviennent parfois à entrer – devenant alors précisément poètes –, le poème déborde à cet égard son cadre conventionnel pour coïncider exclusivement avec l’instant d’interface entre la vision – à laquelle il doit fidélité – et la transmission – qu’il doit autoriser.

  • 4 OCGL I, p. 287.

Au lieu de considérer la poësie comme un des arts [écrit Gilbert-Lecomte], nous considérons non seulement dans tous les arts mais aussi bien dans la vie la poësie comme un état spécifique de la conscience engendré par un choc émotif de nature difficilement analysable, comme la transmission de cet état, et comme l’étude systématique des procédés qui permettent cette transmission4.

Indépendamment de tout rattachement à un art particulier, la poésie s’entend dès lors à un double niveau : centré sur la vision, le premier naît de « l’état lyrique engendré par une expression ou un acte poétiques dans une conscience douée de réceptivité à leur égard », tandis que le second, tourné vers la transmission, « comporte l’expression écrite, l’expression plastique, l’œuvre d’art ou encore l’expression en acte ».

  • 5 Explicite dans une notice de Gilbert-Lecomte pour l’exposition du Grand Jeu de 1929, « Ce que voit (...)

3La distinction de ces deux étapes5 n’est pas neuve : on la trouve clairement identifiée chez Baudelaire :

  • 6 Ch. Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne », p. 1112.

Non ! peu d’hommes sont doués de la faculté de voir ; il y en a moins encore qui possèdent la puissance d’exprimer6.

– Rimbaud :

  • 7 A. Rimbaud, Poésies. Une saison en enfer. Illuminations, Paris, Gallimard (Poésie), 1981, p. 141.

Je m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très-franchement une mosquée à la place d’une usine […].
Puis j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots7 !

– ou encore Breton :

  • 8 A. Breton, Œuvres complètes, t. II, M. Bonnet (dir.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade) (...)

J’avais choisi d’être ce guide, je m’étais astreint en conséquence à ne pas démériter de la puissance qui, dans la direction de l’amour éternel, m’avait fait voir et accordé le privilège plus rare de faire voir8.

4Face à cette double tâche, qui fait du poète une véritable courroie de transmission et du poème son vecteur, les Grands Joueurs revendiquent une approche résolument expérimentale, qui leur apparaît comme seule valable au plan épistémologique. S’employant à préciser et mettre en œuvre les conditions de possibilité du mouvement involutif qu’ils visent, ils élaborent un véritable métier poétique, dont nous tenterons ci-après, après avoir précisé la manière dont ils envisagent leur mission de voyance, de repérer la technique et de comprendre l’enjeu.

La voyance du Grand Jeu, entre dévoilement et devenir

5Dès la première livraison de leur revue (1928), les poètes du Grand Jeu donnent comme principe à leur action celui de « Révélation-Révolution ». Ce mot d’ordre, qui les place explicitement au carrefour de la tradition de la voyance et du contexte avant-gardiste de table rase dans lequel ils s’inscrivent, les conduit à aborder leur tâche selon deux angles distincts : celui, hors du temps, du dévoilement d’une réalité opacifiée ; celui, en mouvement, d’un devenir toujours à actualiser.

  • 9 OCGL I, p. 173.
  • 10 Ibid., p. 81.

6Pour une part, le Grand Jeu se situe ainsi dans la perspective d’une vérité révélée en des temps immémoriaux, voilée depuis et qu’il s’agit de dévoiler. « J’apporte, écrit Gilbert-Lecomte, une vérité monotone qu’il me faut éclairer de tous les feux possibles »9 : révélée une fois pour toutes, la vérité n’a pas ici à être redite ; mais il convient de la convier à réapparaître. La voie poétique se conçoit alors comme un chemin possible vers son dé-couvrement : bien que toujours imparfaitement, le poète s’efforce de se rapprocher au plus près de la lumière primordiale et le poème, « dernière étape avant la lumière incréée de l’Être total, avant l’Omniscience immédiate »10, de refléter fidèlement cette source originelle. Pour ce faire, il s’appuie sur l’observation du donné – physique comme moral –, et cherche à y lire une signature, une écriture, une intention qu’il est de sa mission de percer à jour. Chez Breton – celui du moins de Nadja, ou surtout d’Arcane 17 –, on trouve cette même attention, cette même foi dans les signes.

  • 11 A. Breton, Perspective cavalière, Paris, Gallimard, p. 50. La remarque « s’applique à la découverte (...)

À moins d’imbécile vanité de sa part, écrit-il, [l’]homme doit tout de même savoir qu’il ne «crée» pas, qu’il lui est tout juste permis de dévoiler un peu du voilé (quitte à revoiler autant ou plus du préalablement dévoilé) et de libérer des énergies qui étaient en puissance dans la nature11. 

Reprenant la tradition du monde-livre, du liber mundi ou de la « Weltform » de Novalis, Gilbert-Lecomte propose ainsi de voir dans les pierres levées qui jalonnent la terre sans « solution de continuité », « les lettres gigantesques d’un alphabet perdu » :

  • 12 OCGL I, p. 214-215.

Songez à ce cercle de pierre qui, traversant la Russie, suit les rivages nordiques de l’Europe, ceux de l’Espagne, passe les colonnes d’Hercule, longe les rivages nordiques de l’Afrique, traverse l’Égypte passe Suez, continue son chemin dans l’Asie Mineure et va rejoindre sa ligne de départ, boucler sa boucle dans les régions mystérieuses de l’Asie des lacs, berceau des hommes. […] Seule la supposition qui veut que ces amas de pierres soient des lettres, permet de rendre compte de leur succession et de leurs dispositions simples mais variées et sans symétrie. L’ancien monde habité est donc entouré par une inscription, écrite par qui ? par quoi12 ?

7À propos de la gloire faite au soldat inconnu, Daumal émet quant à lui l’hypothèse d’une « intention » de « mère Nature » :

  • 13 R. Daumal, Correspondance, t. I, Paris, Gallimard, 1992, p. 278.

Ironie du sort, qui n’est peut-être pas sans une sourde intention de notre paradoxale mère Nature […] – Mère qui veut […] par ce globulaire réceptacle d’humus ou piège à mouches humaines pour le dernier et premier sommeil […] – montrer à ses fils la vivante vanité de gloire à quatre piliers d’éléphants couverts de claironnantes Marseillaises et couvant sous elle cet avorton ridicule couvert de larves alors qu’on le voudrait de fleurs […]13.

  • 14 OCGL I, p. 249.
  • 15 Ibid., p. 203.

8Si, pour une large part, on se situe bien au Grand Jeu du côté du « rien de nouveau sous le soleil » de Salomon à la reine de Saba, et donc d’une voyance métaphysique qui décrypte, pour une autre part, tels les prophètes d’Israël, le groupe soutient cependant qu’il y a bien du nouveau, sur le point d’advenir : quittant les terres du seul dévoilement, on entre alors sur celles d’une voyance prophétique, apocalyptique, qui annonce. Le groupe est ainsi pris entre deux figures de créateurs que Gilbert-Lecomte distingue en regard de l’« immense majorité des producteurs » : d’un côté les « mimes, qui font vibrer l’émotion collective, rythment l’action, donnent un mobile, galvanisent le courage » ; de l’autre, ceux qui « renouvellent les expressions et les rechargent de vigueur, devenant ainsi les consciences révolutionnaires du devenir »14. Face au « médium enregistrant l’invisible sous un signe », le « médium traduisant de l’invisible aux hommes »15 : soit la parole, enregistrement passif, redouble la vision – et, dans cette configuration, les conditions temporelles et contextuelles de la voyance ne sont pas mises en jeu ; soit la parole traduit cette vision pour les hommes et, dès lors, l’activité du poète devient déterminante, car c’est de sa capacité à entendre et à restituer que dépendra la qualité de la transmission, adaptée à l’esprit du moment et réalisant, en termes hégéliens, les possibilités du temps : à chaque avancée de l’esprit, la parole non finie de l’infini est promise à un renouvellement, épousant un mouvement qui la conduit à prendre incessamment de nouvelles formes. Le mystère divin n’est plus alors celui qui est de toute éternité, mais celui qui devient ; et l’acte poétique, de version dégradée de la lumière originelle, devient affirmation toujours reprise de cette lumière.

  • 16 Ibid., p. 260.
  • 17 Ibid., p. 325 : « À chaque époque, presqu’année par année, il y a des idées dans l’air ».

9Au Grand Jeu, les deux traditions coexistent. En même temps qu’il revendique son anachronisme et signe « Un immémorial »16, Gilbert-Lecomte se révèle en effet extrêmement sensible à l’époque et aux « idées dans l’air »17, dont il se fait volontiers le truchement. Sa parole devient alors celle de

  • 18 Ibid., p. 249.

[l’] individu que les conditions sociales, physiologiques, psychiques, déterminent pour exprimer un changement dans la vision humaine du monde, une transformation de la connaissance, une nouvelle interprétation18.

  • 19 Ibid., p. 209.
  • 20 La métaphysique expérimentale est le nom que les membres du Grand Jeu donnent à leur projet poétiqu (...)

Dévoilement des lois ou mise au jour de nouvelles formes : il s’agit toujours de rendre visible le monde qu’ils portent au fond de leurs « ténèbres­intérieures »19 et, à cette fin, les jeunes poètes mettent en œuvre des méthodes de captation et de restitution qui font d’eux « métaphysiciens expérimentaux »20, des actualisateurs de virtuel, capables de restaurer les linéaments non apparents du monde.

La technique du Grand Jeu : l’enfantement des fantômes

  • 21 R. Gilbert-Lecomte, « Formule palingénésique », OCGL II, p. 47.

Sur l’éparse viande des morts
Jetez la poudre des griffons
Pour que d’un cadavre en haillons
Naisse un fantôme dont le corps
Veuf de sang orphelin d’eau-mère
Se sculpte au sel marin des pleurs […]21.

  • 22 OCGL I, p. 197-198.
  • 23 Ibid., p. 296.

10Étudiant de médecine et jeune expérimentateur, Gilbert-Lecomte procède un jour à une dilution homéopathique et y vérifie la loi suivante : « l’absence d’une substance » compte davantage, pour un être vivant, que « cette substance réelle »22. Loi étrange, pour un Occidental qui tolère mal le vide et ne prie pas, traditionnellement, devant des trous dans le mur. Contrairement aux Taoïstes ou aux Bouddhistes, nous sommes les héritiers et les habitants d’une vision du monde qui valorise la présence sur l’absence, l’image sur la non existence, les pleins sur les vides. Nous aimons l’apparence, le goût, la texture, le parfum des choses, et la possibilité d’une absence plus efficiente que son absence nous perturbe. Déclinant la loi vérifiée dans une note intitulée « Métaphysique de l’absence »23, Gilbert-Lecomte cherche pourtant à penser la possibilité d’une « absence concrète » qui, tandis que la présence n’assure pas la connaissance de l’absence, assurerait pour sa part la connaissance totale (présence et absence) :

Pourquoi chaque chose (le froid, absence de chaud) n’aurait pas une donnée d’absence dans laquelle persisterait le sens qualitatif de ce qu’elle fut ? (exactement le fantôme)
La vie pour être a plus besoin d’absence que de réalité.
La vie entre deux inexistences : passé et avenir.
Le rythme : mouvement lié à l’absence.
La vie est le rythme de la qualité et de la quantité. L’énergie est la force de la matière qui disparaît, signe d’absence.
La vie est un mélange fragile à chaque seconde palpité de l’être avec le néant.
L’homme : la puissance de sa vie s’appuiera sur toutes les absences latentes des ancêtres divers dont il n’est pas l’image.
Pureté de l’avenir inexistant.
Quand bien même tous les hommes disparaîtraient subitement de l’espace et du temps, la seule réalité de leurs Absences, suffirait pour que l’humanité totale demeurât identique à elle-même.

  • 24 R. Daumal, Tu t’es toujours trompé, Paris, Mercure de France, 1970, p. 224.
  • 25 Voir A. Jarry, « Être et vivre », dans Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, p. 341. La réflexi (...)
  • 26 R. Daumal, Les Pouvoirs de la Parole, Paris, Gallimard, 1972, p. 251.
  • 27 Le Grand Jeu, no 3, Paris, J-M. Place, 1977 [reprint], p. 21.
  • 28 R. Daumal, Les Pouvoirs de la parole, p. 252.

11Dans un essai sur la pataphysique daté de 1929, Daumal exprime une idée similaire : selon lui, l’équation « connaître X = connaître (Tout – X) » accompagne l’axiome du progrès de la conscience24. Au cours des années 1930, se nourrissant largement des théories de Jarry25, il médite ainsi sur les notions de « creux », de « trou » et de « fantôme », et confie au poète pataphysicien le développement de techniques lui permettant d’accéder au repérage des virtualités moléculaires qui les animent, et d’« appliquer à des absences les règles de la science la plus objective »26. Par l’apprivoisement du « monde du Songe », conçu par Daumal comme « une façon particulière de connaître par l’intuition sensible ce que j’affirme n’être pas moi-même », on pourrait ainsi se rendre maître du jeu des apparences – un exercice littéralement vital pour les membres du Grand Jeu, qui envisagent le monde comme fait de « morts vivants » ou fantômes, et de « vivants morts » ou vampires qui « promènent dans le monde leur vacuité vide », « s’accrochent aux êtres humains » et « les sucent et les vident »27. Dans ce redoutable champ de bataille, le métaphysicien expérimental devrait non seulement être capable « d’expliquer les faits », soit de prendre acte des fantômes et vampires masqués du monde, mais encore « d’agir sur eux »28, par connaissance de leurs lois d’existence et action sur leur cours.

  • 29 Lettre à Pierre-Quint, 1927, inédit (Fonds Selz, BnF).
  • 30 OCGL I, p. 79.
  • 31 Cité par P. Lacoue-Labarthe, J.-L. Nancy dans L’Absolu littéraire, théorie de la littérature du rom (...)

12Encore faut-il, cependant, mettre en place une stratégie d’approche et de maîtrise des linéaments virtuels, comme Gilbert-Lecomte s’y essaie à plusieurs reprises dans ses écrits. « Et tout cela est venu tout seul sans que j’aide à l’enfantement sinon des forceps virtuels de mon désir », s’émerveille-t-il dans une lettre à son ami éditeur Pierre-Quint en 192729. S’il considère « l’inspiration poétique – exactement créatrice » comme « la forme occidentale de la Voyance »30, c’est ainsi au sens où le poète serait capable de projeter des formes où se concrétisent les images des mythes qu’il retrouve en lui – la poésie se comprenant alors comme le reflet objectivé des images immémoriales du monde en creux. Le romantisme allemand considérait déjà toute présentation matérielle extérieure comme « précédée d’une autre, intérieure, dans l’esprit de l’artiste », le langage poétique venant consigner « l’apparition et les affinités de ses opérations » : « dans la poésie, écrit Schlegel, quelque chose de déjà formé est donc à nouveau formé »31. Reprenant cette filiation, Gilbert-Lecomte précise les étapes de cette sculpture virtuelle. La première consiste en la vision de la forme à créer : pour cela, l’imaginer, ce qui demande

  • 32 RGL, Corr., p. 47.

[…] une concentration de pensée poussée par un long et subtil entraînement jusqu’à produire l’objectivation de l’image subjective32.

  • 33 OCGL I, p. 77.

13Une fois cette forme vue, le poète doit ensuite ouvrir, par sa concentration, une forme dans le monde extérieur, vers laquelle projeter sa vision et donc l’engendrer objectivement33.

  • 34 Ibid., p. 178-179.

Analyse artificielle mais seule intelligible d’un mécanisme psychique évidemment simultané.
(prévoir c’est engendrer)
1) État d’attente : je suis devant une porte de corne, fermée
2) Rêve : si cette porte s’ouvrait soudain et laissait voir un Grigou
3) Foi : sûrement, fatalement je vais le voir puisque je le sens (imminence de l’acte)
4) Volonté : je veux le voir, je veux le voir, je veux le voir
5) Acte : Apparition et perception : la porte s’ouvre et le Grigou apparaît (évidemment)
Conclusions en une :
Je l’avais prévu
Mon rêve a forgé son existence34.

14Le « mécanisme psychique » ici décrit évoque deux références importantes pour le Grand Jeu : le Balzac de Louis Lambert, qui parle d’Idées et Volitions plus fortes que les conditionnements imposés par les limites corporelles de notre être extérieur, au point que

  • 35 Balzac, Louis Lambert [1832], Paris, Gallimard, 2002, p. 86.

[…] la force entière d’un homme [est] la propriété de réagir sur les autres, et de les pénétrer d’une essence étrangère à la leur, s’ils ne se défendaient contre cette agression35

  • 36 Villiers de l’Isle Adam, Tribulat Bonhomet [1887], in Œuvres complètes, t. III, Paris, Mercure de F (...)

et le Villiers de Tribulat Bonhomet, qui nomme cette propriété « force de Suggestions », une force « que peut exercer, – du fond de la TENEBRE, – un familier » et qui peut « devenir oppressive, meurtrière, formidable, – matérielle, enfin – durant un temps indéterminé. »36. La convocation de ces auteurs est d’autant plus intéressante, ici, que tous deux développent des théories du phénomène de projection fort proches de la mystique de la création mise en place par Gilbert-Lecomte.

15Chez Lambert, la Volonté commence ainsi par s’amasser, grâce à un mouvement contractile de l’être intérieur ; puis, par un mouvement inverse, elle est projetée et confiée à la matière, selon une conception qui fait écho aux découvertes de Mesmer, largement exploitées par l’occultisme et auxquelles Balzac compare explicitement la technique de son héros :

  • 37 Balzac, Louis Lambert [1832], Paris, Gallimard, 2002, p. 88-89.

Enfin, à quoi, si ce n’est à une substance électrique, peut-on attribuer la magie par laquelle la Volonté s’intronise si majestueusement dans les regards […]37 ?

  • 38 Ibid., p. 149.

16La comparaison avec l’électricité, qui rend compte de la dimension alternative du processus créateur, se retrouve encore chez l’auteur de L’Ève future, qui donne à la Volonté de l’être actionnel balzacien une même puissance électrique : « l’idée seule de la Peur superstitieuse, sans motif extérieur, peut foudroyer un homme comme une pile électrique. »38 Pour Gilbert-Lecomte, le sujet aurait de même le pouvoir fantasmagorique de prendre ses désirs, ou ses volontés, pour des réalités – comme on le lit aussi sous la plume de Breton, qui écrit en 1932 que :

  • 39 « Il y aura une fois » [1932], in Clair de terre, Paris, Gallimard, 1966, p. 100.

Se défier comme on fait, outre mesure, de la vertu pratique de l’imagination, c’est vouloir se priver, coûte que coûte, des secours de l’électricité, dans l’espoir de ramener la houille blanche à sa conscience absurde de cascade. L’imaginaire est ce qui tend à devenir réel39.

17Dans ce nouveau rapprochement avec le courant électrique, la poésie se conçoit comme un projet essentiellement pratique, où se côtoient science et magie. À propos de l’action magique, qui a pour facteur « les désirs humains » et repose sur la devise « Ce qu’on veut arrive », Gilbert-Lecomte note qu’elle a développé une technique qui découle directement du principe d’imitation et qui, se retrouvant à tous les niveaux de la pensée humaine, consiste à « agir par similitude (envoûtement) ou par contiguïté c’est-à-dire par la notion de contact ».

  • 40 OCGL I, p. 250.

Dans la phase animiste [précise-t-il], l’homme croit à la toute-puissance de ses idées. Dans la phase religieuse, il la cède aux Dieux, mais se réserve le pouvoir d’influencer les Dieux. Dans la conception scientifique, l’homme renonce à ses pouvoirs, mais il les délègue à l’intelligence qui compte avec les lois de la réalité40.

18D’un stade à l’autre, la séparation deviendrait plus grande, l’incarnation cédant la place à la distanciation ; mais le principe resterait le même, et c’est lui que les créateurs auraient pour mission de retrouver, s’efforçant inlassablement de regagner la foi indispensable à la force de la simulation.

  • 41 Le Grand Jeu, no 3, p. 12.

19Or, au même titre que le courant électrique, ce principe mimétique suit une pulsation alternative. L’« antique loi de participation » que le Grand Jeu retrouve chez les peuples primitifs, via l’anthropologue Lévy-Bruhl, et qu’il reconnaît comme « seule authentique méthode de connaissance »41, appelle en effet deux temps successifs. « Pour connaître, le sujet doit s’identifier à l’objet », note Gilbert-Lecomte, qui applique ce principe aux « apparitions extatiques » :

  • 42 OCGL I, p. 196.

Les anges ne sont que des pensées de Dieu (la toute conscience) discontinuées en êtres distincts par l’effectalité de la Toute-Puissance.
Réflexes, ils ne s’extériorisent que dans l’extase qu’ils suscitent et qui fait partie d’eux-mêmes.
Le voyant est alors un miroir qui réfléchit « SA » face. S’identifier à l’objet de sa contemplation42.

20Pour être accomplie, l’identification ne doit pas cependant se borner à ce temps de projection : un second temps, d’intégration cette fois, doit immédiatement suivre.

  • 43 Le Grand Jeu, no 3, p. 12.

L’individu [poursuit-il] doit tout d’abord projeter sa conscience tout entière dans la chose à connaître, se métamorphoser en elle par fascination puis par retour l’intégrer en soi. […] L’initiation de l’esprit humain à sa fin universelle et une s’accomplit selon ce rythme43.

La description rythmique qu’il donne ici de la connaissance est exactement symétrique de celle qu’il donnait de la création, par l’image des fantômes : « connaître est le reflet de créer », précise-t-il ; pensée, connaissance et création suivent la même loi dialectique : la concentration initiale de l’énergie est suivie d’une déperdition, qui est manifestation, puis d’une réintégration, qui est connaissance – ce que Daumal résume pour sa part de la façon suivante :

  • 44 R. Daumal, L’Evidence absurde, Paris, Gallimard, 1972, p. 20.

je suis Universel, j’éclate ;
je suis particulier, je me contracte ;
je deviens l’Universel, je ris44.

  • 45 Le Grand Jeu, no 3, p. 12.

21Pour les poètes du Grand Jeu, se joue ainsi une « effrayante gymnastique »45 qui suit deux mouvements complémentaires d’extériorisation et d’intériorisation, l’étape de projection étant compensée par une démarche inverse d’incorporation des formes. D’un côté, matérialiser les fantômes de leur esprit ; de l’autre, ingérer les fantômes des apparences, pour qu’au total, toute objectivité et toute subjectivité soient « noyées dans le même néant ». Confronté à un élément étranger, corps ou idée, l’esprit du poète devrait ainsi, pour l’intégrer, créer sa forme en lui ; cet élément épouserait alors la forme subjective créée, et la forme extérieure initiale serait finalement réduite à une ombre. Projection, puis rappel à soi : cette marche dialectique, incessante et pulsative, permettrait au poète d’accéder à la connaissance visée.

  • 46 OCGL I, p. 77-78.

Celui qui crée des fantômes [écrit Gilbert-Lecomte], les projetant hors de lui, pour, les niant ensuite, nier en même temps toutes les apparences et saisir l’être, saisit ainsi les lois profondes, la structure de l’âme humaine et découvre une nouvelle universalité46.

Jeu poétique, jeu rythmique : une conception respiratoire

  • 47 Ibid., p. 159.

22Porté par cette pulsation créatrice, cette « palpitation continuelle d’être et de non-être, de présence et d’absence », le jeu poétique du Grand Jeu s’entend donc comme l’entretien d’un rythme, d’« une respiration pure où succède à l’existence de l’inspiration, le vide de l’expiration »47, dans une alternance qui se déploie à tous les niveaux de la création, depuis la marche de l’Esprit jusqu’au souffle humain : selon une « phase de dégradation de l’énergie par individuations successives », l’Esprit « s’énumère », se démultiplie, pour qu’ensuite chaque individu rejoigne l’unité primordiale ; vient ensuite le rythme « des marées de l’Océan, cœur de la terre », par écho ; enfin, celui de la respiration humaine qui, symétrique à la marche de l’Esprit, ramène vers les terres de « l’aube » : « le sommeil, écrit Gilbert-Lecomte, est un retour rythmique au pays d’avant-naître ».

  • 48 Ibid., p. 73-74.

Dans l’incréé Principe l’Esprit sommeille prénatal, bercé entre l’être et le non-être parmi les limbes des possibles infinis. Par l’Acte pur natal, il se retire en lui-même pour émaner des êtres limités. […] La phase inverse est la loi de tout esprit limité dont l’obscur vouloir, à travers le devenir, doit tendre à sortir de soi, à s’universaliser, jusqu’à recouvrer l’intégrité de son unité primordiale. […] Et ces deux phases du Rythme de l’être sont celles de la respiration des poumons, des battements de cœur et des marées de l’Océan, cœur de la terre48.

  • 49 M. Eliade, Images et symboles [1952], Paris, Gallimard, 1990, p. 85.

23Ainsi, lorsque le dictionnaire donne comme définition de l’inspiration « faire entrer de l’air dans les poumons », Gilbert-Lecomte acquiesce : il s’agit bien pour lui de revenir à cette étymologie du poète comme « créateur », sur le modèle des créations védique ou cabalistique. Le Veda prévoit en effet « l’éternelle répétition du rythme fondamental du Cosmos : sa destruction et sa recréation périodiques »49 ; dans l’hindouisme, précise Gilbert-Lecomte,

[…] la respiration de Brahma selon son rythme répercuté par les marées et le sang tour à tour projette les mondes et les fait rentrer dans son sein.

Quant au créateur de la Cabale, note-t-il, il est à l’origine

  • 50 OCGL I, p. 74.

[d’]un plein infini et éternel qui doit se retirer en lui-même pour engendrer l’espace et les mondes qu’il contient50.

24Je crée le monde puis je l’aspire : cette loi qui détermine la course de l’esprit, haleine ruah venue du vide, préside selon Gilbert-Lecomte à la création poétique. De cette alternance, il cherche à donner l’idée dans le mouvement cyclique de son roman inachevé Tic Lapeur : il s’agit de

  • 51 Ibid., p. 350.

Montrer que ces vérités entrevues par beaucoup ne sont pas signe de régression mais bien de progression circulaire indéfinie – ou mieux concentrique. Actuellement de concentration (inspiration) après avoir été d’expansion (expiration)51.

Le poète inspiré n’est pas, dans cette optique, celui qui est possédé « par des forces surnaturelles », mais celui qui sait se retirer du monde et épouser les vagues de son rythme intérieur pour rejoindre

  • 52 Ibid., p. 287-288.

[…] un état de vacuité, de réceptivité qui ouvre sa conscience aux ondes mystérieuses aux influences des choses52.

25Cette loi rythmique qui règle le monde en creux, le Grand Jeu l’expérimente dès l’adolescence, de manière concrète et douloureuse, au travers des vapeurs de tétrachlorure de carbone que respire délibérément Daumal en 1924. Alors que l’anesthésie menace et qu’il résiste de toutes ses forces à l’engourdissement, la seule manière de passer est d’entrer dans le rythme imposé par le mouvement dans lequel est pris la conscience.

  • 53 « L’inénarrable expérience », Le Grand Jeu, no 4, p. 3.

Ce mouvement, [écrit-il], qui était, autant que je puis dire, selon une spirale immobile, suivait un rythme53,

lequel, réalise-t-il,

était celui aussi des battements du sang dans les artères de mon crâne, et, sous peine d’une perte irrémédiable, je devais, toujours sur ce rythme accéléré, répéter un mot imprononçable (approximativement : « temgouef temgouef drrr… »).

C’est pour lui l’expérience fondamentale de l’unité de son souffle vital avec ce qu’il perçoit. À son tour, Gilbert-Lecomte parle

  • 54 « L’alchimie de l’œil. Le cinéma, forme de l’esprit », Les Cahiers jaunes, no 4, Paris, J. Corti, 1 (...)

[…] de certaines intuitions extatiques qui s’imposent dans des états de conscience très particuliers et sont alors toujours indissolublement liées au rythme frénétique de la rumeur du sang et à la danse synchrone de phosphènes géométriques54.

Les fonctions rythmiques corporelles, tels les battements du cœur, la respiration ou les mutations cellulaires, sont de fait envisagées comme des éléments qui sous-tendent le sens, ainsi qu’il apparaît dans ce poème de Gilbert-Lecomte :

  • 55 OCGL I, p. 171.

Échos, rumeurs, éclats magiques
De la vie à la mort en passant par la peau
Musique primitive
Tambour – Résonance – les sons
La flûte faite d’un fémur humain évidé : poignard : les os (le sang) du mort donne la mort
Le cor de corne creuse
Les eaux qui soutiennent le corps
Vase, nef mystique
Du corps (en passant par la corne) à la coquille squelette extérieur des grands-pères et conque, trompe du son, poumon […]
Représentation du corps humain d’après les os et les eaux
L’architecte du corps a fondé sur les os
L’alchimiste du corps a fondé sur les eaux
Rimes, assonances et allitérations
« Reviens à l’origine du langage et du son ». Tu sauras que son et sens sont indissolublement liés, même au temps de l’oubli55.

  • 56 « Leçon sur l’art », in L’Absolu littéraire, p. 350.

26Par cette assimilation du son et du sens, le Grand Jeu se fait de nouveau héritier de Schlegel, pour qui la poésie anime déjà « le premier balbutiement de l’enfant »56. Sur ce fond balbutiant, écho à la pulsation de la danse du monde, le langage s’élaborerait peu à peu ; viendrait ensuite la mythologie, sorte de vision à la seconde puissance sur laquelle la poésie continuerait de « bâtir », le mythe devenant « un matériau qu’elle traite poétique, qu’elle poétise ». L’idéalisme allemand place le poétique à l’origine et à la fin, dans un mouvement qui, en spirale depuis un rythme fondamental, conduit de la pulsation au langage, de ce premier poème au mythe, et de ce dernier à la poésie proprement dite. Démultiplicatrice du rythme fondamental, cette « cime de la science, l’interprète et la traductrice de cette révélation céleste » aurait donc la vertu de raccorder l’humanité – à condition, toutefois, que le poète sache suivre et traduire le rythme perçu.

Difficultés de la transmission

  • 57 OCGL I, p. 57.
  • 58 Ibid., p. 223.

27Si le poète voyant, capable d’une perception supra-rationnelle, a accès aux contours de ce que les Grands Joueurs nomment le « pays sans nom »57, sa tâche n’est pas pour autant simplifiée. Car la seconde étape, celle de la transmission du vu, se heurte au redoutable « problème de l’expression »58, ainsi que s’en inquiète Gilbert-Lecomte :

  • 59 Ibid., p. 209.

[…] la solitude humaine barre la route à toute communication. Le penseur peut rêver un langage parfait où son intuition pourrait s’exprimer par un seul mot. Ce langage est perdu, deux fois perdu d’une part, à cause de la distance qui sépare toujours une idée de son expression humaine, du fait de l’imperfection parallèle de la pensée et de la parole, depuis l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, d’autre part, à cause de l’impossibilité de faire passer intégralement l’idée d’une conscience humaine dans une autre conscience humaine59.

  • 60 Ibid., p. 189.
  • 61 Ibid., p. 258-259.

28Deux motifs à l’achoppement de la transmission sont ici avancés. Le premier est directement lié à la question du langage dont l’impropriété serait de plus en plus criante dans le monde moderne, son et sens n’étant plus consciemment reliés et le vocabulaire des voyants devenant, de fait, « désuet et inadéquat »60. Quant au second, il tient à la séparation irréductible des consciences. Reprise dans un essai sur la « Valeur de l’art »61, cette idée est mise en images à travers le mythe de l’inconscient qui fait de l’humanité « un archipel » et des consciences individuelles autant d’îlots « inéluctablement » séparés par un océan infranchissable. L’homme, selon cette métaphore, ne pourrait que rester « fatalement solitaire » : en dépit de l’amour humain, qui s’efforce « depuis la naissance du monde » de tendre d’illusoires « remparts-passerelles », les îlots demeureraient irrémédiablement disjoints.

29À l’échec du cœur, on pourrait toutefois espérer opposer le succès de la raison, comme y invite souvent Daumal. Chez lui, la transmission appelle moins en effet la fidélité formelle à la vision que sa traduction en termes dialectiques. À propos des livres de l’ésotériste René Guénon, il écrit ainsi que

  • 62 Le Grand Jeu, no 2, p. 73-74.

[…] tous les moments de la pensée totale et réelle sont là : l’éclair instantané de la métaphysique ; le piétinement, qui tue et ressuscite, des trois sabots énormes de la dialectique62.

  • 63 L’Évidence absurde, p. 23.

Pour Daumal, à la fulgurance intuitive doit ainsi succéder l’effort dialectique de la restitution. C’est encore ce mouvement qu’il repère chez un scientifique comme J.-C. Bose, qui voit instinctivement ce qu’il va découvrir pour ensuite seulement construire les outils permettant d’y arriver63. Daumal, par ce qu’il nomme les « recettes » du Grand Jeu, se proposera à son tour le même but : donner cohérence, rendre intellectuellement accessible ce qui ne s’offre pourtant que dans l’instantané de l’éclair.

30Gilbert-Lecomte, par contraste, semble ne s’être que très peu soumis à cet exercice de vulgarisation. Son fréquent recours à la parataxe, plus qu’un abandon à la facilité, marque même un phénomène de restitution à l’envers, depuis l’analyse logique de l’intuition vers un effort pour mimer au plus près le chemin en rupture qui a conduit à l’éclair. Il accepte à cet égard les risques de l’hermétisme, tronquant le support logique au profit du choc métaphorique. À propos d’une nouvelle que lui soumet son camarade Vailland, il écrit :

  • 64 RGL, Corr., p. 142.

[qu’]au risque de ce que les vieux poux qui veulent comprendre avec le bout de leur nez appellent hermétisme, [il ferait] sauter les trois quarts du tout pour ne laisser que les mots nus juste nécessaires, pour projeter, coup sur coup, les Images : quintessence anhydre, dessiccation complète64.

Compléments inadéquats, connecteurs absents ou trompeurs : le premier avant-propos de la revue du Grand Jeu est exemplaire de cette écriture par cahots, où les codes rhétoriques sont brouillés au profit de nouvelles règles d’errance. Littéralement dérouté des rails habituels, le lecteur bute, toute passivité proscrite.

31Un tel parti pris n’est pas neuf : Dada le premier se construit sur cette revendication, laissant la soi-disant transparence aux journalistes qui se plient à l’endoctrinement général.

  • 65 T. Tzara cité par M. Dachy, Le Magazine littéraire, no 446, octobre 2005, p. 32-33.

Faire œuvre compréhensible, écrit Tzara, c’est faire du journalisme. Il nous faut des œuvres fortes, droites, précises, et à jamais incomprises65.

  • 66 En écho à l’opposition grecque entre la mimesis d’Homère, selon laquelle l’analogie n’est pas gnose (...)

Chez Gilbert-Lecomte, il s’agit moins pourtant de créer de la perplexité que de se montrer sincère dans la restitution. Car cette déroute, loin d’être gratuite, est pour lui jeu de connaissance. Le projet du Grand Jeu, qui dit en avant-propos augurer d’une « nouvelle éthique », n’est pas d’être difficile, mais de ne rien renier de sa vision. Et cet hermétisme non vain, qui n’est pas simple défi à la logique, mais qui promet aux seuls dignes l’accès à ce qui creva leurs yeux, les inscrit dans une tradition qui les précède, orphique et néoplatonicienne, où la difficulté de lecture est avant tout le signe d’un projet initiatique66.

  • 67 OCGL I, p. 37.

32Ce qu’il s’agit de retrouver, c’est ainsi le langage de l’intuition qui, nous rappelant à nos bas-fonds, à notre commun socle, serait seul susceptible de nous conduire vers « la terre aïeule », en nous incitant au plongeon en nous-mêmes67. Nostalgie, « souvenir de l’exilé », « amour du beau » : une seule et même coloration permettrait, contre la vanité des preuves, le retour à « l’unité primordiale ». Parce que l’esprit occidental « ignore cette forme d’activité », les mots feraient toutefois défaut pour l’exprimer, et « l’intuition totale » ne pourrait se rendre que par le concept de tendance, c’est-à-dire par un concept qui « résiste à toute analyse rationnelle. » Ainsi, la compréhension ne pourrait venir que d’un saut de niveau, né de la capacité du poète à mettre le lecteur dans un état similaire à celui qui a présidé à sa propre vision.

  • 68 Ibid., p. 227.

J’ai l’absolue certitude, affirme Gilbert-Lecomte, qu’une expression adéquate jusqu’à la limite de ma pensée entraînerait infailliblement l’adhésion immédiate et universelle68.

  • 69 Ibid., p. 223.
  • 70 Dont Apollinaire offre, selon Breton, l’ultime modèle : « Non content d’innover dans l’expression » (...)
  • 71 Voir Igitur, Divagations, Un coup de dés, Paris, Gallimard (Poésie / Gallimard), 1976, p. 390-395 : (...)

33Ce qui se joue ici, c’est la quête impossible et désespérée d’une rencontre entre fond et forme, héritée de l’Absolu littéraire du premier romantisme : du long mûrissement de l’idée pourrait jaillir la pureté de l’impulsion dictée et, quel que soit son terrain artistique, le poète devrait s’efforcer de trouver « le point de rencontre nécessaire » entre « l’intuition immédiate et profonde » et « l’automatisme de l’inspiration », chercher cette « forme limite » qui permette une fusion entre les propriétés mystiques de l’intuition et le matériau poétique de son expression69. La libération du vers, qui peut se comprendre comme un effort pour y mieux parvenir, ne se conçoit ainsi au Grand Jeu que sur fond d’une parfaite maîtrise prosodique. Il y a à cet égard une réelle rémanence du poète-chantre70 chez Gilbert-Lecomte, pour qui seul le connaisseur des rythmes peut incurver la parole avec justesse : héritier de Mallarmé, il ne s’éloigne des formes classiques que pour « s’attaquer à l’arbitraire » et mieux faire vibrer le son71 – le vers libre valant comme aération, dans un contexte trop convenu, et mise en relief du rythme pulsatif.

  • 72 OCGL I, p. 81.
  • 73 Terme récurrent dans la correspondance (voir par ex. RGL, Corr., p. 66, 88, 100, 105, 107).

34Aussi contrarié soit-il, l’engendrement créateur doit, au Grand Jeu, être incessamment repris : exigé par l’impératif de transmission, il joue également un rôle vital et presque frénétique dans le jeu de connaissance où les poètes se savent dangereusement engagés depuis l’adolescence. Pour une part, il s’agit bien, en dépit de l’inadéquation du langage, de rendre par tous les moyens, et sous un miroitement d’éclairages en mouvement, une vision accessible à eux seuls. Dans ce cadre rythmé et ritualisé, l’image poétique fidèle sera avant tout celle qui saura restituer le rythme de la vision, et les « Images » vues, définies comme « les concepts concrets » ou « les symboles derniers de la réalité »72, trouveront leur sens dans la fidélité respiratoire qui les porte. Pour une autre part, et sur un plan plus existentiel, ils savent que le ralliement seul à la pulsation créatrice pourra, en les maintenant dans une vibration oscillante, assurer magiquement la « malléabilité »73 du monde : au-delà de la paresse, au-delà même des effets incontestables des drogues, c’est sans doute cette quête de l’originelle pulsation qui rend compte – pour Gilbert-Lecomte notamment – de la surreprésentation des projets et ébauches au Grand Jeu, au regard des produits poétiques finis.

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Notes

1 Lettre de R. Gilbert-Lecomte à R. Vailland (1925), Correspondance, Paris, Gallimard, 1971, p. 47, abrégé ci-après en RGL, Corr.

2 R. Gilbert-Lecomte, « Angoisse enfantine », in Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, 1974, p. 156, abrégé ci-après en OCGL I et OCGL II.

3 Ch. Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne », in Œuvres complètes, C. Pichois (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1961, p. 1112.

4 OCGL I, p. 287.

5 Explicite dans une notice de Gilbert-Lecomte pour l’exposition du Grand Jeu de 1929, « Ce que voit et ce que fait voir Sima aujourd’hui », reprise dans la revue Documents, no 5, 1930.

6 Ch. Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne », p. 1112.

7 A. Rimbaud, Poésies. Une saison en enfer. Illuminations, Paris, Gallimard (Poésie), 1981, p. 141.

8 A. Breton, Œuvres complètes, t. II, M. Bonnet (dir.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), p. 782-783.

9 OCGL I, p. 173.

10 Ibid., p. 81.

11 A. Breton, Perspective cavalière, Paris, Gallimard, p. 50. La remarque « s’applique à la découverte de Neptune comme à celle de la péniciline ». Dans le même ordre d’idées, Breton dira de Gide qu’il « disposait du grand secret qui consiste à la fois à dévoiler et à voiler » (Entretiens, Paris, Gallimard, 1969, p. 50).

12 OCGL I, p. 214-215.

13 R. Daumal, Correspondance, t. I, Paris, Gallimard, 1992, p. 278.

14 OCGL I, p. 249.

15 Ibid., p. 203.

16 Ibid., p. 260.

17 Ibid., p. 325 : « À chaque époque, presqu’année par année, il y a des idées dans l’air ».

18 Ibid., p. 249.

19 Ibid., p. 209.

20 La métaphysique expérimentale est le nom que les membres du Grand Jeu donnent à leur projet poétique. Voir par exemple ibid., p. 293.

21 R. Gilbert-Lecomte, « Formule palingénésique », OCGL II, p. 47.

22 OCGL I, p. 197-198.

23 Ibid., p. 296.

24 R. Daumal, Tu t’es toujours trompé, Paris, Mercure de France, 1970, p. 224.

25 Voir A. Jarry, « Être et vivre », dans Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, p. 341. La réflexion de Daumal apparaît sous sa forme la plus achevée dans la seconde version de la « Pataphysique des fantômes » [1941], et dans le conte des « Hommes creux et la Rose amère » (inclus dans le Mont analogue).

26 R. Daumal, Les Pouvoirs de la Parole, Paris, Gallimard, 1972, p. 251.

27 Le Grand Jeu, no 3, Paris, J-M. Place, 1977 [reprint], p. 21.

28 R. Daumal, Les Pouvoirs de la parole, p. 252.

29 Lettre à Pierre-Quint, 1927, inédit (Fonds Selz, BnF).

30 OCGL I, p. 79.

31 Cité par P. Lacoue-Labarthe, J.-L. Nancy dans L’Absolu littéraire, théorie de la littérature du romantisme allemand, Paris, Seuil, 1978, p. 349.

32 RGL, Corr., p. 47.

33 OCGL I, p. 77.

34 Ibid., p. 178-179.

35 Balzac, Louis Lambert [1832], Paris, Gallimard, 2002, p. 86.

36 Villiers de l’Isle Adam, Tribulat Bonhomet [1887], in Œuvres complètes, t. III, Paris, Mercure de France, 1927, p. 153.

37 Balzac, Louis Lambert [1832], Paris, Gallimard, 2002, p. 88-89.

38 Ibid., p. 149.

39 « Il y aura une fois » [1932], in Clair de terre, Paris, Gallimard, 1966, p. 100.

40 OCGL I, p. 250.

41 Le Grand Jeu, no 3, p. 12.

42 OCGL I, p. 196.

43 Le Grand Jeu, no 3, p. 12.

44 R. Daumal, L’Evidence absurde, Paris, Gallimard, 1972, p. 20.

45 Le Grand Jeu, no 3, p. 12.

46 OCGL I, p. 77-78.

47 Ibid., p. 159.

48 Ibid., p. 73-74.

49 M. Eliade, Images et symboles [1952], Paris, Gallimard, 1990, p. 85.

50 OCGL I, p. 74.

51 Ibid., p. 350.

52 Ibid., p. 287-288.

53 « L’inénarrable expérience », Le Grand Jeu, no 4, p. 3.

54 « L’alchimie de l’œil. Le cinéma, forme de l’esprit », Les Cahiers jaunes, no 4, Paris, J. Corti, 1933.

55 OCGL I, p. 171.

56 « Leçon sur l’art », in L’Absolu littéraire, p. 350.

57 OCGL I, p. 57.

58 Ibid., p. 223.

59 Ibid., p. 209.

60 Ibid., p. 189.

61 Ibid., p. 258-259.

62 Le Grand Jeu, no 2, p. 73-74.

63 L’Évidence absurde, p. 23.

64 RGL, Corr., p. 142.

65 T. Tzara cité par M. Dachy, Le Magazine littéraire, no 446, octobre 2005, p. 32-33.

66 En écho à l’opposition grecque entre la mimesis d’Homère, selon laquelle l’analogie n’est pas gnose, n’a pas de valeur de connaissance supra-sensible, et la « correspondance » d’Orphée, où il ne s’agit pas de mieux représenter par la comparaison, mais d’unifier le monde dans un réseau tel qu’il nous fait accéder à la connaissance.

67 OCGL I, p. 37.

68 Ibid., p. 227.

69 Ibid., p. 223.

70 Dont Apollinaire offre, selon Breton, l’ultime modèle : « Non content d’innover dans l’expression », le chantre « a entrepris de doter la technique de son art » ; il détient un savoir prosodique et, « du joug charmant, nul si peu que lui n’est enclin à se libérer » (Les Pas perdus [1924], Paris, Gallimard, 1990, p. 30-31, 33).

71 Voir Igitur, Divagations, Un coup de dés, Paris, Gallimard (Poésie / Gallimard), 1976, p. 390-395 : « les choses existent, nous n’avons pas à les créer ; nous n’avons qu’à en saisir les rapports ; et ce sont les fils de ces rapports qui forment les vers et les orchestres ».

72 OCGL I, p. 81.

73 Terme récurrent dans la correspondance (voir par ex. RGL, Corr., p. 66, 88, 100, 105, 107).

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Pour citer cet article

Référence papier

Anne-Marie Havard, « La poétique respiratoire du Grand Jeu »Elseneur, 27 | 2012, 183-200.

Référence électronique

Anne-Marie Havard, « La poétique respiratoire du Grand Jeu »Elseneur [En ligne], 27 | 2012, mis en ligne le 12 avril 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/2104 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.2104

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Auteur

Anne-Marie Havard

École des hautes études en sciences sociales

Anne-Marie Havard, agrégée de lettres modernes et docteure ès lettres, est l’auteure d’une thèse intitulée Le Grand Jeu de Roger Gilbert-Lecomte. Une expérience poétique singulière de l’entre-deux-guerres, soutenue sous la direction d’Éric Marty à l’université Paris-VII en 2008 (publiée par l’Atelier national de reproduction des thèses de l’université Lille III en 2009). Elle est actuellement professeure agrégée de l’enseignement du second degré à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales). Elle a publié quelques articles : « Jeux et enjeux de la polynomie : le cas du poète Roger Gilbert-Lecomte », pour les actes du colloque « De la pseudonymie littéraire. Formes et enjeux d’une pratique autoriale (XVIe-XXIe siècles) », tenu à l’université catholique de Louvain en octobre 2010 (à paraître en 2012) ; « Le Grand Jeu, entre illusio et lucidité » (COnTEXTES, no 9, septembre 2011, http://contextes.revues.org/pdfindex4835.html) ; « La métaphysique expérimentale du Grand Jeu », pour les actes du colloque « Poétiques scientifiques dans les revues européennes de la modernité, des années 1900 à 1940 », tenu à l’université de Mulhouse en juin 2011 (à paraître en 2012). Elle a également coordonné un ouvrage : L’expérience de lecture et ses médiations. Réflexions pour une didactique, avec Anne Godard et Ève-Marie Rollinat-Levasseur (Paris, Riveneuve, 2011).

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