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Voix du poème, voie du sensible ?

Du défaut au don des langues : Jean Paulhan ou l’éclaireur

Clarisse Barthélemy
p. 165-182

Résumés

Le rapport entre langue et poésie examiné du point de vue de Jean Paulhan amène à considérer le « défaut des langues » sous un jour positif. En cela, la démarche de Paulhan se montre explicitement critique : il s’agit de considérer la poésie moderne non pas en termes de rupture, mais en termes de « réconciliation », avec la communauté des hommes, avec la langue commune, et avec le monde. Or cela implique que l’on intègre le « défaut » à la compréhension de la poésie. Dès lors, le retour au sens commun et la prise en compte du défaut comme élément fondamental du « jeu » entre les mots et les choses sont posés comme les conditions nécessaires à une esthétique heureuse de la réception et à une critique juste de la poésie. Dans une perspective ontologique, que Le Don des langues adopte clairement, la poésie peut alors apparaître comme le miroir de l’unité à laquelle nous aspirons, esprit et corps, sens et matière, et donnant sens au plaisir poétique : c’est l’obscurité du défaut qui ouvre la voie à la clarté.

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Texte intégral

1Jean Paulhan n’a pas écrit de poèmes. Il insiste même auprès de Robert Mallet, dans des entretiens radiophoniques enregistrés en 1952, pour qu’il ne soit « plus question [entre eux] de poésie » :

  • 1 J. Paulhan, Entretiens avec Robert Mallet, in Œuvres complètes, t. IV, Paris, Le Cercle du Livre pr (...)

Je n’ai tâché de mener à bien à propos d’expression – et en particulier d’expression littéraire – qu’une enquête rigoureuse, logique, qui n’est pas poétique ni littéraire pour deux sous1.

2La même précaution était prise au seuil de Clef de la poésie :

  • 2 J. Paulhan, Clef de la poésie, Paris, Gallimard, 1944, p. 9.

Je ne cherche pas à faire la moindre découverte poétique, je ne cherche qu’un moyen de juger toute découverte poétique. […] Bref, mon propos n’est ni critique, ni – de toute évidence – littéraire. Il est strictement logique2.

  • 3 Ibid., p. 59.

3Paulhan entend revenir à une compréhension de la poésie de l’intérieur, dégagée des doctrines théoriques ou esthétiques de son temps, en adoptant la position non du créateur ni du critique, mais du lecteur et du logicien. Il s’agit pour lui de refonder le magistère de la critique, de fonder « une critique en connaissance de cause »3.

4Cette démarche tournée vers la connaissance de l’expression poétique permet à Paulhan de dépasser le problème d’une identité introuvable entre les idées et les mots, et de réévaluer la poésie à l’aune d’un usage singulier et intentionnel du langage. Il prend acte de la solution de continuité qu’il y a dans le passage de l’idée au mot et du mot à la chose, et tente de lui octroyer une positivité essentielle. Aussi tient-il également à distinguer de la tentation de la réflexivité chez les poètes un « état » intérieur, accordé à la spontanéité de toute découverte poétique :

  • 4 Lettre de J. Paulhan à F. Ponge, septembre 1923, Correspondance 1923-1968, t. I, Paris, Gallimard, (...)

À quoi pensez-vous que tient la surprise d’un livre ? n’est-ce pas à ce que l’auteur est bien resté au dedans, n’est pas sorti pour aller voir comment ça faisait du dehors4.

5La préférence de Paulhan, en poésie, va à la possibilité de la difficulté et de la rupture de signification, plutôt qu’à la recherche concertée d’une expression parfaite, trop accordée à l’idée de la chose que l’on cherche à représenter.

  • 5 Voir J. Paulhan, Traité des figures, in Œuvres Complètes, t. II, Paris, Le Cercle du Livre précieux (...)
  • 6 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 59.

6À l’horizon de cette distinction, la méthode de Paulhan présente un double enjeu : celui d’une psychologie expérimentale, qui redéfinit l’expression poétique selon la relativité du rapport subjectif (« conscient » ou « inconscient »)5 au langage ; celui d’une esthétique de la réception, que gouverne l’idée d’un ravissement éprouvé dans le « partage »6 d’un secret. Toutefois le choix que fait Paulhan d’une démarche logique ne doit pas occulter le déplacement qu’il opère, de la théorisation de l’expression poétique à l’intelligibilité d’un mystère, et de la désignation du Réel par les signes, à la connaissance du Réel malgré leur « défaut ». Il semble bien que Paulhan ait pour ambition de dévoiler, sous l’éclatement des langues, la coexistence effective et unifiée des éléments du sens, au prix non d’un défaut mais d’un jeu du langage.

7On peut donc saisir la démarche de Paulhan comme la quête d’un progrès, à l’instar de celle de Maast dans Progrès en amour assez lents :

  • 7 J. Paulhan, Progrès en amour assez lents, Paris, Gallimard (L’imaginaire), 1982, p. 165.

Que faire, dans la vie, d’un défaut ? Il faut attendre qu’il devienne une qualité. Patiemment, s’il se peut7.

  • 8 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les Lettres [1941], Paris, Gallimard (Folio), 1 (...)

8Cette attente implique une transformation, cette patience indique que la transformation doit être intérieure : s’il s’agissait de quitter un peu ce que l’on s’obstine à regarder de trop près, pour mieux voir ce que l’on feint de ne plus voir ? La poésie aurait bien la capacité de « voir avec fraîcheur ce que chacun voyait »8. Il s’agit de comprendre non pas comment Paulhan résout le problème d’une poésie en butte au défaut des langues ; mais comment, par une connaissance renouvelée de la poésie, il transforme ce défaut en une qualité : une qualité esthétique et ontologique. On souhaiterait ne pas en rester à un constat d’aporie scientifique, ni la retourner dans la mise au jour d’une démarche mystique. Mais tenter plutôt de prendre au sérieux, et peut-être de récupérer l’épreuve singulière du défaut, comme qualité fondamentale du poétique.

  • 9 M. Charles, Rhétorique de la lecture, Paris, Seuil, 1977.

9Le défaut des langues peut être assimilé chez Paulhan à une résistance du langage qu’on ne vainc qu’à condition que soit reconnue et acceptée une obscurité fondamentale de la langue. Elle doit permettre de dépasser une approche réflexive du langage qui ne mène qu’à une alternative figeant les jugements esthétiques – du côté des mots ou des choses. Ce renversement de perspective déplace la question du défaut des langues dans le champ d’une pragmatique de l’expression poétique et d’une « rhétorique de la lecture »9 visant à rendre à la critique les moyens de ne plus se tromper. Il redécouvre le langage poétique comme lieu commun de manifestation du monde, condition de possibilité d’une joie existentielle. La poésie nous révèle enclins à cette joie qui tient compte d’un défaut, car celui-ci est l’instrument d’un perpétuel enchantement devant la manifestation renouvelée des choses. C’est de ce renversement qu’il est question : la « clef de la poésie » serait aussi la clef de notre rapport émerveillé au monde.

Le défaut cache une qualité : revenir au sens commun

Défaut des langues ou mal du langage

  • 10 J. Paulhan, « Sur une poésie obscure », Commerce, no 23, printemps 1930, p. 225.

10Paulhan s’interroge sur la poésie en étranger. Sa réflexion se nourrit de la découverte à Madagascar des hain-tenys, joutes sociales poétiques : la pratique commune de ces « mots-de-science »10 offre une nouvelle vue sur la poésie, ni texte, ni livre, mais d’abord expérience vivante née d’une circonstance, se construisant dans l’adresse et dans l’échange. Les mots s’y confondent avec leur usage, irréductibles à leur fonction référentielle. Parole poétique de présentation, et non de représentation : pure présence impliquant l’adhésion immédiate et totale de ceux qui y assistent. L’intention signifiante y fait corps avec la structure verbale qui l’agit, le proverbe offre le cadre de déploiement d’une parole en action.

  • 11 J. Paulhan, Jacob Cow le pirate, ou Si les mots sont des signes, in OCJP II, p. 135.
  • 12 J. Paulhan, Poètes d’aujourd’hui, Lausanne, La Guilde du livre, 1947.

11Il y va de la rhétorique comme du proverbe, structure signifiante servant de support à l’expression poétique, libre de s’y déployer sans songer à ses moyens. Le détour par Madagascar n’a pas été inutile à Paulhan, dans le contexte poétique et critique post-symboliste : le retrait de la poésie des cadres de la rhétorique classique a été suivi à la fois d’une sacralisation de la création poétique, et d’une défiance radicale à l’égard du langage, contraint de se replier sur lui-même, chacun devant faire pour son propre compte œuvre de rhétoriqueur11. On aimerait voir Paulhan sous les traits de cet étranger, « un ange, un Persan », dont le regard neuf ouvre à la manière d’un conte philosophique l’anthologie des Poètes d’aujourd’hui12, tableau d’une poésie

  • 13 J. Paulhan, À demain, la poésie, in OCJP II, p. 309.

[…] devenue misérable et dépouillée, à proportion même qu’elle nous semblait précieuse – ainsi perdant chaque année en moyens ce qu’elle gagnait en mérites13.

  • 14 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes…, p. 150.

12La double expérience de Paulhan, d’un côté exotique et traditionnelle, de l’autre occidentale et contemporaine, le rend lucide sur la place que prend dans la critique poétique française la peur du langage auquel les poètes se trouvent livrés sans appui. La désaffection de la « vieille route royale »14 conduit à éprouver constamment l’isolement de la poésie loin du monde. Prenant acte de sa rupture avec le Réel et de sa condamnation à toujours faire retour sur elle-même, elle risque le dessèchement et le silence :

  • 15 J. Paulhan, À demain, la poésie, p. 324.

L’on a vu depuis cent cinquante ans la poésie se retirer du poète, comme une marée15.

  • 16 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes…, p. 35-36.

13Le « mal chronique de l’expression »16 que Paulhan décrit dans Les Fleurs de Tarbes est cependant une peur commune, qu’il diagnostiquait déjà dans Jacob Cow :

  • 17 Ibid., p. 24.

Nous ne supporterions plus de parler, faut-il croire, si les mots un instant cessaient pour nous d’être signes, et signes si parfaits qu’il les faut confondre avec les choses mêmes17.

Cependant nous continuons de parler, et les poètes, d’écrire des poèmes.

14Jacob Cow se présente comme la parabole ironique d’un langage compris comme système parfait de signes. Paulhan y renvoie dos à dos les thèses d’une adéquation, soit naturelle soit conventionnelle, des mots aux objets (choses ou pensées), en montrant, à travers des exemples de situations dialogiques, que le défaut n’est pas tant dans la langue que dans l’« entente », et qu’indifféremment le sens peut se construire à partir des mots, ou à partir des idées. Toujours demeure un suspens, une rupture déceptive entre celui qui émet des phrases ou produit des images, et celui qui les reçoit :

  • 18 J. Paulhan, Jacob Cow…, in OCJP II, p. 134.

Il semble qu’ayant voulu profiter de cet étrange événement que les mots font sens, l’on ait été condamné à le saisir dans son état le plus faible et alors qu’il se défait18.

Paulhan opère un déplacement, du défaut des langues au défaut du jugement, et des qualités objectives des signes à la réalité subjective du langage. L’objet de sa réflexion n’est donc pas directement celui du défaut des langues à représenter le monde de manière transparente, mais du défaut du langage à se saisir dans son propre mouvement de signification :

  • 19 J. Paulhan, Le Don des langues, in Œuvres complètes, t. III, Paris, Le Cercle du Livre précieux, p. (...)

Étrange défaut du langage : le langage ne distingue pas entre la personne et le nom de la personne, entre la chose et le mot qui la désigne. Il ne se dénonce pas lui-même. Il n’y a pas de signe du signe19.

C’est l’effort pour saisir le langage hors de son mouvement qui rompt le lien entre le sujet et le monde : le langage dans son usage spontané ne se voit pas comme langage, il donne à voir directement la chose exprimée.

Résistances du matériau poétique

15La littérature se présente comme un terrain propice à l’observation d’une coexistence et d’un jeu des mots, des choses, et des idées :

  • 20 J. Paulhan, Traité du ravissement, Paris, Périple, 1983, p. 172.

Si l’œuvre est ce qui se peut entendre aussi bien en mots qu’en idées ou en choses, […] cette œuvre vaut à proportion qu’elle prête […] à une entente plus subtile et plus complexe, offrant une combinaison de mots et de sons non moins riche ni curieuse que ne l’est, dans un autre ordre, la synthèse de sentiments ou de pensées, l’association de choses, qui la caractérise.
Par là nous serions conduits sans doute, à ne rien placer, en littérature, au-dessus de la poésie (et de certaine poésie)20.

  • 21 J. Paulhan, Jacob Cow…, in OCJP II, p. 132.

16Dans Jacob Cow, Paulhan offre deux exemples illustrant cette complexité du matériau poétique, mettant en lumière les illusions qu’elle provoque. Le premier est celui de la rime, dont la tâche serait « de fonder pour un moment une prétention des sons voisins aux pensées voisines », répondant à « notre souci d’un langage parfait », et qui fait bien apparaître, dans le décalage entre la conception initiale de la rime et le charme qu’elle produit, l’illusion que produit la confusion de deux attentes distinctes : l’une intelligible, selon l’idée, l’autre, sensible, selon le mot. « On a cette déception, c’est que l’on avait eu cet espoir »21 : c’est la déception mallarméenne face à l’inadéquation esthétique du langage et du réel. La poésie révèle ici une évidence banale et quotidienne du langage parlé : un emploi des signes sans solution de continuité avec l’idée qu’il s’agissait de traduire, irréductible à un système conventionnel de signes ou à une transparence du signe à la pensée. L’exemple de la rime fait ainsi apparaître la relativité du système signifiant à un usage et à un échange, ainsi que l’étendue des possibilités de la langue. C’est à l’occasion du défaut que l’on prend la mesure des ressources signifiantes et créatrices de la langue.

  • 22 Ibid., p. 137.
  • 23 Ibid., p. 138.

17L’exemple de l’image quant à lui met en question le principe d’identité. L’image traduit un défaut, non pas à l’endroit de la langue, mais à l’endroit de deux subjectivités distinctes : celle du « parlant »22, qui cherche les mots les plus propices à traduire sa pensée ; celle du juge ou du critique, qui s’attendait à ce que l’image corresponde à sa propre représentation des choses. Paulhan nous présente le locuteur et l’interlocuteur tous deux également déçus – tous deux également surpris, victimes du même « court-circuit de langage »23, c’est-à-dire de ce pouvoir qu’ont les mots de nous faire voir une chose autrement que selon un système de relation référentielle ou de code nominaliste. C’est précisément à cette résistance du langage que se heurte le poète, dont le travail ne s’applique pas seulement à nommer, mais à montrer les choses. Il est surpris par sa propre découverte, ce qui remet en question l’idée même de « motivation » du langage poétique.

  • 24 Ibid., p. 140.

Ce n’est pas diminuer le poète que de voir à l’origine de son œuvre un semblable défaut d’esprit, que traduisent ses métaphores, et ces multiples erreurs à chaque moment réduites, ou ces mots difficiles pourvus de sens. La langue pour lui préserve son opacité, comme le monde, disait André Gide, son épaisseur24.

  • 25 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 83.
  • 26 J. Paulhan, Jacob Cow…, in OCJP II, p. 137.
  • 27 G. Genette, « Langage poétique, poétique du langage », in Figures II, Paris, Seuil (Points), 1969, (...)
  • 28 J. Paulhan, Entretiens avec Robert Mallet, in OCJP IV, p. 500.
  • 29 M. Charles, « Conscience et inconscience du langage : Jean Paulhan et la notion de figure », in Jea (...)

18La poésie, structure « nécessaire »25, fait apparaître avec évidence le « défaut d’entente » qui se produit ordinairement à l’occasion du choix singulier d’un mot pour traduire une pensée. L’image souligne moins la « différence des langues » que la différence « surtout, d’aisance et de sûreté dans le maniement d’une même langue ». L’analogie entre le poète et l’homme du commun tient à ce que chacun cherche à « serrer l’objet du plus près et à se faire entendre »26. Paulhan ne conçoit pas tant la métaphore comme « rêverie motivante »27 que comme un retour à la vérité du Réel passant par la spontanéité d’une vision singulière et immédiate, et le lieu d’une communication vivante et sans attentes. La poésie, acte de la pensée qui fait l’épreuve de la difficulté à dire le Réel, n’est pas ainsi conçue en termes mallarméens de « rémunération » du défaut ; bien plutôt, revenir au langage commun comme pratique universellement métaphorique, présente le défaut comme qualité constitutive des langues, matériau brut où ne se rencontrent que « des différences de hasard, qui ne s’adressent qu’à la mémoire »28, et partant de l’expression poétique qui réactualise cette mémoire. Le « premier venu », chez Paulhan, n’est pas moins ou plus poète que le poète, mais il intègre, en l’oubliant, le défaut des langues là où la poésie l’éprouve dans son ambition de maîtriser son matériau : la poésie serait bien, comme conclut Michel Charles de son étude du Traité des figures, non « la nostalgie d’une pensée pure », mais « la nostalgie d’un cratylisme hyperbolique qui annulerait toute différence entre l’objet et son nom »29.

Une loi selon mystère

19Paulhan pose clairement la question de ce matériau poétique, comme à l’occasion de cet hommage rendu à Vincent Muselli :

  • 30 J. Paulhan, « Vincent Muselli », La NNRF, no 44, août 1956, p. 327-328.

[…] je ne sache pas de poète qui domine plus clairement sa matière. (Mais le poète doit-il dominer sa matière ? Ah ! C’est une autre question)30.

  • 31 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes, p. 168 : « Mettons enfin que je n’ai rien dit ».

Il faut ici, comme souvent chez Paulhan, retenir la parenthèse qui, à l’instar de la phrase conclusive des Fleurs de Tarbes31, retourne la thèse qu’il est en train d’avancer. La mise en doute de cette maîtrise permet une nouvelle fois de revenir à l’usage commun et inconscient de la langue. Avant même le travail du vers, l’usage spontané du langage et l’intention signifiante font déjà nécessité. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’importance que Paulhan accorde à la « naïveté » première face au langage, celle qui se passe d’une connaissance consciente de ses éléments distincts :

  • 32 J. Paulhan, « Sur une poésie obscure », p. 193-194.

Le sentiment où nous jette un poème se trouve du premier abord si naturel ou si parfait, qu’à vouloir l’observer de près et le détailler, l’on n’évite pas de commencer par le perdre. L’on doutera toujours, dans la suite, de l’avoir retrouvé. Et qui saurait en retrouver la première surprise, et la naïveté32 ?

20C’est dans cet esprit qu’il conseille à Ponge de revenir à un usage non réfléchi du langage, celui par lequel il pourra se confirmer dans son état de poète :

  • 33 Lettre de J. Paulhan à F. Ponge, mai 1925, Correspondance 1923-1968, t. I, p. 49-50.

Je redoute un peu l’absolu où tu veux porter ton œuvre : ce langage hors de toi, se nourrissant lui-même, c’est trop de confiance dans un nuage. Je voudrais que tu te souvinsses mieux du chemin par où tu es entré. Tu ne prêtais tant de fermeté, et de consistance au langage que pour les difficultés que tu avais à le pénétrer. Ne les lui conserve pas, si tu te juges à présent au-dedans de lui, n’ayant qu’à étendre les doigts pour les toucher33.

  • 34 Voir le « Tableau de la poésie française », La NRF, no 241 et 242, octobre et novembre 1933.

21La naïveté, dont Paulhan cultive le goût en s’intéressant aux poèmes d’anonymes ou d’enfants34, est pour lui le gage d’une vérité ancrée non pas dans un rapport d’identité entre le mot et ce qu’il désigne – idée ou chose – et tel qu’une science ou une doctrine esthétique puissent le déduire de l’effet poétique, mais dans une relation à la fois de spontanéité et de résistance au matériau linguistique brut. Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan la poésie et le langage ordinaire, mais de retrouver par le langage ordinaire l’élan naturel de l’expression poétique, qui ne ressortit à aucune forme de scientificité ni à aucun dogme extérieur au langage :

  • 35 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 36.

Tout au contraire des explications qu’on en donne, la poésie est évidemment simple : libre et nue, et dégagée de toute théorie. Quand doctrinaires et critiques ont bien épuisé leurs raisons, la poésie naïve se lève et s’envole35.

22Or la naïveté se retrouve chez celui qui reçoit le poème, où le défaut des langues est aussi éloigné de la conscience que chez le poète en train d’écrire :

  • 36 J. Paulhan, Traité du ravissement, p. 120.

[…] et dans les moments d’extase ou d’illumination où peut nous jeter un vers, un poème, il est assez sensible que la confusion où nous sommes des mots avec la pensée ou les choses est obtenue bien plutôt par l’oubli de caractères particuliers de ces natures que par la connaissance de leur identité. Une distinction est oubliée, plutôt qu’une identité connue. Il s’agit ici […] d’un inconscient, condamné à demeurer tel36.

23Clef de la poésie s’applique à découvrir une loi de l’expression poétique, où le mot et l’idée se confondent sans perdre leur distinction. Proposition qui semble intenable, mais en intégrant à une logique formelle la notion de « mystère poétique », Paulhan effectue un second déplacement du problème du défaut des langues : le mystère, conçu comme tel, est pour cette « loi » le principe opératoire d’une indifférenciation entre mot et idée, ou entre forme et fond. Il règle ainsi, « scientifiquement », le problème de la distance entre le mot et l’idée et de leur non-identité, et prévient le péril de la poésie qui menace dans la préférence accordée au fond ou à la forme. Transformer le défaut des langues en qualité intrinsèque est pour Paulhan une condition de survie de la poésie, comme le redira À demain, la poésie : c’est la compréhension formelle du mystère qui permet une telle transformation.

  • 37 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 50.

Je cherche une loi dont le mystère fasse partie. […]
Il me suffit d’imaginer à cet effet une loi réversible, et douée d’une double expression, où les mots tolèrent d’être substitués aux idées, les idées aux mots – groupements ou fonctions demeurant identiques – sans que la loi y perde rien de son exactitude : également vérifiable sous l’une et l’autre forme, et telle par suite que langage et pensée s’y découvrent termes strictement indifférents – en sorte que la loi toute entière doive être enfin pensée dans son détail à partir de cette indifférence37.

24Du défaut à l’indifférence, il y a le mystère poétique devenu qualité fondamentale et intelligible de toute expression poétique. La garantie du maintien d’une telle loi tient précisément à une croyance élevée au rang de principe, permettant à l’énigme de conserver sa qualité d’énigme. Paulhan met à l’épreuve cette ontologie poétique dans sa lecture de Rimbaud, qui « n’a cessé de rêver d’une langue nouvelle » impossible à comprendre si l’on ne renverse pas la conception conventionnaliste du langage :

  • 38 J. Paulhan, « Rimbaud d’un seul trait » [1965], in OCJP IV, p. 73.

Je sais bien qu’une superstition assez commune veut que les lettres et les mots ressemblent aux choses qu’ils désignent. […]
Cependant, je ne fais ici qu’une hypothèse de travail : je suppose qu’il soit donné à certains hommes – et par exemple à Rimbaud – d’admettre le principe […] que toute chose est autre qu’elle-même et par exemple, pour préciser, son contraire. […] Je supposerai encore que la poésie française – et peut-être toute poésie – ait été longtemps privée de cet élément démoniaque (mais nécessaire à sa respiration) que Rimbaud lui apportait généreusement. Ainsi deviendrait explicable l’insolite succès de Rimbaud. Ainsi se dévoilerait le sens du dérèglement qu’il nous propose. Car alors le monde tout entier se voit renversé et notre observation ne cesse, de son début à la fin, de gagner en évidence38.

25Ce dégagement des théories linguistiques et esthétiques, ce renversement à l’intérieur de la pratique de la lecture, Paulhan les conçoit comme une nécessité absolue, à un moment où la défiance à l’égard d’une forme poétique considérée comme séparée du monde menace la poésie elle-même. Aussi est-il urgent de revenir au sens commun, dans la lecture et le jugement de la poésie. La poésie par son mystère joue dans la relation indifférente entre la forme et le fond, le langage comme grammaire et le Réel, et leur constant renversement. Or ce jeu implique un double déplacement : d’une idée instrumentaliste du langage à celle d’une intentionnalité ; du texte au Réel, de la lecture à l’expérience poétique : lecture participante qui ouvre au monde dans son unité – objets, sentiments, fleurs.

La poésie contre l’habitude, langue universelle, langue perpétuelle

Poésie et Unité

26L’analyse de Paulhan n’en reste pas au plan de la logique formelle. Le retour au sens commun, la valorisation de la naïveté, la prise au sérieux d’un mystère, engagent une compréhension de la poésie comme lieu d’un contact entre le langage et le Réel. Henri Meschonnic voit dans ce saut qualitatif un passage

  • 39 H. Meschonnic, Le Signe et le poème, Paris, Gallimard, 1975, p. 203.

[…] du comprendre au connaître, de l’expérience de laboratoire à l’expérience intime, à la postulation, pour connaître, d’une fusion entre le langage et l’ordre des choses – dans l’expérience de l’unité39.

Mais avant l’« expérience » c’est une intelligence de l’« unité » que Paulhan explique dans Le Don des langues ; elle est la conséquence de la méthode qu’il énonçait dans Clef de la poésie, celle d’une

  • 40 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 73.

[…] métaphysique populaire […] régulièrement donnée avec le langage et le jeu même du sens – avec la poésie, à plus forte raison : une métaphysique inévitable40.

  • 41 J. Paulhan, Le Don des langues, in OCJP III, p. 376-377.

L’acceptation du mystère « demeuré tel » est la condition nécessaire à un libre déploiement de la poésie dans son intention de manifester le Réel. Il décrit ainsi les vertus d’un hermétisme naïf tenant le langage pour sacré, non plus lieu de la séparation mais lieu de l’unité, « comme si toutes les choses du monde n’étaient faites que pour être dites »41. Le mythe du langage sacré permet à Paulhan de sortir d’une idéalisation autotélique du langage poétique et d’une histoire de la poésie fondant sa légitimité sur son autonomie. Elle soulève la possibilité d’une ontologie poétique, qui, du hiatus de l’image à la révélation du visible dans le langage, fonde à nouveaux frais la puissance créatrice de la poésie. Paulhan justifie son recours au mythe et au mystère en présentant le langage non comme simple instrument mais comme miroir de la pensée et de sa part obscure :

  • 42 Ibid.

Si le langage était ce qu’on en pense couramment, « des noms donnés aux choses », que serait-il de plus qu’une réunion d’étiquettes, des timbres-poste posés sur les objets, une sorte de collection un peu poussiéreuse. Or il est tout autre chose – comme s’il lui était donné aussi de trahir la part difficile, inabordable, secrète de la pensée42.

  • 43 Entretien entre Jean Amrouche, Jean Paulhan et André Dhôtel, à propos du numéro d’hommage à Saint-J (...)
  • 44 Paulhan cite souvent le même passage du traité, XV, 19, qu’il place en épigraphe au Don des langues(...)
  • 45 M. Blanchot, « Le Mystère dans les lettres », La Part du feu, Paris, Gallimard, 1949, p. 57.
  • 46 J. Rancière, « La rime et le conflit. La politique du poème », in Mallarmé ou l’obscurité lumineuse(...)

27Paulhan se réfère régulièrement aux pensées religieuses – biblique, taoïste, occultiste. Dans un entretien radiophonique enregistré à l’occasion de l’hommage rendu à Saint-John Perse par Les Cahiers de la Pléiade en 1950, il évoque un « don » qu’auraient certains poètes pour recréer une langue antérieure, « qui permet de dominer cette sorte de dispersion des langues », « d’arriver à former une langue universelle »43. Il précise cette idée dans Énigmes de Perse, en reformulant le paradoxe d’une poésie qui, sans renoncer à la rhétorique, est résolument moderne, paradoxe qui rejoue celui de l’union du corps et de l’âme. Il s’agit moins d’une expérience mystique de la poésie que d’une compréhension religieuse de l’expression poétique, qui recrée dans le langage un lien essentiel entre la pensée et les choses, ces trois éléments faisant corps. Paulhan réactualise comme modèle vivant de la poésie le mythe divin d’une parole incarnée, ce que confirme sa référence récurrente au De Trinitate de Saint Augustin44. L’unité à laquelle nous convie la réflexion de Paulhan ne saurait se satisfaire d’une analogie entre le mystère « impersonnifié » de Mallarmé et le mystère « indifférencié » de Clef de la poésie, telle que la construit Maurice Blanchot dans son Mystère dans les lettres45. Paulhan n’est pas du côté de la « disparition élocutoire » du poète, ni de la virtualité d’un lecteur, mais appelle au contraire de ses vœux une communauté spirituelle entre un locuteur, un interlocuteur, et le monde. Elle rejoindrait plutôt ce que Jacques Rancière46 voit dans le vers idéal mallarméen comme la « reprise à compte humain de ce qui était sacralisé dans la religion », et une loi où « l’Idée se prouve elle-même » ; mais chez Paulhan, le retour au sacré n’est pas idéal, il est réaliste.

Vers une phénoménologie poétique

  • 47 J. Paulhan, Énigmes de Perse, in OCJP IV, p. 165.
  • 48 J. Paulhan Les Fleurs de Tarbes, p. 160.
  • 49 Ibid., p. 124.

28La confiance retrouvée dans la Rhétorique est la condition nécessaire à un retour à l’expression vivante et vraie du monde, que connaît, sans le savoir, « la foule » dont Mallarmé tient à distinguer sa langue. Elle permet de passer outre la barrière réflexive du langage, qui, retourné sur lui-même, ne conduit qu’à la « solitude et [au] désespoir »47 : poésie faite de ruptures, de silences, dégagée du lien nécessaire que les mots entretiennent avec le Réel. Au contraire, en « [faisant] sa part une fois pour toutes au langage »48, celui qui accepte la rhétorique peut s’exprimer « comme s’il n’y avait pas eu langage »,49 et laisser ainsi la parole se déployer, librement, dans l’échange à laquelle elle est vouée. Le Terroriste,

  • 50 Ibid., p. 162.

[…] constamment en défaut, constamment trompé sur le sens et la nature de ses entreprises, […] ne cesse de prendre les mots pour des choses et les choses pour des mots […]50,

ce qui ne fait que l’écarter et de son langage et du monde. Au lieu que le Rhétoriqueur, faisant le choix d’« accepter son langage », se trouve tout d’un coup libre de parler de tout, et avec vérité, dans un lien retrouvé avec le monde des choses.

29C’est à partir de cette loi de l’expression détachée de la réflexivité du langage, que Merleau-Ponty réfléchit, dans La Prose du monde, à l’expression humaine et littéraire comme ouverture infinie sur le Réel. Le monde se présente comme appel, en même temps que la langue s’offre comme

  • 51 M. Merleau-Ponty, La Prose du monde, Paris, Gallimard (Tel), 1969, p. 8.

[…] appareil fabuleux qui permet d’exprimer un nombre indéfini de pensées ou de choses avec un nombre fini de signes51.

  • 52 Ibid., p. 16.

30L’idée d’infini dans le fini est la même que celle d’une unité existentielle retrouvée à travers la poésie. Merleau-Ponty rejoint Paulhan dans l’observation du langage, non pas comme objet figé, mais comme phénomène vivant, où le mot ne s’efface pas derrière la chose ou son idée, mais « nous jette à ce qu’il signifie »52. Il replace également le langage littéraire, au même titre que le langage commun, dans la présence d’un échange avec autrui : l’expression littéraire n’est pas seulement ouverture au monde, elle est aussi, et nécessairement, ouverture à autrui, et Merleau-Ponty invoque

  • 53 Ibid., p. 37.

[…] ce que Husserl appellera le « présent vivant », dans une parole, variante de toutes les paroles qui se sont dites avant moi, aussi modèle pour moi de ce qu’elles ont été53

31La dimension spirituelle du mythe de l’unité qui guide Paulhan dans Le Don des langues trouve ici une résonance phénoménologique qui remet en lumière la notion paulhanienne de « commun » ou de « communauté ». C’est revenir au sens de l’expérience malgache, fondatrice d’une compréhension de l’expression poétique comme fondamentalement dialogique et pragmatique, impliquant non seulement un échange et une réciprocité, mais une participation, où l’on retrouve, à travers la notion de communauté, celle, essentielle, d’unité organique.

  • 54 Ibid., p. 40-41.

À chaque moment, sous le système de la grammaire officielle, qui attribue à tel signe telle signification, on voit transparaître un autre système expressif qui porte le premier et procède autrement que lui : l’expression, ici, n’est pas ordonnée point par point, à l’exprimé ; chacun de ses éléments ne se précise et ne reçoit l’existence linguistique que par ce qu’il reçoit des autres et par la modulation qu’il imprime à tous les autres54.

32Cette « valeur d’emploi » du langage, rejoint directement ce que Paulhan désigne à l’endroit d’un langage qui n’est pas porté à la connaissance, qui n’est pas réfléchi, mais qui agit, ou qui s’agit :

  • 55 J. Paulhan, Le Don des langues, in OCJP III, p. 398.

Il y aurait lieu de distinguer du savoir d’information (que nous propose une grammaire, un dictionnaire, un manuel de nage) un savoir d’action.
[…] Tout se passe comme si les hommes formaient une société secrète, dont tel serait le mot. Ils n’ont pas de livre saint qui les rassemble. Ils n’ont pas de temple consacré à la célébration du secret qui leur permet de s’exprimer. Tout au plus disposent-ils de cette autre mémoire qu’est une langue – ou plutôt toute langue, tout fragment de langue, toute phrase et tout mot sont propres à évoquer le secret, et, sinon à l’évoquer, à le provoquer et le mettre en action55.

33C’est bien que la récupération de la part sacrée du langage fonde la communauté en acte, et non en idée, comme c’est le cas chez Mallarmé, elle l’ancre dans le Réel. L’approche phénoménologique voit dans ce que Paulhan décrit comme une religion, un acte d’intentionnalité qui suppose le monde et autrui. La distinction entre savoir d’information et savoir d’action ne recoupe pas la distinction mallarméenne entre « l’universel reportage » et

  • 56 S. Mallarmé, « Crise de vers », in Œuvres complètes, B. Marchal (éd.), t. II, Paris, Gallimard (Bib (...)

[…] le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, [et qui] achève cet isolement de la parole56.

34La poésie offre l’évidence d’une langue qui réduit la séparation, annule l’isolement. Elle révèle dans toute sa puissance primitive la fonction profonde du langage qui nous met en contact avec le monde des choses, le fait exister. La poésie ne veut pas « rémunérer le défaut des langues » en recomposant « l’absente de tout bouquet » ; mais plutôt dire la fleur, et dans cet acte fragile, à tout moment susceptible de se défaire dans notre retour au mot, la redire, et par là, enfin, faire exister la poésie. Il n’est pas question d’un monde se réfléchissant en lui-même mais d’un langage qui fait voir le monde par réfraction, et qui, ainsi, se donne les moyens d’exister lui-même.

Ravissement et recommencement

  • 57 M. Merleau-Ponty, La Prose du monde, p. 61.

35C’est que la poésie n’existe pas dans une tension inerte et glacée, mais dans une dynamique vitale, ce qui entraîne des conséquences esthétiques précises : le jeu qui s’opère entre les idées, les mots et les choses suscite non pas la contemplation mais le « ravissement », où le Réel se redécouvre à chaque nouvelle image, à chaque nouvelle expression, provoquant la « stupeur du premier témoin de la première parole »57. C’est un plaisir qui ressuscite la connaissance du monde, en recréant le Monde à l’intérieur d’un monde de langage :

  • 58 J. Paulhan, Traité du ravissement, p. 157-158.

La poésie renouvelle et rajeunit notre vision et subitement nous révèle ce que l’habitude risquait de nous cacher à toujours […]. Ainsi dirons-nous que la littérature est ce qui nous rappelle brusquement à la véritable condition du monde. Ou plus exactement […] : cette condition elle-même qui brusquement […] du dehors se rappelle à nous et nous transforme et comme nous bouscule, comme un torrent brise sa digue58.

  • 59 J. Paulhan, « Sur une poésie obscure », p. 225.
  • 60 Ibid.
  • 61 J. Paulhan, « Paul Éluard » [1941], in OCJP IV, p. 274.

36L’image poétique, par les réalités qu’elle rapproche, et à cause de son caractère ponctuel, ouvre la voie à un plaisir esthétique élevé à la hauteur d’une expérience ontologique. Il s’agit d’un plaisir esthétique inaccessible à la théorie et au dogme, parce qu’épousant les contours de la vie. Elle n’a rien à voir avec des poèmes « dont l’effet esthétique est d’avance certain, dont la valeur s’est vue minutieusement fixée une fois pour toutes »59 ; c’est qu’il y va « d’une réalité plus authentique, et, si l’on peut dire, plus réelle », il y va d’une vérité. Celle de l’être, qui se manifeste dans l’instant de la parole, dans l’ouverture infinie d’une expression finie, dans une circulation vivante de la pensée aux choses et des choses aux mots, suivant une loi, propre au langage, de « réfraction »60, qui maintient dans l’unité l’entière présence de ses parties. Elle construit ainsi un lieu commun de plaisir sensible et de joie spirituelle, qu’il revient naturellement aux poètes de connaître : ainsi d’Eluard dont Paulhan loue la capacité à connaître « ce point de conscience où la réflexion ne peut atteindre »61. Il confie également à Ponge :

  • 62 Lettre à Ponge, août 1928, Correspondance 1923-1968, t. I, p. 101-102.

Je veux te dire que cette méthode que je cherche sans cesse à préciser, à établir et même […] à justifier, te devient inutile, donc dangereuse dès l’instant où, plus heureux, tu te trouves porté à cet état de communication naturelle, de ravissement (appelle-le comme tu voudras) où je ne me trouve pas toujours, et dont je crains assez d’être dépossédé pour vouloir le tenir solidement […]. Mais si tu devais avoir ici les mêmes précautions que moi, tu ne serais pas tout à fait le poète que tu es. Ne fais rien qui te détourne de l’être62.

  • 63 J. Paulhan, Entretiens avec Robert Mallet, in OCJP IV, p. 499.

37On retrouve ici la démarche de Paulhan, qui, avant peut-être de toucher à la mystique, s’apparente à l’effort de celui qui est étranger à sa propre langue : « Je n’ai pas fini de l’apprendre »63. Il construit une démarche qui est tout ensemble connaissance subjective et objective de la poésie, mystique du langage et défense de la Rhétorique :

  • 64 J. Paulhan, Lettre à M.-J. Lefebvre, 15 avril 1948, Choix de lettres, t. III, Paris, Gallimard, 199 (...)

Je voudrais bien traiter chaque sujet dont je m’occupe à la fois « en ésotérique » (Clef de la poésie) et en exotérique (À demain la poésie)64.

  • 65 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes, p. 163.

À demain la poésie cherche bien à promouvoir, non pas l’expérience poétique pure, mais la survie de la poésie, la condition de ses possibilités infinies, les bases d’une poésie à venir. C’est ici que prend sens, dans une considération critique et historique de la poésie, la quête d’une Unité sacralisée. S’il faut la prendre au sérieux, c’est que l’avenir de la poésie, son infini recommencement, sont indissociables d’une « réconciliation »65 entre la vérité des choses et celle du langage, entre la forme et le fond, reproduisant notre être dans l’acte poétique. Le « défaut des langues » est à renvoyer aux illusions des critiques. Mais du néant recommencer, éternellement, le lieu fragile de l’unité, c’est là l’essence de la poésie – que Paulhan décrit, dans un hommage résolument poétique à Giuseppe Ungaretti :

  • 66 J. Paulhan, « Giuseppe Ungaretti » [1960], in OCJP IV, p. 291-292.

Il sait qu’il n’est d’image valable et de poésie que celle qui met en contact des objets lointains, plus ils sont lointains. Mais je pense qu’il a su donner son plein sens à cette vieille vérité. […]
C’est qu’elle est aussi la vérité du monde. C’est qu’un espace étrange, incompréhensible, sépare l’acte de la rêverie, la pensée du langage – et la fleur cueillie (dit-il) de la fleur offerte. C’est qu’à tout instant notre vie pourrait aussi bien s’arrêter – et tout serait à recommencer. […]
Simplement nous faut-il, à chaque nouvelle occasion de notre histoire, retrouver, recomposer peut-être, cet âge d’or66.

  • 67 J. Paulhan, Énigmes de Perse, in OCJP IV, p. 194.

38Paulhan a le goût du défaut ; un défaut naturel, qui oblige à se heurter à la difficulté du langage, pour mieux s’y couler et le faire oublier. Le mythe de l’unité est revisité dans la perspective d’une esthétique de la réception, voyant dans le poème un appel à se confronter à l’opacité de la langue, comme à celle du monde. La poésie n’a pas à voir avec le Livre, fermé sur lui-même, utopique, mais avec la Bible, parole créatrice67. Appel à une participation, où la résistance se fait sensibilité heureuse, et rend possible une vision singulière du monde.

  • 68 M. Charles, « Conscience et inconscience du langage », p. 304.
  • 69 Lettre à M.-J. Lefebvre, 15 avril 1948, p. 60.

39Le ravissement cependant est moins à comprendre comme une expérience du sublime ou comme une mystique de la langue unique, que comme la quiétude retrouvée d’une adéquation intellectuelle et communiante entre le poète et un lecteur : « il s’agit bien de corriger notre perception défectueuse de la langue », affirme Michel Charles68, non le défaut de la langue ; « d’apprendre à lire en quelque sorte » : Paulhan ne recrée pas le langage, il refonde notre rapport sensible et intellectuel au langage, et voit dans la poésie les raisons d’une « quiétude », inconciliable avec le « pessimisme » de Blanchot, qu’il regrette69. Quiétude de la possibilité infiniment recommencée de faire l’expérience vivante du monde et de l’homme, dans toute leur opacité, grâce à la poésie qui révèle leur clarté. Paulhan veut retrouver par la lecture la voie d’une transformation intérieure, la voie d’une intelligence du monde : « Lire – cette pratique », non pas pour « authentifier le silence », mais pour revenir, à tout instant, à ce qui précède sa menace. Paulhan semble vouloir dire que la poiesis a toujours besoin d’un rhapsode. La lecture, la critique, prennent alors une autre dimension, dans la participation, celle de la poésie même, ne pouvant que se confondre à son objet, et, à travers lui, au monde qu’il nous révèle, au point que le mystère soit aboli comme dans cette note fulgurante sur la poésie de René Char :

  • 70 J. Paulhan, « René Char » [1951], in OCJP IV, p. 299.

Qui saurait aujourd’hui, mieux que notre Lucrèce, allier dans une expérience souveraine, sans mythe ni mystère, l’autorité de la poésie ? Vois dans ce paysage du grand air – entre lézard, marécage et vignes – le mal en lutte avec le remède, l’éternité à peine plus longue que la vie, et dans un coin la mort minuscule.
René Char ou l’éclaireur70.

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Notes

1 J. Paulhan, Entretiens avec Robert Mallet, in Œuvres complètes, t. IV, Paris, Le Cercle du Livre précieux, 1966, p. 500, abrégé ci-après en OCJP IV.

2 J. Paulhan, Clef de la poésie, Paris, Gallimard, 1944, p. 9.

3 Ibid., p. 59.

4 Lettre de J. Paulhan à F. Ponge, septembre 1923, Correspondance 1923-1968, t. I, Paris, Gallimard, 1986, p. 19-20. Cette remarque est lancée à Ponge à propos du Filibuth de Max Jacob.

5 Voir J. Paulhan, Traité des figures, in Œuvres Complètes, t. II, Paris, Le Cercle du Livre précieux, 1966, p. 230, abrégé ci-après en OCJP II.

6 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 59.

7 J. Paulhan, Progrès en amour assez lents, Paris, Gallimard (L’imaginaire), 1982, p. 165.

8 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les Lettres [1941], Paris, Gallimard (Folio), 1990, p. 96.

9 M. Charles, Rhétorique de la lecture, Paris, Seuil, 1977.

10 J. Paulhan, « Sur une poésie obscure », Commerce, no 23, printemps 1930, p. 225.

11 J. Paulhan, Jacob Cow le pirate, ou Si les mots sont des signes, in OCJP II, p. 135.

12 J. Paulhan, Poètes d’aujourd’hui, Lausanne, La Guilde du livre, 1947.

13 J. Paulhan, À demain, la poésie, in OCJP II, p. 309.

14 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes…, p. 150.

15 J. Paulhan, À demain, la poésie, p. 324.

16 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes…, p. 35-36.

17 Ibid., p. 24.

18 J. Paulhan, Jacob Cow…, in OCJP II, p. 134.

19 J. Paulhan, Le Don des langues, in Œuvres complètes, t. III, Paris, Le Cercle du Livre précieux, p. 382, abrégé ci-après en OCJP III.

20 J. Paulhan, Traité du ravissement, Paris, Périple, 1983, p. 172.

21 J. Paulhan, Jacob Cow…, in OCJP II, p. 132.

22 Ibid., p. 137.

23 Ibid., p. 138.

24 Ibid., p. 140.

25 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 83.

26 J. Paulhan, Jacob Cow…, in OCJP II, p. 137.

27 G. Genette, « Langage poétique, poétique du langage », in Figures II, Paris, Seuil (Points), 1969, p. 145.

28 J. Paulhan, Entretiens avec Robert Mallet, in OCJP IV, p. 500.

29 M. Charles, « Conscience et inconscience du langage : Jean Paulhan et la notion de figure », in Jean Paulhan le souterrain (Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, juillet 1973), J. Bersani (dir.), Paris, Union Générale d’Éditions, 1976.

30 J. Paulhan, « Vincent Muselli », La NNRF, no 44, août 1956, p. 327-328.

31 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes, p. 168 : « Mettons enfin que je n’ai rien dit ».

32 J. Paulhan, « Sur une poésie obscure », p. 193-194.

33 Lettre de J. Paulhan à F. Ponge, mai 1925, Correspondance 1923-1968, t. I, p. 49-50.

34 Voir le « Tableau de la poésie française », La NRF, no 241 et 242, octobre et novembre 1933.

35 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 36.

36 J. Paulhan, Traité du ravissement, p. 120.

37 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 50.

38 J. Paulhan, « Rimbaud d’un seul trait » [1965], in OCJP IV, p. 73.

39 H. Meschonnic, Le Signe et le poème, Paris, Gallimard, 1975, p. 203.

40 J. Paulhan, Clef de la poésie, p. 73.

41 J. Paulhan, Le Don des langues, in OCJP III, p. 376-377.

42 Ibid.

43 Entretien entre Jean Amrouche, Jean Paulhan et André Dhôtel, à propos du numéro d’hommage à Saint-John Perse des Cahiers de la Pléiade, no 10, été-automne 1950, Fonds Jean Paulhan, IMEC. La transcription est la mienne.

44 Paulhan cite souvent le même passage du traité, XV, 19, qu’il place en épigraphe au Don des langues, et transcrit dans sa dédicace des Fleurs de Tarbes à Ponge en 1941 : « qui cherche à saisir l’expression avant qu’elle soit précisément mots ou pensée, ou l’un et l’autre à la fois, parvient assez vite à saisir ce que signifie la parole : au commencement était le Verbe, et le verbe est Dieu. »

45 M. Blanchot, « Le Mystère dans les lettres », La Part du feu, Paris, Gallimard, 1949, p. 57.

46 J. Rancière, « La rime et le conflit. La politique du poème », in Mallarmé ou l’obscurité lumineuse, B. Marchal et J.-L. Steinmetz (dir.), Paris, Hermann, 1999, p. 120-122.

47 J. Paulhan, Énigmes de Perse, in OCJP IV, p. 165.

48 J. Paulhan Les Fleurs de Tarbes, p. 160.

49 Ibid., p. 124.

50 Ibid., p. 162.

51 M. Merleau-Ponty, La Prose du monde, Paris, Gallimard (Tel), 1969, p. 8.

52 Ibid., p. 16.

53 Ibid., p. 37.

54 Ibid., p. 40-41.

55 J. Paulhan, Le Don des langues, in OCJP III, p. 398.

56 S. Mallarmé, « Crise de vers », in Œuvres complètes, B. Marchal (éd.), t. II, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), p. 213.

57 M. Merleau-Ponty, La Prose du monde, p. 61.

58 J. Paulhan, Traité du ravissement, p. 157-158.

59 J. Paulhan, « Sur une poésie obscure », p. 225.

60 Ibid.

61 J. Paulhan, « Paul Éluard » [1941], in OCJP IV, p. 274.

62 Lettre à Ponge, août 1928, Correspondance 1923-1968, t. I, p. 101-102.

63 J. Paulhan, Entretiens avec Robert Mallet, in OCJP IV, p. 499.

64 J. Paulhan, Lettre à M.-J. Lefebvre, 15 avril 1948, Choix de lettres, t. III, Paris, Gallimard, 1996, p. 60.

65 J. Paulhan, Les Fleurs de Tarbes, p. 163.

66 J. Paulhan, « Giuseppe Ungaretti » [1960], in OCJP IV, p. 291-292.

67 J. Paulhan, Énigmes de Perse, in OCJP IV, p. 194.

68 M. Charles, « Conscience et inconscience du langage », p. 304.

69 Lettre à M.-J. Lefebvre, 15 avril 1948, p. 60.

70 J. Paulhan, « René Char » [1951], in OCJP IV, p. 299.

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Pour citer cet article

Référence papier

Clarisse Barthélemy, « Du défaut au don des langues : Jean Paulhan ou l’éclaireur »Elseneur, 27 | 2012, 165-182.

Référence électronique

Clarisse Barthélemy, « Du défaut au don des langues : Jean Paulhan ou l’éclaireur »Elseneur [En ligne], 27 | 2012, mis en ligne le 12 avril 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/2095 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.2095

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Auteur

Clarisse Barthélemy

Université Paris-Sorbonne

Clarisse Barthélemy, ancienne élève de l’École normale supérieure de Paris et agrégée de lettres modernes, est allocataire monitrice à l’université Paris-Sorbonne (Paris-IV). Elle prépare une thèse sur Jean Paulhan et la poésie, qui étudie la réflexion critique et théorique de Paulhan sur la poésie et le langage poétique à travers son œuvre. Elle a organisé à l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine) en mai 2011 un colloque sur « Jean Paulhan et l’idée de littérature » et y a proposé une réflexion sur les dérives historicistes de la critique poétique dénoncées par Paulhan, que l’on voit privilégier une approche phénoménologique des œuvres poétiques. La question de la poésie dans l’histoire de la littérature a également été posée dans deux articles : « Poètes d’aujourd’hui ou le dernier espoir de la poésie » (in L’Anthologie d’écrivain comme histoire littéraire, D. Alexandre (éd.), Berne, Peter Lang, 2011, p. 125-138) et « Vigny chez Paulhan : un Romantique dans le jardin public de Tarbes » (Bulletin de l’Association des amis d’Alfred de Vigny, no 39, 2010, p. 37-57).

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