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Écritures orientées

Gérard Macé en Extrême-Orient : sur les voies d’une Cratylie païenne

Ridha Boulaâbi
p. 147-162

Résumés

Gérard Macé s’inscrit dans cette double lignée des poètes français fascinés par le cratylisme et les langues idéogrammatiques. Après Segalen, Claudel et Michaux, Macé cherche au contact du chinois, du japonais (mais aussi des hiéroglyphes égyptiens), un moyen de rénover la langue française et de rêver une relation plus étroite entre les mots et les choses. Mais, pour Macé, « l’origine est une belle fable » et le cratylisme n’est qu’un rêve poétique. En se tournant vers l’Orient et ses langues, Macé opère un détour stratégique pour revenir vers « l’orient de soi-même », cette part inconnue inscrite dans le mystère de son propre nom.

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Texte intégral

  • 1 G. Macé, Le Dernier des Égyptiens Paris, Gallimard, 1989.
  • 2 H. Hartleben, Jean-François Champollion, sa vie et son œuvre, 1790-1832, Paris, Pygmalion, 1983.
  • 3 G. Macé, Le Dernier des Égyptiens, p. 12.

1Publié en 1989, Le Dernier des Égyptiens1 met en dialogue le déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion et l’ultime combat des Mohicans d’Amérique contre les conquérants européens. À partir de citations empruntées à la biographie de Champollion écrite par Hermine Hartleben2 et au Dernier des Mohicans de Fenimore Cooper, Gérard Macé se livre à un jeu de passe-passe entre la civilisation des Pharaons et celle des Mohicans, ou plus précisément entre la civilisation de l’écriture et celle de la nature. Si les Pharaons ont réussi à transformer le monde en signes hiéroglyphiques pour communiquer, les Mohicans ont gardé intact ce rapport direct et primitif avec la matérialité du monde. Toutefois, rattrapés par l’Occident et la culture de la faute, les Mohicans se soumettent aux lois du péché et se forcent à pratiquer des langues imparfaites. En dénonçant les exactions de l’Occident en Amérique, Gérard Macé fait en même temps ses adieux à un monde où logos et cosmos auraient continué à jouer « leur tour de passe-passe »3, où les mots et les choses auraient continué à communiquer dans une transparence totale. Pourtant, ce rêve, enterré sur les terres indiennes, peine à mourir sous la plume de l’écrivain qui, malgré tout, persiste dans sa quête d’une possible harmonie entre le langage et le monde. Loin d’être découragé, Macé se tourne vers d’autres civilisations éloignées de l’Occident et susceptibles de lui révéler l’ombre des choses à travers la langue qui les nomme. Son écriture nomade qui ne cesse de parcourir le monde, dans son passé (avec les Mohicans et les Pharaons) et dans son présent (avec la Chine et le Japon) campe désormais en Extrême-Orient, installe sa caravane entre l’Empire du Milieu et celui du Soleil Levant, deux espaces aussi loin que possible du monothéisme religieux, deux cultures situées en dehors de la faute adamique.

L’histoire d’un détour

2L’idée d’un Extrême-Orient exclu du péché originel, d’un Extrême-Orient considéré comme la terre de « l’Immaculée Conception » en quelque sorte, est tout à fait ancienne. En effet, depuis le XVIIe siècle, on postule que la Chine, parce que lointaine, aurait été épargnée à la fois par le Déluge et par la malédiction babélienne. Cette idée se donne à lire chez l’Anglais John Webb qui avance en 1669, selon les dires d’Umberto Eco,

  • 4 U. Eco, La Recherche de la langue parfaite, Paris, Seuil (Points / Essais), 1994, p. 112-113.

[…] l’hypothèse que Noé a atterri avec l’Arche en Chine après le Déluge et qu’il s’y établit, d’où la primauté de la langue chinoise. Les Chinois n’auraient pas participé à l’édification de la Tour de Babel, ils seraient donc indemnes de la confusio linguarum et, en outre, ils auraient vécu pendant des siècles à l’abri des invasions étrangères, en conservant ainsi leur patrimoine linguistique originaire4.

3La même hypothèse de lecture, nous la retrouvons à quelques différences près, chez l’Allemand Athanasius Kircher, qui travaillait sur une possible filiation entre l’écriture hiéroglyphique et l’écriture idéogrammatique. Kircher soutient, comme le montre Umberto Eco, que

  • 5 Ibid., p. 186-188.

Les mystères de l’écriture hiéroglyphique ont été introduits en Chine par Cham, fils de Noé, et dans L’Arca de Noe, de 1665, il identifie Cham avec Zoroastre, inventeur de la magie. Mais les caractères chinois ne constituent pas pour lui un mystère à résoudre comme les hiéroglyphes égyptiens. […] Le caractère chinois, ce que répétera Kircher dans China, n’a rien de hiératique, et il ne sert pas à cacher des vérités abyssales aux profanes, mais c’est un instrument ordinaire de commerce communicationnel5.

4Même si Kircher se force ici à exporter des références bibliques (Cham, Noé) dans l’Empire du milieu, on a l’impression que tout est fait pour effacer les conséquences négatives (Déluge, Babel) comme s’il fallait retrouver dans un espace lointain le monde d’avant la Faute.

5Ainsi, à travers ces deux références (Webb, Kircher), la Chine se donne comme un espace idéal, totalement exclu de la confusion des langues, riche d’une écriture qui a su garder les traces d’une langue primitive, comme un espace dont les origines sont beaucoup plus proches du vraisemblable que du fantastique ou du merveilleux. Des siècles plus tard, ce même pays fascine et nourrit l’imaginaire de nombreux écrivains contemporains. Les rêveries tissées en Chine sont encore et toujours vivaces, comme le montre bien Michel Foucault dans Les Mots et les choses :

  • 6 M. Foucault, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 10.

La Chine, dans notre rêve, n’est-elle pas justement le lieu privilégié de l’espace ? Pour notre système imaginaire, la culture chinoise est la plus méticuleuse, la plus attachée au déroulement, la plus hiérarchisée, la plus sourde aux événements du temps, la plus attachée au pur déroulement de l’étendue ; nous songeons à elle comme répandue et figée sur toute la superficie d’un continent cerné de murailles. Son écriture même ne reproduit pas en lignes horizontales le vol fuyant de la voix ; elle dresse en colonnes l’image immobile et encore reconnaissable des choses elles-mêmes6.

  • 7 Ibid.
  • 8 Ibid.

6Empire de l’espace et de l’écriture immuable, la Chine est « une grande réserve d’utopies »7 pour l’Occident. Les idéogrammes représentent une source inépuisable de rêverie sur la langue primitive des choses. Néanmoins, comme dans toute quête d’un ailleurs lointain, les motivations diffèrent d’un écrivain à un autre, et dans le cas de Gérard Macé, ce voyage dans la langue et la culture extrême-orientales se situe largement au-delà d’une simple fascination pour un ailleurs différent de l’Europe. La rêverie sur les mots et les choses tourne essentiellement autour d’une langue où la faute au sens biblique du terme n’a pas lieu d’être. En effet, cette « civilisation de digues et de barrières »8 a su se préserver contre la culture du péché et a réussi à se munir d’une écriture qui non seulement reflète l’ombre des objets du monde, mais surtout se refuse à toute idée de culpabilité ou de punition primitive. Ces tracés, quoiqu’ils soient d’origine divinatoire et sacrée, sont dans l’imaginaire occidental beaucoup plus proches du langage de la nature que du Verbe divin. Et c’est à partir de cette absence cruciale du Créateur que la transparence entre mots et choses renaît et s’épanouit sans châtiment, sans péché, sans malédiction. Au-delà donc de la séduction qu’exerce l’écriture idéogrammatique, c’est tout le rêve séculaire de Cratyle qui se réveille sous la plume de Macé.

Sur les voies d’une Cratylie païenne

  • 9 G. Macé, Un détour par l’Orient, Paris, Gallimard (Le Promeneur), 2001, abrégé ci-après en DO.
  • 10 J’emploie le mot dao dans son sens littéral tel qu’il est indiqué par Anne Cheng : « Ce terme, dont (...)
  • 11 Ibid., p. 36.

7Si l’on suit le cheminement de Gérard Macé, Un détour par l’Orient9 est un processus de découverte de l’autre et de soi-même, une voie ou une sorte de dao10, qui prend comme point de départ une Leçon de chinois (un ailleurs à la fois culturel et linguistique) pour accoster, après avoir exploré des Choses rapportées du Japon, là Où grandissent les pierres, dans le pays natal du poète, un lieu à partir duquel il renoue, après des tours et des détours, avec Les Petites Coutumes de la vie familiale. À l’issue de ce voyage, réel et imaginaire à la fois, somme d’expériences vécues et d’aventures livresques, c’est Un français orienté, habité par une voix extérieure qui se donne à lire. Imprégnée désormais de pensées extrême-orientales, la langue française semble complètement épurée de ses références religieuses (langue de la Faute), débarrassée de son propre Créateur pour se fondre enfin dans un monde où la nature seule tire les ficelles de l’harmonie suprême. C’est donc dans un espace d’avant la Faute, et c’est avec une « pensée de plain-pied avec les choses »11 (l’expression est d’Anne Cheng) que Gérard Macé ancre son français et lui donne un tour naturel au sens littéral du mot.

8De Leçon de chinois à Choses rapportées du Japon, les réseaux lexicaux et sémantiques qui touchent à la langue dans sa forme graphique et sonore (voix, caractère, idéogramme, tracé), ainsi qu’à l’apprentissage de l’idiome étranger, se réduisent peu à peu pour laisser place à une poésie qui célèbre les choses dans leur matérialité, les métaphores concrètes l’emportant largement sur les commentaires d’ordre linguistique. L’exemple suivant comporte une profusion de substantifs pleins, concrets et parfois abstraits, simplement juxtaposés, sans verbes d’action, sans conjonction ni subordination :

  • 12 DO, p. 67.

Le cœur est intraduisible, à moins d’ajouter qu’il est l’un des Cinq Viscères et leur Souverain, souvent considéré comme la demeure de l’esprit et le siège de la pensée, correspondant dans certains systèmes des Cinq Viscères au Centre et à la Terre, dans d’autres au Sud et au feu. Mais est-ce vraiment plus clair ?
Cinq : les vertus, les souillures, les saveurs, les désirs, les livres Classiques, les organes des sens et les points cardinaux (il faut compter le cœur et le milieu), les notes de la gamme, les tons de la parole, les océans, les couleurs, les métaux, les animaux domestiques, les animaux venimeux, les vies successives et les générations sous le même toit12.

  • 13 A. Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 155.

9Les deux fragments s’apparentent à une Arche de Noé dans le ventre de laquelle se retrouvent les différentes forces de la nature. L’accumulation des objets et leur présence dans un seul espace confirment une citation du Chinois Zhangzi : « le monde, c’est en quoi les dix mille êtres ne font qu’un »13. Par une telle juxtaposition d’éléments de tous bords, Gérard Macé entend sans doute traduire (quand ce n’est pas « intraduisible ») la cosmologie extrême-orientale, et chinoise en l’occurrence, qui puise ses sources dans la nature comme mère de toutes les sagesses.

  • 14 Ibid., p. 40.
  • 15 Ibid., p. 38.
  • 16 Ibid., p. 254.
  • 17 « L’origine du mot qi reste mystérieuse, aucune graphie qui pourrait correspondre à sa significatio (...)

10Le monde selon les Chinois, comme nous le décrit Anne Cheng, est « non pas un ensemble d’entités discrètes et indépendantes dont chacune constitue en elle-même une essence, mais comme un réseau continu de relations entre le tout et les parties, sans que l’un transcende les autres »14. Ce réseau de relations entre les éléments de la nature est structuré selon la fameuse figure du Yin et Yang qui se présente comme un « cheminement d’un point qui, en passant par le Yin naissant puis mûr et en se reversant dans le Yang, finit par décrire un cercle, image par excellence de la globalité »15. Le caractère Yin, écrit avec l’élément « nuage », évoque l’ombre, le caractère Yang comporte l’élément « soleil » et suggère la lumière. Tous les deux sont considérés comme les « deux souffles primordiaux ou principes cosmiques qui par leur alternance et leur interaction, président à l’émergence et à l’évolution de l’univers »16. Loin de représenter une dualité antinomique ou une disjonction, le principe du Yin et du Yang, à partir duquel se structurent les autres couples Ciel / Terre, Masculin / Féminin, Vide / Plein, Père / Fils…, permet à la pensée chinoise de concevoir les contraires comme complémentaires et non comme exclusifs les uns des autres. C’est donc grâce à ce mode de raisonnement que l’on peut repenser les deux fragments de Macé comme un foisonnement d’éléments naturels, d’attitudes et de comportements indissociables, complémentaires et non contraires, entretenant une sorte de continuum intérieur. La cohérence et la cohésion de l’ensemble sont assurées par le souffle, le qi17, l’influx et l’énergie vitale qui animent l’univers entier. C’est également en suivant ce mode de pensée que l’on peut comprendre, dans l’extrait suivant, l’absence de différence et la continuité entre « parole », « proverbe », « cri des insectes » et « chant des oiseaux » dans la culture chinoise :

  • 18 DO, p. 64-65.

Dans une telle langue (que nous contribuons à inventer) la parole est aussi proverbe, et ne diffère en rien du cri des insectes ou du chant des oiseaux. Et si mon esprit borné ne comprend pas ce qu’est le « poisson du puits », c’est qu’il nage encore dans les eaux noires de l’ignorance18.

  • 19 « D’où la connivence des deux homophones LI (ordre naturel) et li (ordre rituel), ce dernier n’étan (...)

11Entre la parole et le proverbe comme apanage de l’homme, le cri d’insectes et le chant d’oiseaux, aucune différence n’est perceptible. La parole, mise au même niveau que les sons de la nature, s’insère parfaitement comme élément faisant partie d’un ensemble, d’un réseau de relations qui se complètent et qui ne s’excluent pas. La parole et, par extension, la langue ne peuvent être pensées en dehors du monde organique. C’est ce qui explique l’envie de donner des caractéristiques matérielles à des mots abstraits comme « esprit » et « ignorance ». L’esprit « nage » comme un poisson, l’ignorance est sombre comme les « eaux noires ». La métaphore permet la fusion des deux mondes, l’association du spirituel et du naturel, deux domaines indissociables dans la pensée chinoise. C’est d’ailleurs dans ce sens que les homophones chinois LI (ordre naturel) et li (esprit rituel) sont en parfaite connivence, d’après Anne Cheng19.

  • 20 G. Macé, Choses rapportées du Japon, in DO, p. 77.

12Une telle proximité voire fusion avec les choses permet à l’esprit extrême-oriental, non seulement de s’inscrire dans le réel, mais surtout de privilégier un langage paraverbal assigné à des objets concrets qui servent de signes ou de symboles : « le moindre signe suffit à interdire une entrée – un bambou posé en travers, une pierre entourée d’une corde »20. Ces liens, « aussi fragiles que ceux de l’imaginaire », gardent intact le rapport étroit qu’entretient l’homme avec la nature comme élément producteur du sens. Qu’elle serve de symbole pour signaler une interdiction ou qu’elle adresse un message, la nature est surtout écriture, tracé et calligraphie.

  • 21 A. Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 35.

Quand un auteur chinois parle de « nature » [nous dit Anne Cheng], il pense au caractère écrit 性 – composé de l’élément 生 qui désigne ce qui naît ou ce qui vit, et du radical du cœur / esprit – lequel infléchit sa réflexion sur la nature, humaine en particulier, dans un sens vitaliste. De par la spécificité de son écriture, la pensée chinoise peut se figurer qu’elle s’inscrit dans le réel au lieu de s’y superposer21.

13Cette osmose entre écriture et nature, Gérard Macé la retrouve dans cet autre pays d’Extrême-Orient, le Japon, où il lit les jardins zen comme des livres ouverts dans lesquels le minéral, le végétal ne représentent qu’un seul support sur lequel s’écrit l’histoire silencieuse du monde :

  • 22 G. Macé, Choses rapportées du Japon, in DO, p. 81.

Les pierres qu’on écoute grandir.
Au Ryôan-ji il suffit de s’asseoir et se taire, pour déposer en silence celle qu’on avait sur le cœur : dragon calmé dans le jardin sec, loin du vent fou dans le règne végétal, loin du tourment à longueur de phrases. Les vagues du gravier et les linéaments du bois sont une écriture muette, qui rappelle les empreintes de la terre et le tracé incertain de « la sente étroite au bout du monde »22.

  • 23 Dans Illusions sur mesure, Gérard Macé revient longuement sur les jardins dans les temples japonais (...)

14On sait la fascination de Macé pour le jardin zen23. Le dialogue entre écriture humaine et écriture naturelle se fait entendre à travers le champ lexical du tracé, du trait qui devient trace et empreinte. Ainsi, « linéaments du bois » et « vagues des graviers » prennent l’allure de « phrases » et deviennent « écriture muette », tels des idéogrammes. Ainsi, se profile l’image concrète et palpable d’un monde où écriture et nature vivent et vibrent sur le même rythme depuis la nuit des temps.

15À défaut d’une écriture idéogrammatique française, d’une langue où l’ombre des choses se profilerait derrière le tracé, le poète se tourne vers les vertus de l’alphabet pour continuer sa rêverie sur les mots et les choses. Rappelons d’emblée qu’il ne s’agit absolument pas ici d’attribuer aux lettres de l’alphabet des équivalences concrètes (objets, éléments naturels) comme dans Idéogrammes occidentaux de Paul Claudel ou comme dans Biffures de Michel Leiris. Il ne s’agit pas non plus d’un travail sur les onomatopées, comme celui de Charles Nodier, visant à retrouver les traces des choses dans la forme des signes alphabétiques. Dans le cas de Macé, c’est surtout par le biais d’un jeu poétique sur des homophonies entre le chinois et le français, par un rapprochement étymologique entre plusieurs termes et caractères, ou par une rêverie sur les noms propres de lieux, que le poète tente de renouer avec la thèse cratylienne d’un langage transparent :

  • 24 DO, p. 64.

C’est sur un ton d’abord descendant, les yeux presque baissés, qu’il convient de prononcer le dernier quartier de la lune, les heures d’après minuit, la vie future, les chutes de neige, le cours inférieur d’une rivière, la servante et la femme répudiée, les parties génitales et le verbe pondre. L’écriture au fil de la plume et n’importe quel récit à suivre24.

16Ce passage est construit comme un inventaire regroupant des éléments de la nature (« lune », « rivière », « chutes de neige »), des personnes (« servante », « femme répudiée », « parties génitales » par métonymie), des actions (« écriture », « pondre »), des notations temporelles (« heures après minuit », « vie future »), des valeurs morales (« vices »)… Cette accumulation de références, qui par sa diversité représente le monde, est précédée par des indications très précises sur la manière de prononcer cette liste d’éléments que nous venons d’énumérer. En mettant justement l’accent sur la façon de prononcer, Macé nous rappelle sa Leçon de chinois et l’importance que la langue chinoise accorde aux nuances tonales. Cet inventaire du monde est lu de la même manière qu’un idéogramme chinois, selon les règles tonales en vigueur.

  • 25 M. Foucault, Les Mots et les choses, p. 33.

17« C’est sur un ton d’abord descendant, les yeux presque baissés qu’il convient de prononcer » : dans cette recommandation, les deux adjectifs « descendant » et « baissés » apportent une précision sur le mouvement à la fois de la voix, du ton et des yeux. Le même mouvement, nous le lisons également dans pratiquement toute la liste des références qui suivent la recommandation de Macé : dans les chutes de neige, dans le sens vertical suggéré par le verbe pondre et par l’écriture chinoise, dans la symbolique de la femme répudiée (la chute) et dans l’état de soumission de la servante… En faisant appel au verbe « il convient », qui nous rappelle la fameuse règle de la « convenance » dont parle Michel Foucault dans Les Mots et les choses, le poète instaure une relation de consubstantialité selon laquelle la voix (et les gestes) doivent être en parfaite adéquation avec l’objet du discours. La « convenientia [selon Michel Foucault] est une ressemblance liée à l’espace dans sa forme du “proche en proche” ». Elle est de l’ordre de la conjonction et de l’ajustement. C’est pourquoi elle appartient moins aux choses elles-mêmes qu’au monde dans lequel elle se trouve. Le monde, c’est « la convenance universelle des choses »25. Par un tel principe, et pour être parfaitement en harmonie avec le monde, il faut ajuster son « ton », le rendre descendant comme le mouvement des choses nommées. Une telle ressemblance entre la voix et la nature des choses permet de retrouver les liens perdus avec le monde.

18La « rêverie mimologique » chez Macé, pour emprunter une expression de Gérard Genette, passe de la phonétique à l’étymologie comme procédé lexical permettant de rétablir une correspondance parfaite et presque primitive entre les mots et les choses. C’est le cas dans l’extrait suivant :

  • 26 DO, p. 66.

Si l’idéogramme de « bibliothèque » commence par le caractère de la « rue », cette plante à fleurs jaunes qui nous vient du latin ruta, c’est qu’on mettait jadis ses feuilles fétides entre les pages des livres, pour en écarter les insectes. Et l’écriture cursive, dans le caractère qui la désigne, a partie liée avec l’herbe26.

19Dans cet exemple, deux langues et deux étymologies, aussi lointaines qu’elles soient, dialoguent secrètement au-delà de leurs différences graphiques et conceptuelles. En effet, en partant du caractère chinois du mot « bibliothèque », le poète isole l’élément « rue », mais il le lit en se référant à l’étymon latin ruta qui signifie « plante à fleurs jaunes » que l’on utilise pour protéger les livres des insectes. Ce sont donc les origines latines qui permettent de faire la jonction entre le livre et la plante dont on retrouve également la trace dans « l’écriture cursive » du caractère en question. Par cet élément isolé de l’idéogramme qui le conduit jusqu’aux racines latines, le poète parvient à prouver les rapports primitifs, et donc naturels, qu’entretient un nom comme « bibliothèque » avec la « plante à fleurs jaunes ». Comme un idéogramme, le mot « bibliothèque » acquiert une seconde vie en retrouvant enfin « l’âme errante de la chose ». Bien évidemment, dans le cas de Macé, le jeu sur les étymologies ne dépasse pas le cadre purement poétique. Conscient des limites de ce genre de recherche, de leur insuffisance scientifique (pour Macé, la langue originelle est une belle « fable » !), le poète confirme par ses textes mêmes que seules les rencontres poétiques (parce qu’elles préfèrent sans doute la fantaisie et la surprise aux lois de la raison) sont à même d’exhumer les mystères et les affinités secrètes entre les langues.

20Tous les chemins (linguistiques et rhétoriques) mènent en Cratylie pour un poète qui ne cesse de multiplier les sources et de diversifier les voies par lesquelles il poursuit sa rêverie mimologique. Après un jeu sur les tonalités chinoises, après des croisements étymologiques ingénieux entre idéogrammes et racines latines, c’est par l’onomastique extrême-orientale que Macé déclenche le rêve d’une possible ressemblance entre des noms propres de lieux et leurs équivalents dans le monde réel. Ainsi :

  • 27 DO, p. 65.

Wei-ni-szu est le nom de Venise, semblable au son reflété par l’eau que prononça peut-être Marco Polo de retour de Chine. Car les noms propres sont ainsi traduits par des à peu près phonétiques : une langue en vient donc à produire une sorte d’onomatopées, non pour imiter les bruits supposés de la nature, mais les bruits d’une autre langue. Or, ces sons réfléchis prennent des sens inattendus, puisqu’il faut bien les noter par une graphie qui voulait déjà dire quelque chose27.

21Le choix de Macé de passer par le nom d’une ville (Venise) réveille l’opposition traditionnelle entre le nom commun et le nom propre, une opposition que Proust formule dans sa Recherche en ces termes :

  • 28 M. Proust, À la recherche du temps perdu, J.-Y. Tadié (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la P (...)

Les mots nous présentent des choses une petite image claire et usuelle comme celle que l’on suspend aux murs des écoles pour donner aux enfants l’exemple de ce qu’est un établi, un oiseau, une fourmilière, choses conçues comme pareilles à toutes celles de même sorte. Mais les noms présentent des personnes – et des villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des personnes – une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément28.

  • 29 G. Genette, Mimologiques, voyage en Cratylie, Paris, Seuil (Points), 1976, p. 361.

22Largement commentée et nuancée par Gérard Genette dans Mimologiques, cette citation éclaire la distinction que fait Proust entre l’image « neutre, transparente, inactive »29 que le nom commun véhicule de la chose, et le nom propre ; en effet ce nom propre est décrit comme une image

  • 30 Ibid., p. 362.

Confuse en ce qu’elle emprunte sa couleur unique à la réalité substantielle (la « sonorité ») de ce nom : confuse, donc, au sens d’indistincte, par unité, ou plutôt par unicité de ton ; mais elle est aussi confuse au sens de complexe, par l’amalgame qui s’établit en elle entre les éléments qui proviennent du signifiant, et ceux qui proviennent du signifié : la représentation extralinguistique de la personne ou de la ville30.

  • 31 Ibid., p. 185.
  • 32 Cette traduction est d’autant plus réussie lorsqu’elle s’insère parfaitement dans la culture du pay (...)

23En appliquant cette analyse à notre exemple, nous dirons, à l’instar de Genette, que le nom propre chinois « Wei-ni-szu » traduisant « Venise » est d’un point de vue sémantique extrêmement motivé dans la mesure où la traduction chinoise semble réussir parfaitement l’adéquation entre la matière « substantielle » ou sonore et la matière référentielle (la ville réelle) : « Wei-ni-szu » est semblable au « son reflété par l’eau », une image parfaite de Venise comme ville de l’eau par excellence. Le participe « reflété » confirme la ressemblance entre l’image acoustique, l’image mentale et l’objet réel. Ce même participe est renforcé par le recours au mot « onomatopée » qui vient corroborer la ressemblance apparente (et rêvée) entre le son et le sens. En effet, est onomatopée tout « mot forgé par imitation d’un bruit extérieur (y compris les cris des animaux) »31. Dans notre cas, « Wei-ni-szu » serait en ce sens la traduction du bruit de l’eau si attachée à une ville comme Venise. Même si Macé mentionne qu’il s’agit ici non pas « d’imiter les bruits supposés de la nature, mais les bruits d’une autre langue », avec le recours à « l’onomatopée », il laisse entendre que la traduction chinoise « Wei-ni-szu » réussit à la fois l’imitation du signifiant, du signifié et de l’objet réel (Venise, ville de l’eau)32. Ni le mot italien d’origine (qui n’est pas cité ici), ni la traduction française, « Venise », n’expriment la matérialité de Venise : il faut passer par une langue idéogrammatique comme le chinois pour réparer en quelque sorte la défaillance expressive des langues occidentales et retrouver la transparence cratylienne entre les mots et les choses.

  • 33 Certains philosophes du langage comme Gébelin ou de Brosses, pour remonter jusqu’à la langue origin (...)
  • 34 Cité par Gérard Genette, Mimologiques…, p. 102.
  • 35 Ibid., p. 169.

24Mais, ce voyage dans les langues ne s’arrête pas au chinois ; grâce à la translittération, de l’idéogramme chinois, le lecteur français prolonge cette rêverie à partir de la phonétique imaginaire de sa propre langue. On pourrait donc s’amuser à lire le signe de l’eau, d’abord, dans la profusion des voyelles fluides et liquides comme ei, i, et u, ensuite, dans la place centrale qu’occupe la consonne n considérée par de Brosses33 comme « la plus liquide de toutes les lettres »34, puis, dans la présence à la fois des lettres s et z dont « la figure serpentine »35 selon Charles Nodier, suggère (dans notre exemple) les cours d’eaux et enfin, dans les deux traits qui s’apparentent à deux passerelles reliant les trois morceaux « Wei », « ni » et « szu » et reproduisant par les lettres la géographie aquatique d’une Venise coupée comme un échiquier par les cours d’eaux et traversée par des ponts. En somme, la prononciation du signe chinois translittéré en alphabet latin déclenche à elle seule un voyage imaginaire à Venise où, d’un phonème à un autre, on passe d’un lieu à un autre, poussé comme dans une gondole à la fois par la liquidité des voyelles et par le mouvement de l’eau. C’est ainsi que se forge, à partir d’une onomatopée, une forme d’« onomatopoétique » pour emprunter un mot savant de Genette, une rêverie déclenchée par l’image sonore des mots et entretenue par une poésie qui prolonge à jamais l’illusion d’un monde où l’identité du signifiant, du signifié et de l’objet réel serait une et indivisible.

  • 36 Ibid., p. 370.

25Toutefois, l’illusion mimologique du nom propre coïncide dans d’autres exemples avec une désillusion, voire une déception surtout lorsque le réel prend le dessus sur l’imagination. En effet, dans La Recherche, Proust évoque justement les dérives et les dégâts que peut causer le mirage d’une harmonie parfaite entre le langage et le monde. Confronté à la réalité, Marcel prend conscience de l’arbitraire de cette ressemblance et découvre avec beaucoup d’amertume que « l’image synthétique qu’il s’était faite de Balbec (église de style persan battue par les flots) n’avait qu’une lointaine ressemblance avec le Balbec réel, dont l’église et la plage sont distantes de plusieurs lieues. Même déception un peu plus tard, au spectacle du duc et de la duchesse de Guermantes « retirés de ce nom dans lequel jadis je les imaginais menant une inconcevable vie »36. Le décalage entre le signifié et le référent, entre l’objet imaginaire et l’objet réel fait l’objet d’un commentaire intitulé « Cina barocca » dans Colportages I, Lectures, Macé y revient sur le texte d’un jésuite italien du XVIIe siècle nommé Daniello Bartoli.

  • 37 G. Macé, Colportages I, Lectures, Paris, Le Promeneur, 1998, p. 112.

26Présenté par Macé comme « le cas le plus étrange »37, parmi de nombreuses productions sur la Chine, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, ce texte propose une traduction très particulière du mot Chine « Ciumhoa » et « Ciunquo », deux noms qui seraient, selon le jésuite, d’origine chinoise et dont le sens serait « Jardin du Milieu » ou « Fleur du Milieu ». Selon Gérard Macé, ces mêmes noms manifestement inventés par Bartoli évoquent dans notre imaginaire plus l’Italie baroque que la Chine extrême-orientale. L’harmonie imitative entre le signifiant et le signifié est complètement fallacieuse dans cet exemple :

  • 38 Ibid., p. 113. Dans une intervention (aimablement communiquée par l’auteur) à Shanghaï, à l’univers (...)

27Le nom même de la Chine, explique Bartoli au début de son ouvrage, est « étranger à la Chine » : une sorte d’à-peu-près ou d’emprunt fallacieux, tandis que les Chinois nomment leur pays « Ciumhoa », ou « Ciunquo ». Reprenant Ricci, il ajoute alors que ces noms (qui sonnent pour nous comme un mélange d’italien et de portugais !) signifient « Jardin du Milieu », ou « Fleur du Milieu ». Rien d’étonnant si, quelques pages plus loin, il est question du terrain fertile, de l’abondance des fruits, des cultures délicieuses38

  • 39 Dans cette même intervention à Shanghaï, Gérard Macé évoque le signifiant « Chine », en chinois et (...)

28Alerté par l’étrangeté des noms « Ciumhao » et « Ciunqua », dont les sonorités sont jugées plus proches de l’italien et du portugais que de la langue chinoise39, Gérard Macé pointe du doigt le défaut de cette traduction et l’écart creusé entre l’image acoustique et l’image mentale. Cet écart y est accentué par des descriptions très subjectives qui transforment la Chine, sous la plume de Bartoli, tantôt en un Éden perdu, tantôt en un pays où palais et parcs ressemblent en filigrane plus à Versailles et à ses jardins qu’à la Cité Interdite et à ses pagodes.

29Le même observateur voit dans l’ensemble du parc des « réminiscences singulières » de Versailles, et il précise :

  • 40 G. Macé, Colportages I, Lectures, p. 115.

[…] ce parc de Yuan-ming yuan contient de tout, des palais isolés, des temples, des pavillons, des pagodes, des pyramides, des portiques, des colonnades, des montagnes artificielles, des grottes, des lacs, des ruisseaux, des îles, des bosquets, des labyrinthes, des observatoires, des kiosques. La rocaille, si à la mode depuis quelques années dans nos jardins des environs de Paris, est là grandiose, imposante, monumentale, invraisemblable. Voici, par exemple, une montagne artificielle en rochers rapportés. Les flancs sont fouillés et ornés de toutes les divinités infernales, qui grimacent et se tordent dans des buissons de plantes inouïes40.

  • 41 Ibid., p. 112.

30On voit bien comment l’imagination l’emporte ici sur la réalité, surtout quand on décrit un pays comme la Chine « sans y être allé »41. La description très subjective de Bartoli donne l’image d’une Chine imaginaire dont l’architecture se réduit en un ensemble de monuments hétéroclites, produit d’une juxtaposition de références vaguement orientales selon la compilation de travaux d’autres Jésuites comme Ricci.

  • 42 Ibid., p. 115.
  • 43 Ibid.
  • 44 Ibid., p. 111.
  • 45 Ibid.

31De toute évidence, ce n’est pas tant l’imagination en soi que Macé critique ici, ce sont surtout ses débordements et ses excès qui gâchent complètement une ressemblance possible entre le nom et son référent réel et la transforment en une « hallucination sonore »42 inventée par « un mangeur de haschich »43. À travers cet exemple, l’écrivain prend peu à peu ses distances par rapport au rêve cratylien et démontre au-delà de ce cas particulier l’imperfection des langues et leur incapacité à se traduire correctement et parfaitement entre elles. Certes, la langue chinoise réussit la traduction de « Wei-ni-szu » en tissant des liens avec l’objet réel, mais c’est un leurre de croire en retour que l’on peut traduire par les lettres de l’alphabet le nombre presque infini des caractères, qu’il serait facile d’« enfermer dans le corset étroit de quelques voyelles, la rumeur qualifiée d’éternelle et les énormes silences qui ne tiendront peut-être pas dans le mince tracé de notre alphabet »44. Ainsi s’achève la rêverie cratylienne en Extrême-Orient. En dénonçant les dérives de l’illusion mimologique à travers l’exemple de Bartoli, en avançant l’impossibilité du français et par-delà de toute langue alphabétique à traduire d’une manière exhaustive « tant de caractères »45 qui forment l’écriture chinoise, Macé prend conscience des limites de sa rêverie et de la fin de sa quête d’une langue parfaite à travers des idiomes étrangers. La Cratylie n’était qu’un mirage séduisant rattrapé, hélas, par les défauts des langues et leur imperfection.

« Imparfaites en cela que plusieurs »

  • 46 R. Boulaâbi, « Entretien avec Gérard Macé », in L’Orient des langues au XXe siècle, Aragon, Ollier, (...)

32Pour Gérard Macé, « aucune langue ne détient la Vérité »46. Qu’elles soient idéogrammatiques ou alphabétiques, proches des choses ou abstraites et algébriques, les langues partagent toutes la même insuffisance et la même incomplétude. C’est parce qu’elles sont plusieurs, multiples et variées, nous dit Mallarmé, que les idiomes humains, imparfaits, ne peuvent prétendre à dire la totalité. Macé, à son tour, prolonge le point de vue de Mallarmé dans Un Détour par l’Orient qui s’avère aussi une promenade dans les défauts du langage, un retour sur les mots qui manquent, sur les choses qui n’ont pas de noms, à commencer par sa propre langue maternelle, le français :

  • 47 DO, p. 66.

33Des mots ne cessent de manquer en français : un verbe pour « perdre ses dents de lait », un nom pour le « premier anniversaire de naissance », un autre pour le « mari de la nourrice »47.

  • 48 Leçon de chinois, in DO, p. 32.
  • 49 Ibid.
  • 50 Ibid., p. 34.

34Aucune langue ne peut atteindre l’exhaustivité. Le langage ne peut pas nommer le cosmos dans sa diversité et dans sa variété. Il reste encore des situations sans mots, des attitudes sans noms. Si la langue française ne dit pas la totalité du monde, la langue chinoise, à son tour, fait danser par ses idéogrammes qui « retracent les fleuves et les défilés du Milieu, le feu du ciel et les labours de la terre »48. Le mirage d’une langue parfaite, « l’illusion d’une langue naturelle »49. L’harmonie imitative entre l’idéogramme et la nature n’est qu’un beau rêve qui caresse l’imaginaire et rend le verbe plus poétique. Car, selon Macé, « le chinois lui-même a failli à cette tâche »50. Inutile donc de croire à une langue

  • 51 Ibid., p. 44.

[…] où le moindre signe, dans ses vides et ses pleins, dans le déchirement de l’air à le prononcer, nous dirait les méandres de son apparition et la lente approche de sa mort 51.

Le chinois, comme toutes les autres langues, possède ses propres lacunes. Le nombre considérable et impressionnant des caractères ne suffit pas à nommer le monde :

  • 52 DO, p. 64.

Ce qui n’est pas encore, ou ce qui n’est plus marque de son absence (outre le dernier des soixante-quatre hexagrammes) le nom de la fiancée qui attend un mari comme celui de la veuve qui attend la mort. Et toute affaire en suspens, comme le futur ou la vie antérieure dont on attend le retour52.

35La règle s’applique également à la langue japonaise : son insuffisance la pousse à imiter une langue alphabétique :

  • 53 Leçon de chinois, in DO, p. 84.

Sur les T-shirts imprimés remplaçant les tatouages (qu’on voit encore sur l’épaule dénudée de certains hommes), quelques formules dans un français étrange : La, mer avec une virgule qui aurait réjoui Cingria ; Bien dansez maintenant comme disait à peu près la fourmi de La Fontaine ; Haute coiffure de miroir et je ne suis coupable, mais aussi promnade et shateau. Quant aux jeunes filles qui s’affichaient Belle du jour et Mademoiselle non non, elles ne comprenaient sans doute pas le français53.

36En empruntant quelques vocables à une langue alphabétique et occidentale, la langue japonaise tombe véritablement dans le piège de la faute, rendu visible par le nombre d’anomalies orthographiques et grammaticales recensées par Macé. Mais, ce « français étrange » que l’on retrouve au Japon, ces écarts par rapport à la norme de la langue d’origine sont traités ici avec beaucoup d’indulgence et d’une manière assez poétique. Apparemment la faute de français ne réveille pas le souvenir de la Faute métaphysique ou morale ! En effet, l’erreur impose au lecteur un arrêt sur le mot et permet de le voir autrement, dans son étrangeté même. C’est donc grâce à un détour par le Japon que l’on redécouvre des termes comme « shateau » ou « promnade », des expressions aussi rares qu’exotiques comme « Belle de jour » et « mademoiselle non non », comme s’il fallait passer par une langue étrangère pour s’affranchir des règles d’usage et savourer autrement les mots, en jouant sur leur sens et leur position dans la phrase. C’est donc par un regard japonais jeté sur le français que le poète redécouvre la poéticité de sa propre langue maternelle.

37Imparfaites, insuffisantes, déficientes, lacunaires, incomplètes, voilà tant de qualificatifs qui s’appliquent à toutes les langues humaines. C’est par ce constat que Gérard Macé signe également la fin de son voyage cratylien, après avoir réussi à brasser des langues aussi lointaines que différentes, allant du langage parlé des Indiens, des hiéroglyphes égyptiens jusqu’aux idéogrammes extrême-orientaux. Certes, le voyage s’arrête, mais le rêve ne meurt pas pour autant.

  • 54 DO, p. 59.

Le temps est enfin venu de me confier à une seule langue, celle des contes de nourrices et des messes basses dont bourdonne mon oreille. Un français hanté par l’allitération et la rime des barbares et qui se laisse aller à l’assonance54,

dit-il après tant de pérégrinations. Cette confidence va désormais s’écrire dans ce français orienté qu’il faut accepter, avec ses manques et ses imperfections, dans la langue maternelle de l’écrivain.

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Notes

1 G. Macé, Le Dernier des Égyptiens Paris, Gallimard, 1989.

2 H. Hartleben, Jean-François Champollion, sa vie et son œuvre, 1790-1832, Paris, Pygmalion, 1983.

3 G. Macé, Le Dernier des Égyptiens, p. 12.

4 U. Eco, La Recherche de la langue parfaite, Paris, Seuil (Points / Essais), 1994, p. 112-113.

5 Ibid., p. 186-188.

6 M. Foucault, Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, p. 10.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 G. Macé, Un détour par l’Orient, Paris, Gallimard (Le Promeneur), 2001, abrégé ci-après en DO.

10 J’emploie le mot dao dans son sens littéral tel qu’il est indiqué par Anne Cheng : « Ce terme, dont on attribue souvent le monopole aux taoïstes, est en fait un terme courant dans la littérature antique, qui signifie “route”, “chemin”, et par extension “méthode”, “manière de procéder” », Histoire de la pensée chinoise, Paris, Seuil (Points), 1997, p. 37.

11 Ibid., p. 36.

12 DO, p. 67.

13 A. Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 155.

14 Ibid., p. 40.

15 Ibid., p. 38.

16 Ibid., p. 254.

17 « L’origine du mot qi reste mystérieuse, aucune graphie qui pourrait correspondre à sa signification actuelle n’ayant pu être identifiée avec certitude dans les inscriptions Shang ou Zhou, le caractère en usage aujourd’hui semble symboliser de la vapeur s’élevant au-dessus du riz en train de cuire. Comme dans d’autres civilisations, le qi apparaît fondamentalement comme le souffle de la vie qui, dans la version chinoise, a pour caractéristique d’opérer et de circuler selon un rythme binaire : inspiration / expiration, et à plus long terme condensation à la naissance / dissolution à la mort », ibid., p. 252.

18 DO, p. 64-65.

19 « D’où la connivence des deux homophones LI (ordre naturel) et li (ordre rituel), ce dernier n’étant pas une grille opposée de l’extérieur sur l’univers, mais la nervure même de l’univers qu’il s’agit de retrouver, de faire réapparaître, de révéler au sens photographique du terme. La rationalité chinoise, au lieu d’émerger des mythes et de s’affirmer par opposition à eux, est née au sein de l’esprit rituel qui lui a donné forme », A. Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 57.

20 G. Macé, Choses rapportées du Japon, in DO, p. 77.

21 A. Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 35.

22 G. Macé, Choses rapportées du Japon, in DO, p. 81.

23 Dans Illusions sur mesure, Gérard Macé revient longuement sur les jardins dans les temples japonais, sur leur structure, leur symbolique et leur rapport étroit avec l’art pictural et scriptural, « car les auteurs des jardins furent aussi des peintres et des calligraphes, comme Sôami au XVIe siècle, pour qui les courbes de relief, les cascades et les sentiers devaient avoir la force et la souplesse de la peinture à l’encre », « Un monde qui ressemble au monde », Illusions sur mesure, Paris, Gallimard, 2004, p. 140.

24 DO, p. 64.

25 M. Foucault, Les Mots et les choses, p. 33.

26 DO, p. 66.

27 DO, p. 65.

28 M. Proust, À la recherche du temps perdu, J.-Y. Tadié (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1987, p. 380-381. À la page 386, Marcel évoque le nom de Venise : « par une gymnastique suprême et au-dessus de mes forces, me dévêtant comme d’une carapace sans objet de l’air de ma chambre qui m’entourait, je le remplaçai par des parties égales d’air vénitien, cette atmosphère marine, indicible et particulière comme celle des rêves, que mon imagination avait enfermée dans le nom de Venise, je sentis s’opérer en moi une miraculeuse désincarnation ». Pour plus d’informations sur le rêve cratylien à travers les noms propres de villes chez Marcel Proust, je renvoie au chapitre « L’âge des noms » de Gérard Genette, dans Mimologiques, voyage en Cratylie, Paris, Seuil (Points), 1976, p. 361-377, ou à l’article de Roland Barthes « Proust et les noms », dans Nouveaux essais critiques, Paris, Seuil, 1972, p. 121-134.

29 G. Genette, Mimologiques, voyage en Cratylie, Paris, Seuil (Points), 1976, p. 361.

30 Ibid., p. 362.

31 Ibid., p. 185.

32 Cette traduction est d’autant plus réussie lorsqu’elle s’insère parfaitement dans la culture du pays traducteur. En effet, la métaphore de l’eau est fréquemment associée au Dao, « l’eau jaillit d’une source unique et constante tout en manifestant sous une infinie multiplicité de formes ; de par sa nature insaisissable et labile, elle est à l’infime lisière entre le rien et le quelque chose, entre l’il-n-y-a-pas et l’il-y-a, et passe par d’infinies transformations », A. Cheng, Histoire de la pensée chinoise, p. 192-193.

33 Certains philosophes du langage comme Gébelin ou de Brosses, pour remonter jusqu’à la langue originaire universelle, ont pratiqué l’étymologie comparative. Ils étaient persuadés qu’au départ, il n’existait que des noms « peignant des objets naturels ou physiques ». Après la confusio linguarum, ces noms primitifs se sont dispersés à travers toutes les langues. Étudier ces particules, et en comparer le plus grand nombre possible, permettrait de reconstituer les traces de la langue première.

34 Cité par Gérard Genette, Mimologiques…, p. 102.

35 Ibid., p. 169.

36 Ibid., p. 370.

37 G. Macé, Colportages I, Lectures, Paris, Le Promeneur, 1998, p. 112.

38 Ibid., p. 113. Dans une intervention (aimablement communiquée par l’auteur) à Shanghaï, à l’université Fudan, du 21 au 23 avril 2008, Gérard Macé revient sur l’ouvrage de ce Jésuite découvert lors d’un séjour à Rome : « Plus tard, alors que je vivais à Rome, j’ai lu l’ouvrage d’un jésuite qui n’a jamais vu la Chine (le père Bartoli), mais qui avait passé sa vie à rêver d’aventures, en lisant les lettres d’autres Jésuites, plus chanceux que lui, qui décrivaient l’empire du Milieu sous tous ses aspects. Le condensé qu’en faisait ce scribe de Dieu donne l’idée d’un pays fantasmagorique, mal traduit, déformé par l’imagination qu’entraînent des mots venus de loin. C’est peut-être là le début de ce que Leopardi repère au début du dix-neuvième siècle, un fétichisme des signes qui est alors à l’état naissant », (à paraître).

39 Dans cette même intervention à Shanghaï, Gérard Macé évoque le signifiant « Chine », en chinois et en français en mettant l’accent sur la charge poétique qu’il véhicule : « D’abord, je voudrais dire à nos amis que le mot “Chine” est très beau en français. Très évocateur et très chantant, nocturne et féminin, c’est une profonde syllabe suivie d’une longue traîne, qui donne un halo poétique à presque tout. Et c’est une chance que ce mot ait triomphé, parce que d’autres auraient pu prendre sa place. Au lieu de la dynastie qui est à l’origine du mot, du moins pour nous, “Zhong guo”, le nom chinois de votre pays, aurait pu donner le « Chongo », ce qui aurait déterminé d’autres images et d’autres associations. Mais qu’est-ce qu’un beau mot ? Difficile de le dire avec certitude, sinon que la poésie savante et la poésie populaire sont là pour confirmer ce sentiment. Or, je ne crois pas qu’aucun autre pays soit aussi présent que la Chine dans notre tradition poétique, surtout depuis le siècle dernier. Le Chinois au cœur limpide et fin qu’on trouve chez Mallarmé, les nuits câlines d’une célèbre chanson sont là pour l’attester ».

40 G. Macé, Colportages I, Lectures, p. 115.

41 Ibid., p. 112.

42 Ibid., p. 115.

43 Ibid.

44 Ibid., p. 111.

45 Ibid.

46 R. Boulaâbi, « Entretien avec Gérard Macé », in L’Orient des langues au XXe siècle, Aragon, Ollier, Barthes, Macé, Paris, Geuthner, 2011, p. 496.

47 DO, p. 66.

48 Leçon de chinois, in DO, p. 32.

49 Ibid.

50 Ibid., p. 34.

51 Ibid., p. 44.

52 DO, p. 64.

53 Leçon de chinois, in DO, p. 84.

54 DO, p. 59.

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Pour citer cet article

Référence papier

Ridha Boulaâbi, « Gérard Macé en Extrême-Orient : sur les voies d’une Cratylie païenne »Elseneur, 27 | 2012, 147-162.

Référence électronique

Ridha Boulaâbi, « Gérard Macé en Extrême-Orient : sur les voies d’une Cratylie païenne »Elseneur [En ligne], 27 | 2012, mis en ligne le 12 avril 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/2085 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.2085

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Auteur

Ridha Boulaâbi

Université Stendhal – Grenoble III

Ridha Boulaâbi est maître de conférences en littératures française et francophone à l’université Stendhal-Grenoble III. Ses domaines de recherche portent sur les littératures française, francophone et arabe contemporaines. Il s’intéresse en particulier aux rapports entre l’Orient et l’Occident ainsi qu’à la réception de l’œuvre d’Edward Saïd dans le monde arabe. Il est l’auteur de L’Orient des langues au XXe siècle. Aragon, Ollier, Barthes, Macé (Paris, Geuthner, 2011).

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