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Positions, repositionnements

La fabrique des vers : la poésie au défaut du langage

Pierre Vinclair
p. 53-72

Résumés

On a coutume de voir, dans la poésie, une pratique consistant à mettre en adéquation le son et le sens des mots, dans un « cratylisme secondaire » (Genette) à même de remédier au « défaut des langues », selon l’expression de Mallarmé. Mais la pratique de celui-ci est en avance sur sa propre affirmation théorique : le champ contemporain qu’il ouvre, en effet, s’intéresse moins à régler l’écart son / sens dans le mot que les rapports entre « structures de surface » / « structures profondes » (Chomsky) dans la phrase. Qui plus est, il renverse la causalité de la signifiance (elle ne va pas ici des sons des choses aux mots, comme dans le cratylisme, mais des sons des mots aux choses fictives), et la définit comme suggestion (plutôt que comme représentation référentielle). Triple renversement du cratylisme, par lequel la poésie s’attache moins à imiter le réel qu’à « créer du sens », par un artisanat du vers qui répond, autrement qu’elle, aux mêmes problèmes que l’axiomatique formelle des mathématiques.

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Texte intégral

  • 1 G. Genette, « Au défaut des langues », Mimologiques. Voyage en Cratylie, Paris, Seuil, 1976, p. 293 (...)

1Dans Mimologiques1, Gérard Genette essaie de déterminer la place de Mallarmé au sein d’une constellation de théories qui feraient des mots une imitation des choses qu’elles représentent. C’est dans ce cadre que la proposition sur le « défaut des langues » est considérée comme relevant d’un « cratylisme secondaire ». Nous rappellerons brièvement l’argument de Genette avant de passer à l’analyse du passage concerné, dans « Crise de vers », passage dont nous proposerons une interprétation qui, quoique nourrie de la lecture de Genette, essaiera de dépasser la référence au cratylisme. Car le vers, qui est une forme de proposition et non une forme de mot, ne règle le problème des rapports du son au sens qu’au niveau de la proposition : celui de l’accord des structures de surface et des structures profondes. Nous montrerons que c’est à ce problème syntaxique, et non sémiotique, que répondent l’existence du langage formel des mathématiques et celle d’une partie, au moins, de la poésie contemporaine ; solutions antagoniques proposées au défaut – non plus des langues – mais du langage. Tout en comparant le contenu de ces deux propositions dans le cadre du problème du langage chez Chomsky, nous en montrerons les conséquences sur la problématique cratylienne des rapports entre le son et le sens.

Le défaut des langues

Mimologie des Mots anglais

  • 2 S. Mallarmé, « Ce que c’est que l’anglais », in Œuvres complètes, t. II, B. Marchal (éd.), Paris, G (...)
  • 3 Selon les termes de Genette, à l’occasion de sa lecture du Cratyle de Platon, dans « L’éponymie du (...)
  • 4 S. Mallarmé, Les Mots anglais, OCM II, p. 1015.
  • 5 Ibid., p. 970.
  • 6 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 266.

2L’analyse de Mimologiques s’attache d’abord à dégager la linguistique implicite des Mots anglais, ouvrage pédagogique du professeur qu’était aussi Mallarmé et dans lequel celui-ci s’emploie, entre autres choses, à grouper des mots dans des familles sémantiques en fonction de leur première lettre. Ainsi, la signification des mots commençant par R s’expliquerait, en partie, par le sens de la lettre R2. La signification de chaque mot serait donc tributaire d’une double motivation : « indirecte »3, par laquelle on le rapporte à la signification de ses éléments (les lettres, le radical, la racine), et « directe », au sens où la signification des éléments proviendrait de leur ressemblance avec les choses du monde. Qui plus est, certaines lettres seraient plus signifiantes que d’autres : les consonnes, notamment les initiales4, où résiderait le sens fondamental du mot – la voyelle ne ferait que du remplissage5. Le sens du mot étant déterminé par la signification des lettres qui, elles, seraient « l’écho » du monde, il semble, dit Genette, que Mallarmé soit cratylien. Pourtant, il ajoute aussitôt qu’il ne peut être compris comme un cratylien orthodoxe. Et pendant vingt-deux pages (sur les trente qu’il lui consacre), Genette va souligner les écarts de sa théorie à ce qu’il appelle le « mimologisme » – notamment « […] l’extrême sobriété des motivations physiques » et le fait que « […] la théorie de Mallarmé concerne l’anglais à l’exclusion de toute autre langue »6. Et de conclure :

  • 7 Ibid., p. 267.

Ainsi Mallarmé, tacitement, renonce-t-il à la fois aux deux principes-clés du cratylisme, universalité et mimétisme – sans pour autant renoncer à son mouvement d’ensemble7

  • 8 Ibid., p. 311.

avant de souligner que l’attitude de Mallarmé se distingue par trois traits de celle de Socrate, interlocuteur de Cratyle dans le dialogue de Platon8, le troisième trait étant que la poésie, comme art, doit remplacer la simple prudence pour rectifier le défaut des langues.

3Ajoutons que c’est seulement en raison de son adhésion à l’idée de la motivation du signe – son caractère non-arbitraire, c’est-à-dire la ressemblance du son du mot au son de la chose – que l’on a pu accorder à Mallarmé un certain cratylisme. Or la motivation ne doit pas être le seul critère pour distinguer une théorie cratylienne d’une autre ; il faut lui ajouter celui de la nécessité :

  • 9 É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1976, p. 51.

[…] entre le signifiant et le signifié, le lien […] est nécessaire. Le concept (« signifié ») « bœuf » est forcément identique dans ma conscience à l’ensemble phonique (« signifiant ») böf9.

4Que la signification soit « motivée » implique que le signifiant ressemble au signifié, c’est-à-dire ici le son du mot à la chose qu’elle dénote. Mais qu’elle soit « nécessaire » signifie que le mot excite nécessairement la chose dans l’esprit du locuteur. Ainsi, dans la conception courante du langage, les signes sont « non-motivés mais nécessaires » : le son [böf] ne ressemble pas à un bœuf, mais il me fait nécessairement penser à un bœuf quand je l’entends (et non, par exemple, à une poule ou à une étagère). Or si pour Cratyle la relation du signifiant au signifié est « motivée » (le mot ressemble à la chose, cette ressemblance se jouant dans le « son », comme si le mot était un écho affaibli et déformé de la chose), elle est aussi « nécessaire » : le mot renvoie à la chose, la nomme, et l’on ne peut pas attribuer n’importe quel mot à n’importe quelle chose. Mallarmé, quant à lui, apporte beaucoup moins d’importance à la nécessité, et la même lettre aura tantôt telle signification, tantôt telle autre :

  • 10 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 267 (je souligne).

La liaison entre cette signification multiple et le physique des signifiants ne se veut pas proprement mimétique [écrit Genette], ni même autrement nécessaire10.

  • 11 S. Mallarmé, Igitur, Divagations, Un coup de dés, 3e éd., B. Marchal (éd.), Paris, Gallimard (Poési (...)

5Si Genette invalide donc lui-même le prétendu « cratylisme » des Mots anglais, c’est en introduisant aussitôt l’idée d’un « cratylisme secondaire », relatif à la charge que Mallarmé donne au vers de « rémun[érer] le défaut des langues »11.

La fiction au défaut des langues

6Voilà la citation à laquelle fait référence Genette :

  • 12 Ibid.

Les langues imparfaites en cela que plusieurs, manque la suprême : […] la diversité, sur terre, des idiomes empêche personne de proférer les mots qui, sinon se trouveraient, par une frappe unique, elle-même matériellement la vérité12.

La vérité – dit Mallarmé dans une sorte de reprise du babélisme – est l’accord du son et du sens dans le mot, c’est-à-dire « la motivation » d’une langue de symboles, et non un renvoi arbitraire opéré par des signes. Ceux-ci, pour lui, ne marchent pas, ne signifient pas bien, sont des mots viciés, et les mots, par nature, sont ou devraient être des « symboles ». La fonction de « signe », loin d’être la fonction normale des mots, est leur perversion, car elle invite à utiliser les mots malgré ce qu’ils nous disent :

  • 13 Ibid.

Mon sens regrette que le discours défaille à exprimer les objets par des touches y répondant en coloris ou en allure, lesquelles existent dans l’instrument de la voix, parmi les langages et quelquefois chez un. À côté d’ombre, opaque, ténèbres se fonce peu ; quelle déception, devant la perversité conférant à jour comme à nuit, contradictoirement, des timbres obscur ici, là clair13.

Mallarmé regrette l’inadéquation du son et du sens, qui est le fait de toutes les langues, et à cause de laquelle en français « jour » signifie « clair » mais sonne « sombre », à l’inverse de « nuit » – c’est-à-dire que nous utilisions les mots comme de purs « signes », n’ayant d’intérêt que pour leur contenu conceptuel sans souci de leur couleur et de leur sonorité pourtant signifiantes. Dans la sonorité obscure de « jour », en effet, le défaut de la langue n’est pas où on le croit d’abord : ce n’est pas dans le son qu’il réside (la question ne doit pas être : pourquoi « jour » est-il sombre ?), il est dans l’institution sociale du signe (la question est : pourquoi s’habitue-t-on à croire que le « jour » est quelque chose de clair alors que le son dit le contraire ?). Quant au langage – « chez un » – pour lequel son et sens s’accordent « quelquefois », il est dans ces cas-là immédiatement poétique : les mots chez lui sont des « symboles », non des « signes ». Les commentateurs sont d’accord pour dire qu’il s’agit de l’anglais, langue de Poe et objet de la symbolique des Mots anglais. Pour toutes les autres fois, le langage est disgracieusement inesthétique.

  • 14 Ibid., p. 253.

7Que faire, alors ? « Le vers : lui, philosophiquement rémunère le défaut des langues, complément supérieur »14. La vérité d’une langue est l’accord du son et du sens, mais ce n’est pas la manière dont on la conçoit habituellement, parce que ce n’est pas la manière dont elle fonctionne de fait. C’est qu’elle n’est pas dans sa vérité, dans son fonctionnement de fait, et le poète doit rendre par le vers la langue à sa vérité, en créant par le vers un symbole supérieur. Le « signe », dès lors, doit être interprété dialectiquement, comme le moment négatif par lequel le symbolisme immédiat de la lettre se transforme, via la médiation du travail poétique, en symbolisme conscient de soi du vers poétique. C’est donc le vers, ordonnancement de mots tel qu’il ne cède plus rien au hasard, qui est censé « rémun[érer] le défaut des langues » : le vers, en tant que chant, nie le hasard (qui au niveau du mot hante les rapports son / sens), parce que le sens et le son du vers sont une seule et même chose :

  • 15 Ibid., p. 260. Voir aussi S. Mallarmé, Correspondance complète, 1862-1871. Suivi de Lettres sur la (...)

Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère15.

8Le vers se propose de recréer un mot total et neuf : il ne s’agit pas simplement, par un travail rythmique ou phonique, d’éclaircir la sonorité de « jour », mais de créer un nouveau fragment phonique suggérant un sens inédit. Il faut noter ici la stratégie de Mallarmé consistant à faire comme si le vers était un mot – car c’est seulement de cette manière qu’il peut prétendre régler, par le vers, le problème du défaut des langues, c’est-à-dire des rapports son / sens dans le signe. Mais, nous le verrons, le vers ne joue qu’au niveau de la proposition et non du mot : ce n’est donc pas au défaut des langues qu’il peut proposer une solution. Quoi qu’il en soit pour l’instant, notons que ce sens nouveau, créé, n’a dès lors plus rien à voir avec la « référence » ou la représentation des choses qui caractériserait un cratylisme même secondaire :

  • 16 Voir la réponse de Mallarmé à l’enquête de Jules Huret dans IDU, p. 405.

Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve16.

9On comprend dès lors pourquoi la conception mallarméenne du sens n’aboutit pas à une « motivation nécessaire » : la suggestion laisse une part importante d’indétermination – et le poète rend la parole à « sa virtualité » :

  • 17 S. Mallarmé, « Crise de vers », in IDU, p. 259.

Au contraire d’une fonction de numéraire facile et représentatif, comme le traite d’abord la foule, le dire, avant tout, rêve et chant, retrouve chez le Poëte, par nécessité constitutive d’un art consacré aux fictions, sa virtualité17.

  • 18 Voir la présentation qu’Aristote fait de Cratyle dans La Métaphysique (livre Gamma, V, 1010 a 7), J (...)

10Pour Mallarmé, la vérité consiste bien dans une adéquation du sens et du son, mais celle-ci n’est pas l’accord cratylien du sens des mots au son des choses, et le poète n’a pas comme Cratyle18 pour ambition de trouver un nom adéquat aux choses du réel, c’est-à-dire de « nommer » le monde : le sens doit se concevoir non pas comme référence (renvoi à une chose), mais comme fiction, c’est-à-dire précisément « sens sans référence » (une fiction est quelque chose que l’on comprend, qui n’est donc pas dénuée de sens, et à laquelle pourtant ne correspond aucun objet dans le monde). Ce concept de fiction est crucial dans la pensée de Mallarmé ; il est thématisé dès les « Notes sur le langage » de 1866, en marge d’une lecture du Discours de la méthode de Descartes :

  • 19 S. Mallarmé, « Notes sur le langage », in IDU, p. 66.

Le langage lui est apparu comme l’instrument de la fiction : il suivra la méthode du Langage. […] Enfin la fiction lui semble être le procédé même de l’esprit humain – c’est elle qui met en jeu toute méthode, et l’homme est réduit à la volonté19.

11La méthode – comme capacité à feindre, c’est-à-dire à nier ce qui est et affirmer ce qui n’est pas – est mise en œuvre par le langage, capable de créer du « sens sans référence ». Du reste, quel intérêt aurait un langage qui n’aurait pour fonction que de répéter ce qui est ? Le poème, qui performe la vérité du dire en en révélant la nature de « rêve et chant », est alors justement l’introduction d’un leurre, d’une fiction dans la grande identité à soi de l’être :

  • 20 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, in IDU, p. 375 (je souligne).

Nous savons, captifs d’une formule absolue, que, certes, n’est que ce qui est. Incontinent écarter cependant, sous un prétexte, le leurre, accuserait notre inconséquence, niant le plaisir que nous voulons prendre : car cet au-delà en est l’agent, et le moteur dirais-je si je ne répugnais à opérer, en public, le démontage impie de la fiction et conséquemment du mécanisme littéraire, pour étaler la pièce principale ou rien20.

12Si la littérature est le tracé de figures fictives dans la grande identité à soi d’une nature où « n’est que ce qui est », c’est que l’intérêt du langage, dont elle n’est que la conscience de soi, n’est pas de redoubler cette identité en nommant ce qui déjà existe : on ne parle d’une chose qu’en son absence, nul besoin de décrire ce que nous avons sous les yeux. Autrement dit, lorsque Mallarmé interroge le rapport son / sens, la causalité qu’il entrevoit est exactement l’inverse de tout cratylisme puisque le sens est un principe négatif (« la pièce principale ou rien ») : le mot porte ce qui n’est pas perçu et, à la limite, ce qui n’existe pas – il est fiction. Dès lors, ce ne sont pas les choses du monde qui déterminent le son de la langue, mais le son de la langue qui suggère ce qui n’est pas là, ou qui n’appartient pas au monde :

  • 21 S. Mallarmé, IDU, p. 259 (je souligne).

Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets21.

  • 22 Nous utilisons ici la distinction classique de Ferdinand de Saussure selon laquelle chaque langue s (...)

13Ici encore, Mallarmé essaie d’identifier le mot au vers : « une fleur ! ». C’est qu’il pense résoudre grâce au vers le problème du défaut des langues, qui se joue au niveau du mot. Du reste, concevoir le sens comme « suggestion » indique déjà un saut hors d’une théorie du signe, vers une sémantique de la proposition, car la suggestion ne commence pas avec un mot, mais avec une phrase. Un mot n’est qu’un signe et ne tire son sens que d’un renvoi à une chose – mais « l’absente de tous bouquets », comment dire mieux qu’il ne s’agit pas d’une théorie de la référence ? En somme, Mallarmé veut répondre au problème du défaut des langues avec le vers, mais ce problème se joue au niveau du mot – or le vers, qui est une proposition, syntaxiquement articulée, et non un mot, ne peut résoudre un problème qu’au niveau de la proposition et non du mot : il ne s’immisce pas entre le son et le sens d’un mot. Ce faisant, il répond à un autre problème, pas encore théorisé à l’époque de Mallarmé : celui de l’écart entre le sens et le son dans la proposition. Comme l’a montré Chomsky, il s’agit alors d’un problème syntaxique de l’expression de la pensée, et non d’un problème sémiotique de la représentation des choses. Malgré lui, Mallarmé ne peut être cratylien : il ne traite pas le même problème que Cratyle. Car identifiant le son et le sens, le vers poétique n’est pas tant une réponse au défaut des langues – le vers n’est pas un signe ni le signe un vers – qu’une solution au défaut du langage22, conçu comme inadéquation de la phrase à la pensée qu’elle doit exprimer, ou pour le dire avec Chomsky, des structures de surfaces aux structures profondes.

Le défaut du langage

Structures de surface et structures profondes

14Dans Aspects de la théorie syntaxique, Noam Chomsky montre que les rapports son / sens, qui nous occupaient jusque-là et dans l’écart desquels semblait se situer le défaut des langues, se réduisent au niveau de la proposition à des composants syntaxiques, phonologiques et sémantiques :

  • 23 N. Chomsky, Aspects de la théorie syntaxique, C. Milner (trad.), Paris, Seuil, 1971, p. 31.

Le composant phonologique d’une grammaire détermine la forme phonétique d’une phrase engendrée par les règles syntaxiques ; en d’autres termes, il relie une structure engendrée par le composant syntaxique, à un signal représenté phonétiquement. Le composant sémantique détermine l’interprétation sémantique d’une phrase ; en d’autres termes, il relie une structure engendrée par le composant syntaxique à une certaine représentation sémantique23.

15Pour réduire ainsi les composants de la proposition à leur dimension syntaxique, il doit dès lors retrouver au sein même de la syntaxe l’articulation entre un devenir-phonique et un devenir-sémantique. C’est à cette fin qu’il introduit la distinction entre structure profonde et structure de surface :

  • 24 Ibid., p. 32.

Le composant syntaxique d’une grammaire doit caractériser pour chaque phrase une structure profonde qui en détermine l’interprétation sémantique et une structure de surface qui en déterminer l’interprétation phonétique24.

16La structure de surface sera donc ce qui, dans la syntaxe d’une phrase, déterminera les relations phoniques entre les mots alors que la structure profonde déterminera les relations sémantiques, la structuration du sens dans la phrase. Or il arrive bien souvent que structure de surface et structure profonde, dans une même proposition, diffèrent :

  • 25 Ibid., p. 33

L’idée centrale d’une grammaire transformationnelle est qu’elles sont en général distinctes et que la structure de surface est déterminée par l’application répétée, à des objets de nature plus élémentaire, de certaines opérations formelles appelées « transformations grammaticales »25.

  • 26 « Piloter des avions peut être dangereux » / « Les aéroplanes peuvent être dangereux ».

17Les structures profondes et les structures de surfaces diffèrent, celles-ci étant le résultat de transformations appliquées à celles-là. On peut vérifier le fait de cette différence en montrant par exemple que deux structures de surface parfaitement identiques (« [f ]lying planes can be dangerous ») peuvent avoir au moins deux sens tout à fait différents26. Ainsi Chomsky appuie-t-il sa démonstration sur une analyse grammaticale visant à expliciter des structures profondes différentes pour des phrases ayant des structures de surface identiques :

  • 27 En français, on pourrait redonner l’ambiguïté ainsi : « J’ai convaincu John de partir » et « J’espé (...)
  • 28 « J’ai convaincu un spécialiste d’examiner John » n’est pas synonyme de « J’ai convaincu John de se (...)
  • 29 N. Chomsky, Aspects…, p. 41-42.

(6) I persuaded John to leave et
(7) I expected John to leave27, dont on peut mettre en évidence la différence comme suit :
(8) I persuaded a specialist to examine John n’est pas synonyme de I persuaded John to be examined by a specialist, alors que
(9) I expected a specialist to examine John est synonyme de I expected John to be examined by a specialist28.
Cet exemple […] montre tout d’abord à quel point la structure de surface peut être peu révélatrice de la structure profonde. Ainsi les phrase (6) et (7) ont la même structure de surface, mais elles sont très différentes du point de vue de la structure profonde qui leur est sous-jacente et qui détermine leur interprétation sémantique. Il illustre ensuite la difficulté qu’il peut y avoir à retrouver la connaissance tacite du sujet parlant. Jusqu’à ce que des exemples tels que (8) et (9) soient donnés, il peut n’être pas clair du tout pour un sujet parlant anglais que la grammaire intériorisée par lui assigne en fait des analyses syntaxiques très différentes aux phrases superficiellement analogues (6) et (7)29.

18Deux structures de surface identiques dissimulent des structures profondes, sémantiques, tout à fait différentes. Comme le poète ne modifie pas les structures profondes – il n’a pas de prise sur la logique – il ne peut travailler que la surface du vers pour « rémunérer » ce « défaut » qui, généralisé au langage en général, signifie l’inadéquation non plus du son au sens, mais de la syntaxe à la logique.

Un « cratylisme logique » ?

19Dans son livre Ma haie, le poète Emmanuel Hocquard propose une solution à ce problème, solution qui sera reprise par toute une partie des poètes français des années 1970 et 1980 :

  • 30 E. Hocquard, Ma haie, in Un privé à Tanger, t. II, Paris, POL, 2001, p. 226-227 (je souligne).
Joseph Guglielmi a écrit ce monostiche (poème d’un seul vers) :
dans la cour platanes cinq
Ce poème est un bon exemple de sincérité. Il n’en est pas moins « grammaticalement incorrect » dans la mesure où l’ordre « normal » des mots aurait dû être :
       cinq platanes dans la cour
ou encore
      Dans la cour, cinq platanes.
Or il a écrit :
dans la cour platanes cinq
sans majuscule initiale et sans point final, avec un espace blanc qui sépare le vers en deux parties bien distinctes et cette inversion tout à fait inhabituelle. Donc essayons de lire ce qui est écrit et non pas ce qui « devrait » être écrit. Nous sommes en présence d’un instant de conviction. D’abord le lieu : dans la cour. Le déplacement du regard : l’espace blanc. Les objets qui occupent cet espace : les arbres, identifiés comme platanes. Leur nombre enfin : cinq. C’est logique. Personne de sensé ne commencerait par compter cinq pour se demander ensuite : « Mais, au fait, cinq quoi ? »30.

20On peut considérer que l’enjeu pour Hocquard est de pallier au défaut du langage, tel qu’il est déterminé par l’écart entre la structure profonde (ce qu’il appelle la manière « logique » de penser) et la structure de surface habituelle (ce qu’il appelle « l’ordre normal des mots »). On le voit, la solution de ce problème repose sur l’idée que l’on peut se représenter le monde de manière correcte (la « sincérité ») : il existerait un ordre logique du monde que la phrase pourrait représenter adéquatement dans sa structure de surface. Il s’agit donc ici d’une nouvelle sorte de cratylisme secondaire, le « positivisme logique » : copier dans la proposition la structure de la logique, qui elle-même représente des états de choses. On se trouve ici très proche des théories de Wittgenstein selon lequel la phrase doit représenter une « image de pensée » qui elle-même représente le monde. La différence avec le « cratylisme » classique, c’est que ce qui existe ici, ce ne sont pas des choses, mais des faits (structures de choses), représentés non par des noms, mais par des propositions (structures de noms). Citons quelques phrases du Tractatus logico-philosophicus :

1.1 1.1 – Le monde est l’ensemble des faits, non pas des choses.
2.1 2.1 – Nous nous faisons des images des faits.

21Pour ces images, c’est-à-dire ces représentations dont la structure « imite » la structure des choses, le sens n’est rien d’autre que leur référence – c’est-à-dire le renvoi aux faits, aux états de choses :

  • 31 L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus. Suivi de Investigations philosophiques, P. Klossow (...)

1.1 2.221 – Ce que l’image représente, constitue son sens.
1.2 3.3 – La proposition seule a un sens ; et ce n’est que dans le contexte d’une proposition qu’un nom a une signification.
1.3 4.031 – Au lieu de dire : cette proposition a tel ou tel sens, on dira mieux : cette proposition représente tel ou tel état de choses31.

22On retrouve ici le mouvement de la démonstration de Hocquard (dont on sait par ailleurs que c’est un lecteur de Wittgenstein) : le monde a une forme logique – structuration syntaxique des choses en fait – dont la phrase doit donner l’image. Comme il y a un écart irrémédiable entre les structures de surface communes et les structures profondes, il suffit de renoncer à la syntaxe commune. Non pas dans un « gloubiboulga » informe, mais pour en arriver à une syntaxe logique.

23Si c’est une solution qui semble satisfaisante au problème de langage de Chomsky, elle n’est d’après nous pas celle de la poésie : au fond, le monostiche de Guglielmi relève plus des mathématiques, et a la même fonction. L’axiomatique de la logique formelle, en effet, est née, historiquement et philosophiquement, de ce positivisme logique qui voulait redonner la structure du monde dans des phrases dénuées de tout hasard.

Axiomatique formelle et poésie

24Il existe pourtant une différence de taille entre ce que propose la logique formelle et ce que propose la poésie, pour répondre à la question de l’adéquation des structures. Pour le comprendre, prenons un extrait du sonnet en X de Mallarmé :

  • 32 S. Mallarmé, Poésies, B. Marchal (éd.), Paris, Gallimard (Poésie), 1992, p. 59.

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli formé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor32.

25Quoiqu’un texte de prose – la manière « normale » dont parle Hocquard – aurait dit les choses sans les contraintes de la rime et du rythme (par exemple : « il y a une constellation dans le miroir »), la force du texte de Mallarmé est d’aller comme à l’encontre de l’évidence que met en avant Hocquard pour proposer ce qu’il est convenu d’appeler un hermétisme, dont la propriété la plus visible est qu’il est non paraphrasable. Dans cette manière non orthodoxe de parler, tout compte et peut avoir un sens – et toute tentative de reformulation serait condamnée à l’échec, y compris une proposition de type gugliemnienne :

dans le miroir                    étoiles sept

26De ce fait, s’il n’est pas d’autre moyen de dire ce sens, cela signifie que la structure de surface – celle du poème – devient absolument nécessaire à l’accès à la structure profonde, qu’il n’existe pas d’autre manière d’en dire le sens, qu’il n’est pas d’autre structure de surface pour cette structure profonde (on retrouve ici l’idée mallarméenne du vers comme adéquation du son au sens, et l’élimination du hasard par l’artisanat poétique). Mais les énoncés de la logique formelle eux aussi cherchent une structure de surface absolument adéquate à la structure profonde. En quoi consiste la différence ? C’est que, contrairement aux énoncés de la logique formelle (pour lesquels la réciproque est vraie : il est un sens et un seul pour une forme donnée), les énoncés poétiques sont caractérisés par la pluralité au moins apparente des sens possibles – on peut interpréter un poème de diverses manières (pas un énoncé mathématique). Pluralité qui n’est pas simple polysémie – comme si l’on pouvait dénombrer les différents sens possibles –, mais véritable dissémination du sens :

  • 33 J. Derrida, La Dissémination, Paris, Seuil, 1972, p. 294.

S’il n’y a donc pas d’unité thématique ou de sens total à se réapproprier au-delà des instances textuelles, dans un imaginaire, une intentionnalité ou un vécu, le texte n’est plus l’expression ou la représentation (heureuse ou non) de quelque vérité qui viendrait se diffracter ou se rassembler dans une littérature polysémique. C’est à ce concept herméneutique de polysémie qu’il faudrait substituer celui de dissémination33.

27Alors que le langage formel ferme au maximum l’indécision du sens par l’usage des symboles mathématiques et d’une syntaxe formelle absolument univoque (la structure de surface devient l’expression directe de la structure profonde), la poésie semble disséminer le sens, comme si la structure de surface était si riche qu’elle empêchait le passage à aucune structure profonde précise. Nous retrouvons le sens de la « suggestion » de Mallarmé, et ce que nous avons appelé « fiction » (sens sans référence), dans sa différence avec l’acte de nommer qui circonscrit lui, précisément, dans la référence, les contours de la signification.

  • 34 J. Kristeva, La Révolution du langage poétique. L’avant-garde à la fin du XIXe siècle, Lautréamont (...)

28Cette différence avec la logique formelle peut se dire autrement : toutes deux cherchent à créer des énoncés dont la structure de surface ne laisse pas de place au hasard, mais la logique formelle ne donne au langage que le rôle d’exprimer la pensée, alors que le langage poétique crée de la pensée, un sens qui ne lui préexiste pas, et ce par un travail matériel, artisanal, qui porte sur le vers – procès de l’écriture comme création de sens que Julia Kristeva appelait la « signifiance »34. Du reste, ce travail de production de sens n’est pas propre à la modernité puisque Paul Zumthor note déjà, en 1972, à propos de la poésie médiévale :

  • 35 P. Zumthor, Essai de poétique médiévale, Paris, Seuil, 1972, p. 138.

[…] on pourrait parler abstraitement de sémiose ou de signifiance, émanation d’une signification complexe mais insécable, engendrée par la totalité des signes et des indices les affectant35.

29La différence, elle est de taille, entre la signifiance médiévale et celle de modernité, c’est qu’elle dépendait là de l’existence d’une tradition, chaque texte s’inscrivant dans un réseau de poèmes préexistants dont il faisait varier les figures pour produire du sens, alors qu’elle repose ici sur l’expérience singulière de chaque texte.

La fabrique du poème

Le sens des contraintes

  • 36 Le Jardin ouvrier. 1995-2003, P. Ivar Ch’Vavar (éd.), Paris, Flammarion, 2008.

30La poésie, depuis le Moyen Âge, utilisait en effet pour produire du sens un ensemble de types sémiques et de contraintes syntaxiques. C’est encore du reste le cas chez Mallarmé, jusqu’au Coup de dés. Ce recours aux contraintes n’est semble-t-il pas tout à fait abandonné dans la production moderne, comme avec l’Oulipo. Pour autant, ces contraintes n’ont pas le même sens, découplées qu’elles sont désormais de leur ancrage dans une tradition : elles ne servent ni à ce que le lecteur reconnaisse le genre du texte, ni au « recyclage » des formules, selon le style caractéristique de l’épopée. Pierre Ivar Ch’Vavar36, par exemple, l’un de nos plus grands poètes, compte le nombre de mots de chaque vers – quelle que soit la longueur de chaque mot – pour créer des régularités rythmiques, mais non audibles (vers « arythmonique »), déterminant de manière invisible le contenu du poème et ne pouvant donc avoir pour fonction de permettre au lecteur une reconnaissance générique ou l’affiliation à une tradition. Il s’agit plutôt de créer de la singularité, en introduisant du bougé dans la grammaire, l’obéissance à des contraintes problématisant la manière usuelle de parler et de penser et poussant à des contorsions syntaxiques.

  • 37 É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t. II, Paris, Gallimard, 1980.
  • 38 S. Mallarmé, Poésies, La Nouvelle revue française, 8e éd., 1914. En tant que nom commun, « ptyx » e (...)

31À la différence des autres contraintes, en effet, les règles de la grammaire, grâce auxquelles et à travers lesquelles nous pensons, sont « naturalisées » – c’est-à-dire nous apparaissent comme des lois naturelles (il faut mettre le sujet avant le verbe : c’est ce que Hocquard appelait « l’ordre normal »). Une confrontation même superficielle avec n’importe quelle langue étrangère – ou la lecture de Benveniste37 – nous montre que, d’une part, on ne peut penser qu’à travers la grammaire de sa propre langue (les catégories de la langue structurent notre ontologie, raison pour laquelle elles nous semblent aller de soi) et que, d’autre part, ces règles ne vont pas de soi (elles ne sont pas identiques dans toutes les langues). User de contraintes additionnelles serait un moyen pour le poète de bousculer sa grammaire – de se libérer de l’usage commun de sa langue jusqu’à trouver des formules, des images qu’il n’aurait pas trouvées sans elles. Par exemple, la double contrainte de l’alexandrin et des rimes en X a poussé Mallarmé à utiliser des tournures qu’il n’aurait sans doute pas utilisées, et même des mots qui n’existent pas, pour fabriquer des vers inouïs : « Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx »38.

32Ce faisant, le poème tire moins son sens d’un recours à la tradition que d’une problématisation de la manière intuitive de parler (en exprimant sa pensée) et le sens des contraintes se retourne par rapport à leur utilisation depuis le Moyen Âge : au lieu d’être un marqueur de genre et d’universaliser la voix, elles doivent maintenant la singulariser ; il n’y a plus dès lors de différence de nature entre vers libre et vers contraint, ils recherchent le même effet. Il n’est dans ce cadre pas étonnant que la déclaration de Mallarmé sur le « défaut des langues » se trouve dans « Crise de vers », dont le thème général est celui de la naissance du vers libre. Le vers n’est pas, nous dit Mallarmé, ce que voulaient en faire les anciens, avec leur respect systématique de la tradition ; son rôle est bien plutôt d’ancrer le chant dans la singularité à qui revient seule de contrevenir au défaut des langues communes. Le recours à la contrainte n’est dès lors qu’un cas particulier d’une conception expérimentale de l’écriture.

L’écriture comme expérience

  • 39 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 248.

33Si, en effet, dans la logique formelle et dans la poésie selon Hocquard, le sens est pensé avant d’être écrit, l’écriture devant refléter l’image du monde que le sujet humain se fait, il est une certaine conception acéphale de la poésie, pour laquelle l’opération linguistique préexiste au sens. Quant à la singularité à laquelle on appelle, elle n’est pas celle de la personne, mais du texte. En somme, comme Mallarmé l’avait déjà annoncé, « [l]’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés »39. Il ne s’agit pas d’écrire ce que pense Untel, mais de travailler le matériau linguistique jusqu’à ce qu’une pensée inouïe en sorte : ainsi comprenons-nous l’articulation entre l’élimination du hasard par le travail du vers et la fiction, conçue comme sens sans référence.

34Bien sûr, nous ne pouvons pas savoir quelles décisions, au moment de l’écriture, ont poussé tel poète à choisir telle ou telle formule, et comment une image a été inventée. Mais les lecteurs de Francis Ponge ou de Ghérasim Luca savent bien que, malgré tout ce qui sépare ces deux œuvres, la poésie contemporaine inverse le rapport de la pensée à la parole, donnant à celle-ci le rôle de créer du sens – par les jeux de rythme ou de sonorités – plutôt que d’exprimer un sens déjà pensé. On trouve chez Ivar Ch’Vavar un exemple simple, qui le montre parfaitement. Au dix-septième chant de son grand œuvre Hölderlin au mirador, il écrit en effet :

  • 40 P. Ivar Ch’Vavar, Hölderlin au mirador. Poèmes en vers hendéconymes, Paris, Le Corridor bleu, 2004, (...)

Et c’est un chant ; reste
de chant montant, grave issant. Il sort grave et il monte40.

35Regardons de plus près ce « grave issant », qui semble provenir d’une déformation de « gravissant », ne serait-ce que parce que le mot précédent est « montant ». À cause, sans doute, de la contrainte « arythmonique » – onze mots par vers – qui régit le poème, « gravissant » a été coupé en deux. Or cette coupe est productrice de sens, puisqu’elle ajoute à celle de la montée du chant l’idée qu’il est « grave » et l’idée qu’il est « issant », participe présent du verbe « isser » qui signifie « sortir » en ancien français. « Gravissant » s’est donc transformé en « sortant grave », par une opération purement linguistique, née d’une contrainte rythmique, transformation dont le texte est tout à fait conscient puisque la phrase suivante ne dit rien d’autre : « Il sort grave et il monte ». Au passage, la seule expérience de coupe aura également créé un paradoxe (car « monter » pour un son signifie aller « dans les aigus » et non dans les graves). Exemple particulièrement clair de la manière dont le texte – parfois avec l’aide des contraintes – produit un sens qui n’est que dans un second temps pensé par son auteur, ayant laissé l’initiative aux mots.

La production spatiale du sens

  • 41 S. Mallarmé, IDU, p. 252 (je souligne).
  • 42 Voir tout particulièrement : S. Mallarmé, La Musique et les Lettres.
  • 43 Raison pour laquelle le mot n’est pas un vers ni le vers un mot : la structure du vers est syntaxiq (...)
  • 44 G. Agamben, Idée de la prose, 2e éd., G. Macé (trad.), Paris, C. Bourgois, 2006.

36Mallarmé ne disait pas autre chose dans la phrase qui précède celle sur le défaut des langues : « Selon moi jaillit tard une condition vraie ou la possibilité, de s’exprimer non seulement, mais de se moduler, à son gré »41. Se moduler à son gré plutôt qu’exprimer sa pensée, c’est-à-dire faire se constituer soi-même comme résultat d’une opération poétique qui prend son modèle sur la composition musicale42 et dont le vers, dans sa musicalité, est l’instrument. Mais le vers n’a pas qu’une dimension musicale ; il y ajoute un autre rôle dans cette production d’un sens singulier, puisqu’il permet, au niveau syntaxique, la création d’une unité de sens différente de l’unité propositionnelle et qui la court-circuite43. C’est dans cette dialectique entre le sens du vers et le sens de la phrase – dont le rejet et l’enjambement sont les symptômes44 – que se joue en propre la solution du poème. Reprenons le sonnet en X :

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli formé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

37La logique du vers – orale ou spatiale, en tous cas matérielle – fait entendre « nue en le miroir, encor » alors que la logique propositionnelle, purement sémantique et indépendante du rejet, fait entendre « encor que se fixe le septuor », c’est-à-dire nie la nudité que le vers semblait souligner, le « encore » ayant un rôle différent selon qu’il joue dans la logique du vers ou dans la logique propositionnelle. L’intérêt de l’usage du vers, par rapport à la prose, est ainsi de superposer deux effets de sens, contribuant ainsi à l’impossibilité de la paraphrase – car c’est de cette disposition-ci et seulement de celle-ci que tient la possibilité d’entendre à la fois les deux propositions. De même que le septuor dans le cadre, le sens du poème est comme emprisonné dans sa forme versifiée.

  • 45 A. du Bouchet, Dans la chaleur vacante. Suivi de Ou le soleil, Paris, Gallimard (Poésie), 1991.
  • 46 A.-M. Albiach, Mezza vocce, Paris, Flammarion, 1984 ; rééd. 2002.
  • 47 C’est le cas du rôle donné à la typographie dans les œuvres de Maurice Roche (Compact, Auch, Tristr (...)

38Emprisonnement qui implique la spatialité du poème, où se marque le renvoi, c’est-à-dire la coupure entre les vers, et dont l’importance a été pour la première fois théorisée par Mallarmé lui-même, dans la préface du Coup de dés qui en faisait la démonstration pratique, jusqu’à faire de l’inscription du poème une figure – un reflet cosmique – selon une sorte de cratylisme cette fois-ci visuel, la page reflétant comme un miroir les constellations du ciel. Si cette volonté de faire du poème un miroir du monde n’est sans doute pas généralisable, il n’en reste pas moins que les poètes du XXe siècle – on pense aux œuvres d’André du Bouchet45 et Anne-Marie Albiach46 – ont depuis Mallarmé intégré les propriétés spatiales de la feuille et de l’impression47 à la « signifiance ». Derechef, le sens de l’objet-poème dépendant absolument de son inscription singulière dans l’espace, la structure profonde ne supportant pas d’autre structure de surface, l’écart constitutif du « défaut du langage » disparaît.

Des affects

39Or, si le sens est dépendant de l’organisation matérielle du poème et n’existe pas indépendant d’elle (alors que le sens de n’importe quel énoncé du langage courant peut supporter une autre organisation spatiale ou l’usage de synonymes et de périphrases), cela signifie que ce sens n’est pas conceptuel – car les concepts sont des universaux qui n’ont pas de matérialité – mais affectif, dans la mesure où sa dépendance à l’égard de la singularité de l’organisation matérielle implique qu’il se transmette d’abord, et avant tout, par les sens – et non par une saisie intellectuelle. C’est du reste cette dimension sensuelle des mots et affective du poème qui autorisait Genette à parler d’un « cratylisme secondaire ». Nous dirons donc que la poésie crée des affects – des organisations sémantiques immanentes à la matière – fictifs (dont le sens n’implique aucune référence). C’est d’après nous sa manière propre de répondre au défaut du langage conçu comme écart entre structures de surface et structures profondes, c’est-à-dire à la non-correspondance entre la matérialité de l’énoncé et son sens : création d’un sens affectif, qui garde en lui les déterminations matérielles, ou, si l’on préfère, dont on ne peut pas autonomiser la structure profonde de l’organisation de surface. Elle répond ce faisant au problème de Chomsky en utilisant la langue à l’inverse des mathématiques, dont l’axiomatique éradique toute singularité dans les structures de surfaces pour en faire de simples outils fonctionnels parfaitement équivalents aux fonctions des structures profondes.

40Si nous appelons SP « structure profonde » et SS « structure de surface », 1 « une et une seule » et X « au moins deux », on peut tracer le tableau récapitulatif suivant :

1 SS X SS
1 SP Logique formelle Science
X SP Poésie Langage courant

41Le langage courant – où vit le défaut du langage – est paraphrasable (à une SP correspondent plusieurs SS) et en même temps polysémique (à une SS correspondent plusieurs SP). Le langage scientifique – par exemple celui de la biologie ou de la géographie – est paraphrasable – deux cours de biologie peuvent dire la même chose avec des mots différents – mais non polysémique (un concept n’a qu’un sens et un seul). Le langage de la logique formelle, quant à lui, n’est ni paraphrasable ni polysémique : il n’exprime des idées que dans un langage formel ne comprenant pas de paraphrase possible – on ne peut pas dire la même chose de deux manières différentes – et ce, dans une grammaire dont toutes les fonctions, et leur hiérarchie, sont explicitées. Enfin, le langage poétique est polysémique, ou plutôt, nous l’avons vu, « disséminant », mais non paraphrasable. Autrement dit : on ne saurait comprendre précisément ce qu’il dit, mais on sait que ce qu’il dit, on ne peut pas le dire autrement.

42La poésie n’est faite ni de concepts comme la science, ni de fonctions comme les mathématiques, ni d’opinions comme le langage commun : elle est faite d’affects. Elle consiste en un artisanat du vers, travail de la singularité matérielle – phonique, spatiale – de la langue qui crée du sens, c’est-à-dire suggère des figures sémantiques indépendantes de toute référence.

43Triple renversement, donc, par rapport au cratylisme : d’une part, la causalité est renversée (elle ne va pas ici des sons des choses aux mots, comme dans le cratylisme, mais des sons des mots aux choses fictives), d’autre part, le problème est syntaxique et non sémiotique (il concerne la phrase et non le mot). Enfin, le procès du sens est la suggestion (et non la représentation référentielle). Plus qu’un « cratylisme secondaire », l’opération mise en place par une certaine poésie contemporaine depuis Mallarmé relève donc de l’inverse du cratylisme : un constructivisme sémantique plutôt qu’un positivisme sémiotique. Et dans ce triple renversement, la tâche offerte au poème n’est pas de rémunérer comme le croyait Mallarmé – qui, ne connaissant pas le problème de Chomsky, identifiait de manière forcée le vers au mot – le défaut des langues, conçu comme non-adéquation locale du son d’un mot à celui de la chose à laquelle il renvoie, mais le défaut du langage, conçu comme écart entre les structures de surfaces et les structures profondes. À cet écart l’axiomatique de la logique formelle répond par l’utilisation d’une langue purement fonctionnelle, c’est-à-dire en faisant des structures de surface un reflet exact des structures profondes. De l’autre côté, l’artisanat du poète consiste à créer, dans la matérialité du poème, un sens absolument dépendant des structures de surface qui le supportent.

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Notes

1 G. Genette, « Au défaut des langues », Mimologiques. Voyage en Cratylie, Paris, Seuil, 1976, p. 293-318.

2 S. Mallarmé, « Ce que c’est que l’anglais », in Œuvres complètes, t. II, B. Marchal (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2003, p. 1010, abrégé ci-après en OCM II.

3 Selon les termes de Genette, à l’occasion de sa lecture du Cratyle de Platon, dans « L’éponymie du nom », Mimologiques…, p. 28.

4 S. Mallarmé, Les Mots anglais, OCM II, p. 1015.

5 Ibid., p. 970.

6 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 266.

7 Ibid., p. 267.

8 Ibid., p. 311.

9 É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1976, p. 51.

10 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 267 (je souligne).

11 S. Mallarmé, Igitur, Divagations, Un coup de dés, 3e éd., B. Marchal (éd.), Paris, Gallimard (Poésie), 2003, p. 252, abrégé ci-après IDU.

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Ibid., p. 253.

15 Ibid., p. 260. Voir aussi S. Mallarmé, Correspondance complète, 1862-1871. Suivi de Lettres sur la poésie, 1872-1898, Paris, Gallimard (Folio), 1995, p. 329-330 : lettre à François Coppée, 5 décembre 1866.

16 Voir la réponse de Mallarmé à l’enquête de Jules Huret dans IDU, p. 405.

17 S. Mallarmé, « Crise de vers », in IDU, p. 259.

18 Voir la présentation qu’Aristote fait de Cratyle dans La Métaphysique (livre Gamma, V, 1010 a 7), J.-L. Poirier (éd.), Paris, Presses Pocket (Agora), 1992, p. 148 (traduction de J. Barthélemy-Saint-Hilaire, revue et annotée par P. Mathias).

19 S. Mallarmé, « Notes sur le langage », in IDU, p. 66.

20 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, in IDU, p. 375 (je souligne).

21 S. Mallarmé, IDU, p. 259 (je souligne).

22 Nous utilisons ici la distinction classique de Ferdinand de Saussure selon laquelle chaque langue serait un système de signes, et le langage en général la capacité à transformer de la pensée en parole. F. de Saussure, Cours de linguistique générale, C. Bailly et al. (éd.), Paris, Payot, 1995, p. 105 sq.

23 N. Chomsky, Aspects de la théorie syntaxique, C. Milner (trad.), Paris, Seuil, 1971, p. 31.

24 Ibid., p. 32.

25 Ibid., p. 33

26 « Piloter des avions peut être dangereux » / « Les aéroplanes peuvent être dangereux ».

27 En français, on pourrait redonner l’ambiguïté ainsi : « J’ai convaincu John de partir » et « J’espérais que John parte ».

28 « J’ai convaincu un spécialiste d’examiner John » n’est pas synonyme de « J’ai convaincu John de se faire soigner par un spécialiste », alors que « J’espérais qu’un spécialiste examine John » revient à dire « J’espérais que John soit examiné par un spécialiste ».

29 N. Chomsky, Aspects…, p. 41-42.

30 E. Hocquard, Ma haie, in Un privé à Tanger, t. II, Paris, POL, 2001, p. 226-227 (je souligne).

31 L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus. Suivi de Investigations philosophiques, P. Klossowski (trad.), Paris, Gallimard, 1961, p. 29, 33, 36, 40 et 49.

32 S. Mallarmé, Poésies, B. Marchal (éd.), Paris, Gallimard (Poésie), 1992, p. 59.

33 J. Derrida, La Dissémination, Paris, Seuil, 1972, p. 294.

34 J. Kristeva, La Révolution du langage poétique. L’avant-garde à la fin du XIXe siècle, Lautréamont et Mallarmé, Paris, Seuil, 1974.

35 P. Zumthor, Essai de poétique médiévale, Paris, Seuil, 1972, p. 138.

36 Le Jardin ouvrier. 1995-2003, P. Ivar Ch’Vavar (éd.), Paris, Flammarion, 2008.

37 É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, t. II, Paris, Gallimard, 1980.

38 S. Mallarmé, Poésies, La Nouvelle revue française, 8e éd., 1914. En tant que nom commun, « ptyx » est un hapax.

39 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 248.

40 P. Ivar Ch’Vavar, Hölderlin au mirador. Poèmes en vers hendéconymes, Paris, Le Corridor bleu, 2004, p. 111.

41 S. Mallarmé, IDU, p. 252 (je souligne).

42 Voir tout particulièrement : S. Mallarmé, La Musique et les Lettres.

43 Raison pour laquelle le mot n’est pas un vers ni le vers un mot : la structure du vers est syntaxique, non sémiotique.

44 G. Agamben, Idée de la prose, 2e éd., G. Macé (trad.), Paris, C. Bourgois, 2006.

45 A. du Bouchet, Dans la chaleur vacante. Suivi de Ou le soleil, Paris, Gallimard (Poésie), 1991.

46 A.-M. Albiach, Mezza vocce, Paris, Flammarion, 1984 ; rééd. 2002.

47 C’est le cas du rôle donné à la typographie dans les œuvres de Maurice Roche (Compact, Auch, Tristram, 1997) ou, dans un tout autre registre, de Jean-Paul Michel (Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre. Suivi de Défends-toi, beauté violente !, Paris, Flammarion, 2010).

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Vinclair, « La fabrique des vers : la poésie au défaut du langage »Elseneur, 27 | 2012, 53-72.

Référence électronique

Pierre Vinclair, « La fabrique des vers : la poésie au défaut du langage »Elseneur [En ligne], 27 | 2012, mis en ligne le 12 avril 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/2045 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.2045

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Auteur

Pierre Vinclair

Université du Maine

Pierre Vinclair, né en 1982, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie, a fait des études de lettres et de philosophie – notamment un master 2 sur la linguistique de Stéphane Mallarmé. Il a écrit un roman, L’armée des chenilles (Paris, Gallimard, 2007) et un livre de poésie narrative, Barbares (Paris, Flammarion, 2009). Résident en 2010 à la villa Kujoyama de Kyoto, il a également composé une « reprise » d’une théogonie japonaise ancienne, le Kojiki. Chroniques des faits anciens (Amiens, Le Corridor bleu, 2011), ainsi qu’un roman sur la Commune de 1871, à paraître. Actuellement en thèse de lettres, il s’intéresse, en théorie et en pratique, aux rapports roman / épopée, ainsi qu’à la possibilité d’une poésie contemporaine qui fût en même temps narrative.

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