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Positions, repositionnements

L’anglais selon Mallarmé : une fiction linguistique

Pauline Galli
p. 37-52

Résumés

La réflexion intense menée par Mallarmé sur la question du langage est multiple. Elle prend la forme d’une pensée de la poésie, mais également d’un questionnement sur les langues – en particulier l’anglais. Ce dernier s’accompagne d’un travail de traduction des poèmes de Poe qui, selon nous, constitue une mise en pratique de ces diverses méditations. La langue anglaise, par les différentes qualités de son lexique – étymologie, composition – constitue en effet pour Mallarmé le support d’une rêverie cratyliste. En réalité, l’anglais joue pour le poète le rôle de fiction linguistique permettant de penser la possibilité d’une langue idéale. À ce titre, le travail de traduction de Poe a un rôle emblématique : il permet en effet au poète d’œuvrer à révéler une parenté des langues telle que l’a pensée plus tard Benjamin, c’est-à-dire la possibilité d’un texte capable de « rémunérer le défaut des langues », comme une alternative au vers.

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Texte intégral

1C’est au Mallarmé traducteur que cette étude souhaite se consacrer, considérant la traduction comme un acte engagé d’un point de vue à la fois poétique et linguistique. Le professeur d’anglais qu’était Mallarmé a en effet traduit, entre autres poètes anglophones, l’ensemble des poèmes de Poe. C’est ici la valeur de ce travail de traduction, dans la perspective d’une pensée du langage, qu’il nous semble nécessaire d’interroger.

  • 1 C’est le titre d’un des chapitres des Mots anglais : S. Mallarmé, « Ce que c’est que l’anglais », i (...)

2Pour comprendre les enjeux poétiques de la traduction chez Mallarmé, il est indispensable d’envisager sa conception de la langue anglaise, en dehors même de toute référence à Poe ou aux autres poètes traduits. Ces choix sont en réalité tout autant motivés par l’admiration vouée à ces poètes qu’à l’attrait exercé par leur langue. Comprendre, comme cherche à le faire Mallarmé, « ce que c’est que l’anglais »1 permet de mettre au jour toute la richesse de ce travail de traduction, envisagé comme un véritable paradigme poétique. La question, à vrai dire, ne se limite pas à une observation rigoureuse de l’anglais d’un point de vue philologique ; il n’est pas question de dresser une typologie linguistique précise, mais de chercher à comprendre ce que « représente » l’anglais pour Mallarmé. Il s’agit de cerner la valeur de cette langue qu’il a choisie, ainsi que les enjeux de son travail de traducteur de cette langue. C’est dans Les Mots anglais que nous trouverons la réponse à cette question, mais il est nécessaire, au préalable, d’évoquer un projet de texte qui a pu servir de fondement à la pensée élaborée par la suite. Il s’agit des « Notes sur le langage », seules traces de la thèse de linguistique envisagée par Mallarmé.

Les « Notes sur le langage »

  • 2 Mallarmé projetait, plus précisément, de travailler à une thèse sur le langage, complétée par une t (...)

3Quelques années avant Les Mots anglais, en 1868 et 1869, Mallarmé avait travaillé sur ce qui aujourd’hui est rassemblé sous le titre de « Notes sur le langage », et qui constitue l’unique reliquat des projets linguistiques envisagés à l’époque comme une issue à la crise métaphysique de Tournon2. Ces quelques pages contiennent des principes fondamentaux susceptibles d’éclairer considérablement la pensée de Mallarmé. En outre, fait significatif, c’est au verso de sa traduction des poèmes d’Edgar Poe que Mallarmé a composé ces lignes. Ce lien symbolique entre les deux entreprises figure d’une part leur complémentarité, d’autre part leur rapport de réversibilité, un côté des feuillets étant la réalisation pratique de son inverse, théorique.

4Dans ces notes à la résonance clairement hégélienne, il n’est à aucun moment question de langues, d’idiomes précis, mais seulement de notions abstraites, comme le suggère l’emploi quasi systématique des majuscules – Verbe, Langage, Parole, Écriture –, preuve de la primauté accordée par Mallarmé à la problématique du langage sur celle des idiomes singuliers. Le poète esquisse un système selon lequel le « Verbe » s’actualise en devenant « Langage », qui lui-même a deux versants, la « Parole » et l’« Écriture ». En d’autres termes, au principe est le « Verbe », qui trouve sa réalisation concrète dans la « Parole » et l’« Écriture » (la seconde étant le miroir, le reflet, de la première). L’objectif, pour Mallarmé, est de parvenir, par le travail sur le « Langage », à faire réapparaître, non pas le « Verbe » à proprement parler, mais son « Idée ».

5Ce « Verbe » dont il est question n’est ni la « Langue des Dieux » de Platon, ni le Verbe au sens biblique : comme l’a souligné Jean-Nicolas Illouz, qui insiste sur l’ambiguïté – entre idéalisme et matérialisme – de la pensée de Mallarmé, il s’agit d’une fiction théorique, c’est-à-dire d’un concept opératoire permettant de penser une évolution possible :

  • 3 J.-N. Illouz, « “Sur le nom de Paphos” : Mallarmé et le mystère d’un nom », in La Littérature symbo (...)

Alors même que le « Verbe » ne se réalise que dans les langues empiriquement observables, son « idée » demeure, – non comme une donnée absolue, mais, (au même titre que l’hypothèse de l’Indo-européen), comme une fiction théorique, dont le « Langage », dirait Mallarmé, fait la preuve chaque fois que les « analogies de sons » recréent (ou « suggèrent ») les « analogies des choses »3.

6C’est ici que, nous semble-t-il, le concept de traduction pourrait trouver sa place. Par la situation singulière d’entre-deux – entre deux langues, entre deux locuteurs – supposée par cette entreprise, il semble que soit possible une abolition des différences au profit de l’émergence d’un principe supérieur. En d’autres termes, au lieu de transformer une langue en une autre, la traduction pourrait chercher à extraire ce qui, dans les deux langues, est susceptible d’exprimer la présence du Verbe originel. C’est du moins ce que semble pressentir Mallarmé, qui s’attèle, presque cinq ans plus tard, à l’observation de la langue anglaise. L’examen minutieux de cette langue étrangère, associée au travail de traduction des poèmes de Poe, fournit un patron propre à confirmer cette hypothèse.

Les Mots anglais : Mallarmé e(s)t Cratyle

  • 4 Identifiés par J. Michon, Mallarmé et les « Mots anglais », Montréal, Presses de l’université de Mo (...)
  • 5 P. Valéry, « Sorte de préface », in Œuvres, J. Hytier (éd.), t. I, Paris, Gallimard (Bibliothèque d (...)

7En dépit d’une forte influence de certains écrits existants4, et malgré une motivation au départ uniquement financière, Les Mots anglais est un texte tout à fait personnel, dans la mesure où il laisse entrevoir une conception du langage fournissant une clé de lecture de la production littéraire de Mallarmé. Selon les termes de Paul Valéry, « le livre Les Mots anglais est peut-être le document le plus révélateur que nous possédions sur le travail intime de Mallarmé »5. Notons avant toute chose que Mallarmé commence à écrire ce texte en 1875 et le publie à la fin de l’année 1877 : la traduction des poèmes de Poe était à l’époque largement entamée. Il est dès lors difficile de ne pas établir un rapprochement entre ces deux productions. Tout se passe comme si l’influence entre la traduction et l’étude de l’anglais était réciproque, la première permettant à Mallarmé de mieux comprendre le fonctionnement de la langue anglaise, la seconde l’aidant à mieux traduire.

8La conception de l’anglais proposée par Mallarmé dans cet essai se signale tout d’abord, et c’est d’ailleurs son aspect le plus notoire, par les manifestations d’un cratylisme évident. Comme l’a fait justement remarquer Gérard Genette, l’observation de l’anglais par Mallarmé se limite en réalité à une observation du lexique (ce que, du reste, suggère le titre de son volume). C’est à partir du lexique que des conclusions sur le fonctionnement de la langue sont élaborées. Dans ce substrat lexical, le poète s’attache à la formation des mots, à leur morphologie, et, plus précisément, à la valeur des différents éléments dont ils sont constitués (radical, thème, affixes), ainsi qu’aux lettres qui les composent. Ainsi, après avoir énuméré un certain nombre de termes pour une initiale donnée, consonantique ou vocalique, à chaque lettre, envisagée en fonction de sa composante phonique, est attribué un « sens », pourrait-on dire, c’est-à-dire un ensemble de sèmes jugés caractéristiques.

  • 6 G. Genette, « Au défaut des langues », Mimologiques. Voyage en Cratylie, Paris, Seuil, 1976, p. 301 (...)
  • 7 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 967 : « Un lien, si parfait entre la signification et la forme d’ (...)
  • 8 J. Michon, Mallarmé et les « Mots Anglais ».
  • 9 S. Mallarmé, « Crise de vers », in Œuvres complètes, t. II, p. 208.

9Concernant l’examen de détail de cette classification, nous ne pouvons que renvoyer à l’analyse proposée par Genette6, qui a démontré certains paradoxes du système mallarméen témoignant de la complexité, et parfois de l’ambiguïté, de sa pensée. Quant à nous, constatons tout d’abord les correspondances établies entre les sonorités et un ensemble de significations donné : le sens est « motivé » par le son qui, lui, n’est pas « arbitrairement » désigné pour transcrire une réalité. On retrouve bien entendu, dans cette dualité entre motivation et arbitraire du signe, le débat du Cratyle. Ce rapport entre son et sens trouve son application la plus radicale, selon Mallarmé, dans l’onomatopée, qui perpétue un mode de formation ancestral – mais non originaire – du langage7. À ce titre, il est donc possible, en dépit de certaines ambiguïtés, de parler de cratylisme mallarméen, à l’instar de Gérard Genette ou Jacques Michon8. L’anglais semble servir de support au rêve d’un langage « motivé » et « juste », c’est-à-dire d’un langage dont les mots, dans leur chair – à savoir les sons qui les composent –, pour reprendre la métaphore organique utilisée par Mallarmé lui-même, ont un lien direct de signification avec la réalité qu’ils désignent. C’est d’ailleurs cet idéal que Mallarmé décrira, dans « Crise de vers », en ces termes : « se trouv[er], par une frappe unique, elle-même matériellement la vérité »9.

10Il est saisissant de constater qu’une telle profession de foi cratyliste puisse se lire dans un manuel consacré à une langue étrangère, et non à la langue maternelle, ni au langage en général. C’est que Mallarmé semble trouver dans l’anglais le fondement d’une utopie linguistique, celle d’une langue dans laquelle son et sens seraient intimement liés et posséderaient un profond rapport de dépendance. La question de l’exactitude et de la pertinence scientifique d’une telle théorie déborde largement le cadre de notre réflexion ; nous souhaitons au contraire souligner le caractère éminemment subjectif de ce jugement de Mallarmé.

  • 10 Mallarmé lui-même donne l’exemple de termes contredisant l’idée d’une systématicité de la correspon (...)
  • 11 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 273.

11Cependant, ce serait caricaturer son admiration pour la langue anglaise, que de réduire sa théorie à une simple utopie cratyliste10, que viendrait d’ailleurs immédiatement contredire la fameuse conception mallarméenne de « défaut des langues ». Comme l’a souligné Genette, il ne faut pas voir dans « Crise de vers » la répudiation des principes développés dans Les Mots anglais : les deux textes, au contraire, cohabitent heureusement (« les Mots anglais sont une fable, ou symbole, a contrario, de l’universel défaut des langues »11, explique Genette).

L’anglais, multiplicité et créativité

  • 12 Bertrand Marchal fait remarquer que, dans la perspective de la philologie moderne, « la dimension l (...)
  • 13 S. Mallarmé, « Notes sur le langage », in Œuvres complètes, B. Marchal (éd.), t. I, Paris, Gallimar (...)
  • 14 Mallarmé met lui-même l’accent sur le rôle de l’homme dans cette perspective : il évoque ces mots « (...)

12Le « défaut des langues », fondé sur leur multiplicité, semble être présent au sein même de la langue anglaise. En effet, l’admiration de Mallarmé pour cet idiome est alimentée par le second trait qui, selon son ouvrage, le caractérise : sa nature composite. Le travail de Mallarmé se construit effectivement sur la structure historique (en synchronie) du lexique anglais, composé de deux « éléments » principaux, selon son expression : « l’élément gothique ou anglo-saxon » et « l’élément roman ou français ». À ce substrat binaire fondateur s’ajoutent d’autres racines, secondaires : des « mots normands » ainsi que des « vestiges latins, celtes et scandinaves ». En d’autres termes, l’anglais est en réalité un mélange de langues (ce qui explique effectivement certaines caractéristiques de son lexique), et, surtout, par essence, une langue étrangère, une langue à qui rien, à l’origine, n’appartient en propre, hormis la faculté d’agglomérer les idiomes (mais cette idée même d’origine pose problème, car Mallarmé n’adopte pas une perspective diachronique). Une langue, en somme, caractérisée par son altérité à elle-même. Cette faculté, c’est dans son locuteur, l’humain, qu’elle trouve son origine ; il ne peut s’agir d’une potentialité abstraite et mystérieuse du langage12. Valoriser ces potentialités du langage revient donc en réalité à faire l’éloge du génie de l’homme, car « [c]’est en l’homme ou son humanité que tout cela s’équivaut13 », comme l’écrit le poète dans ses « Notes sur le langage ». Les origines multiples de l’anglais, symbolisant une manière d’expropriation de la langue, permettent de mettre en valeur les procédés d’assimilation qui ont conduit à la construction de son lexique : il s’agit de célébrer non pas le résultat de ce travail, mais ce travail lui-même, potentiellement universel, puisqu’humain14.

  • 15 Ibid., p. 1046 : « Mille motifs de savoir l’Anglais, couramment pour sa littérature et ses dons d’u (...)
  • 16 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 298.

13Dès lors, le lien avec la traduction apparaît plus distinctement : aux yeux de Mallarmé, l’anglais construit son identité à travers son altérité radicale à toutes les langues. Il définit d’ailleurs l’anglais par ses dons d’ubiquité15. Le mode de formation du lexique anglais, étrange mélange d’assimilation phonétique et d’altération progressive du sens, fournit à Mallarmé le support d’une rêverie sur cette langue que Genette nomme « langue à double-fonds »16. La présence d’une multiplicité de langues au sein d’un seul idiome ne peut donc être considérée comme un exemple du fameux « défaut des langues », mais au contraire comme la réalisation étonnante d’une unité au sein de la diversité. Il s’agit en réalité toujours pour Mallarmé de rêver à un idéal poétique : celui d’une langue « juste » – peut-être la « douce langue natale » de l’« Invitation au voyage » baudelairienne ? – qui mettrait en évidence un lien spontané, une harmonie, entre les mots et les choses.

  • 17 Mallarmé souligne d’ailleurs la spécificité de ce mélange linguistique, à travers la métaphore végé (...)
  • 18 Ibid., p. 968.

14L’anglais se distingue donc, selon Mallarmé, par la conservation d’un lien ténu mais authentique à l’origine du langage. Dès lors, le choix d’une traduction à partir de la langue anglaise prend tout son sens. Il ne s’agit pas uniquement pour Mallarmé de traduire des poèmes, mais, avant tout, de traduire de l’anglais, ce qui ne revient pas à traduire l’étranger, mais en quelque sorte à rapatrier cette langue, puisqu’elle est en partie d’origine romane17 et que le français partage avec elle un substrat germanique et latin. Traduire pourrait constituer l’occasion de réactiver un état très ancien, mais utopique, du langage : un état mimétique, peut-être ? Quoi qu’il en soit, traduire de l’anglais au français revient non pas à ramener l’anglais à soi, mais à faire émerger de nouveau des réseaux historiques effacés ; non pas à réduire l’autre au même, à soi, ni même à faire violence à sa langue pour y introduire des éléments étrangers, mais à mettre au jour, à exhumer une identité profonde entre les idiomes, une parenté immémoriale d’ordre originel. Cette qualité de l’anglais – la justesse mimétique du lexique –, que le français a perdue, peut-être la traduction permettra-t-elle de la réactiver dans la langue française ? Nous disons « réactiver », et non « recréer » ; « revivifier », non « reconstituer ». L’enjeu n’est pas de faire retour en arrière, et il ne s’agit en aucun cas, pour Mallarmé, de rêver à un âge d’or prébabélien. Ainsi, la langue de la traduction pourrait ne pas être le français, mais une langue autre. Non pas, pour autant, une langue utopique, mais un français que le soutien de l’anglais inciterait à ranimer une flamme naturelle, perdue ou oubliée, « tantôt devinée, tantôt méconnue par les hommes, créateurs de mots »18.

  • 19 Ibid., p. 1025 : « à la faveur du don merveilleux de Composition, rajeunissement de toute heure tir (...)

15L’anglais présente en effet, outre les mérites déjà évoqués, une autre qualité non négligeable : il possède une capacité de création qui le distingue, aux yeux de Mallarmé, de toute autre langue. C’est que le lexique s’enrichit par la composition, processus de renouvellement lexical dont l’anglais est coutumier19.

16La créativité – lexicale, s’entend – de l’anglais, potentiellement infinie, vient donc s’ajouter à la profondeur presque insondable des origines variées de la langue, pour donner l’image d’un foisonnement et d’une richesse exceptionnels. En créant toujours de nouveaux mots, l’anglais reproduit sans cesse le processus originel, celui de l’émergence du langage. La faculté de composition de l’anglais est donc à rapprocher de la rêverie mallarméenne autour de l’idée d’un langage naturel, dont l’anglais fournirait non pas un exemple idéal (car Mallarmé a bien conscience des faiblesses du système qu’il analyse), mais une image, qui serait non seulement image, mais toujours aussi miroir, celui de l’universelle imagination humaine. Langue palimpseste, par les ouvertures successives à d’autres idiomes, l’anglais, en composant des mots, fait remonter à la surface du papier l’encre des siècles passés, revivifie le langage et en recrée perpétuellement la genèse (phénomène qui, de fait, tend presque à remettre en question la légitimité de toute perspective diachronique).

  • 20 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 273 : « l’anglais joue un peu dans le système mallarméen (...)
  • 21 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

17Il semble donc que cette langue soit pour Mallarmé l’objet d’une profonde rêverie sur le fonctionnement du langage, comme l’explique d’ailleurs fort bien Genette20. Telle qu’elle est fantasmée par notre poète, elle serait peut-être capable de « rémun[érer] le défaut des langues »21, par son fonctionnement que nous qualifierons de poétique. Notons en effet que certains exemples d’assimilation d’une langue étrangère sont singulièrement rapprochés par Mallarmé d’un fonctionnement originel du langage. C’est le cas de l’enseigne du Chat fidèle, devenue en anglais The Cat and the Fiddle. Mallarmé rapproche cet exemple du mythe, en le commentant :

  • 22 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 1046.

Mythologie, autant que Philologie, ceci : car c’est par un procédé analogue que, dans le cours des siècles, se sont amassées et propagées partout les Légendes22.

  • 23 F. M. Müller, Nouvelles Leçons sur la science du langage. Cours professé à l’Institution royale de (...)

Le mythe, considéré comme une sorte de fonds originel, primitif, de la poésie, est intimement lié aux potentialités du langage, à une sorte de poétique naturelle, et trouve ses origines dans un « délire »23 du langage. Il est le produit de la dimension métaphorique de ce dernier, et de ses facultés symboliques ; autrement dit, le mythe naît d’un déplacement dans le langage, déplacement proprement poétique et révélateur de l’imaginaire humain. Or l’anglais manifeste cette puissance poétique, car la fonction symbolique du langage est profondément reliée à sa valeur mimétique.

18Cette justesse mimétique d’une langue pourrait sembler impliquer sa transparence, l’évidence presque rudimentaire, fruste, de son rapport au réel. Cependant, il ne faut pas comprendre le cratylisme comme le désir d’une facilité du langage, mais comme celui d’un lien immédiat, à travers la ressemblance, entre le mot et la chose : l’éloge du mot non pas comme signe mais comme symbole, au sens du sumbolon antique, qui permet la reconnaissance. Comme le fait remarquer Bertrand Marchal dans La Religion de Mallarmé :

  • 24 B. Marchal, La Religion de Mallarmé…, p. 452.

Il résulte de cette logique de la métaphore, considérée comme ce qui obscurcit le sens, que le mythe doit être traduit, c’est-à-dire démétaphorisé, et que son unique vérité est dans son étymologie24.

C’est précisément ce que cherche à démontrer Mallarmé dans Les Mots anglais : décortiquer le lexique anglais revient en réalité à une forme de traduction, à une dissection qui dévoile les rouages de la langue, et son fonctionnement symbolique, c’est-à-dire mythologique. En ce sens, le projet des Mots anglais relève d’un type spécifique de traduction, limité à une « démétaphorisation » du langage. Mais la traduction poétique, elle, a une vocation tout autre : elle vise au contraire à mettre au jour le fonctionnement symbolique du langage, souvent « méconnu ». Il s’agit pour Mallarmé traduisant Poe, de « remétaphoriser » le langage, en réactivant son fonctionnement symbolique, ses possibilités poétiques.

19Ainsi, il semble une fois de plus que Les Mots anglais soient inséparables de la traduction de Poe. Plus qu’une proximité thématique, il s’agit d’une réelle complémentarité des deux travaux, le premier pouvant se comprendre en quelque sorte comme une tâche préparatoire au second, une prétraduction : traduction non encore poétique, mais nécessaire à l’élaboration de celle-ci, qui prend acte de ce travail préalable pour atteindre son but.

L’anglais, utopie linguistique

  • 25 A. Berman, La Traduction et la lettre ou L’Auberge du lointain, Paris, Seuil (L’ordre philosophique (...)

20Commentant la traduction de Milton par Chateaubriand (qui dit calquer le poème « à la vitre »), Antoine Berman fait remarquer que sa spécificité est de prendre conscience que l’acte traductif ne se situe pas uniquement entre deux langues, mais qu’une troisième langue intervient toujours et sert d’intermédiaire pour parvenir au résultat final – dans le cas de Milton, il s’agit du latin, pour sa valeur de référence à la fois antique et biblique. Ce résultat dépend donc de cette langue que Berman qualifie de « langue-de-traduction », de « langue traduisante reine »25 : référence linguistique qui permet d’observer, dans le passage d’une langue à l’autre, une exigence nouvelle de littéralité. Or, chez Mallarmé, c’est l’anglais – ou du moins l’anglais tel qu’il est fantasmé – et non le latin qui joue ce rôle. Autrement dit, pas de troisième langue chez Mallarmé, la langue à traduire étant la même que la « langue traduisante ». La traduction se fait donc « au miroir », et non « à la vitre » : c’est par la réflexivité de la langue anglaise que Mallarmé parvient au résultat français. Cet investissement tout particulier de la langue anglaise est significatif du rôle central qui lui est attribué par notre poète, mais également de l’importance capitale du travail de traduction, considéré comme le support d’une recherche effective sur le langage comme donnée anthropologique.

  • 26 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

21Dès lors, l’objectif visé par la traduction se confond peut-être, en réalité, avec la solution envisagée par Mallarmé au problème de la multiplicité des langues (« [l]es langues imparfaites en cela que plusieurs »26). Citons l’extrait célèbre de « Crise de vers » dans lequel apparaît cette expression :

  • 27 Ibid.

Les langues imparfaites en cela que plusieurs, manque la suprême : penser étant écrire sans accessoires, ni chuchotement mais tacite encore l’immortelle parole, la diversité, sur terre, des idiomes empêche personne de proférer les mots qui, sinon se trouveraient, par une frappe unique, elle-même matériellement la vérité. Cette prohibition sévit expresse, dans la nature (on s’y bute avec un sourire) que ne vaille de raison pour se considérer Dieu ; mais, sur l’heure, tourné à de l’esthétique, mon sens regrette que le discours défaille à exprimer les objets par des touches y répondant en coloris ou en allure, lesquelles existent dans l’instrument de la voix, parmi les langages et quelquefois chez un. À côté d’ombre, opaque, ténèbres se fonce peu ; quelle déception, devant la perversité conférant à jour comme à nuit, contradictoirement, des timbres obscur ici, là clair. Le souhait d’un terme de splendeur brillant, ou qu’il s’éteigne, inverse ; quant à des alternatives lumineuses simples – Seulement, sachons n’existerait pas le vers : lui, philosophiquement rémunère le défaut des langues, complément supérieur27.

22Ce fameux « défaut des langues » évoqué par Mallarmé désigne en effet leur incapacité mimétique, leur inaptitude à établir un lien de vérité et de justesse entre le mot et la chose ; l’anglais, en revanche, y parvient en partie, ou témoigne de la possibilité d’éviter cet écueil. Ce défaut général des langues, c’est par la poésie, le vers, que Mallarmé prétend pouvoir le « rémunérer » (c’est même sa seule raison d’être : « […] seulement, sachons n’existerait pas le vers »), car il s’agit bien, non pas de refonder le langage, mais de le compenser par un emploi autre des langues : le vers est d’ailleurs qualifié de « complément supérieur » dans ce même passage. La « rémunération », le rachat en somme, à travers le sème de la compensation financière – ou du moins matérielle – fournissent l’image d’un échange entre le langage et l’utilisateur du langage : le locuteur, l’humain. Ce locuteur singulier qu’est le poète est chargé de rétablir le lien originel perdu. C’est dans cette perspective que le traducteur trouve sa place.

  • 28 S. Mallarmé, « Ce que c’est que l’anglais », p. 1044.
  • 29 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

23Bien entendu, traduire l’anglais permet en premier lieu à Mallarmé d’en observer le fonctionnement, d’en sonder le lexique, dans l’optique de la recherche philologique qu’il entend mener. Cependant, selon notre hypothèse, le traducteur semble être investi d’une mission particulière. Traditionnellement, il est désigné par l’image du passeur ; cette métaphore perd cependant de sa banalité dans notre perspective. De fait, comme le poète, il est chargé d’établir un lien entre un état verbal et un autre. Si l’on s’en tient à notre analyse, traduire revient, rappelons-le, pour Mallarmé, en observant de près la langue anglaise, non pas à y chercher des correspondances en français, mais à mettre au jour une parenté latente. Le traducteur, celui qui entre dans l’anglais pour en tirer du français, fait en quelque sorte le même geste que les mots eux-mêmes, les mots étrangers exilés dans l’anglais, « nos mots gênés par le devoir étrange de parler une autre langue que la leur »28. La traduction est, pour Mallarmé, l’occasion de chercher à découvrir la parenté essentielle entre français et anglais, qui n’est pas un lien d’ordre historique, mais une origine commune du langage. Or, paradoxalement, dans la traduction, chaque terme choisi est « motivé », « juste », comme dans la langue naturelle. Cette motivation n’est évidemment pas celle du sens, mais celle du rythme, des sons, en d’autres termes celle du langage comme matière, et non comme outil. La traduction pourrait donc constituer une opération de rachat, ou de rémunération, pour employer le terme de Mallarmé. Sa spécificité est de trouver les ressources de ce rachat précisément dans de ce qui constitue le défaut des langues : leur multiplicité (« les langues imparfaites en cela que plusieurs »29). C’est en effet de la pluralité des langues que provient la nécessité de traduire et, paradoxalement, la traduction peut constituer un moyen de compenser le défaut des langues : non pas en permettant à chacun de comprendre l’autre, mais en cherchant à réactiver, au sein de chaque langue, un principe commun.

  • 30 S. Mallarmé, « Quelques médaillons et portraits en pied », in Œuvres complètes, t. II, p. 116.

24À ce titre, la traduction de l’anglais est pour Mallarmé exemplaire puisque cette langue fournit en quelque sorte un modèle que le français doit tâcher d’imiter. Cependant, la traduction semble ne pas avoir réellement valeur d’œuvre, en soi, pour Mallarmé, mais seulement de monnaie d’échange, de symbole en quelque sorte (le sumbolon grec était d’ailleurs aussi une pièce de monnaie, preuve du « crédit » nécessaire au fonction­nement symbolique). Il s’agit d’une forme par laquelle le texte anglais – de Poe, par exemple – se donne à reconnaître, d’une forme qui rachète, « rémunère », l’œuvre, au sens où elle en fournit un doublon reconnaissable. Elle est le lieu où peut se rejouer, momentanément, le mystère du langage, et, en cela, elle est éminemment poétique. Néanmoins, elle vaut avant tout pour l’expérience qu’elle permet : celle d’une langue en mouvement, en création, et non pas seulement l’observation scientifique d’un objet extérieur. Le vers est la solution préconisée par Mallarmé parce qu’il permet de créer artificiellement des réseaux métaphoriques et symboliques dans la langue. Ces liens, dans le vers, s’établissent entre les mots, au sein du vers, et non dans le mot seul, « le vers n’étant autre qu’un mot parfait, vaste, natif, une adoration pour la vertu des mots »30. En ce sens, la traduction n’a pas du tout la même fonction que la poésie : elle ne crée rien à proprement parler, mais permet seulement de mettre au jour des réseaux oubliés.

Échos de Mallarmé : Walter Benjamin et la traduction

25À ce titre, il semble intéressant, en nous tournant vers l’avenir, de constater que la traduction des Poèmes de Poe a effectivement été interprétée, quelques dizaines d’années plus tard, comme une réactivation possible de ces réseaux oubliés du langage, réflexion théorisée par Walter Benjamin, et constituant désormais l’une des bases les plus solides de la pensée occidentale de la traduction.

  • 31 W. Benjamin, « La tâche du traducteur », M. de Gandillac (trad.), in Œuvres, Paris, Gallimard (Foli (...)

26L’ambition mallarméenne d’universalité – ou, plus précisément, de transpersonnalité – annonce en effet la pensée benjaminienne de la traduction, telle qu’elle est énoncée dans « La tâche du traducteur »31, célèbre essai dans lequel Benjamin cite du reste in extenso un extrait de « Crise de vers ».

  • 32 W. Benjamin, « Sur le langage en général et le langage humain », M. de Gandillac (trad.), in Œuvres(...)

27En effet, dans son essai « Sur le langage en général et sur le langage humain »32, Benjamin a défini l’idéal d’un état paradisiaque du langage, qui se fonde sur la connaissance par la nomination. Après la chute, en revanche, le langage devient un simple moyen de connaissance, il est donc dans un rapport d’extériorité face à l’objet qu’il désigne : les mots ne contiennent plus en eux-mêmes la connaissance. Le langage n’est donc plus qu’un moyen de communication, il a perdu son immédiateté, ce qui explique la pluralité des langues. La parenté avec Mallarmé est ici très claire : même pensée d’un langage originellement motivé et juste, même nostalgie, bien consciente néanmoins du caractère utopique d’une telle conception.

  • 33 W. Benjamin, « La tâche du traducteur », p. 248.
  • 34 Ibid., p. 251.
  • 35 Ibid., p. 252.
  • 36 Ibid., p. 258.
  • 37 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

28L’influence de Mallarmé se lit également dans « La tâche du traducteur », texte de 1923 dans lequel Benjamin revient sur la visée de la traduction, en rapport avec la pensée du langage développée quelques années auparavant. Selon Benjamin en effet, traduire revient à tenter de représenter (non pas de révéler, ni de créer, précise-t-il) « le rapport le plus intime entre les langues »33. Sa réflexion repose sur le postulat d’une complémentarité des langues (et, plus précisément, ce que Benjamin appelle leur « mode de visée »34), censée déboucher sur le pur langage. Ce pur langage est lui-même défini comme ce qui n’est pas traduisible à son tour. Cet « intouchable »35, cet « incommunicable »36, c’est l’indicible, l’ineffable ; autrement dit « tacite encore l’immortelle parole »37 mallarméenne.

  • 38 W. Benjamin, « La tâche du traducteur », p. 254.
  • 39 Ibid.

29Le point de contact entre les deux auteurs est ici, une fois de plus, frappant ; cette évidente influence se lit encore dans les préceptes définis par Benjamin pour définir la tâche du traducteur. Selon lui, en effet, cette tâche « consiste à découvrir l’intention, visant la langue dans laquelle on traduit, à partir de laquelle on éveille en cette langue l’écho de l’original »38. L’insistance sur l’intention rappelle, chez Mallarmé, élève appliqué de Poe, la volonté de retrouver l’effet à produire, de composer en fonction de l’effet du poème sur son lecteur. Certes, dans le cas de Mallarmé, cette recherche était d’ordre poétique, mais, en ce sens, la pensée de Benjamin peut nous aider à approfondir cet aspect puisque celui-ci distingue l’intention de l’écrivain (« naïve, première, intuitive »), et celle du traducteur (« dérivée, ultime, idéelle »39). Autrement dit, à travers la doctrine poesque de l’effet voulu, Mallarmé met au jour un nouveau mode de traduire, que Benjamin théorisera bien plus tard. Quant au terme d’« écho », il ne peut qu’évoquer l’image mallarméenne du miroir et du reflet, dont nous avons vu qu’elle était particulièrement éloquente s’agissant de traduction.

  • 40 Ibid., p. 257.

30Enfin, Benjamin emploie une image désormais célèbre pour décrire le rapport de l’original à la traduction : celle de fragments d’un même vase, « comme fragments d’un même langage, plus grand »40. Nous ne pouvons ici que suggérer un rapprochement avec la dialectique du rachat développée par Mallarmé dans « Crise de vers » (« rémun[érer] le défaut des langues »), que nous avions rapprochée du sumbolon grec, fragment d’une pièce, élément de reconnaissance, mais également de crédit. Cette fonction symbolique de la traduction plaide en faveur de la littéralité, de la transparence. La traduction est ce qui fait signe vers une unité.

31Néanmoins, il s’agit de ne pas caricaturer la pensée de Mallarmé concernant ce langage caché derrière les langues. Antoine Berman, analysant l’essai de Benjamin, précise que derrière la notion de « langage pur » ne se trouve pas une idée abstraite du « Langage », mais une langue en particulier (il traduit d’ailleurs reine Sprache par « pure langue » et non « langage pur ») :

  • 41 A. Berman, L’Âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, un commentaire, S (...)

La reine Sprache n’est pas une catégorie abstraite, n’est pas le langage présent dans toutes les langues. C’est une langue […]. Certes pas une langue de plus, mais la langue que chaque langage veut dire, et ne dit pas. Ce n’est pas le logos qui est sous-jacent à toutes les langues et constitue leur « logicité », mais à la fois la « langue perdue » (d’avant la confusion des langues et leur devenir multiple) et la langue-qui-vient41.

32Au carrefour des notions mallarméennes d’œuvre pure et de langue suprême, le concept de « pure langue » – ou « langage pur », selon la traduction de Gandillac – de Benjamin affiche clairement son modèle. Comme chez Benjamin, il s’agit, pour Mallarmé, non pas de rêver un pur langage, mais de rechercher une réalisation de cette pureté, c’est-à-dire, effectivement, une langue, et non le « Langage » (en termes mallarméens, et selon les notions mises à jour dans les « Notes sur le langage », le concept de « Langage » constituait déjà la réalisation de celui, abstrait, de « Verbe »). Néanmoins, chez Mallarmé, c’est finalement au vers qu’incombe la responsabilité de ressusciter cette langue suprême. Son travail de traduction aura cependant servi de laboratoire d’observation du fonctionnement du langage, mais également de tentative de rémunération du défaut des langues, ce constat constituant la raison d’être de toute traduction.

  • 42 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 213.

33L’anglais apparaît donc chez Mallarmé, non comme une langue parfaite, mais comme le support d’une rêverie sur le langage, rêverie qui pourtant reste toujours concrète, attachée aux mots, et jamais ne sombre dans un idéalisme total. La langue anglaise assume le rôle de paradigme, dans son acception étymologique (παρά – δείκνυμι, « mettre au regard, à côté ») : elle n’est pas la langue idéale, mais celle qui permet de dévoiler la possibilité d’une telle langue. Le constat du défaut des langues est donc en partie résolu par le travail de traduction, qui, selon Benjamin, fait signe vers une parenté possible entre les langues. En ce sens, la traduction de l’anglais, qui prend acte, concrètement, de la multiplicité des langues, permet de faire émerger une telle possibilité. Un poème de Poe traduit par Mallarmé n’est-il pas, somme toute, « idée même et suave »42, l’absent de tout recueil ?

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Notes

1 C’est le titre d’un des chapitres des Mots anglais : S. Mallarmé, « Ce que c’est que l’anglais », in Œuvres complètes, B. Marchal (éd.), t. II, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2003, p. 1101. Nous renverrons désormais à cette édition.

2 Mallarmé projetait, plus précisément, de travailler à une thèse sur le langage, complétée par une thèse sur la divinité.

3 J.-N. Illouz, « “Sur le nom de Paphos” : Mallarmé et le mystère d’un nom », in La Littérature symboliste et la langue, O. Bivort (dir.), Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2011.

4 Identifiés par J. Michon, Mallarmé et les « Mots anglais », Montréal, Presses de l’université de Montréal, 1978 ; J. Earle, The Philology of the English Tongue, 2e éd., Oxford, Clarendon Press, 1873 ; R. et W. Chambers, J. Donald, Chambers’s Etymological Dictionary of the English Language, Londres, W. & R. Chambers, 1874 ; É. Chasles, Note sur la philologie appliquée, Paris, Imprimerie impériale, 1865.

5 P. Valéry, « Sorte de préface », in Œuvres, J. Hytier (éd.), t. I, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1957, p. 686.

6 G. Genette, « Au défaut des langues », Mimologiques. Voyage en Cratylie, Paris, Seuil, 1976, p. 301-305. Genette parle de cratylisme limité, dans la mesure où Mallarmé prend acte des différentes formes d’écart par rapport à un cratylisme total.

7 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 967 : « Un lien, si parfait entre la signification et la forme d’un mot qu’il ne semble causer qu’une impression, celle de sa réussite, à l’esprit et à l’oreille, c’est fréquent ; mais surtout dans ce qu’on appelle les onomatopées. […] Vos origines ? leur demande-t-on ; et ils ne montrent que leur justesse : il faut ne pas les humilier, cependant, car ils perpétuent dans nos idiomes, un procédé de création qui fut peut-être le premier de tous ».

8 J. Michon, Mallarmé et les « Mots Anglais ».

9 S. Mallarmé, « Crise de vers », in Œuvres complètes, t. II, p. 208.

10 Mallarmé lui-même donne l’exemple de termes contredisant l’idée d’une systématicité de la correspondance entre son et sens : « oui, sneer est un mauvais sourire et snake un animal pervers, le serpent, SN impressionne donc un lecteur de l’Anglais comme un sinistre diagramme, sauf toutefois dans snow, neige, etc. Fly, vol ? to flow, couler ? mais quoi de moins essorant et fluide que ce mot flat, plat » (S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968).

11 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 273.

12 Bertrand Marchal fait remarquer que, dans la perspective de la philologie moderne, « la dimension linguistique des mythes s’est trouvée naturellement majorée au détriment de leur fonction anthropologique » (B. Marchal, La Religion de Mallarmé. Poésie, mythologie et religion, Paris, J. Corti, 1988, p. 453).

13 S. Mallarmé, « Notes sur le langage », in Œuvres complètes, B. Marchal (éd.), t. I, Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1998, p. 507.

14 Mallarmé met lui-même l’accent sur le rôle de l’homme dans cette perspective : il évoque ces mots « justes, issus tout faits de l’instinct du peuple qui parle la langue » (S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 967), et met en avant le rôle des « hommes, créateurs des mots » (Ibid., p. 968).

15 Ibid., p. 1046 : « Mille motifs de savoir l’Anglais, couramment pour sa littérature et ses dons d’ubiquité ».

16 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 298.

17 Mallarmé souligne d’ailleurs la spécificité de ce mélange linguistique, à travers la métaphore végétale : « La greffe seule peut offrir une image qui représente le phénomène nouveau ; oui, du Français s’est enté sur de l’Anglais : et les deux plantes ont, toute hésitation passée, produit sur une même tige une fraternelle et magnifique végétation » (S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 962).

18 Ibid., p. 968.

19 Ibid., p. 1025 : « à la faveur du don merveilleux de Composition, rajeunissement de toute heure tiré de sa provenance germanique, l’Anglais, en effet, par le génie de Shakespeare qui crée to unsex (dessexer) ou la hâte d’un journal demandant hier qu’on décrétât d’unseaworthiness les vaisseaux incapables de supporter la mer, peut infiniment accroître le trésor de son lexique ».

20 G. Genette, « Au défaut des langues », p. 273 : « l’anglais joue un peu dans le système mallarméen le rôle tenu dans le Cratyle par la “langue des dieux”, empruntée d’Homère : celui d’un mythe nostalgique ou consolateur, où se projettent à distance toutes les vertus dont est privée la langue propre comme langue réelle : celle que je parle et que j’écris. Paradis linguistique perdu, ou, si l’on préfère utopie linguistique presque reconnue et assumée comme telle. L’anglais (rêvé) est donc pour Mallarmé le lieu et l’objet non d’une véritable jouissance, mais d’un regret : le reflet inversé du manque ».

21 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

22 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 1046.

23 F. M. Müller, Nouvelles Leçons sur la science du langage. Cours professé à l’Institution royale de la Grande-Bretagne en l’année 1863, G. Harris, G. Perrot (trad.), t. II, Paris, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1868, p. 65.

24 B. Marchal, La Religion de Mallarmé…, p. 452.

25 A. Berman, La Traduction et la lettre ou L’Auberge du lointain, Paris, Seuil (L’ordre philosophique), 1999, p. 113.

26 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

27 Ibid.

28 S. Mallarmé, « Ce que c’est que l’anglais », p. 1044.

29 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

30 S. Mallarmé, « Quelques médaillons et portraits en pied », in Œuvres complètes, t. II, p. 116.

31 W. Benjamin, « La tâche du traducteur », M. de Gandillac (trad.), in Œuvres, Paris, Gallimard (Folio), 2000, t. I, p. 244-262.

32 W. Benjamin, « Sur le langage en général et le langage humain », M. de Gandillac (trad.), in Œuvres, t. I, p. 142.

33 W. Benjamin, « La tâche du traducteur », p. 248.

34 Ibid., p. 251.

35 Ibid., p. 252.

36 Ibid., p. 258.

37 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

38 W. Benjamin, « La tâche du traducteur », p. 254.

39 Ibid.

40 Ibid., p. 257.

41 A. Berman, L’Âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, un commentaire, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes (Intempestives), 2008, p. 114-115.

42 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 213.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pauline Galli, « L’anglais selon Mallarmé : une fiction linguistique »Elseneur, 27 | 2012, 37-52.

Référence électronique

Pauline Galli, « L’anglais selon Mallarmé : une fiction linguistique »Elseneur [En ligne], 27 | 2012, mis en ligne le 12 avril 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/2039 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.2039

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Auteur

Pauline Galli

Université Paris VIII

Pauline Galli, agrégée de lettres modernes, est doctorante en littérature française à l’université Paris-VIII. Elle travaille sur la question des rapports entre traduction et modernité poétique, à travers l’œuvre de trois poètes-traducteurs : Stéphane Mallarmé, Paul Claudel et Paul Valéry. Elle enseigne également à l’université Paris-VIII. Ses principales publications portent sur le travail de traduction au tournant des XIXe et XXe siècles et de l’œuvre des poètes de son corpus, ainsi que sur les rapports entre littérature et danse.

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Droits d’auteur

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