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Positions, repositionnements

Les Vers de circonstance de Mallarmé : des mots aux choses ?

Barbara Bohac
p. 21-36

Résumés

Le cratylisme littéraire est abordé à travers les Vers de circonstance de Mallarmé : accompagnant des objets auxquels ils font référence, ces vers posent de manière aiguë la question du rapport entre les mots et les choses. Ils sont analysés au regard des thèses linguistiques des Mots anglais : dans cet ouvrage, le modèle cratylien est convoqué pour décrire l’état présent de la langue anglaise ; l’étude de la consonne initiale et de ses propriétés articulatoires rend compte du sens des vocables et permet de regrouper les mots autour d’un même lien entre son et sens. Ce lien peut dans certains cas être étendu au français et enrichir la lecture des Vers de circonstance. Grâce à l’allitération et à l’assonance, le poète y fait apparaître les rapports secrets entre les mots, ou plutôt, il « crée » ces rapports : grâce à la clé allitérative du vers et à la rime, grâce aux assonances, il déploie un cratylisme secondaire. Ce cratylisme lui permet d’« évoquer » un événement passé ou futur ainsi que les rythmes fondamentaux de la nature (lumière et ombre, vie et mort). Certes, il ne donne pas accès à l’essence des choses, car il est un pur « effet de sens », mais il peut guider le savant en quête d’une nécessité du langage. Le caractère fictif de ce cratylisme littéraire éclate dans les rimes équivoquées, qui donnent l’illusion qu’un mot a été formé à partir d’un autre et possède une justesse première. En tant qu’il nous oriente vers un « au-delà », vers une origine perdue, ce rêve de justesse n’en est pas moins un jeu supérieur.

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Texte intégral

  • 1 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, in Œuvres complètes, t. II, B. Marchal (éd.), Paris, Gallim (...)
  • 2 S. Mallarmé, « Plaisir sacré », Offices, in OCM II, p. 236.
  • 3 Le poète pose les fondements de ce recueil avec le projet des « Récréations postales », qu’il a com (...)
  • 4 Le recueil est finalement publié par Edmond Bonniot, en 1920, aux éditions de La Nouvelle Revue fra (...)

1Les Vers de circonstance démentent le cliché d’un Mallarmé prophète du rien, d’une poésie intransitive accréditant cette « exagération […] que la Littérature existe et, si l’on veut, seule, à l’exclusion de tout »1. On aurait tort d’y voir une production frivole, une concession faite au « menu jeu de l’existence »2. Car ce recueil, dont Mallarmé avait jeté les bases3 et qui ne paraîtra que longtemps après sa mort4, pose de manière aiguë la question du rapport entre le langage et le monde.

  • 5 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 67.
  • 6 Ibid.

2Les poèmes qui le composent ont été conçus pour orner ou accompagner des présents, des objets domestiques, des lettres confiées à la Poste. Tracés à la plume ou au pinceau, ils commentent l’envoi, renseignent le facteur, évoquent un univers bien connu du destinataire. Ils appellent donc un langage transitif, capable de « coller » à la réalité, voire de se substituer à elle quand l’objet – fruit, fleur ou bonbon – s’avère périssable. Face aux choses « solides et prépondérantes »5, les mots doivent faire le poids. Aussi le recueil fait-il naître le rêve d’un langage apte à reproduire l’essence des choses, conformément au vœu de Cratyle. Mais par là même, il suscite une objection de taille à la thèse cratylienne. « La Nature a lieu, on n’y ajoutera pas »6, constate le poète dans La Musique et les Lettres. Pourquoi imiter l’objet s’il est là, à portée de la main ? Pourquoi chercher à redoubler le monde ?

3Sous leur allure légère et gracieuse, les Vers de circonstance sont porteurs d’une interrogation essentielle sur le pouvoir et la fonction du langage. Quelle relation entre les mots et les choses ? Si l’on admet que Mallarmé souscrit à la thèse cratylienne, comment concilie-t-il cette voie avec le credo de sa jeunesse ?

  • 7 S. Mallarmé, OCM I, p. 696 : lettre à Henri Cazalis, 28 avril 1866.

Oui, je le sais, nous ne sommes que de vaines formes de la matière […] je veux me donner ce spectacle de la matière, ayant conscience d’elle, et, cependant, s’élançant forcenément dans le Rêve qu’elle sait n’être pas, […] et proclamant, devant le Rien qui est la vérité, ces glorieux mensonges7 !

  • 8 S. Mallarmé, « Notes sur le langage », in OCM I, p. 504.
  • 9 Ibid.

4La crise profonde qu’il a traversée dans la seconde moitié des années 1860 a conduit le poète à adopter « la méthode du Langage »8 et à entreprendre des travaux de linguistique, « le langage se réfléchissant »9 par leur moyen. Ces travaux aboutissent en 1877 aux Mots anglais, qui abordent la question du cratylisme à partir d’une langue étrangère étudiée de manière systématique. Avant de tenter une lecture cratylienne des Vers de circonstance, on fera un détour par cet ouvrage pédagogique pour examiner la pensée mallarméenne du langage. On se demandera alors si le recueil de vers relève d’une conception cratylienne et ce que devient le rêve cratylien chez un poète qui, à l’ère des sciences du langage, a cessé de croire en un Verbe divin créateur.

Le cratylisme dans Les Mots anglais

5Grâce au dialogue de Platon, la thèse de Cratyle est bien connue :

  • 10 Platon, Protagoras, Euthydème, Gorgias, Ménexène, Ménon, Cratyle, É. Chambry (trad.), Paris, Garnie (...)

Cratyle […] prétend [affirme Hermogène], […] qu’il y a pour chaque chose un nom qui lui est naturellement approprié et que ce n’est pas un nom que certains hommes lui ont attribué par convention10.

Ce qu’on sait moins, c’est que cette thèse se décline sur deux plans : celui des noms composés ou dérivés et celui des noms primitifs. Socrate évalue la justesse des premiers en analysant leur formation : ainsi le nom « dieux » en grec lui semble provenir du mot signifiant « courir ». Il soutient :

  • 11 Ibid., p. 412.

Je crois que les premiers habitants de la Grèce ne reconnaissaient d’autres dieux que ceux qui sont adorés aujourd’hui chez un grand nombre de barbares, le soleil, la lune, la terre, les astres et le ciel. En les voyant tous se mouvoir et courir sans arrêt, ils les appelèrent dieux d’après cette faculté naturelle de courir (théïn)11.

  • 12 Ibid., p. 404.
  • 13 Ibid., p. 449.
  • 14 Ibid., p. 452.
  • 15 Ibid.
  • 16 Ibid., p. 453.

Quant aux noms primitifs, ils ont dû être créés par un « artisan de noms », « qui, les yeux fixés sur le nom naturel de chaque objet, est capable d’en incorporer la forme dans les lettres et les syllabes »12. Les noms primitifs seraient donc des imitations. Pour apprécier leur justesse, il faut se demander « si l’auteur, au moyen des lettres et des syllabes, saisit, oui ou non, l’être de manière à en reproduire l’essence »13. Ce que fait Socrate en examinant la valeur des consonnes et des voyelles, notamment à partir de leurs propriétés articulatoires : le R, lettre sur laquelle « la langue s’attarde le moins et vibre le plus », exprime « toute espèce de mouvement »14 ; le D et le T, « qui compriment la langue et appuient sur elle », servent « à imiter l’enchaînement (desmos) et l’arrêt (stasis) »15 ; le O « désign[e] le rond »16. Si le mot primitif est bien fait, le mimétisme vocal permet de faire connaître la nature de la chose.

  • 17 Pour une mise en perspective des travaux linguistiques de Mallarmé, voir M. Ruppli-Coursange, S. Th (...)
  • 18 À tel point qu’à sa création en 1866, la Société de linguistique de Paris dut exclure cette questio (...)

6Dans Les Mots anglais, le cratylisme apparaît surtout sous cette seconde forme. L’étude de la formation des noms composés ou dérivés occupe certes une grande partie de l’ouvrage, mais la démarche mallarméenne est, comme la linguistique de l’époque17, essentiellement historiciste et non pas normative : dans l’enquête sur la formation des mots anglais, la question de leur justesse, de même que celle de leur origine première, qui préoccupait les linguistes de l’époque18, est évacuée.

  • 19 S. Mallarmé, Les Mots anglais, in OCM II, p. 949 (également désigné Petite Philologie).

Sans se perdre dans des considérations relatives à l’Origine du Langage [avertit Mallarmé], la Philologie (science d’hier) étudiant l’apparition d’idiomes anciens ou morts, comme le Latin et le Grec, et modernes ou vivants, comme l’Anglais et le Français, se rend un compte exact du travail qu’ils montrent. […] notre Science s’aperçoit que, loin de naître spontanément, ils ne sont qu’une transformation, corrompue ou élégante, de parlers antérieurs19.

  • 20 Ibid., p. 967.
  • 21 Ibid., p. 965.

7En revanche, la question de la « justesse »20 des noms réapparaît lorsque Mallarmé examine, pour classer les « vocables » en « familles », « le rapport qui existe entre le sens des mots […] et leur configuration extérieure »21. L’onomatopée représente à ses yeux le parangon du « mot juste » :

  • 22 Ibid., p. 967.

Un lien, si parfait entre la signification et la forme d’un mot qu’il ne semble causer qu’une impression, celle de sa réussite, à l’esprit et à l’oreille, c’est fréquent ; mais surtout dans ce qu’on appelle les onomatopées22.

  • 23 Ibid.
  • 24 Ibid., p. 949.
  • 25 Ibid.

Par définition, dans l’onomatopée, le son imite la chose : ainsi l’ancêtre de l’anglais « to write, écrire », « le Gothique writh », « imit[e] », selon Mallarmé, le « bruissement de la plume »23. Or, bien qu’il se soit interdit de chercher « l’Origine du Langage »24, le poète suppose qu’elle réside dans le principe d’imitation onomatopéique : les onomatopées, avance-t-il, « perpétuent dans nos idiomes, un procédé de création qui fut peut-être le premier de tous »25. La réserve du « peut-être » est importante, car elle signale la distance prise avec la thèse du Cratyle et le doute quant à la possibilité de percer jamais le mystère de l’origine. Mais le modèle cratylien n’en est pas moins convoqué pour décrire l’état présent de la langue anglaise :

  • 26 Ibid.

[…] les autres vocables montrent, eux aussi, plus d’une analogie du sens à la forme. Si de tels rapports que ceux fournis par un alphabet unique et des milliers de significations offrent nécessairement entre eux certaine similitude, à plus forte raison avec un mot juste, issu tout à fait de l’instinct du peuple même qui parle la langue26.

  • 27 Ibid., p. 973.
  • 28 Là-dessus, voir G. Genette, Mimologiques. Voyage en Cratylie, Paris, Seuil, 1976.
  • 29 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968.
  • 30 Ibid., p. 969.
  • 31 Ibid., p. 942.
  • 32 Ibid., p. 1003.

8Les mots anglais présentant un rapport similaire entre le son et le sens sont regroupés en familles. Pour identifier ce rapport, le poète privilégie le « commencement des vocables », car « c’est là, à l’attaque, que réside vraiment la signification »27. Comme Socrate chez Platon, et, bien plus tard, de Brosses, Court de Gibelin ou Nodier28, pour rendre compte du lien entre « la Consonne dominante » et « la Signification de plus d’un vocable »29, il s’appuie sur « l’emploi spécial, dans un mot, de tels ou tels des organes de la parole »30, c’est-à-dire sur les propriétés articulatoires de la consonne. Pour chaque famille de mots, le poète précise « le Sens qu’apporte au Mot chacune de ces Consonnes »31. Ainsi, comme chez Platon, la dentale T « représente, entre toutes, l’arrêt »32 ; formant avec S l’initiale ST :

  • 33 Ibid., p. 998.

[…] dans beaucoup de langues, [elle] désigne stabilité et franchise, trempe, dureté et masse, montrant ainsi la parenté de ces idiomes33.

  • 34 Évoquant les pages des Mots anglais consacrées aux « Familles de vocables », Genette remarque : « L (...)
  • 35 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968.

9Pourtant, comme l’a noté Genette34, Mallarmé est conscient des limites de son entreprise : « c’est là un recueil de notes, fournies par l’observation, utiles à quelques efforts de la Science, mais ne relevant pas d’elle encore »35, admet-il. Il sait fort bien que son observation demeure hasardeuse, n’étant pas assez systématique. Et le poète de conclure que le « lien » entre « les spectacles du monde […] et la parole chargée de les exprimer » pourra être analysé :

  • 36 Ibid.

[…] seulement le jour où la Science, possédant le vaste répertoire des idiomes jamais parlés sur la terre, écrira l’histoire des lettres de l’alphabet à travers tous les âges et quelle était presque leur absolue signification, tantôt devinée, tantôt méconnue par les hommes, créateurs des mots […]36.

  • 37 Ibid.
  • 38 Ibid.
  • 39 Ibid.
  • 40 Ibid., p. 960.
  • 41 Ibid., p. 967.

L’entreprise cratylienne n’est peut-être qu’une « Chimère »37, au même titre que le rêve de retrouver la langue adamique. À mesure que l’on tente de s’en rapprocher, le secret de l’origine, qui « touche à l’un des mystères sacrés ou périlleux du Langage »38, se dérobe. Pourtant, Mallarmé refuse de s’en détourner tout à fait : « contentons-nous, à présent, des lueurs que jettent à ce sujet des écrivains magnifiques »39, enjoint-il à ses lecteurs. Parmi ces écrivains, les poètes occupent la première place, car « la sensibilité radicale de la langue, ses pudeurs ou ses tendances, se manifestent dans la poésie »40. Il ne faut pas confondre, certes, l’entreprise linguistique et l’entreprise poétique, la science et « le point de vue littéraire, ou de la langue une fois cultivée »41. Mais les intuitions du poète peuvent guider la science.

Le cratylisme secondaire mis en œuvre par le poète

  • 42 S. Mallarmé, « Crise de vers », in OCM II, p. 207.
  • 43 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968.

10Si le rêve cratylien est menacé sur le terrain de la science, il reprend tous ses droits sur le terrain littéraire. L’écrivain, qui « dédi[e] » l’« instrument » qu’il se forge « à la Langue »42, est peut-être plus apte que le savant à entrevoir « l’un des mystères […] du Langage »43. Il renoue du moins avec son origine réelle ou rêvée à travers l’allitération, sœur de l’onomatopée en laquelle coïncident son et sens :

  • 44 Ibid., p. 967.

Au poëte ou même au prosateur savant, il appartiendra, par un instinct supérieur et libre, de rapprocher des termes unis avec d’autant plus de bonheur pour concourir au charme et à la musique du langage, qu’ils arriveront comme de lointains plus fortuits : c’est là ce procédé, inhérent au génie septentrional et dont tant de vers célèbres nous montrent tant d’exemples, l’allitération44.

  • 45 S. Mallarmé, « Le tombeau d’Edgar Poe », Poésies [1899], in OCM I, p. 38.
  • 46 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 966.
  • 47 Ibid., p. 968.
  • 48 Ibid., p. 966.

À l’instar du savant, l’écrivain rassemble les « mots de la tribu »45, attentif non pas aux « lois », mais aux « mille intentions certaines et mystérieuses du langage »46 où se dissimule peut-être, pressentie par lui, l’« absolue signification » des « lettres de l’alphabet »47: ainsi le rapport secret unissant « to glow, briller, et blood, le sang », ou « well !, bien, et wealth, la richesse »48.

  • 49 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 75.
  • 50 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 213.

11Mais l’allitération sert moins à faire apparaître ces rapports secrets qu’à les créer. Les grands textes critiques écrits bien après Les Mots anglais le confirment, en particulier « Crise de vers » : à l’égard du langage, le poète est dans la même position originelle que le législateur de noms. Avec « sa pieuse majuscule ou clé allitérative, et la rime »49, le « vers […] de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue […] : niant, d’un trait souverain, le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité »50. Le vers (re)donne une nécessité à un langage par trop éloigné du modèle cratylien :

  • 51 Ibid., p. 208.

[…] mon sens regrette [confie Mallarmé dans un passage célèbre] que le discours défaille à exprimer les objets par des touches y répondant en coloris ou en allure, lesquelles existent dans l’instrument de la voix, parmi les langages et quelquefois chez un. À côté d’ombre, opaque, ténèbres se fonce peu ; quelle déception, devant la perversité conférant à jour comme à nuit, contradictoirement, des timbres obscur ici, là clair51.

  • 52 Ibid.
  • 53 G. Genette, « L’écriture en jeu », Mimologiques…, p. 313.

12Les sons considérés correspondent, cette fois, aux voyelles, et non à la consonne d’attaque ; et la synesthésie voyelle / luminosité ([i] pour lumière, [ou] pour obscurité) se substitue aux effets de sens produits par le mode articulatoire. Mais le principe d’imitation phonique reste dans l’ensemble le même. Et Mallarmé de conclure, en une formule restée célèbre : le vers « philosophiquement rémunère le défaut des langues, complément supérieur »52. Le poète met en œuvre ce que Genette appelle un « mimologisme secondaire »53.

  • 54 Ibid., p. 316.
  • 55 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 998 (je souligne).
  • 56 Ibid., p. 989.
  • 57 Ibid.
  • 58 Ibid., p. 1010.
  • 59 Ibid., p. 1003.
  • 60 Platon, Protagoras…, p. 452.

13Quelles formes prend ce cratylisme second, voilà ce qu’on examinera désormais à partir des Vers de circonstance. Il faut se garder de tomber dans les travers dénoncés par Genette54 : appliquer les valeurs symboliques assignées aux consonnes dans une langue à celles d’une autre langue, étendre les valeurs de l’initiale à toutes les consonnes d’un mot, et plus généralement pratiquer un cratylisme du mot et non du vers. Cependant, si les conclusions de l’enquête sur les mots anglais ne valent a priori que pour cette langue, Les Mots anglais peuvent servir de guide pour analyser le cratylisme secondaire du vers-mot ; car plusieurs remarques sur les initiales en anglais nous renseignent indirectement sur la valeur des lettres en français. Le poète lui-même reconnaît, on l’a vu, qu’il peut y avoir des points de rencontre entre différentes langues : « St est l’une des combinaisons qui, dans beaucoup de langues, désigne stabilité et franchise, trempe, dureté et masse, montrant ainsi la parenté de ces idiomes »55, remarque-t-il. Cette parenté peut, certes, avoir des causes purement historiques (les racines indo-européennes) et reposer sur la seule convention, auquel cas Hermogène aurait raison contre Cratyle, mais Mallarmé ne tranche pas sur ce point. Ailleurs dans Les Mots anglais, il envisage un mimétisme originel, imputant aux caractéristiques phonologiques d’une consonne la signification totale du mot. Or ces caractéristiques phonologiques peuvent très bien se conserver d’une langue à l’autre : dès lors, il y a des chances pour que la consonne possède dans l’autre langue la même valeur, fondée en nature. Les Mots anglais décrivent par exemple le C comme une « consonne à l’attaque prompte et décisive »56. Puisque les mots anglais reçoivent « de cette lettre initiale la signification d’actes vifs »57, les mots français où elle produit le même son [k] à l’initiale pourront prendre ce sens. En anglais, le R désigne quelquefois « par onomatopée, une déchirure »58 : pourquoi ne la suggérerait-il pas aussi en français ? Qui plus est, dans Les Mots anglais la valeur d’une initiale anglaise est parfois si générale qu’on a l’impression qu’elle est tirée non tant de l’enquête empirique sur les mots que de la considération des caractéristiques articulatoires de la consonne. Ainsi, le T « représente, entre toutes, l’arrêt »59, pose Mallarmé. Il ne précise pas pourquoi, mais rien n’interdit de penser que le T a cette valeur pour les mêmes raisons que chez Platon : il « comprim[e] la langue et appui[e] sur elle »60, observait Socrate. Or cette propriété articulatoire se retrouve en français. Cela expliquerait que « ST » désigne, selon Mallarmé, la « stabilité » dans plusieurs langues.

  • 61 S. Mallarmé, « Solennité », Crayonné au théâtre, in OCM II, p. 199-200.

14Il n’est donc pas aberrant d’appliquer certaines observations exposées dans Les Mots anglais aux Vers de circonstance pour mieux cerner le cratylisme secondaire que le poète met en œuvre. La « clé allitérative », on l’a vu, équivaut, à l’échelle du vers, à l’initiale du mot. Quant à « la rime », elle est en quelque sorte le pendant de cette « clé », voire son substitut : ainsi dans Le Forgeron de Banville, où « elle ne fait qu’un avec l’alexandrin qui […] semble par elle dévoré tout entier comme si cette fulgurante cause de délice y triomphait jusqu’à l’initiale syllabe »61. Le vers semble alors tenir tout entier dans la rime, de la même manière que la signification du mot réside toute, selon la Petite Philologie, dans sa consonne initiale. Et la rime paraît « remonter » vers « l’initiale syllabe » comme pour se substituer à elle et jouer le rôle de la « clé allitérative ». Ce phénomène autorise à traiter la rime, dans certains cas, comme l’initiale du vers-mot. Dans le quatrain-adresse suivant, le Q initial constitue en principe la clé allitérative :

  • 62 S. Mallarmé, « Récréations postales », Vers de circonstance, in OCM I, p. 250, no 6.

Que le marteau lent à s’abattre
Sur la porte qui l’endurait
Rue, on ouvrira, Vignon quatre
T’annonce chez Monsieur Duret62.

  • 63 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 989.
  • 64 S. Mallarmé, « La pipe », Anecdotes ou poèmes, in OCM I, p. 420.
  • 65 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 960.

L’allitération en Q cependant affecte non le vers, mais l’ensemble du quatrain (« qui », « quatre ») : celui-ci jouerait le rôle d’un « super-mot », auquel l’initiale [k], « attaque prompte et décisive »63, conférerait le sens d’« acte vif ». Le quatrain-adresse imiterait, au moyen de cette clé allitérative, le coup de marteau du facteur. La rime, quant à elle, semble « dévorer » le vers 1 et envahit jusqu’au vers 2 : le TR de « s’abattre » est repris inversé, dans « marteau » ; il « remonte » ainsi vers l’initiale du vers-mot, tandis que, de l’autre côté, il résonne au vers 2 dans « porte ». Conservant peut-être quelque chose de sa valeur originelle d’« arrêt », le T fonctionne comme une onomatopée, imitant le bruit du coup, écho lointain du « double coup solennel, qui me faisait vivre »64 frappé par le facteur dans le poème en prose « La pipe ». De la même façon, au vers 2, la rime « endurait » / « Duret » « remonte » vers le « [s]ur » initial et sa consonne finit par éclipser le S, « clé allitérative » potentielle : c’est la rime et non l’initiale qui donne lieu à une allitération en R dans tout ce vers. Celle-ci se prolonge au vers suivant, dans lequel « clé allitérative » et « rime » cette fois se rejoignent. On peut émettre l’hypothèse que le R y crée une onomatopée, reproduisant non pas le bruit d’une déchirure comme dans Les Mots anglais, mais le bruit de la vieille porte tournant sur ses gonds. Ainsi, par un cratylisme secondaire qui fait reposer l’imitation sur les valeurs phoniques des mots, le quatrain mimerait l’événement à venir : les coups frappés par le facteur et la porte qui s’ouvre. Au lieu de le redoubler au moment où il survient, il l’appellerait, le convoquerait. Le poème ou le vers auraient au plan linguistique une fonction similaire à celle de la porte à laquelle frappe le facteur : ils ménagent une ouverture sur le monde et sur les choses. Par « la sensibilité radicale de la langue »65 qui s’y manifeste, ils mettraient en œuvre la vocation mimétique de la poésie.

15Mais qu’en est-il dans les quatrains offerts en étrennes avec des fruits glacés pour le Nouvel An ? Les vers y accompagnent l’objet qu’ils évoquent. N’ont-ils pas dès lors pour vocation de le redoubler ? Dans le quatrain suivant, l’occlusive [k], à la rime (vers 1 et 3) ou à l’initiale du vers (vers 2), joue un rôle similaire à celui rencontré dans le quatrain-adresse :

  • 66 S. Mallarmé, « Dons de fruits glacés au Nouvel An », Vers de circonstance, p. 290, no 32.

Ce fruit à quelque arbre confit
Cueilli par un sylphe ou tout comme
Exprime les souhaits qu’on fit
Pour vous rue ici près de Rome66.

  • 67 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 989.
  • 68 Platon, Protagoras…, p. 452.

« Attaque prompte et décisive »67, elle mime un autre acte vif, appartenant non au futur mais au passé : celui de la cueillaison. Elle en perpétuerait ainsi le souvenir et redonnerait mouvement et vie au fruit comme pétrifié dans son tombeau de sucre. Or l’initiale du mot « [c]ueilli » ne suffit-elle pas à elle seule à produire cet effet ? Quel besoin du cratylisme du vers ? Pour répondre à cette question, il faut analyser les phénomènes d’allitération plus avant. L’initiale de « [c]e » constitue la clé allitérative du poème, étant reprise dans « sylphe », « souhaits », « ici ». Une autre allitération se déploie à partir de la consonne finale de la rime, en [f] cette fois : elle tend à « remonter » vers le début du vers, où elle fournit son initiale à « fruit ». Les Mots anglais ne nous aident pas à assigner un sens à ces deux sons et on en est réduit aux hypothèses. Puisqu’il est question ici d’un « sylphe » faisant tomber les fruits, il semble bien que Mallarmé ait jugé [f] et [s] propres à rendre, comme le voulait Socrate en grec, les choses « de la nature du vent »68. L’allitération du vers créerait alors une harmonie imitative donnant une existence sensible et pérenne à la chose la plus fugitive et la plus impalpable : un simple souffle d’air. Le cratylisme du vers ferait donc renaître la vie disparue.

  • 69 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.
  • 70 Ibid.

16Ce quatrain nous conduit à examiner d’autres aspects du cratylisme secondaire que le rôle des consonnes. « Crise de vers » trouvait dans le vers, on l’a souligné, le remède au « défaut des langues », à l’absence de justesse des mots simples : le vers y apparaissait chargé d’« exprimer les objets par des touches y répondant en coloris ou allure, lesquelles existent dans l’instrument de la voix »69, en particulier par les « timbres » des voyelles, « obscur ici, là clair »70. Le quatrain pour le Nouvel An place aux accents du vers tantôt la voyelle claire [i] (dans « fruit » « confit », « [c]ueilli », « [e]xprime », « fit »), tantôt des voyelles sombres, [o] (dans « comme », « Rome ») ou [u] (« vous »). Ces sons imitent l’alternance de la lumière et de l’ombre. Par ce mimétisme, le quatrain ramène la lumière que l’hiver avait fait disparaître et que des noms comme « Rome » n’évoquaient pas. Le quatrain suivant exploite un procédé similaire :

  • 71 S. Mallarmé, « Fêtes et anniversaires », Vers de circonstance, p. 309, no 19.

Tu choisis ton temps pour renaître !
Tout, de la fleur ivre et debout
Jusqu’au rayon de la fenêtre,
Sourit, et tu fais comme tout71.

L’octosyllabe peut être scandé de diverses manières, mais la scansion suivante rend l’alternance sensible dans chaque vers :

  • 5/3 : accents sur « temps » et « rentre » (sombre / éclatante) ;
  • 5/3 : « ivre » et « debout » (claire / sombre) ;
  • 4/4 : « rayon » et « fenêtre » (sombre / éclatante) ;
  • 2/6 : « Sourit » et « tout » (claire / sombre).

La lumière du soleil est cette fois clairement désignée par le mot « rayon ». Mais comme si le mot n’avait pas des sonorités assez claires (à l’instar du mot « temps », mis à la place de « printemps »), la rime en voyelle éclatante et l’assonance en [i] introduisent la lumière dans le tissu sonore du poème. L’ensemble du quatrain peint ainsi la lutte entre la lumière et l’ombre qui a lieu au printemps, saison intermédiaire entre l’hiver et l’été et signal d’une renaissance de la nature entière. Grâce au jeu des sonorités, la poésie paraît gagnée par le battement essentiel entre le jour et la nuit, entre la vie et la mort. Déployant un cratylisme secondaire, elle reproduit les grands rythmes fondamentaux du monde ; mieux, elle y participe, s’animant sous leur impulsion. Elle ne vise donc pas tant à doubler le monde qu’à s’y insérer, à épouser ses grands cycles.

17Dans ce poème inscrit sur un éventail, le battement essentiel entre la vie et la mort, « l’orage et la joie », l’éclat et l’obscurité est surtout sensible dans les vers 2 et 4 (où « toute » et « t’initia », « piano » et « Missia » portent l’accent), les autres étant envahis par les voyelles éclatantes A et È :

  • 72 S. Mallarmé, « Éventails », Vers de circonstance, p. 275, no 12.

Aile que du papier reploie
Bats toute si t’initia
Naguère à l’orage et la joie
De son piano Missia72.

  • 73 Voir en particulier celui de M. Roujon, en octosyllabes, calligraphié sur un éventail à huit brins (...)
  • 74 Platon, Protagoras…, p. 449.

Battement ontologique, battement de l’éventail et battement du vers ne font qu’un. Cela est d’autant plus vrai que ce poème met en jeu une autre forme de mimétisme que le mimétisme sonore : comme dans d’autre poèmes inscrits sur des éventails73, l’octosyllabe avec ses huit syllabes y correspond aux huit brins de l’éventail. Chez Platon, le cratylisme du mot se définissait comme mimesis de l’essence des choses « au moyen […] des syllabes »74. Ici le vers-mot, avec ses huit syllabes, peint la structure de l’objet. Mais c’est pour mieux en épouser le va-et-vient. Le rythme du vers fait se succéder élan et décélération :

  • 1/7 ;
  • 2/6 ;
  • 5/3 ;
  • 5/3.

Il reproduit ainsi le battement de l’éventail, série d’allers et de retours, mais il restitue en même temps quelque chose du rythme ontologique qui fait alterner élan vital et engourdissement mortifère.

Le cratylisme ou l’horizon de la fiction

  • 75 S. Mallarmé, « Notes sur le langage », p. 504.
  • 76 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

18« Le langage lui est apparu l’instrument de la fiction »75, rapportait Mallarmé en 1869 dans ses très cartésiennes « Notes sur le langage ». Comment, dès lors, sortir de la fiction, comment échapper au « comme si » ? Le cratylisme secondaire vise certes à « rémun[érer] le défaut des langues »76, c’est-à-dire à le compenser, voire à le récompenser puisqu’un tel défaut justifie l’existence du vers. Mais cette compensation est peut-être purement imaginaire. Dans Les Mots anglais, Mallarmé assimile l’allitération, instrument principal de cette compensation, à un produit de l’imagination :

  • 77 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 967-968.

Pareil effort magistral de l’Imagination désireuse, non seulement de se satisfaire par le symbole éclatant dans les spectacles du monde, mais d’établir un lien entre ceux-ci et la parole chargée de les exprimer, touche à l’un des mystères sacrés ou périlleux du Langage77.

L’effort cratylien entrepris par le poète relève de l’« Imagination » ; le remède à l’imperfection des langues risque dès lors de n’être que pure fiction. La Musique et les Lettres redira en substance la même chose :

  • 78 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 68 (je souligne).

Avec véracité, qu’est-ce, les Lettres, que cette mentale poursuite, menée, en tant que le discours, afin de définir ou de faire, à l’égard de soi-même, preuve que le spectacle répond à une imaginative compréhension […]78.

  • 79 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 967.

Le cratylisme paraît d’autant plus fictif que pour désigner le « lien » entre « la parole » et « les spectacles du monde », Mallarmé n’emploie presque jamais le vocabulaire de la mimesis : « répond à une imaginative compréhension », « exprimer » sont les termes dont il use, dans Les Mots anglais comme ailleurs, pour qualifier ce lien. La Petite Philologie traite du « lien […] entre la signification et la forme d’un mot »79, bien plus que du lien entre mots et choses. On reste dans la sphère du sens.

19Les Vers de circonstance semblent confirmer cette vue sans illusion. Dans ce quatrain inscrit sur un éventail par exemple, l’aile est à la fois une métaphore de l’objet et un vieux symbole du vers ou du poème :

  • 80 S. Mallarmé, « Éventails », p. 273, no 2.

Jadis frôlant avec émoi
Ton dos de licorne ou de fée,
Aile ancienne, donne-moi
L’horizon dans une bouffée80.

Or cette aile appartient à un être purement fictif, « licorne » ou « fée » : elle relève de la fiction. Elle n’a pas tant pour rôle de faire surgir devant nous le réel que de « donne[r] […]/ L’horizon dans une bouffée ». « L’horizon » : c’est-à-dire une ligne imaginaire, ou un espace lointain et abstrait. La poésie est simple ouverture sur un au-delà – une ouverture peut-être seulement souhaitée. Rien n’indique qu’elle atteint l’essence des choses.

20Un autre quatrain-éventail, variation sur le précédent, prolonge la méditation sur la fonction de la poésie :

  • 81 Ibid., p. 275, no 11.

Bel éventail que je mets en émoi
De mon séjour chez une blonde fée
Avec cette aile ouverte amène-moi
Quelque éternelle et rieuse bouffée81.

La « bouffée » est « éternelle » parce que les vers inscrits sur l’objet et mémorisés par le propriétaire de l’éventail sont appelés à durer. Mais elle a cette vertu pour une raison plus profonde : le poème en effet s’élève au-dessus du réel prosaïque pour atteindre un espace fictif (le « séjour chez une blonde fée »), idéal. La « bouffée » est « rieuse » parce que cette victoire sur une vie imparfaite remplit l’homme de joie, et au-delà sans doute, parce que la tentation cratylienne de la poésie n’est qu’un jeu, certes supérieur, consistant à faire comme si le vers pouvait rendre aux langues leur justesse et nous faire toucher à l’essence des choses. Les procédés cratyliens sont de purs effets de sens, mais il n’y a pas à le regretter puisque l’homme n’accède jamais à autre chose : ce sens représente son vrai trésor.

  • 82 Ibid., p. 274, no 3.
  • 83 S. Mallarmé, « Albums », Vers de circonstance, p. 313, no 8.
  • 84 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 1087.

21Cette dimension ludique apparaît nettement dans une des manifestations du cratylisme qui n’a pas encore été abordée : le cratylisme des noms dérivés ou composés, que Socrate examinait en grec. Le poète en effet se plaît à retrouver dans les noms propres des noms communs au moyen d’une rime équivoquée qui semble accréditer leur lien originel. Il fait rimer « Madeleine » avec « a de laine »82, et « Deschamps » avec « des champs »83. Ce procédé renvoie en apparence à ce que disent Les Mots anglais des noms propres : « ils relèvent presque toujours de procédés de composition très primitifs, ce qui les rend curieux à plus d’un titre. Mêlés encore à la Langue, leur sens tient l’imagination en éveil »84. Sauf que la rime équivoquée a valeur ludique et non scientifique, comme en témoigne ce distique d’hexasyllabes :

  • 85 S. Mallarmé, « Dédicaces, autographes, envois divers », Vers de circonstance, p. 326, no 64.

Je conduirai Redon
Jusqu’à son édredon85.

  • 86 T. Natanson, « Expositions : exposition Odilon Redon, pastels et dessins de K. X. Roussel », Revue (...)

Le nom propre semble tiré du nom commun par abréviation, mais l’assimilation du peintre à un objet rembourré associé au sommeil, donc à la paresse, obéit clairement à une intention humoristique. Non que celle-ci soit exempte de toute portée sérieuse, puisque l’« édredon » est entre tous l’objet propre à représenter celui qu’on a surnommé le « Prince du Rêve »86. La voyelle sombre de la rime, source d’une assonance en [õ] dans les deux vers, renforce d’ailleurs les connotations nocturnes du mot. Cependant, il est clair que le jeu ici prévaut. Cela est plus évident encore lorsque le poète use de simples rimes riches, car le lien y semble plus lâche ; ainsi, dans ce quatrain, où la rime unit le nom d’un bibliophile et celui d’un cuir utilisé pour relier les livres :

  • 87 S. Mallarmé, « Dédicaces… », p. 324, no 48.

Non comme pour étinceler
Aux immortels dos de basane,
Tard avec mon laisser-aller
Je vous salue, Octave Uzanne87.

Frappé par la richesse de la rime et sa motivation sémantique, le lecteur est amené à considérer le mot « Uzanne », dont la consonance étrange a pu le dérouter, comme un dérivé du mot « basane ». Il prête volontiers à ce nom propre une justesse cachée. Mais tandis que pour « Deschamps » la dérivation paraissait vraisemblable, les habitants d’un pays champêtre ayant pu être appelés d’après ce dernier, ici elle ne l’est guère. La justesse du nom propre, quoique séduisante, tient du funambulisme : elle s’avère en dernier ressort imaginaire.

22Ce cratylisme ludique s’étend aux noms communs. Le poète s’amuse souvent à décomposer ce type de mot pour y retrouver le nom d’une action ou d’un mouvement caractéristique de la chose ; la rime prend alors une allure définitionnelle, comme dans ce distique à rime équivoquée :

  • 88 S. Mallarmé, « Dons de fruits… », p. 294, no 53.

Chaque gracieuseté qu’on fit
Se change l’hiver en fruit confit 88.

  • 89 S. Mallarmé, « Autres dons de Nouvel An », Vers de circonstance, p. 301, no 28.
  • 90 Ibid., p. 299, no 12 et 13.
  • 91 S. Mallarmé, « Fêtes et anniversaires », p. 310, no 21.
  • 92 S. Mallarmé, préface à « Récréations postales », p. 245.

Lorsque la rime est riche ou tend vers la paronomase, la nécessité du lien linguistique paraît moindre et la fantaisie du procédé est patente : quand « fouliez » rime avec « souliers »89, « mouchoir » avec « choir »90, ou « rose » avec « arrose »91, l’effet cratylien éveille le sourire voire le rire en même temps qu’il fait surgir l’image de l’objet. « [A]musement propre à un poëte »92, selon la préface des « Récréations postales », il rappelle qu’on n’atteint jamais à l’essence des choses. La justesse du mot-vers réside peut-être tout entière dans la puissance de son effet sur l’imagination, dans son pouvoir d’évoquer (au sens magique) des objets.

 

  • 93 S. Mallarmé, OCM I, p. 717 : lettre à Eugène Lefébure, 27 mai 1867.
  • 94 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968.
  • 95 S. Mallarmé, « Planches et feuillets », Crayonné au théâtre, in OCM II, p. 195.
  • 96 S. Mallarmé, « La littérature, doctrine », in OCM I, p. 624.
  • 97 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 74.
  • 98 Ibid., p. 75.

23Chez Mallarmé, le linguiste aussi bien que le poète ont été « mordu[s] au cœur […] par la Chimère »93 cratylienne, le rêve d’une justesse native des mots. Si le linguiste s’efforce de retrouver dans les consonnes d’attaque des vocables et leur articulation le lien entre son et sens, il sait qu’il « touche à l’un des mystères sacrés ou périlleux du Langage »94 et que ce mystère risque à jamais de lui demeurer fermé. Aussi cède-t-il le pas au poète. Libéré des contraintes de l’objectivité scientifique, ce dernier peut, avec son instinct de la langue, en exhiber les intentions secrètes, peut-être déposées là par les créateurs de mots. Ce même instinct rend le poète sensible à l’imperfection des langues – qu’on attribue celle-ci à leur histoire, les intentions premières ayant été peu à peu ensevelies, ou bien au hasard de leur formation. Pour y remédier, il a recours « aux artifices humbles et sacrés de la parole »95 sous la forme du vers, « système agencé comme un spirituel zodiaque »96 : grâce à sa « clé allitérative, et la rime »97, où se condense la signification, aux assonances, qui jouent avec le timbre des voyelles, il redonne à la langue une justesse. Par leur proximité avec les choses, les Vers de circonstance font apparaître l’enjeu de ce cratylisme secondaire : il ne s’agit pas de redoubler le monde par une imitation fidèle et oiseuse de l’objet qu’accompagne le poème ; il s’agit d’évoquer les « spectacles du monde » en leur donnant une pérennité ou une consistance sensible. Au-delà, l’enjeu du cratylisme secondaire est de capter quelque chose du rythme essentiel, alternance d’ombre et de lumière, de vie et de mort : « Au vers impersonnel ou pur s’adaptera l’instinct qui dégage, du monde, un chant, pour en illuminer le rythme fondamental »98, prophétise La Musique et les Lettres.

  • 99 S. Mallarmé, « Solennité », p. 200.
  • 100 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 76.
  • 101 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.
  • 102 S. Mallarmé, « Richard Wagner. Rêverie d’un poëte français », in OCM II, p. 158.

24Mais cet effort pour redonner une justesse au langage ne signifie pas que le langage atteint à l’essence véritable des choses. Artifice, le poème a pour seul horizon la fiction. Le cratylisme secondaire relève du jeu, du « comme si ». Les rimes équivoquées en témoignent : « cette fulgurante cause de délice »99 nous transporte dans un paradis fictif, où le langage aurait retrouvé sa plénitude. Un jeu, certes, mais supérieur, « à la hauteur et à l’exemple de la pensée »100. La leçon ultime des Vers de circonstance est une leçon de modestie, lumineuse comme un sourire : elle impose « que ne vaille de raison pour se considérer Dieu »101. Si elle nous interdit l’accès aux choses elles-mêmes, par les jouissances qu’elle promet, elle nous réconcilie cependant avec notre « authentique séjour terrestre »102.

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Notes

1 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, in Œuvres complètes, t. II, B. Marchal (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2003, p. 66, abrégé ci-après en OCM II.

2 S. Mallarmé, « Plaisir sacré », Offices, in OCM II, p. 236.

3 Le poète pose les fondements de ce recueil avec le projet des « Récréations postales », qu’il a commencé à réaliser, aidé par James Whistler, mais aussi, plus directement, avec l’idée d’un recueil de Vers de circonstance, mentionné dans sa lettre testamentaire à Marie et Geneviève Mallarmé datée du 8 septembre 1898 : S. Mallarmé, Œuvres complètes, t. I, B. Marchal (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1998, p. 821, abrégé ci-après en OCM I.

4 Le recueil est finalement publié par Edmond Bonniot, en 1920, aux éditions de La Nouvelle Revue française : S. Mallarmé, Vers de circonstance. Avec un quatrain autographe, E. Bonniot (éd.), Paris, La Nouvelle Revue française, 1920.

5 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 67.

6 Ibid.

7 S. Mallarmé, OCM I, p. 696 : lettre à Henri Cazalis, 28 avril 1866.

8 S. Mallarmé, « Notes sur le langage », in OCM I, p. 504.

9 Ibid.

10 Platon, Protagoras, Euthydème, Gorgias, Ménexène, Ménon, Cratyle, É. Chambry (trad.), Paris, Garnier – Flammarion (GF), 1967, p. 391.

11 Ibid., p. 412.

12 Ibid., p. 404.

13 Ibid., p. 449.

14 Ibid., p. 452.

15 Ibid.

16 Ibid., p. 453.

17 Pour une mise en perspective des travaux linguistiques de Mallarmé, voir M. Ruppli-Coursange, S. Thorel-Cailleteau, Mallarmé. La Grammaire et le Grimoire, Genève, Droz, 2005, en particulier les chapitres « La linguistique en 1870 », « Les Notes sur le langage » et « Les Mots anglais ».

18 À tel point qu’à sa création en 1866, la Société de linguistique de Paris dut exclure cette question des communications de ses membres, signalent M. Ruppli-Coursange et S. Thorel-Cailleteau : ibid., p. 58.

19 S. Mallarmé, Les Mots anglais, in OCM II, p. 949 (également désigné Petite Philologie).

20 Ibid., p. 967.

21 Ibid., p. 965.

22 Ibid., p. 967.

23 Ibid.

24 Ibid., p. 949.

25 Ibid.

26 Ibid.

27 Ibid., p. 973.

28 Là-dessus, voir G. Genette, Mimologiques. Voyage en Cratylie, Paris, Seuil, 1976.

29 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968.

30 Ibid., p. 969.

31 Ibid., p. 942.

32 Ibid., p. 1003.

33 Ibid., p. 998.

34 Évoquant les pages des Mots anglais consacrées aux « Familles de vocables », Genette remarque : « La démarche de ce chapitre est proprement inductive, d’où son caractère souvent incertain et comme hésitant. Ici, la signification des lettres ne se donne plus pour absolue, mais bien pour relative aux données, souvent capricieuses, d’un corpus réel » (G. Genette, « Au défaut des langues », in Mimologiques…, p. 267).

35 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968.

36 Ibid.

37 Ibid.

38 Ibid.

39 Ibid.

40 Ibid., p. 960.

41 Ibid., p. 967.

42 S. Mallarmé, « Crise de vers », in OCM II, p. 207.

43 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968.

44 Ibid., p. 967.

45 S. Mallarmé, « Le tombeau d’Edgar Poe », Poésies [1899], in OCM I, p. 38.

46 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 966.

47 Ibid., p. 968.

48 Ibid., p. 966.

49 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 75.

50 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 213.

51 Ibid., p. 208.

52 Ibid.

53 G. Genette, « L’écriture en jeu », Mimologiques…, p. 313.

54 Ibid., p. 316.

55 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 998 (je souligne).

56 Ibid., p. 989.

57 Ibid.

58 Ibid., p. 1010.

59 Ibid., p. 1003.

60 Platon, Protagoras…, p. 452.

61 S. Mallarmé, « Solennité », Crayonné au théâtre, in OCM II, p. 199-200.

62 S. Mallarmé, « Récréations postales », Vers de circonstance, in OCM I, p. 250, no 6.

63 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 989.

64 S. Mallarmé, « La pipe », Anecdotes ou poèmes, in OCM I, p. 420.

65 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 960.

66 S. Mallarmé, « Dons de fruits glacés au Nouvel An », Vers de circonstance, p. 290, no 32.

67 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 989.

68 Platon, Protagoras…, p. 452.

69 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

70 Ibid.

71 S. Mallarmé, « Fêtes et anniversaires », Vers de circonstance, p. 309, no 19.

72 S. Mallarmé, « Éventails », Vers de circonstance, p. 275, no 12.

73 Voir en particulier celui de M. Roujon, en octosyllabes, calligraphié sur un éventail à huit brins là encore.

74 Platon, Protagoras…, p. 449.

75 S. Mallarmé, « Notes sur le langage », p. 504.

76 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

77 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 967-968.

78 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 68 (je souligne).

79 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 967.

80 S. Mallarmé, « Éventails », p. 273, no 2.

81 Ibid., p. 275, no 11.

82 Ibid., p. 274, no 3.

83 S. Mallarmé, « Albums », Vers de circonstance, p. 313, no 8.

84 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 1087.

85 S. Mallarmé, « Dédicaces, autographes, envois divers », Vers de circonstance, p. 326, no 64.

86 T. Natanson, « Expositions : exposition Odilon Redon, pastels et dessins de K. X. Roussel », Revue blanche, t. VI, no 31, mai 1894, p. 470.

87 S. Mallarmé, « Dédicaces… », p. 324, no 48.

88 S. Mallarmé, « Dons de fruits… », p. 294, no 53.

89 S. Mallarmé, « Autres dons de Nouvel An », Vers de circonstance, p. 301, no 28.

90 Ibid., p. 299, no 12 et 13.

91 S. Mallarmé, « Fêtes et anniversaires », p. 310, no 21.

92 S. Mallarmé, préface à « Récréations postales », p. 245.

93 S. Mallarmé, OCM I, p. 717 : lettre à Eugène Lefébure, 27 mai 1867.

94 S. Mallarmé, Les Mots anglais, p. 968.

95 S. Mallarmé, « Planches et feuillets », Crayonné au théâtre, in OCM II, p. 195.

96 S. Mallarmé, « La littérature, doctrine », in OCM I, p. 624.

97 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 74.

98 Ibid., p. 75.

99 S. Mallarmé, « Solennité », p. 200.

100 S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, p. 76.

101 S. Mallarmé, « Crise de vers », p. 208.

102 S. Mallarmé, « Richard Wagner. Rêverie d’un poëte français », in OCM II, p. 158.

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Pour citer cet article

Référence papier

Barbara Bohac, « Les Vers de circonstance de Mallarmé : des mots aux choses ? »Elseneur, 27 | 2012, 21-36.

Référence électronique

Barbara Bohac, « Les Vers de circonstance de Mallarmé : des mots aux choses ? »Elseneur [En ligne], 27 | 2012, mis en ligne le 12 avril 2024, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/2032 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.2032

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Auteur

Barbara Bohac

Université d’Artois

Barbara Bohac, ancienne élève de l’École normale supérieure et auteure d’une thèse de doctorat sur Stéphane Mallarmé, a enseigné à l’université Paris-Sorbonne (Paris-IV). Elle est actuellement professeure agrégée de l’enseignement du second degré à l’université d’Artois. Ses publications portent sur Mallarmé, mais aussi sur des auteurs comme Théophile Gautier, Charles Baudelaire ou Paul Claudel. Elle s’intéresse particulièrement au rapport entre les arts et le quotidien. Elle est l’auteure de Jouir partout ainsi qu’il sied. Mallarmé et l’esthétique du quotidien (Paris, Classiques Garnier, 2012).

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