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Comptes rendus

Dossier « L’épopée en vers dans la littérature française du XVIe au XIXe siècle », Jean-Marie Roulin (dir.)

Francine Wild
p. 222-224
Référence(s) :

Dossier « L’épopée en vers dans la littérature française du XVIe au XIXe siècle », Jean-Marie Roulin (dir.), Cahiers de l’Association internationale des études françaises, no 65, mai 2013, p. 247-376.

Texte intégral

1L’épopée, malgré son image de genre mal-aimé ou peut-être à cause d’elle, intéresse toujours. Chaque chercheur redécouvre à son tour le paradoxe d’un genre décrié pendant des siècles par la critique, par le public, par l’histoire littéraire, et qui n’a guère cessé de produire des œuvres, souvent tout à fait dignes d’intérêt.

2La problématique proposée par Jean-Marie Roulin pour cette demi-journée du congrès annuel de l’AIEF en 2012 est dictée par son point de vue de spécialiste du romantisme : après la rupture de la Renaissance, qui a imposé la conception aristotélicienne de l’épopée et rejeté dans l’oubli l’épopée médiévale, une deuxième rupture, celle du romantisme, introduit l’idéal d’une poésie épique orale et populaire, alors que la tradition classique reste vivace. C’est donc au XVIe siècle, moment où s’installe la poétique « classique » de l’épopée, que commence l’enquête dont La Légende des siècles est le point d’aboutissement. La question posée par les auteurs des communications est celle de l’évolution d’un genre qui se cherche et se transforme, ainsi que le dialogue qu’il ne cesse d’entretenir avec l’Histoire.

3Auteure d’une thèse récente sur « Les guerres d’Italie, entre chronique et épopée », Sandra Provini bouscule d’emblée les idées reçues : on situe d’ordinaire vers 1530-1540 l’apparition d’un « désir d’épopée » (l’expression est de Françoise Charpentier) qui aboutit une génération plus tard à des poèmes d’envergure. Sandra Provini montre en analysant le Voyage de Venise de Jean Marot (1509) que le poème héroïque est bien présent dès le début du siècle. Les principaux procédés de l’épopée latine servent à auréoler d’héroïsme le roi et ses guerriers. La tradition épique et encomiastique médiévale est encore là. Le rhétoriqueur mêle le récit objectif et véridique et l’éloge du roi-héros.

4Bruno Méniel, dont les travaux sur l’épopée entre 1570 et 1630 ont fait date, analyse ensuite dans six poèmes publiés entre 1579 et 1605 ce qu’il appelle « l’éthique » – on pourrait dire l’esprit – de l’épopée romanesque. Il commence par établir ce qui caractérise ce genre, en l’opposant à celui du poème héroïque, avec une clarté parfaite. Il décrit ensuite l’esprit qui domine dans ces poèmes : l’emprise des passions, et surtout de l’amour contre lequel même le héros le plus conquérant est sans défense, l’aspiration à l’aventure, la pratique du duel ou de la vengeance – qui prouve une vision archaïque du rapport aux institutions –, le rôle très important joué par la Fortune. Ces idéaux aristocratiques sont peut-être l’incarnation poétique de ce qu’avait été peu auparavant le rêve ligueur.

5Les grandes épopées nationales du milieu du XVIIe siècle sont l’objet de deux communications. Giorgetto Giorgi se livre sur Alaric, ou Rome vaincue (1654), de Georges de Scudéry, à une lecture minutieuse qui lui permet de dégager l’influence des grands théoriciens anciens et modernes, ainsi que des grands modèles épiques, français, latins ou italiens. Parfois cette influence est inavouée, en particulier lorsque Scudéry suit l’Arioste, alors fortement critiqué. Gabriella Bosco tente de montrer que Desmarets de Saint-Sorlin, dans Clovis (1657), puis dans Marie-Madeleine (1669) et dans Esther (1670), a réalisé l’évolution nécessaire du genre que prônait déjà Du Bartas, vers un poème entièrement chrétien, jusque dans sa mythologie et, bien sûr, par le merveilleux employé. C’est dans Marie-Madeleine, qu’elle analyse en dernier, qu’elle constate que l’évolution est arrivée à son terme.

6La Henriade a été longtemps considérée comme le modèle même de l’épopée classique. Sylvain Menant la qualifie de « baroque », avec un point d’interrogation qui dit le caractère paradoxal de son point de vue. Sa démonstration s’appuie sur une analyse tout en finesse qui nous montre les variations de l’ethos, les changements de ton, l’imagination à l’œuvre dans l’usage des figures (l’allégorie en particulier).

7Avec Anne Boquel-Kern on revient à des sujets d’histoire très récente : les épopées portant sur Napoléon entre 1820 et 1850. Les poètes écrivent alors soit pour exprimer leur opinion sur le régime actuel, soit pour juger l’action de Napoléon ; ils transfigurent les faits historiques soit en insérant des épisodes fictifs entre les épisodes historiquement vérifiés, soit en embellissant le matériau historique. Anne Boquel-Kern s’attarde sur deux poèmes particuliers, le Napoléon d’Edgar Quinet et La Divine Épopée d’Alexandre Soumet, montrant que Quinet, qui tente de faire de Napoléon un personnage providentiel et prophétique, échoue parce que la figure qu’il élabore ne peut convaincre ; Soumet, qui n’utilise Napoléon que dans de brefs épisodes de sa grande fresque philosophico-spirituelle, réussit mieux. Henri Scepi clôt avec une communication très riche sur La Légende des siècles, dont il montre comment Hugo y refonde le genre selon des voies nouvelles, récupérant les grandes traditions épiques et les dépassant en même temps ; La Légende se fait somme du genre humain, entre passé et avenir, entre unité et pluralité.

8Les siècles successifs et les styles divers sont tous représentés ici, et il faut s’en féliciter car trop souvent les panoramas interséculaires sont incomplets. Le souci de poser les mêmes questions et d’interroger les textes plus que les théories, qui a présidé à l’ensemble des communications, permet de découvrir des poèmes que, pour des raisons de chronologie et de longueur, on n’a jamais eu l’occasion de lire. D’intéressants échos entre communications incitent à la réflexion, en premier lieu sur la place des sujets d’actualité dans l’épopée, question importante, ou, question apparemment mineure, sur la tendance à ajouter au poème des annotations, références, annexes érudites : mentionnée ici à propos de Voltaire puis des épopées sur Napoléon, l’annotation remonte à Desmarets qui l’inaugure dans Clovis, très vite imité par le P. Le Moyne dans Saint Louis ou la Sainte Couronne reconquise (1658).

9On est surtout frappé par la diversité du genre épique. Jean-Marie Roulin le dit, en conclusion, « tendu entre une matrice contraignante et la tentation de la perversion des codes ». Mais ne peut-on aller jusqu’à dire que le genre épique n’a jamais eu un unique modèle ? Bruno Méniel différencie des formes clairement divergentes, Gabriella Bosco montre un genre en pleine recherche et évolution, tandis que Sylvain Menant conteste l’image d’ordre classique normatif qu’on accole volontiers à La Henriade. Sans même aller jusqu’à Hugo, le genre épique en vers ne peut apparaître comme une forme figée. En outre, comme le rappelle Jean-Marie Roulin, l’épopée en prose, avec Fénelon puis Chateaubriand, naît au cours de cette riche période et a son développement propre.

10Il faut se féliciter de la publication de cette demi-journée qui confirme des résultats connus, fait connaître des travaux récents, enrichit la connaissance du genre poétique.

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Pour citer cet article

Référence papier

Francine Wild, « Dossier « L’épopée en vers dans la littérature française du XVIe au XIXe siècle », Jean-Marie Roulin (dir.) »Elseneur, 28 | 2013, 222-224.

Référence électronique

Francine Wild, « Dossier « L’épopée en vers dans la littérature française du XVIe au XIXe siècle », Jean-Marie Roulin (dir.) »Elseneur [En ligne], 28 | 2013, mis en ligne le 02 avril 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1978 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1978

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Francine Wild

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