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Comptes rendus

Jean-Michel Rey, Histoires d’escrocs, t. 1, La Vengeance par le crédit ou Monte-Cristo

Isabelle Safa
p. 217-222
Référence(s) :

Jean-Michel Rey, Histoires d’escrocs, t. 1, La Vengeance par le crédit ou Monte-Cristo, Paris, Éditions de l’Olivier (Penser / rêver), 2013, 182 p.

Texte intégral

1Longtemps dédaigné par la critique littéraire, qui le rangeait avec condescendance dans la catégorie des amuseurs, Alexandre Dumas bénéficie depuis quelques années d’un regain d’intérêt que confirme cet ouvrage de Jean-Michel Rey, consacré au Comte de Monte-Cristo (1844). Premier d’une trilogie intitulée Histoires d’escrocs dont le second tome est consacré aux Buddenbrook de Thomas Mann et le troisième au Grand Escroc (The Confidence-Man) d’Herman Melville, cet opus entend montrer que le roman dumasien dispense un savoir sur la finance. La thèse de l’auteur est que la vengeance et le crédit sont dans le roman des mécanismes solidaires (p. 27), et que cette articulation illustre la « grande intelligence du roman sur le terrain économique », puisque Dumas y expose, par le biais de la fiction, tous les rouages de la finance moderne.

2Après un bref avant-propos, l’ouvrage se divise en quatorze chapitres qui suivent à peu près la progression romanesque, jusqu’à la catastrophe finale. L’analyse est naturellement centrée sur les rapports du comte de Monte-Cristo et du banquier Danglars, laissant de côté les autres victimes de la vengeance du comte que sont principalement le militaire Morcerf et le procureur Villefort. L’auteur part de la présence dans le roman de deux pôles antagonistes qui sont l’oubli et la vengeance. Au chapitre du premier, on range l’existence nouvelle de ceux qui ont trahi Dantès : changement de lieu (de Marseille à Paris), de nom (pour Mondego devenu Morcerf) et de statut (anoblissement). C’est également l’oubli qui gouverne le monde opaque des transactions financières, qui se caractérise selon Jean-Michel Rey par le primat de la logique du résultat : qu’importent les moyens employés, on ne retient que le succès.

Secret et apparences

3Danglars, qui jouit de la réputation usurpée de « banquier populaire » et d’un titre de baron acheté, doit l’une et l’autre à sa fortune, dont on comprend rapidement qu’elle a été bâtie par des moyens peu scrupuleux. On peut d’ailleurs, en appliquant cette analyse aux autres ennemis du comte, constater que c’est à travers le crédit pour le banquier, l’honneur pour le militaire et la justice pour le magistrat, que Monte-Cristo dévoile chaque fois l’envers des apparences. En s’attaquant à la réputation de trois hommes jusque-là tenus pour irréprochables – Jean-Michel Rey souligne le parallèle que fait la langue même entre crédit et réputation –, le comte prouve que dans les trois cas il y a eu tromperie, triche, trahison. C’est donc l’ensemble des fondements de la société louis-philipparde que le roman sape irrémédiablement.

  • 6 Le Comte de Monte-Cristo, chap. cxiii : « Le Passé ».

4Dans le cas de Danglars, la vengeance consistera précisément à rappeler le passé – la prière que Dantès grave sur les murs de sa prison implore Dieu de lui conserver la mémoire6 – et à punir le banquier par les moyens mêmes qu’il croit pouvoir continuer d’user dans l’ombre. L’auteur postule en effet que le crédit s’accommode peu de la publicité, et ne veut pas se montrer sous son vrai jour qui est celui du rapport de forces direct et violent. Du premier coup d’œil, on s’aperçoit que tout est faux chez le baron, œuvres d’art, titre, et même vie de famille :

Danglars, vis-à-vis du monde et même vis-à-vis de ses gens, affectait le bonhomme et le père faible : c’était une face du rôle qu’il s’était imposé dans la comédie populaire qu’il jouait ; […]
Hâtons-nous de dire que, dans l’intimité, […] le bonhomme disparaissait pour faire place au mari brutal et au père absolu. (Le Comte de Monte-Cristo, chap. xcv)

5À l’inverse de Monte-Cristo, dont la fortune fabuleuse – mais bien réelle – crédibilise le pedigree aristocratique – quoi qu’il soit inventé –, la réputation de Danglars, tout comme sa fortune, est fragile. Le comte, par un exposé sur les fortunes de premier, deuxième et troisième ordre, ces dernières étant composées comme il le souligne d’un « capital réel ou fictif », fait comprendre au banquier l’artificialité de sa position : « les fortunes de troisième ordre ne représentent que le quart ou le tiers de leur apparence ». La réalité de la richesse peut donc prendre appui, comme le souligne Jean-Michel Rey, sur de pures fictions (p. 125).

Croire et faire croire

  • 7 Comme en témoigne la lettre qu’il laisse à sa femme, qui révèle son ignorance de la machine inferna (...)

6L’ouvrage détaille le caractère religieux ou théologique de la vengeance dans le roman, et cherche à identifier la place du processus financier dans ce dispositif, évoquant notamment un passage de Marx qui établit la foi comme la condition d’existence du crédit. Il fait alors l’hypothèse que « le crédit a parfois toutes les apparences d’une Providence et qu’il peut devenir aussi un extraordinaire moyen de châtiment » (p. 33). C’est ce que la première partie de la mission de Monte-Cristo illustre avec le sauvetage de l’armateur Morrel, acculé à la faillite par une série de coups durs et non à la suite de spéculations douteuses. Se substituant à la Providence, le comte accorde du crédit à l’armateur qu’il sauve de la ruine et du suicide. Dans un second temps, il fait exactement l’inverse avec Danglars, dont il sape crédit et fortune par plusieurs opérations. Jean-Michel Rey en déduit une « ambivalence » du crédit, le roman montrant ainsi la « dimension subjective » de l’économie (p. 34). Ce qui est mis en circulation à travers le mécanisme du crédit n’est donc pas une valeur fixe mais des prévisions. Est ainsi dévoilé le procédé le plus courant du crédit qui consiste à spéculer sur des anticipations, et sur la croyance ou la crédulité : entre une rentrée d’argent effective et la croyance qu’elle a eu lieu, Danglars explique qu’il n’y a pas de différence. Pour Jean-Michel Rey, désir et croyance mènent donc le jeu bien plus que l’examen rationnel des chiffres dont se targue le banquier jusqu’à la fin du roman7. C’est cette irrationalité toujours dissimulée dans les opérations de finance qui précipite les catastrophes : l’auteur souligne l’hétérotélie de la situation pour Danglars, qui se met à spéculer sur les gains futurs qui lui feront compenser sa première perte ; c’est bien la perspective d’un profit rapide qui va le ruiner (p. 102).

  • 8 André Orléan, L’Empire de la valeur, Paris, Seuil, 2011, p. 310 : « La simple crainte d’une crise (...)

7Le chapitre intitulé « Dire c’est produire » traite quant à lui de l’équivalence entre la parole et le résultat. L’auteur postule une sorte de fonction performative du langage quant au crédit, mettant en parallèle le jugement porté sur la dénonciation écrite qui provoque l’emprisonnement de Dantès – « il y a là de quoi tuer un homme plus sûrement » qu’en l’assassinant au coin d’un bois (chap. iv) – et la vengeance du comte : quelques opérations qui donnent aux mots et au papier une efficacité extraordinaire (p. 42). Jean-Michel Rey fait résonner ces citations du roman avec des textes de théorie économique qui soulignent l’importance du discours : spéculation et rumeur sont analysées dans leur fonctionnement et leurs conséquences sur le crédit par Nicolas Du Tot au XVIIIe siècle comme par André Orléan aujourd’hui8. Mais la parole peut se retourner contre celui qui en fait usage inconsidérément. L’importance des apparences et du secret permet de comprendre que célébrer trop bruyamment son crédit, à un moment où celui-ci est soupçonné, revient à commencer à le saper. L’auteur pense que c’est ce que montre le roman, s’appuyant sur l’évolution du discours de Danglars, finalement décrit comme la « la faconde banale du charlatan dont l’état est de prôner son crédit » : démonétisée, la parole est sans valeur.

La Bourse et la vie

8Jean-Michel Rey pointe la différence entre le crédit monétaire moderne qui a régulièrement besoin de garanties extérieures (p. 113) et la « garantie vivante » (chap. lxxxviii) que représentent les gens d’honneur, garantie qui se soutient toute seule par le sang qu’ils sont prêts à verser.

9Le roman établit très tôt un parallèle entre le crédit et la vie puisque l’armateur Morrel compte se suicider au moment où il se croit ruiné ; Jean-Michel Rey décortique ce parallèle à propos de Danglars, à qui le comte explique que les capitaux sont au financier ce que la peau est à l’homme civilisé, et qu’il avertit à la première perte qu’il lui a infligée (sans que Danglars en reconnaisse l’origine) : « votre peau vient d’être ouverte par une saignée, qui réitérée quatre fois entraînerait la mort » (chap. lxvi).

10Le réseau de métaphores employé à dessein par le comte révèle crûment la réalité des rapports sociaux et même familiaux, dans lesquels prévaut un rapport de forces exposé dans toute sa brutalité et son cynisme : pour éloigner une banqueroute imminente, le banquier envisage de donner pour gendre à sa fille Andrea Cavalcanti, qu’il croit riche ; Eugénie Danglars comprend que son père la met « en gage pour trois millions » (chap. xcv) afin d’amplifier sa fortune fictive pour que le crédit revienne. Le discours que le baron tient à sa fille, abondamment cité par Jean-Michel Rey, est très révélateur de la manière dont le roman dumasien pense les mécanismes de la finance :

[…] le crédit d’un banquier est sa vie physique et morale, […] le crédit soutient l’homme comme le souffle anime le corps, et […] à mesure que le crédit se retire le corps devient cadavre. (chap. xcv)

Vengeance et modernité

11Citant le roman (chap. xlviii), l’auteur évoque la loi du Talion (« une certaine représentation de la justice » p. 122) qui régit les actions de Dantès devenu Monte-Cristo. Sa spécificité selon lui est qu’elle refuse toute forme de transaction, d’échange ou de proportion (p. 19) : il nous semble au contraire que c’est justement en vertu d’une forme de proportion que s’exerce la vengeance. Elle n’est pas « illimitée » comme le postule Jean-Michel Rey, mais relève bien d’une comptabilité, ce qu’illustre la citation qui figure au premier chapitre d’Histoires d’escrocs : « pour une douleur lente, profonde, infinie, éternelle, je rendrais, s’il était possible, une douleur pareille à celle que l’on m’aurait faite : œil pour œil, dent pour dent […] » (Le Comte de Monte-Cristo, chap. xxxv). Le banquier, comme d’ailleurs le juge ou le militaire, sont punis par là où ils ont péché : le premier est atteint dans sa fortune, le second dans sa probité et le troisième dans son honneur militaire. Cette exécution d’une loi archaïque s’exerce cependant à travers les moyens les plus modernes : c’est par le télégraphe que le comte ruine Danglars avec de fausses nouvelles, et c’est au moyen d’entrefilets dans les journaux qu’il déshonore Morcerf.

  • 9 Julie Anselmini, Le Roman d’Alexandre Dumas père, ou la Réinvention du merveilleux, Genève, Droz (...)

12L’originalité de Dumas est donc d’allier une compréhension très moderne des rouages de la finance et une présentation de ceux-ci à travers une mythologie fantastique qui frappe l’imaginaire. Julie Anselmini montre ainsi dans sa thèse sur le merveilleux que la thématique de la richesse, fabuleuse ou non, révèle chez Dumas une forme d’éthique de l’argent : il ne faut pas en être l’esclave mais en user comme d’un instrument au service d’un but, ou pour sa valeur esthétique9. Fouquet contre Colbert, Monte-Cristo contre Danglars, mettent en scène l’affrontement entre éthique aristocratique et capitalisme moderne.

13On peut regretter que l’ouvrage, qui se présente comme un essai, ne précise pas toujours ses sources et qu’il n’y ait pas, alors que l’auteur navigue entre des textes du XIXe siècle et des textes d’économie contemporains, de réelle contextualisation historique ou d’histoire économique. Jean-Michel Rey met en résonance les différents textes avec une finesse incontestable, mais pour démontrer que Dumas illustre brillamment par la fiction l’impensé de la finance moderne, encore faut-il exposer davantage en quoi elle consiste et quelles en ont été les failles visibles à l’époque (krach, crise, etc.)

14À la lecture de cet ouvrage, force est cependant de constater que la fiction dumasienne contient effectivement un savoir technique (les mécanismes de la finance) et sociologique (le rapport d’une société à l’argent). En outre, le roman permet d’expliquer des savoirs et d’exposer des idéologies parfois plus efficacement que d’autres vecteurs. La démonstration de Jean-Michel Rey est surtout convaincante sur la question de la confiance et de l’imposture. Il montre que le crédit s’inscrit dans l’ère du soupçon puisque derrière les valeurs les mieux assurées se trouvent des combines inavouables (p. 180). L’hypothèse de départ, bien argumentée, ouvre ainsi le champ à une étude plus approfondie des aspects économiques abordés par Dumas dans l’ensemble de son œuvre.

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Notes

6 Le Comte de Monte-Cristo, chap. cxiii : « Le Passé ».

7 Comme en témoigne la lettre qu’il laisse à sa femme, qui révèle son ignorance de la machine infernale mise en marche par le comte. « Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n’ai plus rien su du jour où mes chiffres m’ont trompé » (chap. cvi).

8 André Orléan, L’Empire de la valeur, Paris, Seuil, 2011, p. 310 : « La simple crainte d’une crise peut provoquer la crise », cité par Jean-Michel Rey, p. 50.

9 Julie Anselmini, Le Roman d’Alexandre Dumas père, ou la Réinvention du merveilleux, Genève, Droz (Histoire des idées et Critique littéraire ; 461), 2010.

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Pour citer cet article

Référence papier

Isabelle Safa, « Jean-Michel Rey, Histoires d’escrocs, t. 1, La Vengeance par le crédit ou Monte-Cristo »Elseneur, 28 | 2013, 217-222.

Référence électronique

Isabelle Safa, « Jean-Michel Rey, Histoires d’escrocs, t. 1, La Vengeance par le crédit ou Monte-Cristo »Elseneur [En ligne], 28 | 2013, mis en ligne le 02 avril 2024, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1967 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1967

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