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Comptes rendus

Nicolas Valazza, Crise de plume et souveraineté du pinceau. Écrire la peinture de Diderot à Proust

Dominique Massonnaud
p. 213-215
Référence(s) :

Nicolas Valazza, Crise de plume et souveraineté du pinceau. Écrire la peinture de Diderot à Proust, Paris, Classiques Garnier (Études romantiques et dix-neuvièmistes ; 35), 2013, 354 p.

Texte intégral

1Nicolas Valazza, professeur assistant à l’université d’Indiana (Bloomington) et correspondant aux États-Unis pour la Société des études romantiques et dix-neuviémistes, propose, avec ce beau titre, un ouvrage qui parcourt, à nouveaux frais, le motif des relations entre écriture et peinture dans la moyenne durée : « de Diderot à Proust ».

2Le point de départ du travail est le Portrait de Zola par Manet, exposé au Salon de 1868, dont l’analyse permet de montrer « la multiplication des éléments iconiques reproduits dans le tableau », finissant par « désincarner l’écrivain, en le réduisant, lui-aussi, à sa nature iconique » (p. 11), ce qui livre d’emblée l’exemple d’une « souveraineté du peintre » qui serait une caractéristique de la modernité apparue au cours du XIXe siècle.

3L’approche n’explore pas plus avant l’arrière-plan théorique – sémiotique, sémiologique ou pragmatique – de l’analyse du signe pictural en recourant, par exemple, à Peirce et à ses successeurs : ce n’est clairement pas son objet. Si le caractère « iconique » du signe pictural tend à être bien vite rabattu, de façon binaire, sur « un triomphe du signifiant pictural sur le signifié dicté par l’écriture » (p. 11), il s’agit de s’inscrire dans une tradition (ou une doxa) dont Nicolas Valazza hérite. Il se prémunit cependant contre tout reproche en situant son propos du côté d’une altérité radicale du geste pictural, que rendent effectivement sensibles les nombreux écrits sur l’art, ou « écrits d’art » au XIXe siècle.

4Diderot – commentateur de Chardin, en particulier – devient ainsi le point de départ pour l’analyse de ce mouvement qui voit la peinture échapper au régime de l’ut pictura poesis, dans le moment où le mot de « littérature » voit se spécialiser peu à peu son emploi : quand s’accomplit une sortie progressive de l’empire des belles-lettres – et des beaux-arts – sur les productions esthétiques. L’étude déborde ainsi le strict cadre que serait le corpus de la « critique d’art », constituée peu à peu comme « genre », pour s’attacher aux « textes qui témoignent exemplairement de la souveraineté conquise par la peinture, et dont les singularités stylistiques marquent des phases emblématiques » (p. 16) dans la constitution d’un paradigme, historiquement marqué et déterminé.

  • 1 Nicolas Valazza, « Portrait de Proust en dentellière : au delà du petit pan de mur jaune », in Prou (...)

5La crise ouverte par le silence dont témoigne Diderot, confronté à quelques toiles de Chardin, marque des pages de Balzac, Baudelaire, les Goncourt, Zola et Huysmans précisément étudiées comme les emblèmes d’« un état critique de l’écriture au regard d’une peinture souveraine ». Puis cette crise de la représentation tend à trouver une résolution – momentanée – dans le grand œuvre proustien où « l’inscription du pinceau, souverainement incarné par la figure d’Elstir, correspond à une transposition de l’espace pictural dans la temporalité de l’écrit » (p. 20). La Recherche, relue dans cette perspective, parvient ainsi, par le travail de l’analogie et du tissage textuel, à accomplir – ou à viser – une synthèse où se dissolvent les catégories génériques, considérées comme encore actives au siècle précédent (p. 320). De fait, souscrivant à cette analyse développée dans le dernier chapitre, je rapprocherais volontiers la figure de Proust « en dentellière » proposée par Nicolas Valazza1 de celle d’un auteur-tisserand – figure venue de Goethe, lorsqu’il définissait, dans Faust, le « fabricant de pensées ». Celui qui assure, par le nouage des fils, sa présence au centre de la tapisserie, un auteur confirmant son métier en reprenant sans cesse son ouvrage.

  • 2 Diderot, section « Ce que tout le monde sait sur l’expression, et quelque chose que tout le monde n (...)

6S’il s’agit de sacrifier au genre du compte rendu en me faisant quelque peu « critique », on peut considérer que le parti pris de Nicolas Valazza, très nettement et exclusivement « idéaliste » (au sens philosophique du terme), conduit parfois à gauchir l’approche de détail pour certains textes : il est ainsi un peu étonnant de saisir le tournant majeur que constitue Diderot à l’aune d’Heidegger (note 5, p. 59). On est également surpris que le travail qui porte sur Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac recoure au principe derridien de la « différance » (p. 80) – ou à l’écran, défini comme « hymen » dans La Dissémination (p. 82-83) – mais n’envisage pas le célèbre propos du peintre Frenhofer (« La mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer ! ») dans les enjeux de sa référence première – sensualiste – à Condillac ou dans son rapport aux Essais sur la peinture de Diderot lui-même2. De plus, Crise de plume et souveraineté du pinceau s’inféode peut-être parfois un peu trop largement ou abondamment aux thèses de Michael Fried ; l’auteur en fait cependant un usage prudent et éclairé.

  • 3 Quelques travaux récents concernant la notion de « manière » auraient peut-être pu la compléter enc (...)
  • 4 Si l’éditeur envisage un nouveau tirage du livre, signalons simplement dans ce texte, élégamment éc (...)

7De fait, Nicolas Valazza propose, grâce au paradigme de la « souveraineté du pinceau », un parcours démonstratif remarquablement efficace pour saisir, avec un empan large, les enjeux de travaux qui l’ont précédé. L’on y retrouve, par exemple, l’inscription du travail de Pierre Laforgue sur la disparition du « ut » dans le rapport baudelairien à l’ut pictura poesis, ou les références, également fort bien venues, aux travaux essentiels de Bernard Vouilloux, dans le domaine des « textes d’art ». Cette synthèse est assortie d’un index des auteurs et d’une bibliographie impressionnante3. Cet ambitieux et bel ouvrage prend ainsi toute sa place4 dans l’écho renouvelé – porté par son titre – au livre un peu ancien de François Fosca : De Diderot à Valéry : les écrivains et les arts visuels, paru en 1960 aux éditions Albin Michel. Il reste à souhaiter que l’étude du paradigme proposé par Nicolas Valazza puisse être prolongée, au-delà de Proust, dans un avenir proche.

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Notes

1 Nicolas Valazza, « Portrait de Proust en dentellière : au delà du petit pan de mur jaune », in Proust et la Hollande, Sjef Houppermans, Manet Van Montfrans et Annelies Schulte Nordholt (dir.), Amsterdam – New York, Rodopi (Marcel Proust aujourd’hui ; 8), 2011, p. 149-169.

2 Diderot, section « Ce que tout le monde sait sur l’expression, et quelque chose que tout le monde ne sait pas », in Essais sur la peinture, Gita May (éd.), Paris, Hermann, 1984, p. 39‑53.

3 Quelques travaux récents concernant la notion de « manière » auraient peut-être pu la compléter encore ou enrichir les perspectives, par exemple, le livre de Gérard Dessons, L’Art et la Manière : art, littérature, langage, Paris, H. Champion, 2004, ou le très – trop ? – récent ouvrage collectif Une histoire de la manière, Arnaud Bernadet et Gérard Dessons (dir.), Rennes, Presses universitaires de Rennes (La Licorne ; 102), 2013.

4 Si l’éditeur envisage un nouveau tirage du livre, signalons simplement dans ce texte, élégamment écrit, quelques – rares – coquilles qui ont échappé aux relectures, par exemple l’une d’elles, située malheureusement en première page de l’introduction : « un écritoire ».

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Pour citer cet article

Référence papier

Dominique Massonnaud, « Nicolas Valazza, Crise de plume et souveraineté du pinceau. Écrire la peinture de Diderot à Proust »Elseneur, 28 | 2013, 213-215.

Référence électronique

Dominique Massonnaud, « Nicolas Valazza, Crise de plume et souveraineté du pinceau. Écrire la peinture de Diderot à Proust »Elseneur [En ligne], 28 | 2013, mis en ligne le 02 avril 2024, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1949 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1949

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Auteur

Dominique Massonnaud

Université Stendhal – Grenoble 3
Traverses 19 -21

Dominique Massonnaud est maître de conférences à l’université Stendhal – Grenoble 3 et membre du centre Traverses 19-21 – EA 3748, dirigé par Chantal Massol. Elle a publié, en 2003, Courbet scandale dans la collection « Ouverture philosophique » chez L’Harmattan. Est également paru Le Nu moderne au Salon (1788-1853) dans la collection « Archives critiques » aux ELLUG (Grenoble), en 2005 : ce dernier ouvrage est une anthologie raisonnée des articles et caricatures parus dans la presse de l’époque. Ses derniers travaux permettent de développer la réflexion sur le « réalisme » dans le champ de la prose littéraire des XIXe et XXe siècles. L’approche privilégie la poétique historique, le recours à la macro-génétique, l’intertextualité et la stylistique. Faire vrai, Balzac et l’invention de l’œuvre-monde est paru chez Droz en 2013. Les actes du colloque international « Aragon romancier, genèses, modèles, réemplois » qu’elle a organisé avec Julien Piat sont à paraître aux ELLUG, dans la collection « La Fabrique de l’œuvre » en automne 2014.

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