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Le prince et le fou : Nerval et Jules Janin

Michel Brix
p. 133-146

Résumés

Un des événements majeurs avec lesquels eut à compter Gérard de Nerval fut l’article en forme d’épitaphe que lui consacra en mars 1841 Jules Janin, lors de son premier internement en maison de santé. Les conséquences de cet article furent désastreuses pour le poète et sont exemplaires du pouvoir qui était déjà celui des journalistes et de la presse, au début du XIXe siècle. La plupart des œuvres de Nerval qui suivent la publication de l’article de Janin peuvent être lues comme des tentatives pour récuser ce que la presse a dit sur le compte du poète en 1841.

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Texte intégral

1Au mois de février 1841, Gérard de Nerval vient de rentrer de Belgique, où il a vu notamment Jenny Colon, Marie Pleyel ainsi que la reine Louise-Marie. Cette triple présence féminine n’a pas manqué de retentir sur son psychisme. Celui-ci cède violemment, le soir du 18 février, en plein Carnaval, alors que le poète se trouvait dans les rues de Paris. À trois heures du matin, on conduit Gérard, presque nu et couvert de boue, dans un corps de garde de la rue Cadet. Le 1er mars, celui qu’on appelle le « prince des critiques », Jules Janin, une des figures les plus célèbres de la République des lettres, délaisse l’actualité dramatique, à laquelle il se consacre d’habitude, et prend la liberté de diffuser la nouvelle de cet internement ; son feuilleton de douze colonnes dans le Journal des débats, signé des initiales fameuses « J. J. », porte entièrement, ce jour-là, sur « Gérard de Nerval », et commence par ces mots :

Ceux qui l’ont connu pourraient dire au besoin toute la grâce et toute l’innocence de ce gentil esprit qui tenait si bien sa place parmi les beaux esprits contemporains. Il avait à peine trente ans, et il s’était fait, en grand silence, une renommée honnête et loyale, qui ne pouvait que grandir. C’était tout simplement, mais dans la plus loyale acception de ce mot-là : la poésie, un poète, un rêveur, un de ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie, à qui pas un bourgeois ne voudrait donner en mariage même sa fille borgne et bossue ; en le voyant passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre, l’imagination éveillée, l’œil à demi fermé, l’homme sage, ce qu’on appelle des hommes sages, se dit à lui-même : « Quel bonheur que je ne sois pas fait ainsi ! »

2Aux yeux de Janin, Nerval constitue l’exemple type de l’écrivain-pauvre diable, qui ne trouvera jamais la possibilité de se marier et de se faire une place stable dans la société. On note aussi, dans le passage cité, l’utilisation de l’imparfait, qui donne à l’article l’apparence d’un acte de décès. Janin, qui désire avant tout amuser son lecteur, s’attache à donner dans la suite de ce portrait une représentation « pittoresque » de la folie de Gérard. Il décrit celui-ci comme un être aussi dépourvu de malice qu’un petit enfant, gentil jusqu’à la niaiserie, ne vivant que de poésie et étranger à tout désir de gloire ou de fortune. Le critique agrémente son propos en narrant des scènes où Gérard aurait été vu sur un âne, parlant au soleil ou à la lune, et affichant un sourire immuable censé traduire son inadaptation au monde réel et à la vie quotidienne. Un autre passage assimile Gérard à un épagneul mené « en laisse » par un « gros bonnet de la littérature » (en l’occurrence Dumas) et jappant gaiement sur ses traces. Janin explique la folie de Nerval par la confusion qui se serait installée dans son esprit entre l’art et la réalité : c’est avec des personnages littéraires qu’il se serait mis à vivre, et, pris en quelque sorte en otage par les fantômes de son imagination, il se serait séparé de plus en plus du monde des vivants. Disposition heureuse en apparence puisqu’elle lui permettrait, prétend encore Janin, de comprendre sans effort tous les chefs-d’œuvre du patrimoine mondial. Autre manifestation de la folie nervalienne : la fascination de Gérard pour l’Allemagne et ses traditions, ses contes, ses légendes, ses mystères, redoutables même pour un psychisme plus solide.

[…] en même temps qu’il [Nerval] célébrait Homère et Virgile, comme on raconte les visions dans la nuit, comme on raconte un beau songe d’été, il allait tout droit à Shakspeare [sic], à Goethe surtout, si bien qu’un beau matin, en se frottant les yeux, il découvrit qu’il savait la langue allemande dans tous ses mystères, et qu’il lisait couramment le drame du docteur Faust. Vous jugez de son étonnement et du nôtre. Il s’était couché la veille presque Athénien, il se relevait le lendemain un Allemand de la vieille roche. Il acceptait non seulement le premier, mais encore le second Faust ; et cependant nous autres, nous lui disions que c’était bien assez du premier. Bien plus, il a traduit les deux Faust, il les a commentés, il les a expliqués à sa manière ; il voulait en faire un livre classique, disait-il. Souvent il s’arrêtait en pleine campagne, prêtant l’oreille, et dans ces lointains lumineux que lui seul il pouvait découvrir, vous eussiez dit qu’il allait dominer tous les bruits, tous les murmures, toutes les imprécations, toutes les prières, venus à travers les bouillonnements du fleuve, de l’autre côté du Rhin.

  • 2 Gérard de Nerval, « Faust de Goethe suivi du second Faust », in Œuvres complètes, Jean Guillaume, C (...)

3Au cours de l’été de 1840, soit quelques mois avant d’être interné, Gérard avait en effet donné une traduction partielle et une analyse du Second Faust de Goethe, où se trouve évoqué notamment, selon les propres termes de Nerval, l’« amour de rêve et de folie »2 conçu par le héros pour une femme, Hélène de Troie, dont il va rechercher le fantôme parmi les âmes des morts et le ramène dans le monde des vivants. Voilà à l’évidence – aux yeux de Janin en tout cas – de quoi ébranler un psychisme : du rêve de Faust à la folie nervalienne, la frontière est ténue ; il eût mieux valu, assène Janin, laisser de côté ce Second Faust, qui fait la part trop belle au surnaturel, et se contenter du premier.

4Le feuilleton des Débats constitue aussi le point de départ de quelques-unes des légendes qui accompagneront ensuite Nerval. Ainsi, Janin fournit à la petite histoire littéraire l’anecdote du lit, que Gérard aurait acheté mais qu’il n’aurait pas eu les moyens de garnir – devant se contenter de dormir à côté de ce lit ; tout le monde tartinera après Janin sur cette histoire. De même, le feuilletoniste évoque des achats par le poète de « morceaux de toiles peintes, [de] fragments de bois vermoulu » qui ont l’air tout aussi déraisonnables et qui seront mêlés plus tard aux souvenirs du doyenné. On est bien sûr, avec l’article des Débats, beaucoup plus dans la fiction, ou dans le roman, que dans la biographie. Le feuilletoniste, à l’évidence, ne s’est pas soucié de vérifier ce qu’il racontait. Ainsi, il place le voyage à Vienne avant la représentation de Léo Burckart ; pire encore, il déclare que si cette pièce a été jouée avec retard, c’est que Nerval lui-même ne voulait pas qu’elle fût représentée (soi-disant pour protéger ses personnages des affronts du public !), alors qu’en réalité c’est la censure qui la retenait. Enfin, racontant le voyage à Vienne, Janin affirme, on ne sait sur quelle base, que Gérard fut l’hôte de Metternich et aussi qu’il mena un jour Marie Pleyel au piano, lors d’un concert. Outre d’être inexact, le récit de cette dernière anecdote apparaît cruel, en ce qu’il semblait deviner les rêves les plus secrets du poète, pour les tourner immédiatement en dérision.

5L’article du 1er mars 1841, par son caractère diffus, ses innombrables digressions, sa logorrhée – il est impossible à résumer –, son éloignement par rapport à la vérité des faits, est exemplaire de la manière de Janin critique. Au demeurant, celui-ci ne cachait pas que le but de ses feuilletons consistait avant tout, et à n’importe quel prix, à amuser le public. Janin était conscient du pouvoir de la presse et de ses articles en particulier. Il écrivait lui-même, en 1833, dans la préface de son recueil de Contes nouveaux :

  • 3 Cité dans l’ouvrage du Centre d’art, esthétique et littérature, Jules Janin et son temps. Un moment (...)

Le journal est le souverain maître de ce monde ; c’est le despote inflexible des temps modernes ; c’est la seule souveraineté inviolable ; c’est mieux qu’un pouvoir de droit, c’est un pouvoir de fait : toutes les grandeurs du monde viennent se briser contre cet écueil. Le journal mesure à chacun sa popularité, sa gloire, son renom, sa valeur dans le monde. C’est lui qui fait les oraisons funèbres de toutes les puissances renversées. Il est immortel à présent ; il a toute la patience de l’immortalité ; il a lassé à lui seul toutes les grandeurs et toutes les ambitions de ce siècle […]3.

6Dans cette perspective, seul compte, du réel, ce qui se trouvera consigné par un journaliste. Janin avait bien compris que l’immense majorité de ses lecteurs n’irait pas voir les pièces dont il était question dans ses feuilletons dramatiques. Beaucoup résidaient d’ailleurs en province et de leur vie n’auraient jamais l’occasion de se rendre dans un théâtre parisien. Si on lisait les comptes rendus dramatiques des Débats, ce n’était pas pour savoir s’il fallait assister à telle représentation plutôt qu’à telle autre, mais c’est parce que l’on était retenu, voire séduit, par la verve du feuilletoniste. D’où la thèse, à laquelle souscrivait volontiers Janin et qu’on entend encore de nos jours, que l’important n’est pas ce dont on parle mais la personne qui en parle. Le journaliste a pour tâche de distraire le lecteur, il choisit les sujets susceptibles de lui permettre d’accomplir celle-ci et n’a aucune obligation supplémentaire, se rapportant par exemple à la morale, à la vérité ou à la bienveillance. Qu’il ait écrit des choses inexactes, qu’il ait péché par désinvolture, voire qu’il se soit montré irresponsable dans ce qu’il dit, le critique est par nature absous, comme il est absous des retombées de ses articles et de l’emballement de la presse qui en a pu découler.

7Nerval va faire la cruelle expérience de la vérité de ces constats. Il lui sera impossible, par exemple, d’obtenir que Janin se dédise et publie une rectification, même quand sa santé semblera rétablie. Du reste, quel bénéfice concret attendre d’une rectification quand la presse, telle une hydre aux mille têtes, s’est empressée de reprendre en échos multiples la nouvelle de la folie nervalienne ? Certains des amis du poète, plus ou moins bien intentionnés, s’étaient engouffrés dans la porte ouverte par Janin et – sous prétexte de rassurer le public quant à la santé de Gérard – avaient amplifié plutôt qu’édulcoré les effets de l’article des Débats. C’est à nouveau un phénomène bien connu encore aujourd’hui, celui du laminoir, ou du rouleau compresseur médiatique, tout comme est encore accréditée de nos jours la thèse que ceux qui se retrouvent ainsi à la « une » en sont au fond bien heureux, préférant la « gloire » d’être ridicules à l’obscurité. Nerval n’échappera pas à cette avanie non plus, ainsi qu’en témoigne cet entrefilet d’un goût douteux, paru dans le numéro d’avril 1841 du Musée des familles :

On sait que M. Jules Janin a consacré dans le Journal des Débats à M. Gérard de Nerval, frappé d’aliénation mentale, un long article écrit avec la verve qui caractérise l’habile écrivain. Il y a peu de jours, un pauvre homme de lettres frappé de la même maladie que M. Gérard, M. L-y [Charles Lassailly] a écrit à M. Jules Janin pour se plaindre du silence que ce dernier gardait à son égard. « Vous n’avez point, disait-il, fait de moi la plus petite mention dans le Journal des Débats, et cependant je suis bien plus fou que ne l’est Gérard. »
Comme cela est triste et explique bien notre époque !

  • 4 Lettre de Gérard de Nerval à Félix Bonnaire, 14 mars 1841, in NPl I, p. 1375-1376.

8Dans les jours qui suivent immédiatement la publication de l’article de Janin, on cache celui-ci à Gérard, qui semble cependant en connaître rapidement l’existence, mais non le contenu exact. Si l’on en croit la correspondance, il ne l’a pas encore lu à la date du 14 mars4. Le 16 mars, semble-t-il, il sort de la maison de Picpus où il est interné, mais sera transféré dès le 21 chez Esprit Blanche, à Montmartre. La lecture du fameux feuilleton a peut-être contribué au déclenchement d’une deuxième crise. Janin est au courant de ce transfert chez Blanche et y fait allusion dans les Débats du 5 avril, en affirmant envoyer – curieux geste d’amitié – son bonnet de coton par-delà le moulin de Montmartre, « tout auprès du docteur Blanche », où « rêve et sourit honnêtement notre doux poète Gérard de Nerval ». Nouvelle allusion à l’auteur de Léo Burckart en août ; il n’est pas nommé cette fois mais les lecteurs du feuilleton dramatique des Débats, à coup sûr, le reconnurent facilement : le 23 août, Janin évoque une lecture de la pièce La Mère et la Fille (de Mazères et Empis) faite chez Mlle George le soir du 26 juillet 1830, à la veille des émeutes populaires, donc, et en présence notamment de jeunes écrivains, dont deux « parmi les plus heureux de cette bande poétique [sont] enfermés dans la maison du docteur Blanche ». L’allusion vise Gérard ainsi qu’Antoni Deschamps. Cette fois, Nerval décide de réagir et envoie dès le lendemain à Janin un billet accompagné d’un texte rectificatif – une lettre qu’il lui demande d’insérer ou au moins de citer largement dans un de ses prochains feuilletons. Le billet disait en substance :

  • 5 Lettre de Gérard de Nerval à Jules Janin, 24 août 1841, in NPl I, p. 1380.

Mon cher Janin,
Pardon de vous écrire avec quelque amertume ; mais comprenez donc que voici sept [sic pour cinq] mois que je passe pour fou, grâce à votre article nécrologique du 1er mars. Faites insérer ma lettre ou analysez-la en l’arrangeant, mais ma réclamation est juste ; je suis toujours non moins reconnaissant qu’affecté de passer pour un fou sublime grâce à vous […], je ne pourrai jamais me présenter nulle part, jamais me marier, jamais me faire écouter sérieusement. Réparez le mal en reprenant les éloges, ou constatez bien votre erreur ! Imprimez ma lettre, il le faut. Je compte sur vous5.

  • 6 Voir le chapitre que Monselet consacre à Nerval dans Charles Monselet, Portraits après décès, Paris (...)

9Dans ces quelques lignes, Nerval n’exagère pas. Divers éléments indiquent qu’au cours des années 1841 et 1842, Gérard éprouve beaucoup de peine à retrouver la confiance des éditeurs, qui – sans surprise – se détournent de cet écrivain réputé fou. L’article des Débats a causé un mal immense, non seulement dans la République des lettres et dans les ministères (auprès desquels Nerval cherchait à obtenir des missions diplomatiques), mais aussi dans tous les endroits où on parle français (le Journal des Débats était le quotidien parisien le plus lu, non seulement en France, mais en Europe). Ainsi, Charles Monselet expliquera qu’il « connaissait » Nerval, avant même de le rencontrer ou de venir à Paris, par l’article de Janin6. Et en 1852, Gérard expliquera que lors des voyages qu’il effectua en Allemagne après 1841, on le considérait là-bas comme un mort-vivant. Nonobstant, Janin laissera sans réponse l’envoi du 24 août 1841 et n’insérera aucune rectification dans les Débats : il n’avait sans doute pas, selon lui, à être tenu pour responsable des conséquences de ses propres acrobaties verbales.

  • 7 Gérard de Nerval, « À Jules Janin », in Lorely : souvenirs d’Allemagne, in NPl III, p. 11.

10Confronté à cette réputation de démence, Gérard sombre dans la dépression et pense même à abandonner la littérature. Le voyage en Orient de 1843 correspond au désir de donner un nouveau départ à sa carrière et de faire oublier les événements pénibles de l’hiver de 1841. Il est significatif, à cet égard, que dans Lorely, en 1852, la lettre-préface à Janin relie l’article de mars 1841 et le départ en Orient : « Vous jugez s’il était possible que, là même [i. e. en Allemagne, après la publication de votre feuilleton], quelque bourgeois m’accordât sa fille borgne ou bossue. C’est la conviction de cette impossibilité qui m’a poussé vers l’Orient »7.

  • 8 Voir le Journal des débats du 2 octobre 1843.

11Sur le chemin du retour, en novembre 1843, Gérard écrit au critique pour le remercier d’avoir évoqué, brièvement certes, mais au moins aimablement, Léo Burckart dans son feuilleton8 ; l’auteur de la lettre évoque ensuite Barnave, un roman ancien de Janin, où il aurait particulièrement apprécié, affirme-t-il, le personnage de Castelnaux, « pauvre fou » amoureux de la reine Marie-Antoinette et qui finira par se faire trancher la tête, laquelle tête sera décrite ensuite se balançant au bout d’une pique portée nonchalamment par un Jacobin : allusion à peine voilée à certain feuilleton qui a bien joué également son rôle de guillotine ; Janin ne maniait pas celle-ci que dans ses romans.

  • 9 Voir NPl I, note de la p. 1407, p. 2012.

12On note qu’au cours des années 1840, Janin semble être intervenu à l’une ou l’autre reprise pour que Nerval obtienne un secours littéraire. Le feuilletoniste s’en est vanté, en tout cas9, mais s’est bien gardé de signaler que c’est lui qui avait mis l’auteur des Chimères dans la situation de devoir compter sur des secours plutôt que sur des missions ministérielles, auxquelles il aurait été sot que Gérard prétendît encore, après la publicité faite autour des événements de février-mars 1841.

  • 10 Lettre de Gérard de Nerval à Jules Janin, 1er juin 1850, in NPl I, p. 1446.

13Au printemps de 1850, Nerval tente en vain d’obtenir que le critique dise quelques mots du Chariot d’enfant. Puis l’auteur essaie que les Débats signalent au moins la pièce imprimée, qui paraît au mois de juin, et demande à Janin de consacrer « quelques lignes » à celle-ci10. Peine perdue, à nouveau. Gérard semble conscient du reste que ses demandes ont peu de chance d’aboutir, à cause d’un ressentiment nourri par Janin vis-à-vis de Pierre Bocage, le directeur de l’Odéon, où a été représenté l’ouvrage. Il faut compter avec les rancunes du maître, qui les avait tenaces.

  • 11 NPl II, p. 1290.

14En mars 1851, paraît le Voyage en Orient. Quelques semaines plus tard, Nerval adresse un exemplaire de l’ouvrage à un rédacteur non nommé du Journal des débats, et lui confie son espoir de voir son nom reparaître dans ce quotidien « qui en 1841 (mars) m’a consacré un article de Janin dans une circonstance bien malheureuse, qui heureusement n’a pas eu les résultats que l’on craignait »11. Le Journal des débats, hélas !, ne réservera dans l’immédiat aucun écho au Voyage en Orient, que Janin évoquera néanmoins brièvement quelques mois plus tard, au moment de la création de L’Imagier de Harlem.

15À l’automne de 1851, le feuilletoniste des Débats fait une allusion indirecte à Gérard, dans un compte rendu de La Paysanne pervertie, pièce créée au théâtre de la Gaîté et inspirée de l’œuvre de Rétif de La Bretonne portant ce titre. On sait que Nerval avait donné en 1850, sous le titre Les Confidences de Nicolas, une biographie de Rétif. Or, Janin s’emporte dans son feuilleton contre ceux qui ont « voulu de nos jours réhabiliter ce malheureux » :

  • 12 Jules Janin, Journal des débats, 20 octobre 1851.

[…] des plumes honnêtes, des plumes généreuses et loyales, celles qui ne lui avaient [à Rétif] rien pris et qui se seraient crues déshonorées de lui emprunter quelque chose, ont tenté, par une triste manie, de composer des biographies de ce Shérazade du ruisseau12.

16À en croire Janin, les « héritiers » de Rétif au XIXe siècle, tout aussi peu recommandables que lui, se réjouiraient de l’aveuglement et de la naïveté des biographes de l’auteur des Nuits de Paris. Au nombre de ces biographes figurent, notamment, Nerval et Charles Monselet.

  • 13 Lettre de Gérard de Nerval à Jules Janin, 27 décembre 1851, in NPl II, p. 1295-1296.

17Dans les derniers jours de décembre 1851, peu avant la création de L’Imagier de Harlem à la Porte-Saint-Martin, Nerval écrit à Janin pour le prier de parler de la pièce, dont la chute, dit-il, lui ferait beaucoup de tort, et communique à son correspondant une série d’éléments éclairant le cadre intellectuel de la composition de L’Imagier13. Janin, cette fois, ne se dérobera pas, et consacrera au drame un article qui – au point de vue qui nous occupe – n’a pas moins d’importance, peut-être, que le feuilleton du 1er mars 1841. C’est le 29 décembre 1851 que paraît dans les Débats le compte rendu de L’Imagier, ouvrage auquel Janin ne consacre pas moins de quinze colonnes. Celles-ci sont loin, bien sûr, de porter toutes sur le drame lui-même : fidèle à ses habitudes, Janin multiplie les digressions, notamment à propos de la thématique des inventeurs et de l’imprimerie. Mais le critique insère en outre, au milieu de son compte rendu, un long développement faisant le portrait de Gérard, dans lequel, dix ans après son feuilleton de mars 1841, le critique persiste et signe : Nerval est happé en quelque sorte par les sujets qu’il choisit, que son psychisme fragile ne parvient pas à garder à distance et qui font de lui un étranger dans le monde réel ; s’il traite de l’Allemagne, on peut s’attendre à ce qu’il explique qu’il a lui-même rencontré, voire aimé, les personnages des légendes d’Outre-Rhin ; de même, l’Orient a vu ce simple touriste devenir un initié, tout comme Léo Burckart et Le Diable amoureux de Cazotte (dont Gérard avait préfacé en 1845 une édition illustrée) l’ont rendu « illuminé ». C’est bien le cas de dire qu’il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas regarder. Janin, s’il avait eu du Voyage en Orient une idée moins imprécise, aurait pu faire observer que les deux volumes qui composent ce recueil témoignent d’une maîtrise peu banale, de la part d’un auteur soi-disant incapable de résister aux pièges tendus à la raison par « le pays des fées et des génies ». Quel dommage, en l’occurrence, qu’un chroniqueur sans préjugé des Débats n’ait pas rendu compte du Voyage et montré qu’effectivement, la composition d’un tel ouvrage suffisait à attester que l’article de 1841 « heureusement n’a[vait] pas eu les résultats que l’on craignait », puisque le psychisme de « Gérard de Nerval » avait retrouvé un complet équilibre.

  • 14 Gérard de Nerval, Les Illuminés, in NPl II, p. 1712.

18Gérard va se résoudre, en 1852, à prendre plus directement encore sa défense en mains. Non seulement Lorely, mais aussi Les Illuminés, contiennent des ripostes aux propos du feuilletoniste des Débats. Celui-ci s’est permis de douter de la légitimité des Confidences de Nicolas, puis a évoqué le portrait de Cazotte comme le témoignage que, face à un « illuminé », Nerval ne pouvait lui-même que devenir à son tour « illuminé ». Or, au printemps de 1852, l’auteur reprend ses textes sur Rétif et sur Cazotte dans un recueil qu’il intitule précisément Les Illuminés et qui, si l’on en croit une note autographe, veut apparaître comme « un livre parfaitement sensé sur des folies »14. Il s’agit à nouveau d’infirmer les considérations de Janin et de donner à voir que – face à des « folies » – le psychisme nervalien ne perd jamais le contrôle de lui-même.

  • 15 NPl II, p. 886.

Mon pauvre oncle disait souvent : « Il faut toujours tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler. »
Que devrait-on faire avant d’écrire15 ?

19Et avant de crier à la folie ?

  • 16 Lettre de Gérard de Nerval à Jules Janin, 3 juin 1852, in NPl II, p. 1307.

20Après avoir fait envoyer à Janin un exemplaire d’auteur des Illuminés, Gérard annonce au critique, le 3 juin 1852 : « J’irai vous porter dans quelques jours un livre sur l’Allemagne intitulé Lorely, dont l’introduction vous est adressée, mais avant je vous montrerai les épreuves »16.

  • 17 Gérard de Nerval, « Sensations d’un voyageur enthousiaste », in Lorely : souvenirs d’Allemagne, in (...)
  • 18 Ibid., p. 14.

21Lorely paraît au cours de l’été et s’ouvre effectivement sur une lettre-préface à Janin, qui rappelle au critique des Débats et cite partiellement l’article en forme d’oraison funèbre du 1er mars 1841. On pouvait s’attendre, dans un tel ouvrage et surtout sous pareil titre (qui fait allusion à la fée du Rhin), à voir l’auteur célébrer le culte de l’Allemagne romantique, celle de l’obsession pour le surnaturel, des ensorcellements et des théories qui occupent le Second Faust – cette œuvre que Gérard aurait mieux fait, d’après Janin en 1841, de ne pas traduire. Or c’est tout le contraire que l’on observe, et Lorely est, en quelque sorte, absente de Lorely. C’est une autre Allemagne qui est décrite. Certes, il arrive que l’auteur évoque le mythe de Faust, mais non pour des questions théosophico-occulistes : il s’agit de faire observer la contribution de ce personnage au progrès. Le même constat vaut pour Prométhée, qui intervient dans un drame de Herder et que Gérard mentionne comme un « bienfaiteur des hommes »17, en dehors de toute perspective ésotérique. De même Lohengrin, l’opéra de Wagner, devient sous la plume de l’auteur de Lorely l’histoire d’un individu qui cherche puis trouve l’amour et le bonheur terrestres. Ainsi, Gérard présente dans son volume de 1852 une image de l’Allemagne très proche au fond de celle qui prévaut aujourd’hui : un pays où règnent la rationalité et le désir de progrès. C’est le versant « solaire » de l’Allemagne, tourné – suggère l’itinéraire même de Lorely – vers les Pays-Bas, nation traditionnellement peu encline aux spéculations sur l’au-delà : l’auteur termine en effet son périple en descendant le cours du Rhin et consacre à la Hollande la dernière section de son livre, qui s’achève ainsi sur l’évocation de Rembrandt, peintre de la vie de tous les jours, et le moins suspect qui soit de collusion avec une pensée illuministe. Une des intentions premières de l’ouvrage, à l’évidence, est de donner tort au diagnostic de Janin cité dans la lettre-préface : l’auteur démontre en 1852 qu’il résiste à présent sans difficulté à la séduction des fées du Rhin, qu’il peut se rendre dans la « région fabuleuse »18 sans se laisser ensorceler par le versant « nocturne » de l’Allemagne et sans faire naufrage, qu’il est capable de ne retenir, au-delà du Rhin, que ce qui ressortit de la part rationnelle du pays et de ses habitants. Enfin, il s’agit aussi d’attester que Janin a eu tort de ne jamais vouloir revenir sur ses propos de 1841 et que le mort, une dizaine d’années plus tard, se porte plutôt bien.

  • 19 Lettre de Jules Janin à sa femme, 29 septembre 1853, in Jules Janin, 735 lettres à sa femme, Paul M (...)

22L’offensive de Gérard a-t-elle éveillé quelque remords chez le critique des Débats ? Ce n’est pas impossible. Si Nerval est effectivement allé lui soumettre les épreuves de la lettre-préface de Lorely, Janin a pu se sentir gêné de voir sa « victime » tenir ainsi à ressortir cet ancien article, d’autant que le feuilletoniste devait bien convenir que l’internement de 1841 était resté exceptionnel. Certes, Gérard souffrit de quelques attaques nerveuses entre 1844 – au retour d’Orient – et 1852, mais ces maladies n’avaient donné lieu qu’à des internements relativement brefs, lesquels n’étaient sans doute même pas arrivés à la connaissance de Janin et avaient de toute façon été présentés comme les conséquences d’indispositions physiques. D’où l’hypothèse – qui ne saurait être rejetée – d’un relatif embarras éprouvé par Janin à l’époque de la publication de Lorely et dont on trouve peut-être un témoignage dans une lettre de septembre 1853 à sa femme, où il est question de Gérard « qui, l’été passé, [s’était] inquiété si fort de ce que j’avais dit, il y a dix ans, qu’il était fou ! »19. De même on est assez étonné – et le mot n’est pas trop fort – de découvrir le contenu de l’éloge nécrologique par Janin du docteur Esprit Blanche, dans le Journal des débats du 8 novembre 1852. Un tel éloge a sa place dans un feuilleton dramatique, explique l’auteur, parce que le docteur Blanche père a soigné de nombreux artistes, mais

[o]n ne peut pas dire ici le nom des malades du bon docteur Blanche ; il était le premier à taire le nom des gens qu’il avait sauvés ; il cachait le nom de ceux qui étaient morts ! Il savait que ce mot-là : Un fou ! est plus cruel à dire et plus ineffaçable que cet autre mot : Un bandit ! et plus d’une fois il a passé, sans le saluer, à côté d’un malade sauvé par lui !

23On se voit à nouveau offrir ici un bel exemple de l’irresponsabilité d’un journaliste, qui, à quelques années de distance, peut affirmer en toute impunité une chose et son contraire. Cette fois au moins, en 1852, Janin a le mérite de donner à son public un bon conseil plutôt que de chercher à l’amuser aux dépens d’un de ces soi-disant « fous ». On surprend en tout cas le feuilletoniste des Débats mettant en cause, fût-ce discrètement, son comportement passé. Des traces de pareille « résipiscence », si l’on ose dire, apparaissent aussi dans les textes que Janin donne, au cours du même automne de 1852, à l’Almanach de la littérature, du théâtre et des beaux-arts. Faisant le bilan de la production de la fin de 1851 et des premiers mois de l’année 1852, Janin trouve à deux reprises l’occasion d’évoquer Nerval, par surcroît de façon extrêmement flatteuse. Les réserves sur le danger que le mysticisme fait courir à un écrivain comme Gérard semblent avoir cette fois complètement disparu.

  • 20 Esprit Blanche avait en 1845 fermé sa clinique de Montmartre pour en ouvrir une nouvelle à Passy.

24Le critique des Débats, pourtant, n’aura pas à aller plus loin sur ce chemin de Damas. En août 1853, Nerval est frappé par une crise majeure, au moins aussi grave que celle de 1841, et l’événement n’échappe pas cette fois à l’attention de la République des lettres. Gérard est d’abord conduit à l’hospice de la Charité, le 26 août, avant d’être le lendemain transféré à Passy dans la clinique Blanche, où Émile a succédé à son père Esprit20. Il restera là jusqu’à la fin de mai 1854, mais sera autorisé par son médecin à quelques sorties, comme celle qui eut lieu le 29 septembre 1853, au cours de laquelle il rendit précisément visite à Janin. C’est de cette rencontre que parle le feuilletoniste dans la lettre à sa femme qui a déjà été évoquée :

  • 21 Lettre de Jules Janin à sa femme, 29 septembre 1853, in Jules Janin, 735 lettres à sa femme, p. 363 (...)

À propos de fou, j’ai vu tout à l’heure ce pauvre et charmant Gérard de Nerval ! Il est fou, absolument ! Il a le délire, mais il est si doux, et dans sa douceur, tant de grâces, et tant d’esprit, et tant de charmantes choses çà et là répandues au milieu du désastre et du désordre de ses dons, qu’il est impossible de ne pas l’écouter avec un certain intérêt mêlé de tristesse ! À cette folie, il faut ajouter la pauvreté. Il était en haillons, et moi, voyant ce malheureux, qui est un des esprits les plus ingénieux de ce temps-là, privé de toute espèce d’espérances, épuisé par le travail, et succombant à la peine de l’écrivain, je faisais, à part moi, cette prière au Bon Dieu, de me conserver la créature qui veille sur moi, et de ne pas me frapper dans mon intelligence ! Il faut si peu de chose, en effet, pour déranger cette merveilleuse machine qu’[on] appelle le cerveau ! Un fil qui se brise, un fétu qui se déplace, et voilà un bel esprit anéanti ! Et tout ce qu’on avait appris avec tant de peine, aussitôt le voilà anéanti, perdu, gaspillé, réduit à n’être plus qu’une ombre, un fantôme, un néant, un mauvais rêve ! Ô pauvre et cher Gérard ! Et lui qui, l’été passé, s’est inquiété si fort de ce que j’avais dit, il y a dix ans, qu’il était fou ! Il m’a quitté, comme il était venu, sans dire pourquoi, refusant une pièce d’or que je voulais lui prêter. J’en ai plus qu’il ne m’en faut, me disait-il, et comme j’insistais, j’ai vu le moment où il allait se fâcher21 !

25Si Janin avait pu éprouver, rétrospectivement, quelque gêne à avoir répandu douze ans plus tôt la nouvelle de la folie de Gérard, un tel spectacle était à présent de nature à lui ôter définitivement tout remords. Il pouvait en pleine sérénité – et malgré le Voyage en Orient, malgré Les Illuminés, malgré Lorely – se laver les mains de ce qu’il avait écrit lors du premier internement, dans un article que Gérard lui-même, à présent, s’appliquait à confirmer de si éloquente façon.

26En 1853, Janin se taira, publiquement au moins, sur ce nouvel internement de Gérard. Ce ne sera pas le cas de tous ses confrères. Alexandre Dumas, qui ne s’était pas exprimé en 1841, prit cette fois l’initiative de parler de la « folie » nervalienne, dans une des « Causeries avec mes lecteurs » que publiait quotidiennement son journal Le Mousquetaire, créé au mois de novembre 1853. Tout en faisant mine de prendre avec humour la défense de son ami, Dumas apporte en fait une confirmation nouvelle – dont Gérard se serait à coup sûr bien passé – à la thèse de la démence nervalienne. Et à la lecture de l’article du Mousquetaire, il n’échappe pas non plus que la description par Dumas des troubles dont souffrirait l’auteur des Illuminés répète dans les grandes lignes la teneur du feuilleton de Janin, en 1841 : Nerval est « fou » parce qu’il est incapable de faire la différence entre le monde de la réalité quotidienne et le monde où vagabonde son imagination ; il « prend au sérieux » ses inventions ; les personnages qu’il a créés « vampirisent » et annexent sa personne.

27Janin, quant à lui, ne s’exprimera plus sur Nerval au cours des derniers mois de la vie de celui-ci. À la fin du mois de mai 1854, Gérard sort de la clinique Blanche et effectue son dernier voyage en Allemagne. De retour en France, il est reconduit à Passy dès le 8 août, mais se met à multiplier les démarches pour retrouver la liberté et demande notamment l’intervention de la Société des gens de lettres. C’est dans ces circonstances que, vers le 10 octobre 1854, il va demander à Janin de signer un document exigeant du docteur Blanche qu’il autorise la sortie de son malade. Janin accepte, ajoutant là une contradiction supplémentaire à une liste déjà bien longue : que n’a-t-il refusé de signer s’il pensait en son âme et conscience que Gérard était fou et devait être soigné ? La mort misérable de l’auteur d’Aurélia, quelques semaines plus tard, confirme bien que celui-ci ne devait pas dans l’immédiat retrouver la liberté. En attendant, Nerval remercie le feuilletoniste de l’avoir aidé à retrouver la liberté, par un mot griffonné au verso d’une épreuve d’Aurélia.

  • 22 Biographie universelle ancienne et moderne, Louis-Gabriel Michaud (éd.), 2e éd., Paris, C. Desplace (...)

28Quand Gérard fut retrouvé pendu, le 26 janvier 1855, Janin se montra plutôt convenable, en apparence, assistant à l’enterrement et même en janvier suivant au service anniversaire du décès. Il consacra à l’auteur disparu un fragment de son feuilleton des Débats du 5 février 1855, une notice dans la livraison de 1856 de l’Almanach de la littérature, du théâtre et des beaux-arts et l’article de la « Biographie Michaud »22.

  • 23 Ibid.

29Dans ces textes, où il revient à son thème de prédilection de la folie du poète, Janin suggère que les événements ont justifié a posteriori son feuilleton de 1841. Mais quand on prend la liberté de rendre publique une nouvelle comme celle de la « folie » d’un collègue, peut-on affirmer à bon droit que seuls comptent les intérêts de la vérité ? Voire. Ceux-ci sont d’ailleurs, sur d’autres points, régulièrement malmenés dans les articles nécrologiques de Janin, qui fourmillent d’inexactitudes. Ainsi le critique ignore, par exemple, le démenti apporté par l’auteur de Lorely concernant sa visite au domicile de Metternich, lors de son séjour à Vienne. De même, on découvre non sans surprise, et entre autres perles, que Gérard est l’auteur d’un ouvrage intitulé Les Villes et Châteaux de la Bohême (au lieu de Petits Châteaux de Bohême), que Lorely, Les Fêtes de Hollande et les Scènes de la vie allemande sont trois œuvres différentes, ou encore que Gérard a écrit les vers « Le matin n’est plus, le soir pas encore, / […] » « en compagnie d’un buveur d’opium »23.

30Mais le critique n’en avait pas fini avec Nerval. Au cours de l’année 1855, il se plaignit de faire régulièrement l’objet d’attaques dans le Sans-le-Sou, petit journal autographié qui avait fait de la défense de la mémoire de Gérard un de ses objectifs majeurs, sans que l’on sache dans quelle mesure les rédacteurs reliaient cette dernière entreprise avec les piqûres qu’ils destinaient à l’épiderme du journaliste des Débats. On peut penser cependant qu’aux yeux de celui-ci, un journal autographié ne représentait pas grand-chose. Mais on pouvait trouver plus inoffensif encore qu’un journal autographié : une lettre non envoyée et même non complètement écrite, celle par laquelle Baudelaire voulut répliquer en 1865 à un article de Janin condamnant les écrivains qui souffraient du « guignon » et avaient l’audace de le faire savoir. Le poète des Fleurs du Mal pensait notamment à développer la thématique suivante :

  • 24 Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Claude Pichois, Jean Ziegler (éd.), Paris, Gallimard (Bibliot (...)

À bas les suicides. À bas les méchants farceurs. On ne pourrait jamais dire sous votre règne [de Janin] : Gérard de Nerval s’est pendu, Janino Imperatore. Vous auriez même des agents, des inspecteurs faisant rentrer chez eux les gens qui n’auraient pas sur leurs lèvres la grimace du bonheur24.

31Se trouvaient ainsi réunis, comme si l’un n’allait pas sans l’autre, et alors que Baudelaire ignorait sans doute tout du détail des relations houleuses entre les deux hommes, le suicide de Nerval et la prééminence d’individus comme Janin au sommet de la République des lettres. Janin ne connaîtra jamais l’existence de cette lettre, mais une – relative – justice fait qu’aujourd’hui les propos de Baudelaire sont beaucoup mieux connus que n’importe quel roman ou feuilleton du critique des Débats et que celui-ci les porte comme imprimés au fer rouge sur son épaule, où ils côtoient, éventuellement, son fameux « J. J. ». Mais cette affaire, comme beaucoup d’autres qui l’ont suivie jusqu’à aujourd’hui, n’a en rien servi, malheureusement, à la moralisation de la critique journalistique, où c’est toujours l’irresponsabilité qui prévaut. Pendant un peu plus de dix ans, Gérard de Nerval a tenté en vain de rectifier les dérives dont il fut la victime, avant d’être terrassé par la folie.

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Notes

1 Cet article a été présenté au colloque « L’anti-critique des écrivains au XIXe siècle », organisé par Julie Anselmini et Brigitte Diaz à l’université de Caen Basse-Normandie les 6 et 7 octobre 2011.

2 Gérard de Nerval, « Faust de Goethe suivi du second Faust », in Œuvres complètes, Jean Guillaume, Claude Pichois (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 1984-1993, 3 t. [désormais notés NPl I, NPl II, NPl III], t. I, p. 507.

3 Cité dans l’ouvrage du Centre d’art, esthétique et littérature, Jules Janin et son temps. Un moment du romantisme, préface de Pierre-Georges Castex, Paris, PUF, 1974, p. 207.

4 Lettre de Gérard de Nerval à Félix Bonnaire, 14 mars 1841, in NPl I, p. 1375-1376.

5 Lettre de Gérard de Nerval à Jules Janin, 24 août 1841, in NPl I, p. 1380.

6 Voir le chapitre que Monselet consacre à Nerval dans Charles Monselet, Portraits après décès, Paris, A. Faure, 1866 (l’article de Janin est évoqué p. 220).

7 Gérard de Nerval, « À Jules Janin », in Lorely : souvenirs d’Allemagne, in NPl III, p. 11.

8 Voir le Journal des débats du 2 octobre 1843.

9 Voir NPl I, note de la p. 1407, p. 2012.

10 Lettre de Gérard de Nerval à Jules Janin, 1er juin 1850, in NPl I, p. 1446.

11 NPl II, p. 1290.

12 Jules Janin, Journal des débats, 20 octobre 1851.

13 Lettre de Gérard de Nerval à Jules Janin, 27 décembre 1851, in NPl II, p. 1295-1296.

14 Gérard de Nerval, Les Illuminés, in NPl II, p. 1712.

15 NPl II, p. 886.

16 Lettre de Gérard de Nerval à Jules Janin, 3 juin 1852, in NPl II, p. 1307.

17 Gérard de Nerval, « Sensations d’un voyageur enthousiaste », in Lorely : souvenirs d’Allemagne, in NPl III, p. 60.

18 Ibid., p. 14.

19 Lettre de Jules Janin à sa femme, 29 septembre 1853, in Jules Janin, 735 lettres à sa femme, Paul Mergier, Suzanne Bourdeix (éd.), Paris, Klincksieck, t. II, 1975, p. 363.

20 Esprit Blanche avait en 1845 fermé sa clinique de Montmartre pour en ouvrir une nouvelle à Passy.

21 Lettre de Jules Janin à sa femme, 29 septembre 1853, in Jules Janin, 735 lettres à sa femme, p. 363-364.

22 Biographie universelle ancienne et moderne, Louis-Gabriel Michaud (éd.), 2e éd., Paris, C. Desplaces – L.-G. Michaud, t. XVI, 1856, p. 293-296.

23 Ibid.

24 Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Claude Pichois, Jean Ziegler (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), t. II, 1976, p. 236. L’article de Janin avait paru dans L’Indépendance belge du 12 février 1865.

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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Brix, « Le prince et le fou : Nerval et Jules Janin »Elseneur, 29 | 2014, 133-146.

Référence électronique

Michel Brix, « Le prince et le fou : Nerval et Jules Janin »Elseneur [En ligne], 29 | 2014, mis en ligne le 27 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1784 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1784

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Auteur

Michel Brix

Université de Namur

Michel Brix est maître de recherches à l’université de Namur et l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages et de plus de deux cents articles consacrés à la littérature française des XVIIIe et XIXe siècles. Il a notamment publié de nombreuses éditions d’œuvres de Gérard de Nerval. Ses deux derniers livres ont paru chez Kimé : L’Entonnoir, ou les Tribulations de la littérature à l’ère de la modernité (2013) et Poème en prose, vers libre et modernité littéraire (2014).

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