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Changer les angles de vue

Un havre au cœur de la débâcle. Zoom sur la roulotte dans Week-end à Zuydcoote de Robert Merle

Anne Wattel
p. 85-98

Résumés

Dans Week-end à Zuydcoote, prix Goncourt 1949, Robert Merle relate la débâcle de mai-juin 1940 et met en scène, sur les côtes du nord, l’encerclement des troupes françaises et britanniques qui n’ont d’autre espoir que l’évacuation par mer. L’incohérence, l’absurdité, le décousu de la débâcle, c’est par le zoom, c’est par la bribe, c’est par l’épars que Merle va le dire. Dans ce huis clos quasi théâtral au sein duquel toute déambulation s’avère n’être qu’un continuel aller-retour, un sur-place, il est un lieu central vers lequel systématiquement on converge, sur lequel on zoome, c’est une ambulance anglaise, la roulotte d’Alexandre. Face à l’espace dévasté, au « décousu » de la guerre, qui se décline par une esthétique du fragment, la roulotte propose un espace ordonné. Elle fait sens, elle est havre, repère quand tout, autour, se disloque ; elle permet que se recrée une communauté au cœur de la débâcle. Au travers de la roulotte, deux conceptions s’affrontent donc : s’attacher, se fixer comme Alexandre ou être détaché, voguer comme Maillat. Deux conceptions pour un même résultat car, dans l’absurdité de la débâcle, qu’on se meuve ou qu’on demeure, on meurt.

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Texte intégral

  • 1 Robert Merle, Week-end à Zuydcoote [1949], Paris, Gallimard (Folio), 1972. Les paginations entre pa (...)

1Dans Week-end à Zuydcoote1, prix Goncourt 1949, Robert Merle relate la débâcle de mai-juin 1940 et met en scène, sur les côtes du nord, l’encerclement des troupes françaises et britanniques qui n’ont d’autre espoir que l’évacuation par mer. La guerre, la débâcle, Merle les relate non pas en historien capable d’offrir une vision panoramique, une vision d’ensemble, mais comme il les a vécues, de près, au cœur de l’événement, dans l’ordinaire du quotidien du soldat qui, de l’Histoire, ne démêle guère les fils. Ce roman est donc le témoignage, neuf ans plus tard, d’un auteur acteur de l’événement, présent sur le terrain, et témoin direct de l’opération Dynamo, ce grand rembarquement des troupes alliées ; un acteur qui, avec des dizaines de milliers de ses compagnons, sera fait prisonnier à Zuydcoote et deviendra, dans le stalag de Dortmund, le prisonnier 22 418 VI D.

2Écrire ce vécu, c’est donc transmettre des « choses vues », transcrire des propos entendus, des échos de vies, échos de voix. C’est non pas filer une histoire, mais rendre compte du décousu de l’instant, de son incohérence, de son absurdité pour le soldat désœuvré, le soldat en déroute dans un espace clos dénué de sens, qui tient du piège, de l’étau qui se referme. Ce décousu de la débâcle, c’est par le zoom, c’est par la bribe, c’est par l’épars que Merle va le dire. Dans ce huis clos quasi théâtral au sein duquel toute déambulation s’avère n’être qu’un continuel aller-retour, un sur-place, il est un lieu central vers lequel systématiquement on converge : une ambulance anglaise, la roulotte d’Alexandre, la popote. L’appellation « roulotte » est paradoxale. Elle convoque des rêves d’évasion or elle est statique, contrainte à l’immobilité. Et, caravane balnéaire, elle contribue à la mise en place dans le roman du motif des vacances qui frappe cette drôle de guerre d’irréalité, la met à distance, la rejette hors scène. Dans ce lieu de transit qu’est la poche de Dunkerque, la roulotte, pleine d’un bric-à-brac indispensable à la survie, offre également un véritable confort de vie dans le précaire et permet la mise en scène de l’ordinaire du quotidien. Face à l’espace dévasté, au « décousu » de la guerre, qui se décline par une esthétique du fragment – fragments de vies croisées, objets et hommes dispersés, fragments de corps disloqués – la roulotte propose un espace ordonné. Elle fait sens, elle est havre, repère quand tout, autour, se disloque. Elle retisse des habitudes, des liens. Elle offre un abri à une petite galerie de personnages que la vie courante n’aurait pas réunis, et permet que se recrée une communauté au cœur de la débâcle. Toute une thématique de l’éloignement, du départ, du retour au bercail ponctue donc l’œuvre, faisant de la roulotte un port d’attache. Seul Alexandre, le sédentaire, ne la quitte jamais. Ce sont les autres, et notamment Maillat, le héros, qui font que le là-bas pénètre l’ici, ramenant, en parole, la guerre et ses calamités dans le nid. La roulotte semble être un espace sacré et protecteur : hors de celle-ci, les personnages ne peuvent que rencontrer le chaos, la mort. Au travers de la roulotte, deux conceptions s’affrontent donc : s’attacher, se fixer comme Alexandre ou être détaché, voguer comme Maillat. Deux conceptions pour un même résultat car, dans l’absurdité de la débâcle, qu’on se meuve ou qu’on demeure, on meurt.

Restriction de champ : la France, le « petit bout de terre » et la roulotte

  • 2 Yves Thomas, Civilisation, violence et engagement dans les romans de Robert Merle, thèse de doctora (...)

3C’est une auto, une ambulance anglaise, mais tous la nomment roulotte. L’appellation « roulotte » sent bon le large, connote l’absence d’entrave, la liberté, la possibilité à tout instant de prendre la route, de mettre les voiles, car, par définition, la roulotte roule, elle arpente l’espace, elle est voiture automobile et logement. Or l’espace dans Week-end à Zuydcoote est un espace sans issue, un espace encerclé qui accule les troupes françaises et anglaises sur un « bout de France » (p. 35), une « petite bande de terre » (p. 32), coincée « entre les Fritz et la mer » (p. 33). Espace clos, c’est un lieu-piège qui se rétracte peu à peu sur les soldats, à la manière d’un tissu qui « trempe dans la flotte et qui rétrécit au lavage » (p. 34), car les Allemands ne cessent de progresser et de resserrer l’étau. Ce lieu clos est aussi un lieu ouvert, ouvert sur la mer, sur l’Angleterre. L’Angleterre, c’est l’issue, la seule issue pour retrouver « un monde intact » (p. 83), la liberté ; et les hommes se dirigent vers les zones d’embarquement, « un flot interminable d’hommes en kaki […], Anglais et Français confondus » (p. 65). Cette destination paraît à la fois proche et inaccessible. Proche parce que la mer qui sépare les terres paraît « si petite », qu’il semble « si facile d’atteindre l’autre bord » (p. 83), et inaccessible car, comme c’est martelé dans l’œuvre, « on n’embarque que les Anglais » (par ex. p. 41, p. 73, p. 105). Et même lorsque Maillat parvient à embarquer, c’est en vain : pilonné par l’aviation ennemie, enflammé, le navire finira par « s’ensabler presque en face du Sana » (p. 123). Toute tentative de départ est vaine, elle ne peut qu’avorter ; toute issue est hors champ, hors scène, hors d’atteinte. Dans cette œuvre, « le lieu romanesque est un champ clos qui se resserre sur lui-même et sur les hommes qu’il renferme, dans un mouvement d’étau irréversible que rien ne peut interrompre et auquel il est impossible d’échapper »2.

4Dans un tel espace, tout ce qui roule, faute de destination, est à l’arrêt. Ainsi croise-t-on page après page des files de voitures abandonnées, voitures épaves, voitures cadavres qui « gisaient sur le dos » (p. 24), encombrant le bas-côté des routes. 75 000 véhicules abandonnés que les Allemands découvriront lorsqu’ils auront percé la poche de Dunkerque. Et Merle de les énumérer : la belle Mercury kaki, la petite Austin, des 402, des tractions avant (p. 9, 13 et 24), des files ininterrompues d’autos inutiles, « de toutes les dimensions et de toutes les formes », parfois sans roues, parfois au moteur saboté. « Il y en avait maintenant plus qu’on en voulait, des autos ! », car « ce qui manque maintenant, ce ne sont pas les autos. C’est la route ». La roulotte n’échappe pas à la règle : paradoxalement, elle n’a pas pour fonction de rouler, elle « leur servait de roulotte pour dormir » (p. 24). C’est donc un lieu fixe, un lieu de repos.

5Maison ambulante devenue statique, la roulotte s’apparente à la caravane balnéaire et le roman, ironiquement, tragiquement, ne cesse de tisser ce motif. Le temps d’un week-end, du samedi matin au dimanche après-midi, les personnages de l’œuvre semblent s’accorder une virée en roulotte, dans un petit coin de France dont le nom connote le dépaysement, Zuydcoote. D’emblée Merle plante le décor : « Le soleil brillait sur les deux files de voitures abandonnées […] » (p. 9). Apparaît ensuite une femme étendue, robe retroussée sur des cuisses appétissantes. Mais la femme est un cadavre. Partout dans l’œuvre, une atmosphère estivale, un air de vacances confèrent à l’horreur de la guerre une impression d’irréalité. Les sens sont délicatement interpellés : ça « sentait bon les bains de mer, les vacances, la paresse des beaux après-midi d’été » (p. 66) ; l’ouïe est chatouillée par le bruit de « la dernière vague » mourant sur le sable (p. 61) ; les superbes villas attirent le regard telle celle-ci « toute rose, flambant au soleil » (p. 78) et le soleil enchante le monde de ses reflets faisant resplendir la mer, produisant sur les dunes « un poudroiement ocre » (p. 223). Ce paysage paisible donne un sentiment de bien-être tel celui ressenti par Maillat, le héros, qui se plonge dans la contemplation de la mer car « cela faisait du bien de la voir s’étendre […]. Elle lui rappelait ses vacances à Primerol » (p. 103) et il aspire l’air « avidement » (p. 61). Même les soldats sont ici métamorphosés : ils ont « une allure d’estivant » (p. 25), « l’air de touristes ou sportifs attendant de s’embarquer pour une navigation de plaisance » (p. 110). Comme des vacanciers désœuvrés, ils prennent le temps, badaudent, pique-niquent (p. 25).

6Ainsi pour Maillat, même la guerre, vécue à distance – le personnage se contentera dans celle-ci de tuer un rat et deux Français –, semble frappée d’irréalité. Les Allemands sont absents de l’œuvre malgré leur proximité : « il n’y a pas de Fritz ici » (p. 143). Dans l’impossibilité où sont les soldats de se confronter à des ennemis tangibles, ils en viennent à se demander même « s’ils existent vraiment » (p. 38). Cette drôle de guerre contribue elle aussi à enchanter le monde, à le métamorphoser : les Stukkas dans le ciel ne sont d’abord que « de petits nuages blancs », ils évoluent « gracieusement » (p. 84), leur formation se déploie « en corolle comme une fleur gigantesque » (p. 76) puis les voilà « oiseaux migrateurs », orchestrant un « ballet », « une sorte de danse sacrée » (p. 84). Les bombes sont les « petites crottes inoffensives d’un gigantesque oiseau » (p. 77). Tout paraît n’être qu’un spectacle observé à distance par les soldats coincés sur leur petite bande de terre et qui s’extasient, parfois « au comble de l’excitation » (p. 77), lançant « un cri immense, inhumain » (p. 78). La guerre n’est plus alors qu’un match que les hommes au sol, inactifs, suivent avec passion en hurlant « des encouragements comme sur un stade » (p. 25).

  • 3 Singe : argot militaire désignant de la viande de bœuf en conserve (corned-beef).
  • 4 Boutéon (ou bouthéon) : argot militaire désignant une sorte de marmite en métal.

7Dans ce contexte balnéaire, appeler l’ambulance la « roulotte », c’est une fois encore mettre à distance la réalité crue, choisir de l’adoucir pour en effacer l’air trop guerrier, les connotations de mort et de blessure. Pourtant cette roulotte est sise en plein cœur des opérations militaires, elle fait partie de la formation sanitaire, le Sana, mot argotique qui désigne le sanatorium, lieu « propre à guérir ». On y trouve d’ailleurs une caisse à cadenas « qui avait dû contenir des médicaments » (p. 29). C’est une « ambulance anglaise » comme le précise Maillat (p. 24), récupérée et métamorphosée. Elle devient un chez-soi qui permet la mise en scène de l’ordinaire du quotidien. Au cœur de la débâcle, elle est havre offrant un véritable confort de vie dans le précaire. C’est un lieu de vie provisoire, destiné, au départ, à n’être qu’une étape. Maillat et ses camarades sont « arrivés ici depuis avant-hier » (p. 30), et Alexandre, le type à barbe qui fait la tambouille, regrette d’ailleurs qu’on ne puisse jamais « s’installer vraiment » (p. 28 et 45). Elle est nourricière aussi, la « popote » : on y trouve de tout, vin, pain, boîtes de singe3, whisky et même du poulet. Les ustensiles, objets de toutes sortes, y abondent, comme le révèlent les accumulations : « les plats de campement, les gamelles, les boutéons4 » (p. 28). Le contexte de guerre n’est pas totalement occulté : il s’agit d’objets de récupération, d’objets détournés, retravaillés pour être destinés à un autre usage. Ainsi en est-il du manche de pelle « qu’Alexandre avait taillé lui-même en forme de cuiller pour touiller le singe » (p. 28-29), du quart d’Alexandre fabriqué « avec une boîte de singe dont il avait soigneusement limé les bords, et qu’il avait cerclé d’un fil de fer tressé, sur le côté, en forme d’anse » (p. 28). Le ravitaillement doit lui aussi beaucoup au système D : on troque « le pain contre du vin » (p. 37), on vole le whisky à la British Expeditionary Force. Et on s’inquiète aussi de la gestion des stocks, du prix des marchandises : « dix balles pour un kilo de pain ! » (p. 37). On a peur de manquer car « on est trop juste » (p. 37), « il n’en reste plus que neuf bouteilles » (p. 42), « en faisant attention, ils pourraient tenir encore huit jours » (p. 45). Alexandre se félicite même d’avoir pu mettre la main sur du singe français bien supérieur en qualité au singe anglais, « trop de gras, pas assez de maigre » (p. 39). Dans ce lieu, Alexandre peut se projeter vers demain, échapper au présent écrasant de la débâcle, il rêve d’installation, de rendre la roulotte plus confortable encore, pour sûr, « il se procurerait un petit poêle » (p. 28), « il faudrait qu’il essaie de se procurer un petit poêle » (p. 29).

Du décousu de la débâcle au retissage de la roulotte

En temps de paix, la vie est harmonieuse et composée. On rencontre les mêmes gens, on les retrouve, on les perd de vue, on les retrouve encore. […]. Mais à la guerre, tout est décousu, sans lien, sans suite, sans cohérence. (p. 26-27)

  • 5 Voir Pierre Merle, Robert Merle : une vie de passions, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2008, p. 12 (...)

8Le « décousu » de la guerre, de la débâcle, Robert Merle en rend compte au travers des êtres de passage, visages croisés, rencontres d’un instant qui resteront sans lendemain. L’œuvre repose sur la déambulation d’un personnage dérouté, le long de routes qui ne mènent plus nulle part. Et Maillat croise, au fil de ses déplacements, maints visages : un biffin au charreton, Virrel (p. 11), le petit lieutenant (p. 13), l’homme de Béziers (p. 69), l’homme en uniforme vert pomme (p. 68), le tommy aux cheveux roux (p. 79), etc. Certains ont un nom, ont droit à de micro-histoires5 qui parsèment le roman de fragments de vies glanés çà et là : c’est Virrel, dans l’incipit, chauffeur de nuit « avant », ses Byrrh, son petit Pernod, sa femme, la photo de son fils et son goût pour les prostituées ; c’est Cirilli, le médecin du Sana, avec sa tête de jeune premier et sa maîtresse Jacqueline ; c’est Gabet le capitaine anglais qui cite Shakespeare ; Atkins, le tommy qui refuse de sauter du bateau parce qu’il ne sait pas nager… D’autres sont des anonymes, uniquement désignés par une caractéristique physique à la manière de l’homme à la « cicatrice au-dessous de la lèvre » (p. 25). Tous sont une tête, « une tête seulement » : « Ils disparaissaient tous ensuite. Il ne les revoyait jamais plus » (p. 25). Autant de relations décousues, sans suite, sans sens.

9La débâcle, c’est aussi la glace brisée qui s’éparpille en glaçons flottant à la dérive : plus rien ne semble subsister ici des compagnies, ceux que l’on croise sont des individus isolés ou des groupes reconstitués sans ordre, « un immense rassemblement de soldats sans armes, sans chefs, toutes unités confondues » (p. 27), « Anglais et Français confondus » (p. 65). C’est la confusion la plus totale, une déroute qui se marque par l’encombrement des routes et les images d’embouteillages, de piétinement (p. 66). Les objets, comme les hommes, sont épars, semblent abandonnés. L’espace est jonché de fusils antichars parsemant les dunes (p. 26) et dans le même temps les militaires semblent avoir perdu les signes distinctifs qui les accompagnent normalement : un petit commandant « sans képi » (p. 66), des soldats « sans armes » (p. 65)… C’est dire si dans cet univers décousu, il n’est plus même question d’en découdre.

10Une esthétique du fragment est ainsi mise en place : fragments de vies entrecroisées, fragments de corps aussi. Car Merle zoome sur des corps, des portions de corps, corps disloqués, tête, main, pied qui reviennent comme des obsessions. Dès l’incipit, les cuisses roses et grasses de la femme morte apparaissent puis disparaissent sous la robe. Elles rythment toute la scène avec le charreton ; plus loin, voilà deux pieds chaussés de brodequins avachis qu’une couverture trop courte ne camoufle pas sur un brancard du Sana ; là, « deux pieds gauches sur le même brancard » (p. 62) ; et puis ce sera, récupéré dans la mer, un « corps humain complètement nu, sectionné net au-dessus de l’estomac […]. Ce fragment d’homme s’étalait là… » (p. 130). Débâcle et donc confusion, règne de l’instantané, du détail en gros plan qui arrête le regard l’espace d’un instant : « C’est ça la guerre », comme le martèle le héros (p. 25 et 26), le décousu, l’impossible plan d’ensemble, le monde de la chose vue, croisée, perdue.

11Dans ce chaos, dans l’espace dévasté par la guerre, la roulotte propose, elle, un retissage : elle réassemble, permet que de nouveau les fils soient entrelacés, elle re-dispose hommes et objets en proposant un espace ordonné. Les hommes, ballotés, y trouvent un repère, un lieu fixe, rassurant car régi par la routine et le répétitif qui mettent à distance la confusion et l’angoisse du conflit. Deux maîtres mots y règnent : l’habitude et l’ordre. Hors la roulotte, on ne trouve pas sa place n’étant plus qu’« un homme kaki parmi les hommes kaki » (p. 103), seule la « maison » octroie à chacun une place, sa place. Ainsi les camarades qui y cohabitent ont-ils instauré des habitudes. Au sein de la roulotte, ils ont leur quant-à-eux, leur chez-soi, une place déterminée : « Maillat s’était assis à sa place habituelle, le dos calé contre la roue avant droite de la roulotte » (p. 27), Dhéry « s’assit à sa place habituelle, à côté de Pierson, contre le mur du Sana » (p. 39), « chacun à sa place habituelle. Maillat à côté de lui, et Pierson en face, contre le mur du Sana, et Dhéry à côté de Pierson » (p. 44).

  • 6 Luc Rasson, « Rivage guerrier : Week-end à Zuydcoote de Robert Merle », L’Esprit créateur, vol. 51, (...)

12Si les hommes ont une place, les objets de même. Le grand ordonnateur des objets, c’est Alexandre car, comme l’indique Luc Rasson : « Alexandre est ce personnage qui, au sein du chaos, parvient à créer un îlot d’ordre autour de la roulotte »6. Son quart est accroché « à un clou sur la face interne d’une des deux portes de la roulotte. C’était sa place » (p. 28). Tout dans la roulotte est rangé, orchestré par Alexandre, et les indicateurs spatiaux ponctuent la présentation des divers ustensiles, « à sa droite », « au-dessous » (p. 28). De même, c’est l’imparfait qui domine lors de ces descriptions, imparfait qui dit bien que règnent ici les habitudes : « Quand il faisait la cuisine, il ouvrait toutes grandes les portes de la roulotte, et il n’avait qu’à étendre la main pour prendre ce qu’il lui fallait » (p. 29).

13Systématiquement, dès lors que nous sommes dans la roulotte, l’expression « tout était dans l’ordre » résonne (p. 28, 29, 45, 134, 135). L’ordre, c’est l’obsession d’Alexandre. Il est méticuleux, soucieux de l’hygiène, il range, et veille à ce que les autres respectent les règles car, dit-il, sans lui, Dhéry et Maillat « vivraient comme deux porcs » (p. 39). Les gestes mêmes d’Alexandre sont mesurés, méticuleux : l’ouverture d’une boîte de singe s’exécute de manière « admirable », « sans à-coup, sans bavure », et quand il lime les bords d’un boutéon, c’est « soigneusement » (p. 27-28). Alexandre, c’est la mère de substitution de Maillat et de ses camarades : « tu es une mère pour nous » disent Maillat et Pierson (p. 32 et 39), une mère nourricière puisque la tambouille lui est dévolue et qu’on le voit touillant le singe, surveillant le plat qui mijote, distribuant les parts et les tournées de vin ; une mère poule aussi, couvant Maillat, le regardant « comme une poule regarde son poussin » (p. 43) ou tournant autour de lui « comme une grosse poule inquiète autour d’un poussin malade » (p. 210). Et, assumant parfaitement cette fonction, il gourmande ses petits : « Ah non ! dit Alexandre, tu ne vas pas fumer maintenant. On va manger » (p. 36).

14Dans l’absurde de la débâcle, la roulotte fait donc sens, administrée par Alexandre, une « mère », qui y a instauré un ordre domestique. Lieu clos, elle est donc havre et contribue à établir une ligne de partage entre l’ici et le là-bas. Et de fait, on s’y sent bien : « ils étaient heureux d’être ensemble, tous les quatre » (p. 40), « il se sentait bien, tout à fait à l’aise dans sa peau, heureux de vivre » (p. 142). Elle est donc véritablement un repère, un lieu fixe quand l’espace autour d’elle est un espace mouvant qui ne se contente pas de rétrécir, mais brouille également tout repère. Ainsi Maillat voit-il l’espace se métamorphoser : la petite villa rose qu’il a tout à l’heure pénétrée a disparu. Il a beau faire et refaire le chemin, elle n’est plus, la voilà évaporée, rayée de la carte par les bombardements.

15La roulotte ne permet pas uniquement de retisser des habitudes, elle retisse également des liens entre les hommes. Elle garantit l’intimité dans la masse, la fraternité dans la cohue. Car, dans l’anonymat de la foule, parmi les uniformes kaki, le lieu roulotte constitue un foyer où se recrée une famille, une communauté au sein de laquelle l’individu fait partie d’un tout. Systématiquement dans la roulotte, on demande où sont les autres (p. 27 et 208). Car c’est un cercle, qui réunit des personnages que la vie ordinaire n’aurait pas réunis. Il y a Alexandre bien sûr, l’ordonné, l’anticlérical, Alexandre et sa femme aux longues jambes, il y a aussi le curé Pierson, et Dhéry, l’obèse, le gélatineux, le combinard avide, et Maillat. Loin d’être fermé, le cercle est capable d’intégrer l’autre, de lui offrir une place, ce sera le cas avec le personnage de Pinot, le menuisier de Bezons, le type même du héros auquel Maillat, pensant s’embarquer, offre sa place à la popote parce que le petit biffin est « seul maintenant et sans copain » (p. 95). Dans ce cercle, chacun a sa place, chacun a son rôle aussi, sa personnalité : Alexandre cuisine, sert et materne, Pierson, c’est celui qu’on taquine parce qu’il est curé et il passe son temps à démonter, nettoyer et remonter les armes car « question armement, l’abbé en connaît un bout » (p. 51), Dhéry, lui, parle de ses combines et de ses rêves de se faire des millions en vendant chaussures et pneus aux civils et Maillat est celui qui déconne ou qui se tait. « Et tout serait dans l’ordre, une fois de plus » (p. 29). Leur entente fonctionne aussi sur le partage, la mise en commun des biens acquis, la répartition des tâches, des corvées. Le whisky fourni par Dhéry n’est pas le whisky de Dhéry, comme le lui rappelle Alexandre : « c’est le whisky de la popote » (p. 42). Pour Alexandre, l’éventualité d’une séparation des quatre compères est vécue douloureusement : on ne va pas « se quitter maintenant » (p. 44). Et sans la présence des autres, on se sent « très seul », à la manière de Pierson qui garde la roulotte lorsqu’Alexandre et Maillat accompagnent Dhéry blessé à la main au Sana.

Sédentaire ou errant, attaché ou détaché… tous roulés !

16Un seul personnage ne quitte jamais la roulotte, ou si peu, c’est Alexandre, le sédentaire. Pour lui, dans la débâcle, il ne se passe rien : rien hors son singe qui mijote, son boutéon à remplir, ses potes à attendre. Les autres font entrer le là-bas dans l’ici, ramenant en parole, la guerre et ses calamités dans le nid. Alexandre se fait raconter, impatient et impératif : « raconte, nom de dieu, raconte », dit-il à Dhéry ou à Maillat (p. 39 et 31). « Alors ces nouvelles ? », demande-t-il par deux fois à Pierson (p. 40 et 41). Et les récits se font, introduisant la mort et l’horreur dans la roulotte. Maillat raconte à ses compagnons l’embarquement raté, et dit ce qui arrive aux Anglais qui ne sautent pas à l’eau, le feu, les brûlures, la mort… Pierson leur apprend la fin du toubib Cirilli tué par un 77 dans les bras de la belle infirmière et Maillat encore relate à Alexandre l’assassinat des deux Français qui violaient la jeune Jeanne puis il avoue : « On pourrait en faire une fable. Deux types violaient une jeune-fille. Je tue les deux types vertueusement. Et puis je viole la jeune fille » (p. 214). La mort, le viol, la violence brute font donc irruption dans la roulotte par la parole, le récit, la fable. Fable car difficile pour Alexandre, qui ne s’extirpe pas de sa roulotte rassurante, de concevoir cette réalité : « Pas possible ! » dit-il à Maillat qui lui raconte qu’il a couché avec une Polonaise (p. 133), « toi, toi Maillat ? » s’étonne-t-il quand celui-ci lui raconte qu’il a tué deux Français (p. 212). L’ouverture de champ, pour Alexandre, vient de l’autre, de l’errant. Et l’œuvre est ponctuée, structurée par les départs et retours qui, invariablement, ramènent à la roulotte. Ainsi le « Samedi matin » débute par un retour de Maillat à la roulotte (p. 27) et se clôt sur un départ et des adieux : « Je vais à Bray-Dunes cet après-midi » (p. 63-64). Il revient le « Samedi après-midi ». Le « Dimanche matin », il part de nouveau : « Je vais faire un tour sur la plage. Peut-être je pousserai jusqu’à Bray-Dunes » (p. 157) ; le « Dimanche après-midi », Pierson s’exclame : « te voilà ! », il est rentré à la roulotte (p. 207). Et vers le milieu du chapitre, il annonce de nouveau son départ à Pierson, dans un dialogue que ne renierait pas Samuel Beckett :

— Je m’en vais.
— Où ?
— Je ne sais pas.
— Où ?
— À Bray-Dunes.
— Où à Bray-Dunes ? (p. 231)

  • 7 Ibid., p. 16.

17L’œuvre est donc ponctuée des départs et retours de Maillat, celui qui a la « bougeotte », qui ne peut « pas tenir en place. Toujours à courir de droite à gauche » (p. 157). Maillat, c’est « le maillon qui relie les différents personnages »7, celui qui fait le lien entre le là-bas et l’ici de la roulotte. C’est à lui qu’il arrive « toujours des tas de trucs » (p. 31). En sortant du havre qu’est la roulotte, il est confronté à la mort, celle des autres, la sienne aussi. La mort semble effectivement, tel Sisyphe, le guetter, et refermer son étau sur lui. Il lui échappe une première fois à Bray-Dunes, pilonné par les Stukkas, alors qu’il a trouvé refuge dans un garage. La torpille éclate « à quelques mètres du garage » (p. 88). Il l’attendait, la mort, mais dans son jeu de cache-cache avec elle, il gagne : « Il avait eu de la chance d’être assis. C’est à cela qu’avait tenu sa vie, à ce hasard infime. Quand il s’était assis, quelques secondes auparavant, il avait joué et gagné » (p. 89).

18La deuxième fois, la menace de la mort se rapproche : ce n’est plus à quelques mètres qu’elle pilonne, c’est sur l’embarcation même dans laquelle se trouve Maillat, seul Français parmi tous les Anglais. Là encore, « il resterait là, immobile, à attendre » (p. 119). Cette fois, c’est l’avant du bateau qui est touché et Maillat saute à la mer. La troisième fois, les 77 sont envoyés sur le Sana, plus près encore, toujours plus près de Maillat, mais Maillat est dans la roulotte, il ne risque rien. Car la roulotte est un espace quasi sacré et protecteur : en son sein, les hommes sont protégés de la mort. Alexandre pour cette raison ne « voulait jamais quitter la roulotte […]. Il disait qu’en restant au Sana, on ne risquait rien » (p. 232). Et les rares fois où il est contraint de s’en écarter, comme lorsqu’il accompagne Dhéry blessé au Sana, il manifeste son inquiétude : « Il regardait la roulotte d’un air hésitant. […] Alexandre jeta un coup d’œil anxieux à la roulotte » (p. 54). En effet, Alexandre fait corps avec la roulotte : « tu l’aimes, hein ? ta roulotte ? », lui demande Maillat (p. 30). Il est le personnage qui s’attache aux êtres, aux objets, au lieu roulotte, son port d’attache, il est celui qui, refusant la déroute, ré-agence son univers, s’enracine et, ce faisant, conserve une temporalité, un « avant », lorsqu’il se remémore sa femme qui s’ennuie, sa femme aux longues jambes, et un « après », lorsqu’il se projette vers demain avec sa petite maison à construire, son chalet de bois, parce que le bois rassure.

19Alexandre, c’est l’âme de la roulotte. Avec elle, il a réinstauré un rituel, et le lieu se trouve sacralisé, par le biais de ce personnage qui tient du griot africain, dans son enclos sacré, « un guerrier nègre exécutant une danse sacrée » (p. 220), de l’empereur assyrien (p. 40) et du saint : « Moi, dit Pierson, je trouve plutôt qu’il ressemble à saint Jean-Baptiste, juste après la décollation » (p. 40). Mais la tragédie est en route, la mort pistant Maillat, un étrange concours de circonstances fait qu’Alexandre meurt en lieu et place de ce dernier. Maillat renverse le boutéon empli d’eau qu’Alexandre est allé chercher, il chute et fait un malaise l’empêchant d’aller le remplir de nouveau, c’est donc Alexandre qui prend son tour, et qui fait cette échappée hors de la roulotte, une échappée fatale. Alexandre devient en fin de compte un saint Jean-Baptiste, après la décollation : « Alexandre était là, couché un peu sur le côté. La tête était sectionnée du tronc, et ne tenait plus au cou que par un fil. Elle était placée presque parallèlement à l’épaule » (p. 225). Et Maillat de s’exclamer : « C’est moi qui devrais être là » (p. 227). Mais la réalité de la guerre n’a que faire des causalités rassurantes. Elle frappe aveuglément, au hasard : « Ça s’est passé comme ça, c’est tout » (p. 227). Après la disparition d’Alexandre, Maillat ne peut plus rester à la roulotte. Il retourne à Bray-Dunes où la mort, enfin, pourra le rattraper.

  • 8 William Shakespeare, Hamlet, François Maguin (éd.), Paris, Flammarion (GF), 1995, acte II, scène 2, (...)
  • 9 Ibid., acte III, scène 4, v. 21, p. 266 : « How now a rat ? Dead for a ducat, dead ».
  • 10 Ibid., acte V, scène 1, v. 253, p. 378.

20Maillat, le nom a été assimilé au « maillon » par Luc Rasson qui, à raison, le présente comme un personnage qui fait le lien. Mais ce lien qu’il tente de tisser est systématiquement marqué par l’échec et la mort. Il perd Atkins qui refuse de sauter du bateau en flammes, il perd Gabet parti à l’avant du bateau, il perd Jeanne écrasée par une poutre… Avec ceux que Maillat croise, le fil tissé ne dépasse pas le temps de l’instant, rien ne perdure. Maillat, finalement, est peut-être plus du côté de la maille que du maillon, une maille qui file. Il n’est qu’une boucle, une de ces boucles dont l’entrelacement forme un tissu. Mais le tissu se démaille dans le contexte de la débâcle et c’est la séparation qui prime. Maillat, c’est un autre Hamlet, presque une anagramme AMLeT / MALaT. Comme le héros shakespearien, il déambule8, comme lui, il tue un « rat »9 : « J’ai tué un rat » (p. 31), « comme un petit rat puant et traqué […] alors j’ai tiré » (p. 215) ; comme lui, il est différent, séparé des autres. Dans la bande des camarades de la roulotte, « seul Maillat n’avait pas de quart » (p. 28). Même avec eux, il donne l’impression d’être détaché, isolé : Pierson « eut l’impression bizarre que Maillat était seul » (p. 144). Même dans le cercle, même en jouant son rôle parfaitement, il n’a « pas l’air non plus d’être tout à fait avec eux » (p. 144). Maillat, c’est celui qui « débloque », « déconne » comme le répète Alexandre (p. 30, 33, 135, 156). Fréquemment, on note sa mélancolie, quelque chose en lui qui pèse comme une menace : ce n’est « pas un type très gai », souligne Pierson (p. 144), et Alexandre insiste sur son « air triste dès qu’il ne parlait plus » (p. 38). Quelque chose de ténébreux sommeille en lui, à la manière d’Hamlet qui disait à Laërte : « Yet have I in me something dangerous »10 ; quelque chose qui se révélera dans la « joie toute pure » (p. 216) qu’il ressentira à tuer les deux Français.

  • 11 Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe [1942], Paris, Gallimard (Folio essais), 1985, p. 30.

21Maillat, c’est le « détaché ». « Je suis détaché » dit-il à Pierson (p. 144), « il se sentait froid et détaché » (p. 117), « tu n’as pas le droit de te détacher de ton époque » (p. 144). Il y a chez lui une absence au monde, une absence aux autres comme le révèlent les termes « air absent » (p. 215), « yeux vides » (p. 212). Étranger au monde, il en est parfois coupé. Ainsi après l’assassinat des deux Français, « jamais le monde ne lui avait paru moins réel » (p. 180) et lorsqu’il se retrouve dans la cave avec Jeanne « un voile tomba devant ses yeux. La cave parut trouble et vague tout d’un coup » (p. 197). Mais s’il est coupé du réel, du monde, c’est, non comme le dirait Camus parce qu’il s’aperçoit que « le monde est épais »11, mais parce que, pour Maillat, « la vie avait perdu d’un seul coup toute son épaisseur » (p. 146). Il lui arrive d’agir mécaniquement, étranger à lui-même, comme lors du viol de Jeanne où « il n’eut pas conscience de la porter sur le lit », où sa voix était « absente, sourde, mécanique » (p. 205). Et il se regarde alors agir avec stupéfaction, détaché de son propre corps : « Il regarda ses propres mains tout à coup avec étonnement. […] c’étaient ses mains qui faisaient cela. Elles étaient grandes, brunes, nerveuses. C’étaient ses mains » (p. 205). Étranger aux autres, il le devient de plus en plus au fil du texte, coupé de tout sentiment, avec Jeanne, et même lors de la mort d’Alexandre, « Maillat resta debout à regarder droit devant lui. Il ne paraissait pas ému. C’était son copain, pourtant, Alexandre » (p. 228). Maillat n’a pas sa place, « pas de raison d’être ici » (p. 33), il est « dans le coup sans être dans le coup » (p. 147), pour lui la guerre est une parenthèse (p. 149), elle est l’absurde par excellence : « c’était saugrenu d’être là » caché dans un garage pour éviter d’être tué, « c’était absurde » (p. 87), « absurde et dénué de sens » (p. 145), « ça n’avait pas de sens » (p. 107), « tuer un homme c’est toujours absurde » (p. 149). La question du sens hante Maillat. Qu’en est-il du sens, de la signification, de la direction à prendre, dans un monde sans issue, où la seule certitude, c’est la mort ? Et, à la manière des saucissons suspendus dans la cave de Jeanne :

Maillat, lui aussi, il se balançait au bout d’un fil. C’était donc ça la vie ? Des bouteilles vides et des saucissons danseurs. Et lui, Maillat, au bout d’un fil. Et Jeanne aussi, au bout d’un fil. Et toutes les femmes et tous les hommes du monde, en attendant qu’on les tue. (p. 197)

22La tragédie de Maillat repose sur la lucidité et le détachement. À la différence d’Alexandre qui vit dans la routine, son tous-les-jours bien ordonné, qui se rattache aux objets, à son singe français moins gras que l’anglais, qui « aime quelque chose avec passion », sa roulotte, et dont l’existence prend sens avec sa femme, son boulot, sa roulotte, son copain (p. 156), Maillat, c’est le détaché, le sans attache, celui qui ne croit en rien, c’est sa nature même, comme il le dit à Pierson :

Au fond, dit-il, je regrette d’être comme ça quelquefois. J’aimerais bien croire à quelque chose, moi aussi. Croire, c’est ça l’essentiel, tiens, si tu me demandes ! N’importe quoi ! N’importe quelle bêtise ! Pourvu qu’on y croie ! C’est ça qui donne un sens à la vie. Toi, tu crois en dieu. Alexandre, il croit en la roulotte. Dhéry, il croit en ses « millions à prendre », et Pinot, il croit à son F.M. Et moi, je ne crois à rien. (p. 145)

23Si Robert Merle zoome sur la roulotte d’Alexandre dans son œuvre, c’est qu’il n’écrit pas l’Histoire avec un grand « H », mais relate l’histoire de son point de vue, celui d’un petit sergent coincé en 1940 sur cette petite bande de terre comprise entre Dunkerque et Bray-Dunes. Comme tous les autres, les biffins, les tommies, les milliers de soldats français et anglais, il n’avait nulle vision d’ensemble, et il a vécu, désœuvré dans cette terrible débâcle, le décousu, le fragmenté de la guerre et a tenté tant bien que mal de recoudre quelque chose pour conserver du sens.

24La roulotte, c’était donc le repère, le point fixe, l’îlot d’ordre instauré par Alexandre. On y revenait constamment, comme on revient à la maison pour retrouver les siens. Mais ce week-end ne fut jamais qu’un temps mort dans lequel les personnages se mouvaient ou faisaient le choix de rester statiques, comme Jeanne dans sa maison proprette, comme Alexandre dans sa roulotte. Ce week-end, ce fut un temps sans avenir, un temps plombé par une fatalité inexorable qui a broyé des hommes « désignés d’avance pour tuer et être tués » (p. 105).

  • 12 Dans le documentaire La Bataille de France, collection « Les grandes batailles », réalisateur Danie (...)
  • 13 Robert Merle, Sisyphe et la Mort [1950], in Théâtre, t. I, Flamineo, Sisyphe et la Mort, Les Sonder (...)

25Robert Merle dira qu’il y avait quelque chose de kafkaïen12 dans la situation de ces hommes encerclés ; dans son roman, il y a du Beckett, du Camus, du Shakespeare, il y a l’absurdité du décousu, l’absurdité de la mort et l’absurdité même de toute tentative de couture. Un an après ce roman, il écrira une pièce de théâtre, Sisyphe et la Mort. Celle-ci s’achève sur les mots de Sisyphe qui échoua à tromper la mort, « Je n’aurais jamais cru que les mortels feraient alliance avec la Mort »13, des mots qui font écho à ceux de Maillat indiquant que la mort des hommes « la nature s’en charge. C’est ignoble de lui donner un coup de main » (p. 149).

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Notes

1 Robert Merle, Week-end à Zuydcoote [1949], Paris, Gallimard (Folio), 1972. Les paginations entre parenthèses renvoient à cette édition.

2 Yves Thomas, Civilisation, violence et engagement dans les romans de Robert Merle, thèse de doctorat, université de Manitoba, décembre 1968, 106 p. (dactyl.), p. 3.

3 Singe : argot militaire désignant de la viande de bœuf en conserve (corned-beef).

4 Boutéon (ou bouthéon) : argot militaire désignant une sorte de marmite en métal.

5 Voir Pierre Merle, Robert Merle : une vie de passions, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2008, p. 125.

6 Luc Rasson, « Rivage guerrier : Week-end à Zuydcoote de Robert Merle », L’Esprit créateur, vol. 51, no 2, 2011, Écritures du rivage : mythes, idéologie, jeux, Luc Rasson, Bruno Tritsmans (dir.), p. 15.

7 Ibid., p. 16.

8 William Shakespeare, Hamlet, François Maguin (éd.), Paris, Flammarion (GF), 1995, acte II, scène 2, v. 160, p. 158 : « He walks four hours together ».

9 Ibid., acte III, scène 4, v. 21, p. 266 : « How now a rat ? Dead for a ducat, dead ».

10 Ibid., acte V, scène 1, v. 253, p. 378.

11 Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe [1942], Paris, Gallimard (Folio essais), 1985, p. 30.

12 Dans le documentaire La Bataille de France, collection « Les grandes batailles », réalisateur Daniel Costelle, producteurs Jean-Louis Guillaud et Henri de Turenne, Office national de radiodiffusion française, Pathé cinéma, 2 mai 1974 (1h49mn14s), http://boutique.ina.fr/video/media/radio/CPF91008488/la-bataille-de-france.fr.html.

13 Robert Merle, Sisyphe et la Mort [1950], in Théâtre, t. I, Flamineo, Sisyphe et la Mort, Les Sonderling, Paris, Gallimard, 1986, p. 184.

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Pour citer cet article

Référence papier

Anne Wattel, « Un havre au cœur de la débâcle. Zoom sur la roulotte dans Week-end à Zuydcoote de Robert Merle »Elseneur, 29 | 2014, 85-98.

Référence électronique

Anne Wattel, « Un havre au cœur de la débâcle. Zoom sur la roulotte dans Week-end à Zuydcoote de Robert Merle »Elseneur [En ligne], 29 | 2014, mis en ligne le 27 mars 2024, consulté le 25 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1767 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1767

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Auteur

Anne Wattel

Université Charles-de-Gaulle – Lille III

Anne Wattel est professeur agrégé de lettres modernes et enseigne au lycée Mousseron de Denain. Elle prépare une thèse de doctorat en littérature française, sous la direction de Nelly Wolf de l’université Charles-de-Gaulle – Lille III (laboratoire ALITHILA). Ses recherches portent sur l’œuvre romanesque de Robert Merle, auteur populaire, médiatique mais négligé, voire « minorisé » par l’institution. Elle a publié les articles suivants : « Quand ouvrir sur la fin, c’est commencer par clore… Malevil, de Robert Merle », Cahiers ERTA, no 4, novembre 2013, p. 95-107 ; « Le charisme messianique d’Emmanuel dans Malevil, de Robert Merle », Voix plurielles, vol. 10, no 2, 2013, p. 273-284 (disponible en ligne à l’adresse : http://brock.scholarsportal.info/journals/voixplurielles/article/view/864).

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