Navigation – Plan du site

AccueilNuméros29Changer les angles de vueLes Première et Seconde Guerres m...

Changer les angles de vue

Les Première et Seconde Guerres mondiales à hauteur de regards d’enfants

Michel Bertrand
p. 67-83

Résumés

Parce qu’ils ignorent tout de ce que sont les conflits armés, parce qu’ils comprennent mal les règles qui régissent ces étranges cérémonials dressant régulièrement les nations les unes contre les autres, les enfants peuvent en toute innocence et en toute ingénuité poser un regard exempt de préjugé sur la guerre. La Première Guerre mondiale fut pour l’enfant une guerre invisible qui se déroula loin de chez lui ; la Seconde l’impliqua et le contraignit à s’adapter aux diverses phases d’une situation dont les manifestations affectaient sa vie quotidienne. Cette appréhension de la guerre fut le plus souvent celle qui caractérisa nombre d’adultes lorsque leur histoire singulière fut intégrée dans une histoire collective dont ils ne maîtrisaient ni les données, ni les enjeux. Pour les romanciers qui écrivent longtemps après les faits relatés, pour les lecteurs qui connaissent déjà l’Histoire qu’on leur relate, le point de vue de l’enfant constitue un retour à l’essentiel résumé par cette question qui n’est simple qu’en apparence : qu’est-ce que la guerre ?

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Pierre Schoentjes, Fictions de la Grande Guerre. Variations littéraires sur 14-18, Paris, Classique (...)
  • 2 Voir dans ce domaine tout particulièrement Thierry Aprile, Pendant la Grande Guerre. Rose, France, (...)

1Pierre Schoentjes, procédant à une recension de l’ensemble des romans qui furent consacrés à la Grande Guerre, constate qu’après une période caractérisée par une relative indifférence entre 1945 et 1980 la littérature a manifesté un regain d’intérêt pour ce conflit lors de ces dernières décennies. Et de noter : « Tous les publics sont concernés : lecteurs chevronnés et occasionnels, adultes et enfants trouvent à satisfaire leur intérêt »1. Or, de fait, si de nombreux ouvrages destinés aux enfants et aux adolescents2 furent publiés après 1980 afin de faire appréhender à ce lectorat les conditions effroyables qui furent celles des combattants au front et des populations civiles à l’arrière, peu d’ouvrages rédigés à l’intention d’un public plus averti adoptèrent le point de vue qui fut celui de l’enfant durant ces années si particulières que l’on dénomme communément « les années de guerre ».

2Pourtant, le regard que portent les enfants sur la guerre restitue, contrairement à la sensation de banalité qui émane pour les adultes de la répétition cyclique des conflits armés, le caractère incompréhensible d’un soudain déchaînement de violence perturbant durablement leur vie quotidienne. Leur appréhension des événements, parce qu’elle se limite à leurs préoccupations enfantines, parce qu’elle se caractérise par la stupeur, l’incompréhension et les désagréments induits par une existence devenue subitement plus difficile qu’auparavant, constitue un révélateur singulier de ce scandale que représente l’état de guerre pour des populations qui n’en perçoivent le plus souvent que confusément les causes mais qui en éprouvent irrémédiablement dans leurs âmes et dans leurs corps les effets funestes.

3Deux romans, C’est la guerre de Louis Calaferte publié en 1993 et Mon père sera de retour pour les vendanges d’Olivier Larizza paru en 2003, relatent au jour le jour ce désarroi des enfants face à cette rupture majeure qu’induit l’état de guerre au sein de leur existence. Les deux guerres mondiales se déroulèrent selon un processus notablement différent. De ce fait, l’un décrit une guerre absente, lointaine, invisible, celle de 1914-1918 ; l’autre évoque une guerre omniprésente, visible, mais incompréhensible, celle de 1940, puis inventorie des événements dressant les uns contre les autres des acteurs appartenant à la même nation, à la même cité, ceux se déroulant entre 1940 et 1944. En deçà de la description du contexte général de la guerre, les deux romans traitent des hommes et des femmes qui participent concrètement aux opérations armées. La Première Guerre mondiale, la dernière qui impliqua essentiellement des soldats engagés sur le front des combats, se situait loin, quelque part, dans un ailleurs indéterminé pour l’enfant qui appréhendait mal le monde au-delà des limites familières de son village. Sa souffrance résidait donc essentiellement dans la séparation d’avec son père et dans la dissolution du noyau familial. La Seconde Guerre mondiale se déroula au milieu des populations civiles : l’Exode, l’Occupation, la Résistance, la Libération furent autant d’événements qui concernèrent l’ensemble de la population française – enfants, femmes, vieillards… Afin de donner forme à la rupture majeure qui caractérisa cette guerre relativement aux précédentes, le héros-narrateur de C’est la guerre est dissocié de toute instance paternelle qui altérerait son immersion personnelle au sein du cataclysme.

4Pour rendre compte de la singularité qui émane de la restitution des deux conflits mondiaux par des regards d’enfants, nous étudierons successivement le travail incessant d’adaptation auquel sont astreints les enfants désirant conférer un sens à des mots et à des faits incompréhensibles qui résultent de la situation inédite que revêt pour eux une guerre ; puis la double lecture que met en place le romancier à l’intention de son lecteur ; enfin la vision renouvelée qu’offre le point de vue de l’enfant à l’expression de ce traumatisme que constitue pour tout homme la substitution du temps de guerre à un temps de paix.

Production

5Les récits traitant des deux guerres commencent le plus souvent par le début de la geste, le glas du tocsin égrenant soudain ses notes lugubres dans la campagne française et interrompant aussitôt les travaux agricoles auxquels s’adonnaient les populations rurales. Cet appel à la guerre que répercutèrent au même instant tous les clochers de tous les villages de France pétrifia les hommes et les femmes qui l’entendirent. Joseph Delteil perçoit dans ces sons assenés à toute volée la fin d’un monde et l’entrée dans un univers inconnu, inquiétant, maléfique :

  • 3 Joseph Delteil, Les Poilus [1926], Paris, Grasset (Les cahiers rouges), 1994, p. 37.

Et ce fut alors que la cloche s’ébranla.
Elle tintait à tour de bras, dans une hallucination d’airain. Les sons en pleine accélération donnaient le vertige au monde. Une hâte de pouls, une précipitation de fièvres bouleversaient les airs. Comme sous les trompettes de Jéricho, des murs de paix s’écroulaient du haut du ciel. Le tocsin3 !

6Le moment étant grave, tous adoptèrent alors une attitude digne, à la hauteur de l’événement. Seuls les enfants demeurèrent indifférents à la tragédie dont le destin modulait les premières notes :

  • 4 Ibid., p. 38.

Sur la grand’place, une fraîche ribambelle de gosses jouait dans les épluchures. Ils riaient aux éclats, dans l’insouci de toutes leurs dents. Et leur rire dans l’atmosphère sonnait mal, en chocs, leur rire de vie4.

Le héros du roman de Calaferte, comme les enfants qui l’entourent, troublé par ce déferlement inaccoutumé de bruit dans la quiétude ordinaire de l’après-midi estival cesse aussitôt ses activités :

  • 5 Louis Calaferte, C’est la guerre [1993], Paris, Gallimard (Folio), 1996, p. 11.

Il est cinq heures d’un après-midi de septembre tiède et gris.
Le tocsin sonne.
On arrête de jouer5.

7Le narrateur de Mon père sera de retour pour les vendanges interprète, quant à lui, fautivement l’événement :

  • 6 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, Paris, Pocket, 2003, p. 9.

Je jouais dans les champs avec mes copains, […] j’aperçus de la fumée. […] je me mis à courir. Au fur et à mesure que je courais, la fumée s’épaississait à l’horizon telle une avalanche grise montant au ciel. On sonna le tocsin. Un clocher voisin fit écho. Il y avait un problème. Un danger. Le feu, sans doute. Il incendiait la campagne6.

  • 7 Ibid., p. 10.
  • 8 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 13.
  • 9 Joseph Delteil, Les Poilus, p. 38.

8En fait, pour les enfants stupéfaits de voir subitement les adultes se figer ou adopter des attitudes qui ne leur sont pas habituelles, la question qu’ils se posent possède sa légitimité : que se passe-t-il ? Jouant de la méprise commise par son fils, le père lui révèle l’ampleur de l’incendie dont le garçon redoute les ravages pour la campagne environnante : « L’Europe brûle ! »7. L’information parvient de manière indirecte à son alter ego en 1939. Scandalisé de voir une mère frapper son enfant, un homme s’exclame : « On ne tape pas les petits aujourd’hui, […] c’est la guerre »8. Cette consigne de ne pas user de la force à l’encontre d’autrui au moment où la violence la plus extrême est sur le point d’embraser l’univers constitue un paradoxe qu’ont relevé nombre de romanciers : « On n’osait plus battre un âne, pas même avec une fleur »9.

  • 10 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 10.
  • 11 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 13.
  • 12 Ibid.

9Aussitôt la révélation de l’événement opérée de manière intradiégétique, le narrateur révèle au lecteur sur le plan extradiégétique la spécificité de son statut : « Je n’avais que dix ans »10 ; « J’ai onze ans »11. Dès ce moment, l’on sait que la guerre qui nous sera racontée le sera à hauteur d’enfant. Or, si le récit de guerre effectué par un adulte place de facto narrateur et narrataire sur un pied d’égalité, cela ne saurait être le cas lorsque c’est un enfant qui prend en charge la conduite de la narration. En 1914, l’étroite complicité tissée entre le père et son fils permet au premier d’expliquer au second les règles toutes particulières qui sont celles de la guerre, ce qui dispense celui-ci de poser des questions sur ce bouleversement considérable que représente un conflit guerrier. En revanche, en 1939, si les adultes ne sont pas avares de commentaires sur cet événement qui perturbe notablement leur existence, ils n’en parlent qu’entre eux sans jamais prendre en considération les enfants qui les écoutent. Aussi le héros-narrateur recueille-t-il avidement les mots qu’il entend tout en avouant ne pas en saisir le sens, ce qui ne lui interdit nullement d’émettre des jugements tranchés sur les questions qui agitent son entourage : « Je ne sais pas ce que c’est que la mobilisation générale, mais je suis bien content que ce soit la guerre »12. Or, dans les faits, il méconnaît ce qu’est la guerre. Tout le monde l’évoque, mais personne ne précise quelles seront les conséquences de l’événement sur sa vie quotidienne. Les enfants de son quartier privés de leurs points de repères habituels s’interrogent sur la tournure qu’ils doivent désormais conférer à leurs jeux. Le garçon de onze ans leur propose de jouer à la guerre :

  • 13 Ibid., p. 16.

Un homme proche a entendu. Je reçois un coup de pied aux fesses.
Je veux qu’il meure à la guerre13.

10Sur ce point, l’on ne saurait nier l’intérêt personnel que suscitent chez certains les conflits armés. En effet, l’on souhaite souvent plus ardemment la mort de concitoyens que l’on connaît et que l’on exècre plutôt que celle d’ennemis dont on ignore tout et auxquels dans les faits l’on n’a rien à reprocher. Bardamu avait déjà exprimé ce sentiment frappé au coin du bon sens :

  • 14 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit [1932], Paris, Gallimard (Folio), 1972, p. 28.

[…] j’ai pensé au maréchal des logis Barousse qui venait d’éclater comme l’autre nous l’avait appris. C’était une bonne nouvelle. Tant mieux ! […] J’en connaissais bien encore trois ou quatre dans le régiment, de sacrées ordures que j’aurais aidé bien volontiers à trouver un obus comme Barousse14.

  • 15 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 21.
  • 16 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, p. 22.

11Ce que tait l’adulte, l’enfant ne craint pas de l’exprimer. Mais, peut-on véritablement établir une différence entre le jeune enfant livré à lui-même assistant médusé aux bouleversements que suscite dans son entourage la nouvelle de l’entrée en guerre du pays et le jeune soldat transporté en quelques jours sur le champ des opérations sans que l’on ait pris le soin de lui expliquer les raisons pour lesquelles il doit subitement modifier le cours de son existence ? Tous deux décidément n’y comprennent rien. L’enfant interroge : « C’est quoi, la guerre ? ». Mais, on se refuse à lui répondre : « Occupe-toi de ta soupe. Mange »15. Céline révèle l’état d’esprit qui est celui du garçon de onze ans, quand il livre la conclusion à laquelle est parvenu Bardamu placé au milieu de la folie meurtrière déchaînée par des hommes qui lui avaient semblé être en tout point semblables à lui : « La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas »16. De surcroît, pour l’enfant en 1939 les données du problème sont plus complexes encore qu’elles ne l’étaient en 1914, car lorsque se déclencha le premier conflit mondial personne ne se hasarda à évoquer les guerres du passé, alors que vingt-cinq ans plus tard tout le monde conservait en mémoire les épisodes sanglants de la der des ders et chacun se hâta d’y faire référence :

  • 17 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 17.

— Mon père a été blessé en 16.
— J’ai perdu mes deux frères, en 16 et en 17.
— En 14, chez nous on était neuf. À l’armistice, on n’était plus que deux. Et encore moi, ils m’ont drôlement amoché17.

  • 18 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 10.

12Le temps singulier de la guerre s’est métamorphosé en celui cyclique des guerres qui se répètent rituellement sur les mêmes lieux et contre le même ennemi. Toutefois, mais ceci n’était prévisible, ni bien évidemment pour l’enfant, ni même pour les adultes qui l’entouraient, cette guerre ne se déroulerait pas de la même manière que la précédente. Pourtant, d’entrée, les comportements différèrent du tout au tout. Terrassé par la douleur que lui inflige la séparation d’avec son père, le narrateur de Mon père sera de retour pour les vendanges évoque de manière laconique les immenses fêtes qui accompagnèrent le départ des soldats en 1914. Semblant même plus lucide que les adultes qui l’environnent, il stigmatise la soudaine stupidité qui s’est emparée de ces foules en liesse : « La guerre ne représentait à leurs yeux qu’une rixe de campagne où le grand frère français rosserait le gamin allemand un peu turbulent »18. Le jugement peu amène qu’émet le jeune garçon sur la propension des foules à s’enthousiasmer facilement n’est pas sans rappeler la critique que formulait quelques décennies auparavant un Drieu La Rochelle sarcastique :

  • 19 Pierre Drieu La Rochelle, La Comédie de Charleroi [1934], Paris, Gallimard (L’Imaginaire), 1996, p. (...)

Ils étaient saouls et chantaient La Marseillaise. C’étaient sûrement les mêmes que j’avais vus au 1er mai, place de la République, chanter L’Internationale. Les hommes aiment se saouler et chanter ; peu leur importe ce qu’ils chantent, pourvu que ce soit beau ; et les chants immortels sont toujours beaux19.

13La violence de la condamnation exprimée par l’enfant est toutefois décuplée en contexte par le fait que c’est précisément un enfant qui dénonce chez les adultes une vision de la guerre se résumant somme toute selon eux à un règlement de comptes dans une cour de récréation. Tout différent fut le départ au front des soldats mobilisés en 1939. Les hommes sont silencieux, les femmes pleurent, l’atmosphère est lugubre :

  • 20 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 38.

Les hommes passent sans oser la regarder.
Ils marchent comme quand on est obligé.
On dirait qu’ils ont honte20.

14Si lors du rassemblement des troupes dans les gares la vie ruisselait de partout en 1914, en 1939 c’est la hantise de la mort qui étreint chacun au moment de la séparation. Ce contraste notable lors du prélude annonce un déroulement des opérations différent lors des deux conflits. Cet écart majeur sera déterminant pour les deux enfants : pour l’un la guerre se déroulera au loin et il ne pourra la vivre que par procuration ; pour l’autre elle se situera très vite au cœur même de son existence et il en sera par la force des choses un témoin privilégié. De ce fait, quand l’un sera contraint de se représenter les événements de la guerre qui se passent au loin, l’autre aura tout loisir de représenter les faits de guerre qui s’effectuent sous ses yeux. L’ici dissocié du là-bas d’une part, le là-bas devenant rapidement l’ici d’autre part, ces deux orientations vont progressivement mettre en place une double grille de lecture. Les modes narratifs seront-ils pour autant affectés par la divergence des récits ?

Réception

  • 21 Ibid., p. 86.

15Le tocsin, l’ordre de mobilisation, les regroupements de soldats dans les gares, les prémices sont identiques lors des deux conflits. Puis, chaque histoire suivant le cours de l’Histoire, les fils narratifs se séparent. L’enfant, en 1914, ne peut évoquer la guerre qu’en sous-main. Étant séparé par des centaines de kilomètres des combattants, il ne peut relater les événements qui se déroulent sur le front qu’en citant ou en réécrivant les informations que son père transmet dans les lettres qu’il adresse à sa femme. Son alter ego, en 1939, s’efforce de procéder de manière identique, mais à la différence du garçonnet de 1914 il ne dispose pas d’une source d’information privilégiée. Un article de journal, une carte postale envoyée par l’oncle Marcel, les nouvelles diffusées par la TSF, ses références sont rares et ne lui apprennent pas grand-chose sur les opérations qui se déroulent au loin. De toute façon, il n’y a proprement rien à dire puisque dans les faits il ne se passe rien : « C’est la drôle de guerre (la drôle de guerre c’est quand les soldats ne se battent pas) »21. Continuant à s’interroger sur la nature et les effets de la guerre, il est aussi déconcerté que le sont les adultes par cette guerre où l’on ne combat pas :

  • 22 Ibid.

— Bon Dieu, nous autres, en 14, on ne regardait pas s’il neigeait ou pas. C’était tous les jours le casse-pipe.
— C’est plus la même guerre, dit la petite femme maigre.
— On le voit bien que c’est plus la même guerre, dit le gros homme de la maison. Si maintenant ils attendent l’été pour faire la guerre, ça risque de durer un bout de temps22.

  • 23 Ibid., p. 56.
  • 24 Ibid., p. 75 (souligné dans l’original).
  • 25 Ibid., p. 67 (souligné dans l’original).

16Le modèle de la guerre précédente s’avérant inapte à rendre compte de l’actualité militaire d’aujourd’hui, la relation de l’activité civile prend le pas sur les informations provenant du front. L’existence de l’enfant résidant dans l’arrière-pays breton est elle aussi rythmée par les menus événements qui constituent sa vie quotidienne : la nécessité d’assumer les tâches qu’accomplissait auparavant son père, le soutien apporté à sa mère ébranlée par le chagrin de la séparation, les visites rendues à ses grands-parents… L’école et l’église relaient le message patriotique d’une France injustement agressée par l’Allemagne que l’arrière doit soutenir par ses chants et ses prières. Toutefois, en 1939, le discours nationaliste s’infléchit au profit d’un discours ouvertement anticommuniste. L’enfant surprend les propos que tiennent les invités de la maison – « C’est les communistes qu’il aurait fallu balayer »23 –, il entend les dénonciations que profère la rumeur publique – « On dit que le garagiste est communiste »24 –, il écoute l’enseignement que dispense le missionnaire à l’intention des enfants du catéchisme – « le nom de ce démon rouge c’est les communistes »25. À la TSF un certain Ferdonnet, chez lui une Parisienne de passage, célèbrent les vertus d’Hitler et prônent la collaboration de la France et de l’Allemagne. La guerre n’a pas encore commencé, mais l’enfant le comprend, elle est déjà perdue.

  • 26 Voir notamment Julien Gracq, Un balcon en forêt, Paris, J. Corti, 1958 et Claude Simon, Les Géorgiq (...)
  • 27 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 117.
  • 28 Ibid., p. 123.
  • 29 Ibid., p. 134.
  • 30 Ibid., p. 162.
  • 31 Ibid., p. 188.

17De nombreux romanciers, parmi lesquels Julien Gracq et Claude Simon26, ont relaté la sensation de bonheur qu’ils éprouvèrent durant la drôle de guerre, puis la déréliction qui les submergea lorsque se déclenchèrent les hostilités et qu’ils durent se rendre à l’évidence que cette guerre était perdue avant d’avoir commencé. À l’arrière, l’enfant ressentit donc le même sentiment : la majorité des hommes étaient partis, mais la vie poursuivit son cours habituel jusqu’à ce jour où subitement des bombes s’abattirent sur la ville, contraignant l’ensemble de la population à fuir en désordre sur les routes. L’armistice ayant été vite signé, il fallut alors apprendre à vivre avec l’ennemi. Dorénavant, l’enfant est soumis à un apprentissage qui fut aussi celui auquel durent se plier tous les Français. Il est légitimement désorienté, étant privé de tous les repères qu’il s’était patiemment constitués durant la guerre : « Qu’est-ce qu’on fait quand la guerre est finie ? Qu’est-ce qu’on faisait pendant la guerre ? Rien, mais c’était la guerre »27. L’initiation s’avère difficile. Certes, il y a Pétain qui opère un parfait trait d’union entre les deux guerres, mais, l’enfant en prend conscience, Pétain est vieux et dans la vie de tous les jours on voit surtout des soldats allemands. Or, à cet égard, il faut se montrer attentif, car ils sont de différentes espèces : « Il y a des soldats verts. Ils sont moins grands et moins forts que les soldats noirs »28. Puis, vont progressivement apparaître diverses catégories d’individus arborant chacun sa panoplie et dont il conviendra de se méfier : « Les vieux cons […] de la Défense Passive [qui] ont leur béret sur l’œil »29 ; les « […] hommes en manteaux de cuir marron et en chapeaux sombres »30 qui enlèvent des gens dans la rue en plein jour ; les « ratés sans profession » qui « […] ont un blouson et un pantalon bleu marine. Une chemise bleu foncé et une cravate noire »31… Est-ce cela la guerre, s’interroge l’enfant qui constate qu’autour de lui la vie continue, même si dans certains domaines les règles du jeu ont changé – les tickets de rationnement, les queues devant les boutiques, le marché noir… En fait, il s’en convainc, c’est bien la guerre, puisqu’il y a des morts, des hommes que l’on arrête, que l’on torture, que l’on tue.

  • 32 Pierre Schoentjes, Fictions de la Grande guerre…, p. 111.

18Pierre Schoentjes le souligne : « La blessure et la mort étaient omniprésentes dans l’univers du front »32. Mais, pour ceux qui se trouvent à l’arrière loin du champ des opérations, la mort demeure une représentation abstraite dont seules les conséquences sont douloureuses. Les lettres des camarades de l’escouade, le passage des gendarmes remettant un pli officiel, tels sont les modes de transmission de la terrible nouvelle à la famille du défunt. C’est une mort qui s’est déroulée à distance quelques jours ou quelques semaines auparavant et sur laquelle le plus souvent l’on ne possède que peu d’informations. Puis, la nouvelle se propage, mais, chacun tremblant pour les siens, la mort d’autrui est perçue comme un effet, certes déplorable, mais inévitable en temps de guerre. L’enfant surprend la légère émotion qui trouble sa mère lorsqu’on lui apprend le décès d’un habitant du village :

  • 33 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 49.

— Flora, je voulais te dire… Le fils de Lucien ne reviendra pas.
Ma mère dérapa sur le tissu et se piqua le doigt avec l’aiguille. Une goutte rouge apparut33.

  • 34 Louis Calaferte, C’est la guerre, respectivement p. 101, 104, 106.
  • 35 Ibid., p. 111.

19Cette goutte de sang, c’est la seule blessure dont le jeune garçon sera le témoin. Par contraste, dès l’Exode le héros de C’est la guerre voit le sang couler sur le chemin qu’empruntent les populations fuyant la ville : « Les chats en sang écrasés sur la route » ; « Un enfant perdu qui saigne sur le bord de la route » ; « Un homme obèse qui crache du sang » ; « Sur la route du sang »34. Puis, ce sont les morts, victimes des bombardements : « on a vu l’enfant mort (sa tête éclatée) »35. Ensuite, durant la période de l’Occupation, ce seront les cadavres, de plus en plus nombreux, qu’il découvrira le matin dans la rue. Il apprendra surtout qu’il existe une partie de la population qu’il faut détruire, car sa disparition est nécessaire pour le bien-être du restant de la nation.

  • 36 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 178.

20Par le sang versé… Le sang qui coule et celui que l’on voit couler. C’est ainsi que l’Histoire opère une dissociation nette entre les deux conflits guerriers. Le sang français a coulé davantage durant la Première Guerre mondiale, mais les civils, et tout particulièrement les enfants, n’en ont vu couler que durant la Seconde. Se juxtaposant à cette première démarcation, les centres focaux divergents des deux romans conduisent chacun des écrivains à adopter une perspective diamétralement opposée dans sa restitution des événements. L’enfant vivant en Bretagne, profondément attaché à son père, n’est en fait sensible qu’au sort qui lui est réservé au sein de cette guerre. Ainsi, il ne se montre guère affecté par la destinée de son oncle René, pourtant grièvement blessé et prisonnier des Allemands. Les questions qui le taraudent durant ces longs mois de séparation peuvent être formulées de la sorte : Reviendra-t-il ? Quand reviendra-t-il ? De fait, « le roman de guerre » d’Olivier Larizza s’achève bien avant la fin des hostilités. Son dernier chapitre dresse sobrement le bilan de ce que fut cette guerre aux yeux de l’enfant : « Nous ne revîmes jamais l’oncle René. Mon père rentra trois jours avant Pâques. Il lui manquait une jambe »36. Par contraste, l’ouvrage de Calaferte ne possède d’autre épicentre que l’enfant lui-même. Dépourvu de toute attache familiale véritable, il vit l’époque de la drôle de guerre au domicile du « gros homme » et de la « petite femme maigre », puis la période de l’Exode et du début de l’Occupation chez « Maman Guite », enfin les années noires et la Libération seul, apparemment livré à lui-même. Aussi, aucune relation affective ne s’interposant entre les événements et la perception qu’il en retire, il se trouve à même de les restituer sans les impliquer dans un réseau de considérations sensibles. Attachement exclusif à un être qui importe plus que soi-même d’une part, détachement absolu vis-à-vis de quiconque d’autre part, le récit de guerre effectué par un enfant est-il susceptible de proposer une traduction neuve de faits déjà universellement connus ?

Traduction

  • 37 Voir par exemple, Henri Barbusse, Le Feu. Journal d’une escouade [1916], Paris, Le Livre de poche, (...)
  • 38 Jean Norton Cru, Du témoignage [1930], Paris, Allia, 2008, p. 95-96.
  • 39 Pierre Chausson, in Paroles de poilus [1998], Jean-Pierre Guéno, Yves Laplume (dir.), Paris, Librio (...)
  • 40 Maurice Antoine Martin-Laval, in Paroles de poilus, p. 22-23 ; Olivier Larizza, Mon père sera de re (...)
  • 41 Maurice Maréchal, in Paroles de poilus, p. 39 ; Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les v (...)

21Les romans de guerre se présentent le plus souvent sous la forme de traductions littéraires des notes prises sur le vif lors des brefs instants de répit que l’enchaînement des combats concède aux soldats. Le titre de certaines de ces œuvres met en exergue le caractère d’authenticité du témoignage qui en constitue la matière37. Et, comme le note Jean Norton Cru, « malgré leurs déclarations contradictoires, les romanciers du front ne sont pas de purs artistes, parce qu’ils persistent à mettre en avant leur expérience du feu »38. Or, sur ce point, le texte d’Olivier Larizza combine un récit fictif, la vie quotidienne dans un village breton de l’enfant séparé de son père, et la relation véridique des événements que vécurent les soldats durant la guerre, des faits issus de lettres authentiques de poilus réécrites par le père de l’enfant à l’intention de son épouse. Le capitaine bourrant de coups de pied des soldats couchés à terre avant de constater qu’ils sont morts39 ; le lieutenant ordonnant un assaut qu’il sait inutile et mourant criblé de balles dès sa sortie de la tranchée40 ; le réserviste de première ligne fusillé sac au dos parce qu’il a volé un poulet41… Autant de récits relatés par divers combattants dans les lettres qu’ils adressent à leurs familles et dont le père s’approprie la matière afin de les assembler en autant de « choses vues » durant sa présence sur le front. La teneur dramatique du réel guerrier valide la constitution de récits de vie dramatisés en unifiant au sein d’une même histoire des faits distincts qui tous appartiennent à la thématique maintes fois inventoriée de la Grande Guerre : la camaraderie des soldats entre eux, l’ensevelissement d’un homme vivant lors d’un bombardement, l’injuste condamnation à mort d’un innocent accusé de fuite devant l’ennemi… Dans cette perspective, la destinée de Christophe que relate le père procède de la juxtaposition de trois lettres écrites par trois épistoliers différents qu’Olivier Larizza a contaminées en un récit unique. Le romancier, bien évidemment absent lors des épisodes qu’il rapporte, découvre ce que fut la vie quotidienne des poilus durant la guerre grâce aux nombreuses missives conservées par les familles et publiées par la suite. Ainsi, par cet exercice d’une lecture devenant écriture, reproduit-il la prise de connaissance puis la diffusion des nouvelles du front qui caractérisa dans ce domaine l’activité de l’arrière. Le contenu de la lettre lue par le père, la mère, l’épouse, le frère ou la sœur est transmis parfois de manière brute, parfois en opérant divers aménagements, à l’entourage, qui ensuite le diffusera auprès du cercle de ses relations avec ses propres mots. Aussi, avant que l’Histoire n’opère son travail de vérification, de classification et d’organisation, la connaissance de la guerre se constitue-t-elle par l’addition de ces récits subjectifs, fragmentés, à la fois précis et lacunaires écrits par les « Fabrice » qui se trouvent sur le champ des opérations. Le romancier, qui compile presque cent ans après que se sont déroulés les événements ces éclats de vie rédigés à brûle-pourpoint, se trouve dans la situation de l’enfant, fasciné par des récits qui excèdent les limites étroites de sa compréhension. Et, cette fois semblable au lecteur du roman qui s’est identifié à ses principaux protagonistes, il place au second plan le contexte de cette guerre pour ne s’intéresser qu’à l’essentiel : son père reviendra-t-il vivant de cette hécatombe ?

22Louis Calaferte, en se refusant à déployer au centre de son ouvrage le fil rouge d’une intrigue spécifique et en adaptant son récit au rythme impulsé par l’Histoire, confère licence à l’enfant de transcrire les faits dont il est le témoin selon une juxtaposition qui n’est en aucune manière gouvernée par des relations de causalité. L’enfant voit, entend, s’efforce de comprendre, c’est-à-dire de traduire des faits, des mots, afin de doter d’une signification ce monde nouveau qu’est pour lui le monde de la guerre. Parfois, les adultes semblent lui être d’un grand secours, car ils procèdent à des définitions qui ont valeur d’explications. Le missionnaire, par exemple, qui rend visite aux enfants du patronage expose une représentation du monde qui possède toutes les garanties de l’authenticité :

  • 42 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 66.

il dit qu’il y a un pays qui était autrefois un grand pays avec des grands empereurs et qui est commandé maintenant par les rouges
les rouges c’est le Démon le Démon rouge c’est un Démon qui fait souffrir la Vierge les anges et tous les saints et même nos morts se relèveraient dans leurs tombes s’ils le pouvaient pour combattre ce Démon rouge qui voudrait amener le Mal sur terre […]42.

23Mais, le plus souvent, l’enfant n’est pas dupe, les adultes emploient des mots dont ils ignorent le sens :

  • 43 Ibid., p. 24.

— C’est un devoir civique, dit le gros homme de la maison.
Il n’a pas l’habitude de ces mots.
Il répète.
— C’est un devoir civique.
Personne ne sait ce que ça veut dire43.

  • 44 Ibid., respectivement p. 27, 78, 26.

24Alors, il relie les informations glanées de ci, de là, afin de leur donner un sens – « Je comprends subitement que les Boches ce sont les Allemands » –, il s’interroge par et pour lui-même – « Je ne comprends pas ce que sont ces lignes Maginot et Siegfried » –, et du haut de ses onze ans il émet des jugements péremptoires – « (je ne voudrais avoir personne à tuer) »44. Puis, il ne cherche plus à comprendre, se limitant à énumérer ce qu’il voit, comme lors de l’Exode où depuis la voiture dans laquelle il se trouve il juxtapose pêle-mêle tous les éléments qui s’offrent à sa vue : objets, animaux, personnes, événements… Sous la forme d’énoncés brefs dissociés les uns des autres, voire de phrases nominales au sein desquelles il accumule de longues séries de substantifs, il exprime ce qui selon lui est dépourvu de toute apparence de sens bien qu’il sache qu’à l’évidence cela est nécessairement doté d’une signification. De cette manière, le lecteur qui n’a pas vécu ces événements est à nouveau placé dans la situation de l’enfant frappé de stupeur par la soudaine entropie qui s’est emparée du monde. Ici aussi l’Histoire constitue un matériau brut dépourvu du métalangage ultérieur qui lui conférera signification et l’érigera en valeur. Comme l’enfant, l’auteur puis à sa suite le lecteur sont placés face aux faits sans possibilité de les doter d’une organisation logique qui constituerait pour chacun une explication rationnelle.

  • 45 Henri Aimé Gauthé, in Paroles de poilus, p. 14.
  • 46 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 15.
  • 47 Joseph Thomas, in Paroles de poilus, p. 135.
  • 48 Lazare Silbermann, ibid., p. 139.

25Le florilège intertextuel dans un cas, les réminiscences autobiographiques dans l’autre, ces approches constituent des modes de représentation qui renouvellent le récit de guerre en transférant au lecteur le regard empreint de stupéfaction que possède l’enfant lorsqu’il se trouve confronté à des événements qui dépassent ses facultés de compréhension. Dans l’une de ses lettres, Henri Aimé Gauthé évoque le regard ému et admiratif que porte une fillette sur son régiment traversant au pas cadencé la ville de Commercy et il avoue avoir été transcendé comme ses camarades par ce simple regard : « […] nous mourons pour elle… Peut-être cette enfant ignorante, naïve, coquette, ne l’a-t-elle pas compris. Mais elle l’a senti… »45. Dans le roman d’Olivier Larizza, cette fillette possède des cheveux blonds et porte sur son épaule un petit écureuil roux. Alors, établissant un parallèle entre l’innocence de l’enfant et la candeur des soldats ignorant tout de la guerre, il note : « Savait-elle que la mort gisait dans leurs cartouchières ? Savait-elle que leurs fusils tuaient ? Le savaient-ils eux-mêmes, à cet instant où leur cœur grandissait ? »46. En effet, nombre des combattants étant de jeunes pères de famille, ils partent en abandonnant à leur foyer un enfant en bas âge qu’ils ne verront pas grandir. Ce petit être est présent, tout particulièrement dans les lettres qu’ils écrivent à leurs épouses. Plus rares sont les courriers nommément adressés à leurs enfants. Et, le plus souvent, après avoir rappelé qu’il est impossible pour des enfants de se représenter ce qu’est la guerre – « Tu es encore bien jeune et ne peux comprendre ce qui se passe en ce moment : la guerre, ses horreurs, ses souffrances »47 –, il dresse à leur intention une liste de recommandations qui revêt pour lui une valeur testamentaire – « Gardez précieusement cette lettre ; souvenez-vous de votre malheureux père et suivez ses conseils »48. Dans Mon père sera de retour pour les vendanges, son père ne lui écrivant pas, l’enfant prit l’initiative de lui adresser une lettre. Son père lui répondit de l’hôpital où il se trouvait alité, mais sa missive différait de celles ordinairement adressées par les poilus à leur progéniture : il lui parle des pélicans, oiseaux fabuleux pour tous deux qu’avant la guerre ils allaient observer sur le rivage, et qu’il se propose de retourner voir avec lui dès son retour à la maison.

  • 49 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 149.
  • 50 Ibid., p. 204.
  • 51 Ibid., respectivement p. 12, 13, 119.

26L’amour des pères pour leurs enfants, la tendresse toute particulière qui lie le père et le fils dans le roman d’Olivier Larizza sont absents du livre de Louis Calaferte. Cette fois, l’enfant n’est ni préservé, ni édifié par les adultes qui l’entourent. Le gros homme, la petite femme maigre, Maman Guite sont trop préoccupés d’eux-mêmes pour s’inquiéter de lui. Aussi l’innocence n’est-elle pas de mise, du moins ne l’est-elle pas longtemps. Le jeune immigré italien, conformément à la biographie de son créateur, souffrit de son statut d’Italien résidant en France – « — T’es juif et tu dis que t’es macaroni »49 –, dut travailler dès l’âge de treize ans dans un entrepôt et demeura jusqu’à la fin de la guerre sous la menace de l’un de ses amis milicien qui le tenait pour suspect et qui pouvait le faire arrêter à tout moment – « Un jour il me dit je te connais pas je t’ai jamais connu je sais pas si t’es pas un traître »50. Et surtout, l’enfant que met en scène Calaferte grandit au long des cinq années que dure la guerre. Le garçonnet, qui au début du roman évoquait, parallèlement aux inquiétudes suscitées chez les adultes par la guerre, ses propres préoccupations d’ordre essentiellement organique – « j’ai envie de faire pipi », « j’ai faim », « je ne digère pas mon café au lait »51 –, devient progressivement un adolescent contraint de se soumettre aux dures réalités du travail et de composer avec les aléas d’une période singulièrement trouble. Le héros du roman d’Olivier Larizza demeure du début à la fin de l’intrigue semblable à lui-même. La veille de son départ pour le front, il se rend avec son père sur la plage pour voir voler les pélicans ; le lendemain de son retour de l’hôpital, il va à la pêche avec lui. L’épicentre paternel constitue son unique point de référence durant les années de leur séparation. Pendant cette période, ses activités sont celles d’un enfant ordinaire menant l’existence d’un enfant ordinaire : travaux scolaires, jeux avec ses camarades de classe, participation aux tâches ménagères… Hormis la douleur que lui inflige l’absence de l’être aimé, sa vie quotidienne ne diffère guère de ce qu’elle aurait été si la guerre n’avait pas eu lieu. Autant dire que cette guerre lointaine, invisible, quasiment imperceptible, n’apprend rien aux enfants qui se trouvent éloignés du champ des opérations. À l’inverse, la guerre suivante fit grandir, à tous les sens du terme, les enfants qui en furent les témoins. Le héros du roman de Calaferte découvre derrière la noirceur des événements la noirceur inhérente à l’être humain : son opportunisme, son égoïsme, son immoralisme… C’est ainsi que C’est la guerre peut être lu comme un roman d’initiation quand Mon père sera de retour pour les vendanges ne peut l’être que comme le récit de l’extraordinaire attachement d’un fils à son père, que la séparation imposée par la guerre met à l’épreuve.

 

  • 52 Julien Gracq, « Le Roi Cophetua », in La Presqu’île [1970], Paris, J. Corti, 2007, p. 192-193.

27Quel enseignement dispensent à l’intention des lecteurs les romans de guerre dont un enfant est le héros ? De toute évidence, le regard que l’enfant pose sur des faits auxquels il n’a pas été préparé et qui dépassent son entendement permet à ceux qui n’ont pas vécu ces événements mais qu’ils connaissent parfaitement grâce aux relations qu’ils en ont lues par ailleurs, de les reconsidérer en portant sur eux un regard redevenu vierge. Tous les points de repère habituels sont nécessairement déplacés, que ce soit celui des combattants sur le front, celui des épouses demeurées au foyer, et plus tard ceux des hommes impliqués dans la Collaboration ou œuvrant pour la Résistance. D’ordinaire, en effet, celui qui agit occupe légitimement la position de l’acteur autour duquel gravite l’intrigue fictionnelle. Même réformé, comme l’est le héros du « Roi Cophetua », le contemporain des événements ressent la guerre sous l’aspect d’un état de préoccupation constante : « De nouveau la guerre reflua sur moi du fond de l’horizon de pluie, et je fis de la main le geste agacé dont on chasse une guêpe »52. Or, durant les périodes de guerre, l’enfant demeure passif, et, de ce fait, est réduit à n’être dans le drame qui se déroule qu’un figurant interprétant les rôles qui lui sont traditionnellement dévolus en pareil contexte : l’écolier, l’auxiliaire de sa mère, l’orphelin… En effet, la guerre est par définition affaire d’adultes. L’école, l’église, les membres de sa famille lui enjoignent de se conformer aux modèles que ses aînés ont érigés en valeurs mais en les exécutant sur un mode mineur : entonner des chants patriotiques, prier pour les morts, plus tard participer au culte rendu au maréchal Pétain, dénoncer les juifs et les gaullistes qu’il connaît.

  • 53 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 38 (souligné dans l’original).

28Habitués à régler leur comportement sur ceux des « grands », les « petits » édictent leurs propres règles en se fondant sur celles qui sont appliquées par les adultes. Ainsi le jeune héros du roman d’Olivier Larizza est-il privé de la compagnie de son meilleur ami, dont le père n’a pas été mobilisé, parce que conférant un tour pratique à la distinction communément établie entre les combattants et les embusqués, « Le grand Alphonse, notre chef de bande, décida […] de nous diviser en deux camps : ceux dont les pères se battaient au front, et ceux dont les pères moisissaient à la maison »53. Parfois, néanmoins, les initiatives prises par les enfants peuvent être jugées répréhensibles par les adultes. Désireux d’imiter les héros que sont pour tous les soldats, les enfants spontanément veulent affirmer leur vaillance en jouant à la guerre. Mal leur en prend :

  • 54 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 16.

Les enfants.
— À quoi on joue ?
— À la guerre.
Un homme proche a entendu. Je reçois un coup de pied aux fesses54.

  • 55 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 154-155.
  • 56 Ibid., p. 39.
  • 57 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 134.

29Mais, loin de se plaindre, les enfants se font un titre de gloire des coups que leur ont administrés leurs parents pour les « récompenser » de leurs exploits belliqueux : « La gifle, celle qui faisait vraiment mal, celle qui fouettait comme du cuir, ils s’en vantaient avec fierté, la fierté de l’homme qui endure la souffrance »55. Et, surtout, les enfants privilégiant leurs sentiments propres au détriment des opinions que veulent leur imposer par la contrainte du groupe les autres enfants, se rebellent spontanément voire instinctivement contre toute attitude qu’ils perçoivent comme injuste : « C’était ça, la guerre : on n’avait même plus le droit d’être fier de son papa »56. Ils sont aussi capables de se forger par eux-mêmes une opinion qui diffère de celle qu’ont adoptée les adultes : « Avec les copains, on chante Maréchal on chie là. Un vieux qui a un béret sur le coin de l’œil. C’est ceux de la Légion du Maréchal. […] Avec les copains, on dit que ces vieux-là c’est des vieux cons »57. Toutefois, faire les farauds dissimule mal la vulnérabilité qui est propre à leur âge et qui requiert la présence d’adultes à leurs côtés.

  • 58 Ibid., p. 21.
  • 59 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 11.
  • 60 Gaston Biron, in Paroles de poilus, p. 103-104.
  • 61 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, p. 24.

30« — C’est quoi, la guerre ? »58, interroge le héros du roman de Calaferte qui, l’effet de surprise passé, s’inquiète soudain du futur. « Oui, nous étions deux enfants ignorant tout de l’avenir »59, constate l’enfant dans Mon père sera de retour pour les vendanges, qui n’est pas dupe du fait qu’une même détresse étreint son cœur et celui de son père quand ils évoquent les mois à venir. En réalité, face à ce cataclysme que constitue l’état de guerre, l’enfant a constamment peur. Et, il est d’autant plus effrayé qu’il s’avère inapte à exprimer par des mots cette peur qui sans cesse le taraude. « […] je t’assure que la mort ne me fait pas peur et si quelquefois dans mes lettres je laisse percer un certain découragement, je ne voudrais pas que l’on croie que c’est par peur »60, affirme Gaston Biron dans l’une des lettres qu’il adresse à sa mère. L’homme dissimule la peur qu’il éprouve ; l’enfant, lui, l’exprime. Quand la guerre se déroule au loin, quand son père se trouve au loin, l’enfant est constamment sous l’emprise de son angoisse : il craint que son père ne revienne pas, qu’il soit blessé, qu’il souffre de la faim, du froid, de la fatigue… Lorsque la guerre fait partie de son quotidien, l’enfant est aussi à tout moment paralysé par l’effroi : il a peur d’avoir faim, d’avoir froid, d’être arrêté, torturé, tué peut-être. Si les jeunes hommes qui combattirent lors des deux guerres appartinrent à une génération sacrifiée, les enfants qui, de près ou de loin, vécurent une période de guerre peuvent affirmer qu’ils eurent, eux, une enfance sacrifiée. Miroirs retournés du roman de guerre qui fait la part belle aux adultes, les quelques récits relatant la guerre vue à hauteur d’enfant narrent à première vue une autre histoire, mais dans les faits restituent la même épouvante qui s’empare naturellement de tout être humain face à cette fin du monde que constitue un conflit armé. En ce sens, ce que le romancier ne veut exprimer explicitement dans un roman mettant en scène des adultes, le narrateur empruntant la voix de l’enfant ne peut, lui, qu’en faire la matière de son récit. Et, la vérité sortant de la bouche des enfants, ces romans que l’on pourrait tenir pour marginaux, s’avèrent essentiels pour la compréhension de ce que représente concrètement vivre une période de guerre. L’adulte parlant avec la voix de l’enfant délivre un message peut-être plus empreint de vérité que l’adulte s’exprimant en son nom propre, car somme toute, comme le résume Céline : « On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté »61.

Haut de page

Notes

1 Pierre Schoentjes, Fictions de la Grande Guerre. Variations littéraires sur 14-18, Paris, Classiques Garnier (Travaux de la littérature moderne et contemporaine), 2008, p. 11.

2 Voir dans ce domaine tout particulièrement Thierry Aprile, Pendant la Grande Guerre. Rose, France, 1914-1918, illustrations de Nicolas Thers et Nicolas Wintz, Paris, Gallimard Jeunesse, 2004.

3 Joseph Delteil, Les Poilus [1926], Paris, Grasset (Les cahiers rouges), 1994, p. 37.

4 Ibid., p. 38.

5 Louis Calaferte, C’est la guerre [1993], Paris, Gallimard (Folio), 1996, p. 11.

6 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, Paris, Pocket, 2003, p. 9.

7 Ibid., p. 10.

8 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 13.

9 Joseph Delteil, Les Poilus, p. 38.

10 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 10.

11 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 13.

12 Ibid.

13 Ibid., p. 16.

14 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit [1932], Paris, Gallimard (Folio), 1972, p. 28.

15 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 21.

16 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, p. 22.

17 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 17.

18 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 10.

19 Pierre Drieu La Rochelle, La Comédie de Charleroi [1934], Paris, Gallimard (L’Imaginaire), 1996, p. 23.

20 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 38.

21 Ibid., p. 86.

22 Ibid.

23 Ibid., p. 56.

24 Ibid., p. 75 (souligné dans l’original).

25 Ibid., p. 67 (souligné dans l’original).

26 Voir notamment Julien Gracq, Un balcon en forêt, Paris, J. Corti, 1958 et Claude Simon, Les Géorgiques, Paris, Minuit, 1981.

27 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 117.

28 Ibid., p. 123.

29 Ibid., p. 134.

30 Ibid., p. 162.

31 Ibid., p. 188.

32 Pierre Schoentjes, Fictions de la Grande guerre…, p. 111.

33 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 49.

34 Louis Calaferte, C’est la guerre, respectivement p. 101, 104, 106.

35 Ibid., p. 111.

36 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 178.

37 Voir par exemple, Henri Barbusse, Le Feu. Journal d’une escouade [1916], Paris, Le Livre de poche, 1999 ; Pierre Loti, Soldats bleus. Journal intime 1914-1918, Alain Quella-Villéger, Bruno Vercier (éd.), Paris, La Table ronde, 1998 ; Paul Tuffrau, 1914-1918. Quatre années sur le front. Carnets d’un combattant, Paris, Imago, 1998.

38 Jean Norton Cru, Du témoignage [1930], Paris, Allia, 2008, p. 95-96.

39 Pierre Chausson, in Paroles de poilus [1998], Jean-Pierre Guéno, Yves Laplume (dir.), Paris, Librio, 2000, p. 38 ; Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 41.

40 Maurice Antoine Martin-Laval, in Paroles de poilus, p. 22-23 ; Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 64-65.

41 Maurice Maréchal, in Paroles de poilus, p. 39 ; Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 80.

42 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 66.

43 Ibid., p. 24.

44 Ibid., respectivement p. 27, 78, 26.

45 Henri Aimé Gauthé, in Paroles de poilus, p. 14.

46 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 15.

47 Joseph Thomas, in Paroles de poilus, p. 135.

48 Lazare Silbermann, ibid., p. 139.

49 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 149.

50 Ibid., p. 204.

51 Ibid., respectivement p. 12, 13, 119.

52 Julien Gracq, « Le Roi Cophetua », in La Presqu’île [1970], Paris, J. Corti, 2007, p. 192-193.

53 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 38 (souligné dans l’original).

54 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 16.

55 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 154-155.

56 Ibid., p. 39.

57 Louis Calaferte, C’est la guerre, p. 134.

58 Ibid., p. 21.

59 Olivier Larizza, Mon père sera de retour pour les vendanges, p. 11.

60 Gaston Biron, in Paroles de poilus, p. 103-104.

61 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, p. 24.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Michel Bertrand, « Les Première et Seconde Guerres mondiales à hauteur de regards d’enfants »Elseneur, 29 | 2014, 67-83.

Référence électronique

Michel Bertrand, « Les Première et Seconde Guerres mondiales à hauteur de regards d’enfants »Elseneur [En ligne], 29 | 2014, mis en ligne le 27 mars 2024, consulté le 25 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1763 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1763

Haut de page

Auteur

Michel Bertrand

Aix-Marseille Université

Michel Bertrand est maître de conférences HDR en littérature française du XXe siècle à Aix-Marseille Université. Il a auparavant enseigné dans diverses universités africaines la littérature française et la pratique théâtrale. Ses domaines de recherche concernent le Nouveau Roman et les phénomènes d’intertextualité et d’intergénéricité théâtrale et romanesque. Il a publié de nombreux articles sur Samuel Beckett, Eugène Ionesco, Jean Genet… Il a récemment dirigé la publication du Dictionnaire Claude Simon (Paris, H. Champion, 2013). Le Tramway, véhicule de la mémoire. L’intertextualité chez Claude Simon est en voie de parution (Paris, H. Champion, 2015).

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search