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Comptes rendus

Frédérique Toudoire-Surlapierre, Colorado

Marie Hartmann
p. 170-172
Référence(s) :

Frédérique Toudoire-Surlapierre, Colorado, Paris, Minuit (Paradoxe), 2015, 174 p.

Texte intégral

1Pour qui souhaite initier une recherche sur le rôle de la couleur dans les arts, l’ouvrage de Frédérique Toudoire-Surlapierre est intéressant. Elle indique dès l’introduction : « La couleur se présente comme le médiateur idéal des transferts entre littérature et arts, puisqu’elle est capable de transformer, par des adjectifs de couleur notamment, ce qu’on voit en ce qu’on lit, qu’elle facilite l’opération mentale de représentation chez le lecteur » (p. 9). Puis, l’ensemble du volume contient des références à la littérature française et étrangère, dans les genres de la poésie et du roman essentiellement, mais aussi à des arts visuels, peinture et cinéma. L'auteure mentionne en particulier Godard, Tarkovski et Pasolini. De plus, l’essai a une dimension de manuel. Il récapitule le changement de rapport de la littérature à la couleur à partir de Rimbaud et Mallarmé. Il montre la concomitance de l’évolution entre poésie et peinture sur ce point, en rappelant la modification qu’opère le mouvement pictural de l’impressionnisme : « L’impressionnisme engage un mouvement de déconstruction mimétique qui passe par une désolidarisation de l’objet et de sa couleur. Cette désolidarisation permet de retrouver des impressions originelles, voire pulsionnelles […] » (p. 45). Il résume les différentes approches philosophiques de la couleur depuis Platon et Aristote jusqu’à Kant et Goethe, mais encore Merleau-Ponty, Lyotard, Deleuze et Guattari. Il comporte de nombreuses références à l’historien d’art Georges Didi-Huberman. Il propose un rappel des analyses scientifiques de la couleur suite aux découvertes de Newton et du débat opposant les partisans du spectre coloré qu’il a défini, aux autres. En outre, le deuxième chapitre, intitulé « Manières d’y croire », revient sur la corrélation entre l’usage de la couleur et la religion chrétienne. L’auteure écrit : « […] la couleur est d’abord religieuse, l’art est au service de la foi chrétienne. L’usage de la couleur découle de la représentation du Christ » (p. 53). Cette mise en relation trouve un nouveau développement dans la réflexion sur « l’art des médias », réflexion nourrie par d’importantes citations des Mille plateaux de Deleuze et Guattari. L'ouvrage de Frédérique Toudoire-Surlapierre mêle ainsi histoire littéraire et histoire de l’art, rappels philosophiques et scientifiques pour mener finalement une approche plutôt sociologique qui met en avant ce que les couleurs révèlent des représentations qu’une société se fait d’elle-même.

2En effet, l’analyse du travail des artistes, soutenue par ces multiples discours savants, est conduite d’abord en suivant deux axes. D’un côté, l’auteure décrit la part de nature ou de culture que la présence des couleurs expose (« La façon dont chaque écrivain les agence, les mélange ou au contraire les sépare révèle de quel côté on fait pencher la balance : du côté de la culture ou du côté de la nature », p. 11). De l’autre, elle montre que la couleur comme modalité de la perception est une rencontre avec l’objet qu’elle dévoile et dissimule. Elle affecte le rapport aux autres mais également à soi. Synthétisant ces deux approches, Frédérique Toudoire-Surlapierre conclut sur ce point en indiquant : « La couleur est l’expression la plus évidente et en même temps la plus raffinée de la nature humaine, elle permet de se réconcilier avec la nature, à commencer par la sienne » (p. 172).

  • 1 Elle le nomme Avatars, p. 163.

3Puis, ayant établi les fonctions de la couleur (fonction de symbolisation et fonction de mémorisation visuelle, p. 11), l’auteure détaille la pensée de Goethe : « [Il] croit à l’effet des couleurs sur l’esprit et les sentiments : la couleur agit sur l’être humain, elle n’est pas seulement une réaction individuelle, elle possède aussi un impact sur l’inconscient des peuples, de sorte qu’il existe un inconscient collectif des couleurs propre à chacune des communautés » (p. 39). En liant ces deux constats, elle analyse l’imaginaire collectif américain. Elle note l’opposition entre Absalon, Absalon ! de Faulkner, dans lequel « Chair blanche et sang noir stigmatisent le symbole de la décadence et de la dépravation d’une Amérique qui cherche à se défaire d’un crime originel » (p. 160), et un roman comme Autant en emporte le vent, dans lequel « Margaret Mitchell propose une autre fable des Blancs et des Noirs beaucoup plus valorisante pour les Américains : la plantation devient l’espace commun d’un paradis perdu pour les Blancs comme pour les Noirs » (p. 161). Revenant sur les couleurs de l’Amérique, celle des Noirs, des Blancs, mais également celle des Peaux-rouges, elle montre que « [l]a littérature américaine choisit de se donner le beau rôle, succombant à la tentation de renier ses couleurs de peau (celles des Indiens et des Noirs), même si c’est sans doute aussi sa manière de hisser le drapeau blanc et de renégocier les tensions internes de sa triade colorée » (p. 161). Cependant, un autre type de transposition marque le changement en train de s’opérer dans cet imaginaire collectif. Prenant comme exemple le film Avatar1 de James Cameron, elle souligne : « Ce film révèle la façon dont la culture américaine renégocie actuellement la couleur de la peau : elle transforme la couleur de l’humain et déplace l’homme dans une autre nature (une nature ostensiblement artificielle et irréelle). Le bleu [du corps de ces avatars] est ainsi une image de synthèse, et cette prouesse technologique dit un désir d’uniformité qui a besoin à tout prix d’être réalisé – fût-il synthétique » (p. 163). Ces études d’exemples donnent une forme de réponse aux trois questions qui orientent la dernière partie de cet ouvrage : « Comment la littérature américaine dispose-t-elle des couleurs ? Peut-on dire qu’il existe une ligne de couleurs propres à l’Amérique ? Peut-on identifier ces couleurs et quels rapports entretiennent-elles avec la dialectique nature-culture ? » (p. 130).

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Notes

1 Elle le nomme Avatars, p. 163.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marie Hartmann, « Frédérique Toudoire-Surlapierre, Colorado »Elseneur, 30 | 2015, 170-172.

Référence électronique

Marie Hartmann, « Frédérique Toudoire-Surlapierre, Colorado »Elseneur [En ligne], 30 | 2015, mis en ligne le 29 novembre 2023, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1689 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1689

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Auteur

Marie Hartmann

Université de Caen Normandie

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Droits d’auteur

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