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Éric Benoit, De la littérature considérée comme énergie

Solenne Montier
p. 168-172
Référence(s) :

Éric Benoit, De la littérature considérée comme énergie, Paris, Eurédit, 2022, 322 p.

Texte intégral

1C’est au prisme de la notion d’énergie qu’Éric Benoit nous invite à concevoir l’histoire littéraire du XVIIIe au XXe siècle. Le livre, issu d’articles publiés en 2017 et en 2019 dans la revue Modernités, propose un dense parcours des réflexions sur l’énergie et ses usages littéraires au long cours. Cette synthèse éclaire les croisements entre la littérature et la théologie, la rhétorique, la linguistique, l’épistémologie, l’éthique ou encore la politique. Entendue à la fois comme un mot, une idée, une métaphore, un style ou un idéal (tantôt moral, tantôt esthétique), l’énergie est étudiée à différentes échelles et montrée à l’œuvre dans tous les genres littéraires. Organisée en deux volets qui analysent respectivement l’énergie de l’écriture et l’énergie de la lecture, la réflexion se donne pour but d’analyser trois enjeux majeurs : la tension entre la forme d’une œuvre et les forces dynamiques qui la traversent, l’articulation entre l’épuisement de l’énergie matérielle et le rêve d’une énergie infinie, et l’interrogation sur la valeur de l’énergie, tour à tour créatrice et mortifère.

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2La première partie analyse chronologiquement les rapports entre écriture et énergie, définie selon son étymologie comme un mouvement de mise en œuvre, d’actualisation. Éric Benoit envisage l’ère des Lumières comme un premier pivot qui infléchit la conception de l’energeia : au modèle statique d’un Dieu premier moteur insufflant une énergie extrinsèque à la matière se substitue une lecture matérialiste qui valorise l’énergie et place sa source au cœur de la matière. En témoigne l’œuvre de Diderot, attentive à la transmission émotionnelle de l’énergie, de son origine corporelle aux effets potentiellement politiques du jeu théâtral. Les discours révolutionnaires et les œuvres musicales des deux dernières décennies du XVIIIe siècle confirment la fortune de la notion. Des pages convaincantes sont consacrées à la pratique mozartienne de l’anacrouse, ces notes à la fin d’une mesure qui confèrent un élan énergique à la mesure suivante. Sur le terrain littéraire, Sade réhabilite l’énergie en lui conférant le statut de vertu, tandis que William Blake en fait une « joie éternelle » et créatrice, dans une perspective prométhéenne et luciférienne riche d’une longue descendance. Le romantisme parachève cette évolution et peut se comprendre selon Éric Benoit comme une esthétique de l’énergie, objet de fascination qui inspire les héros aussi bien que les motifs romanesques de Stendhal et Hugo.

3Le deuxième chapitre, notamment fondé sur le roman balzacien, démontre l’influence du modèle épistémologique de la thermodynamique sur la création littéraire, alors même que les travaux de Sadi Carnot sur le principe de l’entropie, « selon lequel l’univers évolue vers un état homogène de probabilité maximale » (p. 8), sont alors peu connus. La question de l’énergie vitale est au cœur du projet romanesque de Balzac, qui conçoit la vie humaine comme un mécanisme. La Peau de chagrin figure l’alternative entre la rétention de l’énergie, c’est-à-dire le choix de « tuer les sentiments pour vivre vieux », et la dépense de l’énergie par le plaisir, qui conduit à « mourir jeune en acceptant le martyre des passions » (p. 59). Cet axe de lecture s’avère également fructueux pour interpréter L’Or du Rhin et Siegfried, opéras dans lesquels Wagner envisage la sublimation de l’énergie par le renoncement à la toute-puissance. Dans le sillage du travail de Max Müller, les mythes solaires imprègnent l’imaginaire européen du XIXe siècle et structurent l’oscillation de l’énergie entre deux pôles. Baudelaire, Mallarmé, et Rimbaud explorent ainsi la fragilité de l’énergie, parfois figée et toujours menacée d’épuisement, mais susceptible d’être relancée par l’imagination, l’enfance, la sensualité ou encore la poétique elle-même. Zola fait partie des écrivains fascinés par le « rêve néguentropique du mouvement perpétuel » (p. 8). Opérateur fictionnel fécond, ce fantasme est pourtant démenti par un emballement excessif de l’énergie, porteur de mort pour les personnages mis en scène (Jules Verne, Alfred Jarry). À la même époque, la composante pulsionnelle de l’énergie est également exploitée par la psychanalyse freudienne, qui assimile la cure à une régulation homéostatique des énergies psychiques.

4L’élan vital est au cœur du troisième chapitre. Richement commentés à leur époque, le postulat de Gustave Le Bon selon lequel il existe une énergie intra-atomique et l’énergétisme de Wilhelm Ostwald donnent le ton des réflexions du début du XXe siècle. L’énergie est placée au premier plan par Bergson, qui opère un changement de paradigme en faisant « passer d’une pensée des formes matérielles mécaniques à une pensée des forces spirituelles dynamiques », ancrées dans une « force intérieure invisible » (p. 114) à l’œuvre dans les êtres vivants. Sous la forme de la volonté, l’élan vital traverse l’être humain pour créer de l’énergie, à rebours du principe de l’entropie. Éric Benoit consacre ensuite deux analyses détaillées à Charles Péguy et à Teilhard de Chardin, théologien jésuite. Le premier voit dans l’épisode de Gethsémani l’articulation entre l’énergie divine et l’énergie humaine de Jésus et liste les manifestations du mouvement perpétuel (parmi lesquelles l’espérance), tandis que le second imagine avec optimisme l’avènement d’une « Énergétique humaine », dernier stade de l’évolution caractérisé par une synergie de l’humanité dans l’Amour.

5Le chapitre « Pulsions et dépenses » examine d’abord le risque d’une valorisation totalitaire de l’énergie, actualisé par la Terreur révolutionnaire et le futurisme de Marinetti. Les surréalistes dissocient au contraire l’énergie et la pulsion de mort, en plaçant dans le rythme préverbal l’étincelle de la création. Éric Benoit passe ensuite en revue les manières de décharger, de sublimer, voire d’exorciser l’énergie violente par le pouvoir des mots, dans l’écriture de Michaux, d’Artaud et de Pierre Jean Jouve. Il accorde un statut particulier à l’œuvre de Bataille, influencée par les découvertes de Georges Ambrosino en physique nucléaire, qui oppose les modes de dilapidation de l’énergie à l’accumulation des richesses dans la morale bourgeoise.

6La première partie se clôt par un aperçu de la littérature après 1945, examinée à l’aune des nouveaux modèles de la physique quantique et de la relativité. Beckett construit un « univers de l’épuisement de l’énergie » (p. 168), tandis que Deleuze et Derrida, à travers les notions de flux et de force, pensent la création de l’énergie au-delà des structures figées.

  • 2 Éric Benoit prolonge ici les réflexions menées dans son livre Dynamiques de la voix poétique (...)

7Ce panorama historique constitue l’apport le plus stimulant de l’ouvrage, révélateur des mutations historiques ayant infléchi la définition du terme et les dialogues à distance entre écrivains, théoriciens et scientifiques. Il est complété par plusieurs analyses stylistiques convaincantes, qui montrent notamment le rôle des enjambements pour traduire dans le rythme les modulations de l’énergie2.

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8La deuxième partie de l’ouvrage défend l’idée d’une « énergétique de la réception » et examine les points de passage entre la lecture et l’action. Éric Benoit interroge la conception de la lecture comme activité, mais aussi la « factitivité » du texte (p. 193), qui agit en retour sur les émotions, les pensées, et l’identité du lecteur.

9Le point de vue des écrivains est d’abord donné à entendre : si, dans la première moitié du XIXe siècle, domine l’idée que l’œuvre est un vecteur d’émancipation qui transmet son énergie au lecteur, la possibilité d’un effet pratique et politique de la lecture est mise en doute à partir de 1850. Flaubert et Mallarmé identifient dans la posture passive une crise de la lecture, tout en appelant de leurs vœux des lecteurs énergiques, capables de saisir les intentions de l’auteur et de construire activement la signification de l’œuvre. L’impératif d’une lecture active et exigeante, également défendu par Nietzsche, est valorisé par Proust : l’auteur de La Recherche y voit en effet un travail de gestation qui transforme chaque lecteur en créateur, susceptible de devenir à son tour un écrivain. En 1948, Sartre propose une vision nuancée de la lecture, dont une part nécessairement passive consiste à suivre l’impulsion donnée par l’auteur.

10Éric Benoit retrace dans le chapitre suivant les trois principaux jalons des théories pragmatiques de la lecture. Blanchot, Foucault et Barthes considèrent la lecture comme un acte qui (re)donne vie à l’œuvre : « L’énergétique de la lecture est une dynamique de débordement et d’“inépuisement” infini du sens (ce que Derrida appelle la dissémination) » (p. 244). Dans les années soixante-dix sont mises en évidence les opérations mentales menées par le lecteur pour faire l’expérience de la fiction et en combler les lacunes (Iser, Eco, Picard). À la suite de Paul Ricœur, les années quatre-vingt ouvrent la voie d’une approche existentielle et éthique de la lecture, à même de modifier nos affects, d’accroître notre puissance d’agir (Yves Citton) et de modifier nos façons de vivre par le biais d’une « énergie prospective » (Marielle Macé). Enfin, la lecture peut s’avérer thérapeutique, lorsqu’elle répare l’énergie du trauma, et en inverse les effets par une énergie au second degré qui maîtrise la violence du texte (Hélène Merlin-Kajman). Énergie et action semblent fusionner dans ce chapitre, qui confirme la perméabilité extrême de la notion d’énergie, aussi récurrente que labile.

11Le croisement du sacré et du profane, l’un des fils rouges de l’ouvrage, est examiné en détail dans le dernier chapitre. Éric Benoit rappelle que « les théories littéraires, esthétiques, modernes, de la lecture, héritent de [la] généalogie religieuse, théologique de l’“application” actualisante » (p. 275), qui fait agir le lecteur par identification aux personnages sacrés. En cherchant à distinguer le texte littéraire des textes religieux et de la propagande, il aboutit au constat que les frontières tiennent moins aux types de textes qu’à la spécificité de l’energeia de la lecture littéraire, qui échappe à la prescription grâce à la distance critique et à la déconnexion entre l’émotion ressentie et le mécanisme de la croyance.

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12À travers le large spectre des exemples convoqués, Éric Benoit montre que la circulation de l’énergie est un angle pertinent pour saisir les évolutions de l’histoire littéraire dans ses interactions avec d’autres champs disciplinaires. Risque corollaire de cette approche, l’extension maximale de la notion tient peut-être à la double nature de l’énergie, impulsion à la fois vécue subjectivement et dépendante d’un parti pris éthique. Ce livre pourra être lu avec profit en diptyque avec l’ouvrage de Dominique Rabaté, Petite physique du roman (des années 1930 à aujourd’hui) (Paris, Corti, 2019), qui propose vingt études de cas pour examiner la double énergétique à l’œuvre dans le geste d’écriture, issu de l’auteur et du texte lui-même, entre élan et frictions. La série d’interrogations et de dualités mises en évidence par Éric Benoit (énergie externe ou interne, finie ou infinie, mortifère ou créatrice) se caractérise par son étonnante continuité. Elle résonne également dans le contexte actuel, marqué d’une part par l’épuisement des ressources disponibles qui donne une force croissante à l’imaginaire apocalyptique et semble inviter à concilier énergie et mesure, mais aussi par les réflexions sur les voies de l’empowerment psychique et politique du lecteur.

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Notes

2 Éric Benoit prolonge ici les réflexions menées dans son livre Dynamiques de la voix poétique (Paris, Classiques Garnier, 2016) sur les effets de la diction et du rythme sur l’écriture et la lecture.

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Pour citer cet article

Référence papier

Solenne Montier, « Éric Benoit, De la littérature considérée comme énergie »Elseneur, 38 | 2023, 168-172.

Référence électronique

Solenne Montier, « Éric Benoit, De la littérature considérée comme énergie »Elseneur [En ligne], 38 | 2023, mis en ligne le 14 novembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1488 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1488

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Auteur

Solenne Montier

Membre associée du LASLAR

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