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Littératures, no 86, 2022, L’Ombre de Proust et de Faulkner dans la littérature de langue française (XXe-XXIe siècles), Jean-Yves Laurichesse, Patrick Marot (dir.)

Marie-Hélène Boblet
p. 161-166
Référence(s) :

Littératures, no 86, 2022, L’Ombre de Proust et de Faulkner dans la littérature de langue française (XXe-XXIe siècles), Jean-Yves Laurichesse, Patrick Marot (dir.).

Texte intégral

1Le numéro 86 de la revue Littératures se consacre aux échos de Proust et de Faulkner dans les romans de Giono, Beckett, Perec, Simon, Bergounioux, Michon, Goux, Millet ou Glissant. La réception de leurs œuvres en France dans les années trente les oppose. Tandis qu’il invectivait l’enfermement proustien dans la psychologie et la mondanité, Sartre en revanche lança Faulkner, ainsi que Malraux dont la préface à Sanctuaire (1933) est restée un texte d’anthologie. Le tragique de l’Histoire des années trente faisait évidemment résonner le sens du Fatum et l’enfermement des Sartoris dans une chaîne de catastrophes désespérantes dont nulle volonté, nulle énergie ne sauraient venir à bout. Mais la puissance d’interpellation des deux auteurs les rapproche. Le numéro insiste judicieusement sur la résonance et la convergence des traces laissées par chacun d’eux sur leurs cadets. Dans une perspective qui excède l’histoire littéraire, il s’agit de peser leur puissance d’inspiration et d’attraction, d’apprécier leur rôle de modèle ou de contre-modèle.

2Dans le substantiel article qui ouvre le numéro, « Proust entre le nihilisme schopenhauerien et le symbolisme schellingien », Patrick Marot résume les étapes de sa réception, des années trente aux années quatre-vingt, et la diversité des interprétations, parfois antithétiques. Tandis que Gracq le considère comme un terminus, celui de l’Absolu littéraire, Valéry perçoit que le romancier s’intéresse non pas au réel, mais à la vie : l’énergie imaginaire et spéculative, le génie analytique des possibles tissent des réseaux que font foisonner la richesse des images, la complexité syntaxique, les hyperbates. La tension entre la fluidité émotionnelle et la solidité architecturale expliquera l’intérêt des formalistes à l’égard de cette œuvre inclassable. Mais dès 1930, le questionnement métaphysique qu’elle abrite, dans le sillage de Schopenhauer, est perçu par Beckett : son essai Proust révèle le travail du négatif, de l’absence et de l’oubli, constitutifs de la mémoire, de l’identité et du « temps incarné ». Ainsi Proust, usant de ses références philosophiques pour repenser l’ambition heuristique et théorique de la littérature, confirme la féconde complexité de la pensée du roman. La fragmentation des expériences, la saturation de la phrase, l’expérience de la perte, rapprochent Proust de Faulkner, mais le premier retrouve le schéma métaphysique de l’explicatio-complicatio quand le second échoue à renouer avec la transcendance. Lydie Parisse, elle, dans l’article « Beckett “admirateur” de Proust », détecte en l’essai empreint de schopenhauerisme le questionnement d’un écrivain en devenir, alors secrétaire de James Joyce. Le pessimisme anthropologique du jeune Beckett s’y trouve confirmé : la peur de la solitude et de la déréliction génère le fétichisme des « épiphanies » dont Joyce a théorisé la notion et la valeur spirituelle – et dont le jeune exégète fait la liste. Tandis que la dissolution de l’identité, « processus ininterrompu de transvasement », prépare l’idiotie des personnages beckettiens, l’extase résurrectionnelle annule la séparation induite par la perception entre l’objet et le sujet, à la faveur d’une « vision » ou « expérience mystique » mise en scène dans Film (1964). L’accès à un « réel idéal » où fusionnent le sujet et l’objet rappelle les oxymores du Temps retrouvé : le réel sans être actuel, l’idéal sans être abstrait n’y sont-ils pas donnés par l’œuvre d’art, qui sauve de l’angoisse de la déchirure ? On comprend l’intérêt et le salut qu’offre Proust à Beckett.

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3Deux contributions s’intéressent aux représentations de lectures d’enfance. André-Alain Morello dans « Giono à l’école de Proust » compare les mises en scène de la lecture, les sites et les initiateurs de Jean le bleu et de « Combray », tous deux divisés en côtés, et souligne la part d’investissement libidinal dans la lecture de projection. Quittant le pôle de la réception pour celui de la création, il lit dans Noé, roman-autobiographie, un écho du Temps retrouvé. En revanche, même lorsque Perec mentionne ses lectures d’enfance, aucun développement mémoriel ne se déploie dans Un homme qui dort. Julien Roumette analyse comment le choix énonciatif de la deuxième personne y dit la coupure du sujet avec lui-même. Lire « Perec à la lumière de Proust », c’est mesurer au fil des textes successifs la distance entre les deux écrivains, entre le temps retrouvé et le temps non tant perdu que disparu, entre l’extase résurrectionnelle et le « cri silencieux assourdissant » devant la Shoah. C’est aiguiser le sens tragique de W ou le souvenir d’enfance. Je me souviens, trois ans plus tard, propose une autre plongée mémorielle, à partir d’éclats banals, peu personnels, tandis que Récits d’Ellis Island, obliquement impliqué, dit le sentiment d’exil de la condition juive. Pourtant, dans La Vie mode d’emploi, Perec lie les questions de la mémoire et de la perte à celle de la création artistique comme dans Le Temps retrouvé. Mais il le fait sur un mode humble et discret : « Écrire : […] essayer de laisser, quelque part, un sillon, une trace, ou quelques signes », lit-on finalement dans Espèces d’espaces.

4Plus récemment, Jean-Paul Goux semble à Jean-Yves Casanova l’écrivain de sa génération le plus marqué par l’héritage de Proust, même s’il s’en distingue par les « discontinuité et continuité du temps » dans sa propre œuvre. La reprise de figures et de lieux caractérise en effet les triptyques Les Champs de fouille et Les Quartiers d’hiver. Mais elle donne à l’espace une double architecture, archaïque et poétique : à partir d’une fragmentation originelle que ne ressent pas le narrateur proustien, le récit de Goux compose une unité et « fabrique du continu » « contre l’irréversibilité du temps ». Là où Proust par les réminiscences de la mémoire involontaire sort du temps et résiste à la pulsion de mort, Goux, sans pouvoir l’abolir, assigne à l’écriture le pouvoir de lutter contre la déliaison. Il revient parallèlement à Faulkner de tenir le passé pour une réserve non de souvenirs mais de projections vers un futur désirable, ce qui annule la mélancolie de la nostalgie.

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5C’est ensuite à la place faite à Faulkner par la France que se poursuit le numéro, et à leur « longue histoire d’amour » dont Frédérique Spill résume les médiations (Coindreau, Sartre, Malraux) – et les étapes : le voyage de l’auteur en France en 1925, les traductions rapides et successives des années trente, à côté de celles de Dos Passos, Steinbeck, Hemingway ou Caldwell, qui propulsent le roman américain sur la scène littéraire française. La réception des Français exonère Faulkner de la réduction régionaliste, au point qu’elle en oblitère l’inscription dans le Sud et son histoire. Ils « inventent » le Faulkner qui, par le behaviorisme, la puissance brute des émotions, les sauve de la tradition de l’analyse psychologique et prépare le Nouveau Roman. Au-delà, la génération des Michon, Bergounioux ou Glissant lit autre chose. « Cela que j’appelle Faulkner » est, pour Michon, le condensé d’une « constellation émotive » et d’un ethos d’écrivain que déplie Agnès Castiglione. Même origine rurale, déshéritée, indigne, même sentiment d’exil intérieur, de perte et de deuil dans Absalon, Absalon ! ou Vies minuscules. Ne devons-nous pas Michon à Faulkner, puisque ce « Père du texte » l’éleva vers l’écriture ? En se concentrant sur la trilogie des Snopes, Olivia Scelo examine la proximité entre l’évocation faulknérienne des fermiers du Sud, self-made men devenus propriétaires esclavagistes, et celle que livre de sa Corrèze d’origine un Bergounioux qui s’est lui-même penché sur le style des Larrons de Faulkner, et sur la façon démocratique dont la parole leur est donnée. L’héritage rural et social qui leur est commun les met à même distance du monde urbain, domestiqué, arraisonné. Mais au-delà de la tension critique sensible dans les deux univers, c’est le mode et l’objet de la représentation faulknérienne qui intéressent Pierre Bergounioux : la variation des points de vue et la polyphonie rendent la complexité des situations telles qu’elles sont éprouvées. Comme Michon ou Simon, il retient l’ambition phénoménologique de l’américain. Élargissant l’horizon à Édouard Glissant, Jean Bessière interroge le caractère ambivalent et paradoxal de ces réceptions qui minorent Faulkner tout en le saluant : Bergounioux le lit à partir de Flaubert et de l’impertinence du réalisme occidental, Michon à partir de Beckett et de l’absence ou de la néantisation, Glissant à partir de la disgénie des Noirs et des Blancs. Il détaille l’appropriation intéressée à laquelle chacun se livre et interprète ces variations comme « l’appel indéfini » de la littérature dans le contexte français des années 1960 à 2000, aussi loin de Sartre et du Nouveau Roman que du texte intransitif.

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6Deux articles font un pas suivant, et tissent une relation entre les éléphants et nos contemporains. Après avoir rappelé la présence de Proust dans l’œuvre du Prix Nobel 1985, Alastair B. Duncan repère les traces de Faulkner non seulement sur lui, mais sur les membres du collectif Inculte. En amont, donc, Le Vent fait écho et rend hommage à Absalon, Absalon ! comme le récit de La Route des Flandres, condamné aux hypothèses et aux fantasmes, échappe à toute vérification. Parallèlement, le Faulkner retraduit par François Pitavy doit beaucoup à Claude Simon, à l’acclimatation à son écriture « a-littéraire » (Claude Mauriac). En aval, cette langue simonienne, nourrie des libertés syntaxiques et des participes présents de Faulkner, autorise Mathieu Larnaudie, Arno Bertina, Mathias Enard ou Maylis de Kerangal à oser, au nom de la justesse, s’écarter de la règle. Sylvie Vignes, elle, s’oriente vers quelques romanciers et nouvellistes de la toute fin du XXe et du XXIe : Anne Hébert, Claude Pujade-Renaud, Hubert Mingarelli et Marie-Hélène Lafon. L’influence de Faulkner se lit au plan du thème (crise de la famille, crise du savoir), du personnel romanesque (idiotie, détresse), du schéma narratif ou énonciatif (récits délinéarisés, en focalisation interne, monologues intérieurs). Si la nouvelle Bon en émotion de Marie-Hélène Lafon dicte le titre de l’article, c’est que ces récents récits fondent leur force sur l’intrigue, l’action et l’émotion, et parient sur la complexité suggérée par les simples d’esprit.

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7Il appartient à Jean-Yves Laurichesse de conclure le numéro comme Patrick Marot l’avait initié, en rapprochant les deux monstres sacrés. Il déplie dans « Les deux côtés de Siom » la double intertextualité repérable chez Richard Millet. L’ombre du géant américain « qui ressassait des histoires de familles maudites, de larrons, d’idiots […], tout ce qui ne cesse de s’engendrer et de se détruire » plane sur La Gloire des Pythre, L’Amour des trois sœurs Piale et Lauve le pur. Seul de sa génération marquée par lui et analysée plus haut, Millet crée un univers romanesque, celui de Siom, « pour sauver un monde perdu », comme Faulkner avait construit le comté de Yoknapatawpha. Il assume l’ambition du roman de créer à partir du réel « un cosmos personnel », de « sublimer le réel [Viam] en apocryphe [Siom] », d’ouvrir et de fluidifier le temps. La Gloire des Pythre rappelle ainsi le trajet des Sutpen, leur malédiction, l’oralité narrative et l’épaisseur heuristique de la langue d’Absalon Absalon !. Ma vie parmi les ombres perpétue en arrière-plan le fil généalogique des Pythre. Mais le nouveau personnage de Pascal Bugeaud, écrivain, l’ancrage autobiographique et la récurrence des phénomènes extatiques de mémoire involontaire révèlent la fécondité du dialogue de Millet avec Proust. Ce roman ne raconte-t-il pas la naissance d’une vocation ? La mémoire, le lieu, le légendaire, conclut Jean-Yves Laurichesse, rapprochent Millet de Faulkner et de Proust, mais aussi du second Giono et de Claude Simon.

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8Ce numéro de Littératures, révélant l’intertextualité à l’œuvre au fil des générations, met en évidence la fécondité de la Modernité. Il récapitule ce que doivent à Proust ou Faulkner des romanciers comme Giono, Claude Simon, Richard Millet ou Jean-Paul Goux, des écrivains comme le narrateur de Vies minuscules, l’essayiste de La Cécité d’Homère, le penseur du « tout-monde » et de la relation. Intuitionnant leur présence spectrale chez, plus proches de nous, un Mingarelli, une Lafon ou les membres du collectif Inculte, il vérifie la puissance éthique esthétique du dialogisme littéraire entendu comme dialogue avec les morts.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marie-Hélène Boblet, « Littératures, no 86, 2022, L’Ombre de Proust et de Faulkner dans la littérature de langue française (XXe-XXIe siècles), Jean-Yves Laurichesse, Patrick Marot (dir.) »Elseneur, 38 | 2023, 161-166.

Référence électronique

Marie-Hélène Boblet, « Littératures, no 86, 2022, L’Ombre de Proust et de Faulkner dans la littérature de langue française (XXe-XXIe siècles), Jean-Yves Laurichesse, Patrick Marot (dir.) »Elseneur [En ligne], 38 | 2023, mis en ligne le 14 novembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1458 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1458

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