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Tallemant des Réaux : l’ambiguïté de l’amateur

Tallemant des Réaux, the Ambiguity of an Amateur Writer
Lilia Coste
p. 143-158

Résumés

Méconnu en son temps, Tallemant des Réaux est révélé comme auteur par la publication en 1834 des Historiettes, son œuvre inachevée, restée secrète depuis 200 ans. Il se présente dans son œuvre en amateur de Lettres, habitué des salons mondains. Cette représentation corroborée en partie par ses contemporains paraît paradoxale au vu de la totalité de son œuvre qui témoigne d’une intense activité d’écrivain. Tallemant des Réaux a fait partie de ces amateurs de différentes conditions qui fréquentent les lieux de sociabilité mondaine consacrés aux loisirs lettrés. Ce cadre lui a donné la liberté de s’essayer à des pratiques d’écriture en marge de l’espace public dont il a su tirer parti dans une démarche de création qui le rapproche des auteurs de métier. L’exemple indéterminé de Tallemant qui oscille sur la ligne de partage entre amateurs et auteurs illustre la difficulté à saisir tous les amateurs dans une catégorie unique.

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Texte intégral

  • 1 Antoine Furetière, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français [1690], Gen (...)
  • 2 Sur les liaisons sémantiques entre public et publication, voir l’ouvrage d’Hélène Merlin-Kajman, Pu (...)
  • 3 Le privilège attaché à l’impression d’un ouvrage authentifie l’identité sociale de l’auteur et la q (...)
  • 4 Antoine Furetière, Dictionnaire universel…, art. « Auteur ».

1L’amateur déterminé par son goût, son plaisir ou ses pratiques est pris depuis le XVIIe siècle dans un faisceau de définitions qui le place au centre de l’activité culturelle. Dans la définition de Furetière, l’amateur est celui « qui aime quelque chose. Il ne se dit point de l’amitié, ni des personnes. Il est amateur de l’estude, des curiosités, des tableaux, des coquilles. [A]mateur de la Musique, des beaux Arts, le peuple est amateur de nouveautez »1. Cette approche met l’accent sur le goût et le plaisir de l’amateur qui, dans le domaine des belles-lettres, le distinguent de l’auteur, soucieux d’obtenir une reconnaissance publique2 par la qualité de son ouvrage. Comme le souligne Furetière, c’est l’impression3 qui établit le statut d’auteur : « AUTEUR, en fait de Littérature, se dit de tous ceux qui ont mis en lumiere quelque livre. Maintenant on ne le dit que de ceux qui en ont fait imprimer »4. Le goût mondain pour le divertissement estompe ces différences de motivation dans les lieux de sociabilité où amateurs et professionnels des Lettres ont contribué collectivement à promouvoir la culture du loisir lettré, marqué par l’écriture galante. La Guirlande de Julie est un exemple célèbre de création collective née dans le salon de Rambouillet et à laquelle ont participé des amateurs, tels le marquis de Montauzier, le marquis de Rambouillet, Tallemant des Réaux, ainsi que des auteurs, Chapelain, Conrart, Gombauld. D’autre part, la logique de la publication réservée à l’auteur s’affaiblit au regard du grand nombre de recueils collectifs qui éditent dans les années 1650-1660 des pièces galantes composées aussi bien par des professionnels des Lettres que par des amateurs anonymes.

2Cet espace mondain ne fait pas l’unanimité parmi les professionnels des Lettres et Sorel, dans « Les loix de la galanterie », se moque des apprentis « galands de différentes conditions » qui fréquentent le grand monde :

  • 5 Charles Sorel, « Les loix de la galanterie », in Nouveau recueil des pièces les plus agréables de c (...)

La Noblesse s’estant attribué principalement cette prerogative de s’elever au-dessus des autres hommes, il n’y a point de doute que la Galanterie luy sied mieux qu’à qui que ce soit, principalement lorsqu’elle s’est conservee de temps immemorial par l’exercice des armes ; de sorte que les enfants des hommes de robbe et des riches financiers, n’ont point tant de grace à faire les Galands, et ce leur est une vertu moins naturelle5.

La satire est principalement dirigée contre les codes de l’apparence soutenus par la distinction des rangs qui structure la société de l’Ancien Régime, mais fait entendre en arrière-fond la critique des pratiques littéraires qui se diffusent dans le public au détriment des bonnes Lettres. Unis dans la galanterie, ces amateurs se distinguent par leur condition sociale d’origine et l’on constate que les financiers sont classés dans la catégorie la moins honorable.

  • 6 Gédéon Tallemant des Réaux, Historiettes [1834], Antoine Adam (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque (...)

3L’exemple de Tallemant des Réaux illustre cette tension entre l’amateur et l’auteur de métier. Fils de financier, amateur et familier des salons mondains, il est méconnu à son époque. Son œuvre restée secrète, les Historiettes6, est publiée comme Mémoires pour la première fois en 1834 et 1835 par le marquis Hippolyte de Châteaugiron, associé à Louis Monmerqué et Jules-Antoine Taschereau. Tallemant cultive le paradoxe dans les Historiettes. À la différence de ses contemporains mémorialistes célèbres, le cardinal de Retz et La Rochefoucauld, qui partagent dans leurs récits le fort sentiment d’appartenir à une haute aristocratie auréolée de ses origines héroïques, Tallemant se représente dans les Historiettes en chroniqueur mondain, amateur de potins.

4Cette image qui fait écho aux descriptions railleuses de Sorel concorde difficilement avec une œuvre globale conséquente, tenue secrète pendant deux siècles, et dont on connaît mieux les contours aujourd’hui.

  • 7 Gédéon Tallemant des Réaux, Le Manuscrit 673, Vincenette Maigne (éd.), Paris, Klincksieck, 1994, p. (...)

5Quatre manuscrits sont connus grâce aux tables des contenus que Tallemant a indexés : le Gros Recueil, le Recueil de grand papier, le Recueil marbré, le Grand Portefeuille. Émile Magne a identifié le Recueil marbré, conservé à la BNF sous la cote 19142 et le Recueil de grand papier sous la cote 19145. Le Gros Recueil et le Grand Portefeuille n’ont pas été retrouvés. Deux autres recueils, qui ont initialement appartenu à Monmerqué, ont été légués à la bibliothèque de La Rochelle à la fin du XIXe siècle et y sont catalogués sous les numéros 672 et 673. Selon Vincenette Maigne qui a établi une édition critique du Manuscrit 673 en 1994, les deux manuscrits de La Rochelle paraissent provenir initialement du Grand Portefeuille7. Ces recueils contiennent quelques textes de la main de Tallemant qui voisinent avec les écrits d’anonymes, d’hommes de Lettres ou de personnalités connues dans le grand monde. Une pièce inédite dans le Manuscrit 672, le brouillon de sa tragédie, Edipe, fait comprendre que Tallemant n’était pas dépourvu d’ambition littéraire.

  • 8 Épître au père Rapin, citée par Monmerqué (éd.) dans la notice sur Tallemant des Réaux, Historiette (...)

6À côté de ces volumineux manuscrits, des textes oubliés dans divers recueils ont été découverts au fil du temps par plusieurs chercheurs, Louis Monmerqué, Georges Mongrédien, Roger Zuber. Les poèmes, sonnets, rondeaux, épigrammes, et deux épîtres, montrent que Tallemant s’était entraîné à la poésie. Mis à part l’épître au père Rapin (1688)8, qui a recueilli la conversion de Tallemant en 1685, les autres pièces en vers sont des ouvrages de jeunesse.

7Dans le classement qu’il a établi des écrivains du XVIIe siècle, Alain Viala range Tallemant parmi différents amateurs de Lettres, dont la disparité des situations empêche toute représentation unifiée. Même dans cette catégorie Tallemant représente un cas isolé, caractérisé par sa position éminente dans le monde des salons qu’il est seul à partager avec le poète Voiture, dont les œuvres ont été également publiées après sa mort, mais qui fut protégé de l’anonymat par son statut d’académicien. Que reste-t-il de la différence entre l’amateur et l’auteur de métier dans le cas ambigu de Tallemant ? Les confidences de Tallemant révèlent un type particulier d’amateur, formé à l’école des salons mondains et dont l’activité littéraire, restée confidentielle, est soutenue par un désir d’écrire, perceptible dans toute son œuvre. N’est-ce pas le désir d’écrire qui crée une différence essentielle entre l’amateur et l’auteur professionnel, dont les affects disparaissent dans le polissage d’un ouvrage destiné à la publication ?

  • 9 HII, p. 811-827.

8L’Historiette autobiographique, « Les amours de l’Autheur »9, et les Manuscrits 672 et 673 de La Rochelle témoignent de la multiplicité des pratiques que Tallemant a explorées dans une démarche créative qui n’est pas allée jusqu’à son terme, la publication des Historiettes. L’étude du processus de création montre à quel point la frontière peut être ténue entre l’amateur et l’auteur de métier.

À l’école des salons mondains

9Tallemant semble avoir traversé la société des Lettres de son époque en amateur, bien que les rares témoignages de ses contemporains, l’abbé Marolles et son ami intime Maucroix, nuancent la figure de dilettante qui se profile dans le texte des Historiettes.

  • 10 Michel de Marolles, abbé de Villeloin, Suite des Mémoires de Michel de Marolles, Paris, A. de Somma (...)

10Tallemant avait fréquenté le cercle de l’abbé Marolles10 et il est cité parmi les auteurs qui se sont distingués dans la composition d’épigrammes, aux côtés de Gombaud, Racan, Colletet :

  • 11 Ibid., p. 246.

Pour les Epigrammes Françoises, nous avons des Autheurs à qui nos Voisins ne sçauroient contester les avantages de la Primauté, et qui n’en doivent gueres aux Anciens […] : monsieur l’Abbé Taleman, qui tourne ses pensées si delicatement, monsieur des Ruaux, son frere […]11.

Le talent de Tallemant pour les épigrammes est attesté, mais sa légitimité d’auteur semble éclipsée par celle de son frère l’abbé qui avait, il est vrai, rejoint l’Académie française et était connu comme homme de Lettres pour avoir publié une traduction des Vies des hommes illustres de Plutarque.

  • 12 HII, p. 846-853.

11Maucroix, chanoine de Reims, portraituré dans l’Historiette « La marquise de Brosses et Maucroix »12, éclaire plus directement la personnalité de Tallemant :

  • 13 « Tallemant des Réaux », Mercure de France, Paris, Société du Mercure de France, novembre-décembre  (...)

Le 10 novembre, mourut à Paris, dans sa maison près la porte de Richelieu, mon cher ami M. des Réaux : c’étoit un des plus hommes d’honneur et de la plus grande probité que j’aie jamais connu. Outre les grandes qualités de son esprit, il avoit la mémoire admirable, écrivoit bien en vers et en prose et avec une merveilleuse facilité. Si la composition lui eût donné plus de peine, elle auroit pu être plus correcte. Il se contentoit peut-être un peu trop de ses premières pensées, car du reste il avoit l’esprit beau et fécond, et peu de gens en ont eu autant que lui. Jamais homme ne fut plus exact : il parloit en bons termes et facilement et racontoit aussi bien qu’homme de France13.

Dans cet éloge posthume, Maucroix souligne les qualités morales de son ami, admire sa virtuosité et ses dons de conteur, mais en revanche ne décèle pas dans son écriture la discipline et la méthode qui caractérisent le travail d’un écrivain accompli. Au moment où il écrit, Maucroix avait une riche carrière d’homme de Lettres derrière lui alors que Tallemant avait abandonné tout projet d’écrire pour faire face à la banqueroute familiale des années 1660 et se contentait d’enrichir ses manuscrits. Le souvenir que Maucroix conserve en mémoire se rapporte à une jeunesse passée et ne tient pas compte de la « suite du temps » qui a remodelé l’écriture de Tallemant dans les textes postérieurs.

  • 14 HII, p. 847.
  • 15 Jacques Favart, chanoine de Reims et exécuteur testamentaire de Maucroix, a rassemblé dans ses recu (...)

12L’Historiette « La marquise de Brosses et Maucroix » décrit Maucroix avant qu’il ne devienne chanoine en 1647 : « ce garçon est bien fait, a beaucoup de douceur et beaucoup d’esprit, et fait aussi bien des vers et des lettres que personne […] »14. À cette époque-là, les deux amis cultivaient une même liberté d’esprit et de mœurs, menant une vie de divertissements mondains et s’essayant sans prétention à une poésie légère, goûtée et pratiquée par le public des salons qu’ils fréquentaient en commun. Les recueils Favart15, découverts par Louis Paris peu avant la publication des Historiettes, réunissent de nombreuses pièces galantes écrites par Maucroix qui renvoient à cette période et reflètent une individualité bien différente de celle de l’homme de Lettres érudit qu’il deviendra. Ces premiers écrits de Maucroix sont comparables à la production de jeunesse de Tallemant, en particulier aux rondeaux qu’il avait composés à l’intention de sa cousine, Mme d’Harambure, pour lui déclarer son amour. Ces rondeaux étaient connus pour avoir été publiés dans des recueils collectifs, mais Tallemant semble révoquer ces poésies légères dans son Historiette autobiographique « Les amours de l’Autheur ». Les textes colligés dans les manuscrits de La Rochelle montrent en effet une évolution de ses goûts qui l’ont éloigné de la période galante de ses débuts, sans entamer sa passion pour les Lettres, qu’il a cultivée jusqu’à la fin de sa vie.

  • 16 HII, p. 811.

13Appartenant à une famille de financiers, Tallemant n’était pas destiné à faire son entrée dans le monde des Lettres. Ses études au collège et le plaisir de la lecture des romans lui donnent le goût des Lettres. Il rappelle dans son Historiette autobiographique qu’on le surnommait « chevalier » : « On m’appeloit ainsi à cause que j’estois fou de l’Amadis »16. Cette passion lui insuffle le désir d’écrire qui se réalise dans le cercle de Marie Legoux, une jeune veuve de trente ans dont il tombe amoureux à l’âge de dix-huit ans et qui demeure sa maîtresse durant cinq ans. Elle lui fait aussi découvrir les divertissements mondains de la vie de salon et les plaisirs de la conversation en compagnie de « beaux esprits ». Ce parcours initiatique conduit Tallemant à faire ses premières armes en poésie. Il participe aux échanges de rondeaux qui animent la vie du cercle mais, lucide sur la médiocrité de ses vers, faits par amour pour sa maîtresse, il ne les a pas conservés. En revanche, Tallemant insère en note dans son Historiette un couplet caché, écrit en réaction à la remarque condescendante de son rival en amour, l’abbé de Cerisy, homme de Lettres réputé, qui l’avait qualifié d’écolier :

  • 17 HII, p. 813.

Mon rival, il est vray, vous avez du mérite
Contre vous ma force est petite.
Vous en faites peut-estre aussy trop peu d’estat :
David estoit ainsy mesprisé par Goliath17.

Piqué dans son amour-propre, Tallemant a rédigé ces vers imités d’un air à la mode qui témoignent d’une volonté précoce de se mesurer aux professionnels des Lettres et annoncent déjà la pointe acérée de l’épigramme, sa poésie de prédilection. C’est l’émulation qui stimule son écriture comme le montrent les Historiettes.

14Les rondeaux dédiés à sa cousine donnent un aperçu de sa production galante qui tranche avec les vers précédents. La première strophe extraite du rondeau « Désespoir amoureux » adressé à Climène, illustre la première manière de Tallemant :

  • 18 Georges Mongrédien, « Les poésies de Tallemant des Réaux », Revue d’histoire littéraire de la Franc (...)

C’en est fait, je me meurs, Climène,
Je vais assouvir vostre haine,
Rien n’est si proche que ma mort,
Et certes je n’ay point de tort
De vouloir accourcir ma peine18.

La versification, on le voit, est aisée, et l’emphase de l’expression parfaitement conventionnelle dans ce type de poésie. Ces rondeaux de jeunesse ont été choisis pour figurer dans le Nouveau recueil de divers rondeaux (1650) et le Recueil des plus belles poésies (1654), signifiant qu’ils répondaient aux attentes du public. L’inspiration amoureuse a fortement marqué la poésie galante qui séduit de nombreux amateurs et lecteurs, comme en témoigne la vogue des recueils collectifs au XVIIe siècle. Il s’agit là de poèmes tels qu’on en trouve en abondance dans les recueils du temps, aussi Tallemant ne tire-t-il aucune vanité d’auteur de ses créations qui confirment seulement sa qualité d’amateur de salon.

  • 19 Robert Descimon et Christian Jouhaud, La France du premier XVIIe siècle, 1594-1661, Paris, Belin, 1 (...)

15Le cercle de Marie Legoux qui a initié Tallemant à la poésie n’avait pas l’éclat des salons qu’il a fréquentés plus tard, celui de Catherine de Rambouillet puis celui de Madeleine de Scudéry. Mais cette première expérience a marqué un tournant important dans son existence en l’éveillant au plaisir de l’écriture dans une oisiveté libre de contraintes. Son choix de vie conduit Tallemant à refuser le métier de conseiller auquel le destinait son père, première étape vers un anoblissement19 qui aurait conforté son rang social mais compromis son indépendance :

  • 20 HII, p. 572.

Je me résolus donc, voyant que mon père n’était pas homme à me donner de bien qu’en me mariant ou me faisant conseiller, et je haïssais ce métier-là, outre que je n’étais pas assez riche pour jeter quarante mille écus dans l’eau ; je me résolus donc à me marier, mais à y prendre le plus de précautions que je pourrais20.

Le mariage est dans l’esprit de Tallemant un pacte de raison et une alliance judicieuse avec sa jeune cousine germaine lui permet d’accommoder les règles sociales avec ses occupations préférées.

  • 21 HI, p. 489.
  • 22 HI, p. 442-445.
  • 23 Paul Pellisson et Pierre-Joseph Thoulier d’Olivet, Histoire de l’Académie française, Paris, J.-B. C (...)

16Sans doute introduit par le poète Voiture auprès de la marquise de Rambouillet, Tallemant commence une nouvelle vie et poursuit son apprentissage en fréquentant son salon qui réunit le monde de la Cour, de l’aristocratie et des belles-lettres. Comme tous les invités de la marquise, Tallemant est fasciné par le personnage de Voiture dans son rôle de maître de cérémonie. Il reconnaît que Voiture « estoit un fort bel esprit, et on luy a obligation d’avoir montré aux autres à dire les choses galamment »21. L’Historiette « La marquise de Rambouillet »22 rappelle que Voiture s’ingénie à faire de la poésie une activité ludique dans laquelle il entraîne toute la société de Rambouillet. Il se pique de composer sans efforts et amène à sa suite ceux qui veulent s’exercer au jeu du madrigal ou du rondeau23. Se distinguant de Malherbe qui a été avant lui l’âme du salon, Voiture ouvre la voie à une poésie récréative qu’il met à la portée de chacun et développe les pratiques d’amateur dans le cercle.

17Lorsqu’il rejoint plus tard le cercle de Madeleine de Scudéry, Tallemant prend ses distances avec le modèle galant dont il constate l’épuisement dans le divertissement mondain. Il se souvient de l’exemple de Voiture qui a cédé à la facilité et dont les talents se sont gâchés dans la galanterie :

  • 24 HI, p. 490.

Il croyoit qu’ayant réussy en galanterie, il feroit de mesme en toute autre chose, et qu’à un homme de bon sens, quand il estoit nécessaire, toutes les connoissances venoient sans estudier. Ainsi il n’estudioit quasy jamais24.

S’imposant à lui-même une discipline de travail depuis ses jeunes années, Tallemant en critique l’absence lorsqu’il la constate chez autrui. L’oisiveté à laquelle il aspire est en réalité gouvernée par les contraintes qu’il se donne pour satisfaire une ambition d’auteur :

  • 25 HII, p. 817.

Pour moi, j’étais gai, remuant, sautant, et faisant une fois plus de bruit qu’un autre ; car quoique mon tempérament penchât vers la mélancolie, c’était mélancolie douce et qui ne m’empêchait jamais d’être gai quand il le fallait ; avec cela, la veuve me trouvait beaucoup de brillant dans l’esprit ; je ne sais pas si les autres étaient de son avis. J’étais de toutes les promenades, de tous les divertissements, et la belle ne pouvait rien faire sans moi ; aussi n’étais-je guère sans elle : j’étudiais tout le matin, et l’après-dînée, je la lui donnais tout entière25.

18Ce double « je » révélé dans le texte de l’Historiette autobiographique dessine un profil ambivalent d’amateur, le mondain brillant en société qui traverse toutes les Historiettes et le solitaire absorbé par ses occupations dans l’intimité de son cabinet de travail qui révèlent l’auteur. Les Manuscrits 672 et 673 de La Rochelle apportent la preuve d’un travail soutenu de collecte et de recherche sur de nouveaux langages et procédés d’écriture.

Les activités d’un solitaire : autour du recueil

  • 26 HI, p. 499. Une édition des œuvres de Voiture, annotée par Tallemant, est conservée à la bibliothèq (...)

19On apprend par les confidences de Tallemant qu’il avait de nombreux projets en préparation qui le rapprocheraient d’un professionnel des Lettres. Dans son avant-propos aux Historiettes, il prévoit d’écrire les « mémoires de la Régence d’Anne d’Austriche ». On sait d’autre part par l’Historiette « Voiture », qu’il travaillait à une édition annotée des lettres du poète : « Quelque jour, si cela se peut faire sans offenser trop de gens, je les feray réimprimer avec des notes, et je mettray au bout les autres pièces que j’ay pu trouver de la société de l’hostel Rambouillet »26. Il n’écarte pas l’idée de publier pour des ouvrages qui se rattachent à un domaine spécialisé, l’histoire, ou à une technique, l’édition critique, dans lesquels l’auteur reste à distance de son texte. En revanche, Tallemant maintient sciemment dans l’ombre ses créations personnelles, les Historiettes, et son essai de tragédie, Edipe, qui l’exposeraient au jugement public si elles étaient divulguées. Par ailleurs, on peut également s’interroger sur la destination finale de ses volumineux recueils personnels. Au vu de ces nombreux projets en suspens, l’activité littéraire de Tallemant semble marquée par une dispersion souvent associée à un travail d’amateur.

20À la lecture des manuscrits de La Rochelle qui suivent une ligne chronologique de 1640 à 1690, on constate que la démarche créative de Tallemant a été soutenue pendant dix ans, entre 1650 et 1660, lorsqu’il fréquentait le cercle de Madeleine de Scudéry. Par la suite, Tallemant s’est concentré sur son travail de collecte ou d’archivage afin d’enrichir le contenu de ses recueils personnels. Tallemant a-t-il renoncé à toute ambition littéraire ? La banqueroute familiale de 1660 semble avoir relégué l’écriture au second plan, mais Tallemant a conservé les pratiques lettrées héritées de la sociabilité mondaine du cercle de Madeleine de Scudéry.

  • 27 Les Chroniques du Samedi. Suivies de pièces diverses (1653-1654) ont fait l’objet d’une édition cri (...)

21La pratique de la mise en recueil était assez largement répandue à une époque où la production orale ou manuscrite des ruelles concurrençait celle des écrits publiés. À cet égard, le travail de collecte de Tallemant n’est pas différent de celui de Valentin Conrart, secrétaire perpétuel de l’Académie française et collectionneur lettré, dont la somme considérable de manuscrits aujourd’hui conservés à la bibliothèque de l’Arsenal a assis la position d’autorité dans le monde des Lettres. Pellisson, qui tenait registre de la production littéraire du cercle de Madeleine de Scudéry, se réclame de la même pratique. Tirant parti de la mode des recueils collectifs au XVIIe siècle, il a en outre réalisé un habile travail d’édition en donnant une unité et une identité à la création collective de ce cercle qui a été rassemblée sous le titre de Chroniques du Samedi27.

  • 28 Ce travail de recherche a été mené dans le cadre de ma thèse, soutenue en 2021 à l’université Paris (...)

22Les Manuscrits 672 et 673 de La Rochelle se situent dans cette mouvance, mais n’ont pas franchi eux non plus l’étape de la publication imprimée, bien que la présentation organisée des textes, choisis pour leurs formes et répertoriés par thème et par auteur, puisse en suggérer l’intention pour le Manuscrit 673. L’exploration interne28 de ces deux recueils nous a permis de reconstituer la progression de sa recherche d’écriture pendant les années les plus fécondes qui nous persuade que Tallemant était en quête d’une identité d’écrivain, distincte de l’identité sociale qu’il tenait de sa condition de famille. Il s’autorise de cette qualité d’auteur une seule fois, dans le titre de l’Historiette « Les amours de l’Autheur », et pourtant c’est bien la démarche créative d’un écrivain qui se révèle à la lumière des manuscrits de La Rochelle.

23L’édition critique du Manuscrit 673 de La Rochelle réalisée par Vincenette Maigne favorise l’accès à des pièces, essentiellement en vers, recueillies par Tallemant entre 1640 et 1690. L’actualité politique et sociale qui domine ces textes, dont une part importante est consacrée à la Fronde, absente dans les Historiettes, laisse penser que Tallemant travaillait simultanément sur ses Historiettes et sur son œuvre à venir : les Mémoires de la Régence d’Anne d’Autriche.

  • 29 Guillaume Colletet, L’Art poétique du Sr. Colletet, Paris, A. de Sommaville – L. Chamhoudry, 1658.
  • 30 Christian Jouhaud, Mazarinades : la Fronde des mots, Paris, Aubier, 1985.

24Les textes choisis par Tallemant appartiennent aux genres lyriques réactivés dans la poésie mondaine : sonnets, épigrammes, madrigaux, mais aussi couplets ou bouts-rimés, qui ont pris une orientation satirique pendant la Fronde pour faire place au rituel de l’éloge après 1660. Sous la pression des événements de la Fronde, la poésie se transforme en langue de communication offensive pratiquée par les auteurs professionnels, les amateurs et des anonymes qui saisissent des situations de guerre civile ou de famine dans des formes concises aux titres évocateurs : « Chanson sur la faim », « Chanson de Des Baraux sur la guerre », « Couplet sur la famine ». Les acteurs majeurs de la Fronde font l’objet de nombreuses invectives dont le vecteur privilégié est l’épigramme, genre préféré de Tallemant qui en a recueilli cinquante-huit, dont huit sont de son cru. L’épigramme exige une virtuosité et un esprit acéré pour en inspirer la pointe finale qui, comparée à la « queue du scorpion » par Guillaume Colletet29, est une arme efficace dans la satire. L’art de la pointe n’est pas toujours présent dans les textes de cette période, marqués par une licence et un libertinage qui les rapprochent de l’ensemble hétérogène des mazarinades décrit par Christian Jouhaud30. L’épigramme consacrée par Tallemant au chancelier Séguier, un personnage impopulaire épinglé dans plusieurs textes du manuscrit, illustre la réaction d’humeur que lui a inspirée une incivilité du chancelier :

  • 31 Vincenette Maigne, Le Manuscrit 673, F18v, p. 195.

Qu’il est dur au salut ce fat de chancelier
Cela le fait passer pour un esprit altier
Vain au-delà de toute borne
Ce n’est pas pourtant qu’il soit fier
C’est qu’il craint de montrer ses cornes31.

Rédigé à la hâte, le poème est allusif et seuls les initiés et contemporains de Séguier pouvaient en saisir tout le sens. La pointe ajuste la lâcheté notoire du chancelier, mais sa portée est déviée par une grivoiserie qui l’affaiblit. Plus tard, Tallemant a inséré cette épigramme dans son Historiette « Le chancelier Séguier » et rappelle les circonstances de la rédaction d’un texte qui présente le défaut d’être une première pensée, et dont il esquive la paternité :

  • 32 HI, p. 616.

Le chancelier a l’honneur d’être si sottement glorieux qu’il ne se desfule quasy pour personne. Un jour il n’osta quasy pas son chapeau pour M. Denets, evesque d’Orléans ; l’autre luy demanda s’il estoit teigneux. On fit une épigramme sur son incivilité32.

  • 33 HI, p. 613. « Freres frappards » est le terme injurieux donné aux moines.

Offensé par l’arrogance de Séguier, l’évêque d’Orléans lui adresse une remarque blessante qui a inspiré la pointe équivoque de Tallemant. Elle visait aussi les infidélités de l’épouse de Séguier : « Il y a eu de la rumeur en menage pour un certain maistre d’hostel qui n’estoit pas mal avec elle ; sans compter les moines ; car elle est devote, et les devotes sont le partage des freres frappards »33. Tallemant n’a pas renoncé à la médisance et enchaîne de nombreuses anecdotes dans son Historiette qui sanctionnent par le ridicule les faiblesses d’un homme de pouvoir jugé peu digne de sa fonction. La dérision l’emporte sur l’offense et permet de donner sa pleine mesure à une satire qui était nécessairement bridée par la concision de l’épigramme.

25La confrontation des manuscrits aux Historiettes permet de penser que Tallemant a renoncé à la concision des petits genres lyriques pour s’inspirer de pièces en prose plus amples, permettant d’insérer d’autres genres ou de mêler plusieurs formes.

26Le Manuscrit 672 réunit plusieurs formes d’écriture en vogue prélevées par Tallemant dans les lieux de sociabilité mondaine qu’il a fréquentés. La diversité des genres explorés suggère que Tallemant est à la recherche d’une poétique personnelle pour légitimer une identité d’auteur. Contrairement au Manuscrit 673, plus structuré, le Manuscrit 672 de Tallemant a conservé son caractère initial, celui d’une compilation de textes singuliers mais disparates. Il rend compte de pratiques textuelles proches de la conversation et archivées à la source, avant tout travail de récriture.

  • 34 Manuscrit 672, feuillets 32 à 47.
  • 35 Le texte sur microfilm souvent tronqué ne permet pas le déchiffrage de ces annotations.

27En collectionneur curieux, Tallemant choisit des raretés et des inédits. On trouve ainsi une copie34 du Voyage de Chapelle et Bachaumont, un exemple original de lettre en vers et prose écrite à quatre mains par François Le Coigneux, sieur de Bachaumont, et Claude-Emmanuel Lhuillier, dit Chapelle, qui relate leur voyage à Encausse à l’été 1656. Cette lettre à l’attention des frères Broussins circule en manuscrit avant d’être publiée en 1661. La copie de Tallemant est surchargée dans les marges d’annotations qui précisent les qualités des frères Broussins. Selon toute vraisemblance35, ils appartiennent comme les auteurs de la lettre aux milieux libertins que Tallemant avait également côtoyés. Dans les Historiettes, Chapelle et Bachaumont apparaissent à plusieurs reprises discrédités par l’impertinence de leurs mœurs et semblent exclus du monde des Lettres par Tallemant qui passe leurs écrits sous silence. Le Voyage n’avait pas encore été publié lorsqu’il rédige les Historiettes, et les autres œuvres mineures recueillies dans le Manuscrit 673, quelques pamphlets de Bachaumont au temps de la Fronde et des épîtres de Chapelle, ne certifient pas des talents d’écrivain. Néanmoins, on retrouve la verve libertine dans le Voyage qui est probablement l’œuvre la plus aboutie et la plus célèbre réalisée par Chapelle et Bachaumont. La copie abrégée de Tallemant écrite de sa main a le mérite de faire ressortir la différence entre l’écriture familière au naturel, prolongement habituel des conversations, et le caractère élaboré du texte imprimé, plus respectueux des convenances.

28La composition en vers et en prose se libère des règles établies et donne de l’aisance à l’exécution, comme le montre le court extrait de ce modèle de prosimètre :

  • 36 Manuscrit 672, feuillet 32.

Ses vers m’ont paru d’une manière sy aisée que m’estant imaginé qu’il estoit bien facile d’en faire de mesme,

Quoyque malade et paresseux,
Je n’ay pû m’empescher de mettre
Quelques uns des miens avec eux.
Ainsy le reste de la lettre
Sera l’ouvrage de tous deux36.

La relation de voyage se déploie dans une succession de paragraphes et de strophes qui ne contrarie pas la fluidité de l’ensemble. L’alternance entre prose et vers imprime un rythme au récit qui s’accorde avec la progression par étapes du périple des deux auteurs. On est confronté à une œuvre hybride qui estompe les distinctions de genre, montrant que la poésie est en voie de se transformer en langue de communication ouverte à la variété des styles et des thèmes. On ne peut affirmer que le style de ce récit a influencé celui des Historiettes, mais on y trouve la même veine, une liberté de ton et de mœurs irrévérencieuse à l’égard de l’autorité politique ou religieuse et le plaisir de rire et de faire rire.

29La majeure partie du Manuscrit 672 est liée aux productions à la mode qui circulent dans les lieux de sociabilité mondaine et on peut penser que Tallemant s’est laissé gagner par l’engouement collectif pour les nouveautés. Il s’est intéressé aux portraits mondains et en a réuni quelques-uns.

  • 37 HI, p. 204.
  • 38 Manuscrit 672, feuillets 142-145.

30Tallemant a recueilli à la source celui de la marquise de Maulny qu’il a rencontrée dans les cercles mondains où se pratiquait le jeu du portrait galant. Il consacre à la marquise une brève Historiette dans laquelle il souligne son éducation cultivée mais surtout sa galanterie : « C’est une fort jolie personne, mais il fallait être bien hardi pour l’espouser : c’était une terrible éveillée »37. Le « Portrait de madame la Marquise de Maulny par elle-même »38 représente un exemple typique du portrait galant qui allie dans une composition équilibrée et stylisée les traits physiques et moraux du sujet. La marquise se plie au jeu de la sincérité :

  • 39 Ibid., feuillet 142.

Puisque c’est la mode de faire son portrait il faut que je fasse le mien comme les autres, ce n’est pas que je ne sois présentement un peu défigurée, mais comme il n’y a pas d’apparence d’embellir après trente ans je vais vous dire comme je suis39.

  • 40 HII, p. 691.

Ces premières lignes soulignent la coquetterie de style qui caractérise la plupart des portraits composés en société par des amateurs de renom, avant qu’ils ne soient publiés plus tard en 1659 par Charles de Sercy et Claude Barbin dans le Recueil des portraits et éloges en vers et en prose, dédié à Son Altesse Royale Mademoiselle. Dédié à la Grande Mademoiselle et se réclamant des romans de Madeleine de Scudéry, le recueil était assuré de son succès. S’inspirant des genres mondains, Tallemant a été tenté par l’innovation du portrait qui est un instrument privilégié d’observation et de connaissance de l’individu, mais il se détache de cette forme galante lorsque la mode se répand, lancée selon lui par Madeleine de Scudéry : « Elle est encore cause de cette sotte mode de faire des portraits, qui commencent à ennuyer furieusement les gens »40. En réalité, Tallemant critique surtout l’effet de mode qui banalise les écrits passés dans la publication et leur ôte la saveur de l’inédit.

  • 41 HI, p. 106-132.
  • 42 HI, p. 382.

31Si Tallemant est à l’affût de toute innovation, c’est pour y découvrir la trouvaille qui donnerait un élan décisif et novateur à une production personnelle. C’est dans les ruelles que Tallemant a découvert la pièce essentielle qui allait étayer sa création la plus importante : les Historiettes. Mais cette trouvaille n’est pas conservée dans les manuscrits de La Rochelle ; elle se dissimule dans le corps même de l’œuvre, dans l’Historiette « Malherbe »41, qui est copiée mot pour mot à partir d’un manuscrit inédit, la Vie de Malherbe écrite par Racan dans les années 1650, après la mort du poète en 1628. Placée dans les toutes premières pages des Historiettes, « Malherbe » fait découvrir un homme aux couleurs multiples contrastant avec l’image traditionnelle du poète puriste. Le poète officiel de la cour d’Henri IV est représenté en conversation avec ses disciples, dans des moments privilégiés qui permettent de saisir sur le vif toutes les facettes de sa personnalité. En son particulier, Malherbe s’adonne souvent à l’humour grivois et ne recule pas devant l’obscénité. La tonalité de cette Historiette particulière ne dissone pas avec celle des autres Historiettes et laisse à penser que Tallemant a été le témoin de la scène. Tallemant ne cache pas ses sources. Il a fréquenté le poète Racan, jeune disciple de Malherbe et habitué des cercles mondains, et il admirait son génie naturel : « Jamais la force du génie ne parut si clairement en un autheur qu’en celui-cy »42. Racan lui a confié dans les années 1650 son manuscrit qui a été publié plus tard en 1672, à titre posthume, dans une version expurgée de toutes les anecdotes scabreuses, mais qui sont soigneusement conservées.

32Racan n’était pas convaincu par toute la rigueur de la « doctrine de Malherbe » et la première mouture de la Vie de Malherbe dont Tallemant fut le dépositaire se libère des enseignements du maître. Le récit de Racan emprunte ses qualités à la biographie et au portrait pour produire une forme mêlée qui se compare à « l’abrégé de vie » censé se réaliser dans le portrait mondain. Avec la Vie de Malherbe, Racan fait découvrir à Tallemant toutes les variations possibles d’une prose qui s’émancipe des contraintes de forme et de genre, sans se soucier de la publication imprimée de son texte. Sans véritable intrigue, le récit de Racan se déroule à la manière d’une conversation à bâtons rompus, en multipliant les anecdotes et les digressions par association d’idées. Tallemant s’inspire de cette technique et reproduit le procédé dans ses autres Historiettes-portraits. La filiation avec la Vie de Malherbe établit l’Historiette comme forme nouvelle permettant à Tallemant d’expérimenter un style mêlé, alliant le portrait, l’épigramme, le discours direct où la raillerie tient une place de choix. C’est le langage du personnage représenté qui va imprimer sa marque à l’Historiette et permettre de façonner des pièces uniques. La Vie de Malherbe devient entre les mains de Tallemant un objet malléable qu’il nomme Historiette avec une majuscule et dont il accentue selon sa fantaisie l’une des caractéristiques pour la tirer soit vers une micro-biographie ou un portrait, soit vers un micro-recueil d’anecdotes, en réunissant toutes ces pièces détachées en un même ensemble.

*

33L’étude des manuscrits de La Rochelle permet de saisir de l’intérieur la démarche créative d’un amateur de salons mondains. Mais ces manuscrits révèlent par ailleurs une ambition d’écrivain qui a nourri la vie de Tallemant et dont l’exutoire aura été une œuvre intime. Les Historiettes se situent par leur forme et leur langage à la marge des genres constitués et ne pouvaient être exposées en l’état dans l’espace public au XVIIe siècle. Formé à l’école des salons qui privilégie la position d’amateur, Tallemant a pu développer une créativité émancipée des contraintes de production permettant d’avoir des intuitions fulgurantes et d’apparaître en précurseur des poétiques de formes brèves qui émergeront plus tard, les Maximes (1665), les Caractères (1688) mais aussi les Menagiana (1693, 1694), auxquels les anecdotes de Tallemant ont été comparées.

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Notes

1 Antoine Furetière, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français [1690], Genève, Slatkine Reprints, 1970, art. « Amateur ».

2 Sur les liaisons sémantiques entre public et publication, voir l’ouvrage d’Hélène Merlin-Kajman, Public et littérature en France au XVIIe siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1994.

3 Le privilège attaché à l’impression d’un ouvrage authentifie l’identité sociale de l’auteur et la qualité de son écriture.

4 Antoine Furetière, Dictionnaire universel…, art. « Auteur ».

5 Charles Sorel, « Les loix de la galanterie », in Nouveau recueil des pièces les plus agréables de ce temps. En suite des “Jeux de l’inconnu”, et de “La Maison des jeux”, Paris, N. de Sercy, 1644, p. 4.

6 Gédéon Tallemant des Réaux, Historiettes [1834], Antoine Adam (éd.), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2 vol., 1960-1961. Je renverrai désormais à cet ouvrage sous les titres de HI et HII pour désigner chaque volume.

7 Gédéon Tallemant des Réaux, Le Manuscrit 673, Vincenette Maigne (éd.), Paris, Klincksieck, 1994, p. 179.

8 Épître au père Rapin, citée par Monmerqué (éd.) dans la notice sur Tallemant des Réaux, Historiettes, 3e éd., Paris, J. Techener, 1862, t. 6, p. 407-410.

9 HII, p. 811-827.

10 Michel de Marolles, abbé de Villeloin, Suite des Mémoires de Michel de Marolles, Paris, A. de Sommaville, 1657.

11 Ibid., p. 246.

12 HII, p. 846-853.

13 « Tallemant des Réaux », Mercure de France, Paris, Société du Mercure de France, novembre-décembre 1906, p. 69.

14 HII, p. 847.

15 Jacques Favart, chanoine de Reims et exécuteur testamentaire de Maucroix, a rassemblé dans ses recueils constitués entre 1674 et 1709, de nombreuses lettres et pièces poétiques composées par ce dernier. Ces recueils contiennent en outre une épître attribuée à Tallemant, Le Célibat, qui est une satire de jeunesse contre le mariage.

16 HII, p. 811.

17 HII, p. 813.

18 Georges Mongrédien, « Les poésies de Tallemant des Réaux », Revue d’histoire littéraire de la France, vol. 29, no 1, 1922, p. 49.

19 Robert Descimon et Christian Jouhaud, La France du premier XVIIe siècle, 1594-1661, Paris, Belin, 1996. L’anoblissement par la charge se développe avec l’expansion de la vénalité des offices au début du XVIIe siècle. L’arrêt du Conseil de décembre 1604 qui instaura la paulette confère aux familles bénéficiaires d’un office anoblissant un droit quasi héréditaire, moyennant l’acquittement d’un droit annuel. Ce phénomène favorise l’émergence et la consolidation d’une noblesse de robe.

20 HII, p. 572.

21 HI, p. 489.

22 HI, p. 442-445.

23 Paul Pellisson et Pierre-Joseph Thoulier d’Olivet, Histoire de l’Académie française, Paris, J.-B. Coignard, 1743. Pellisson note dans la biographie consacrée à Voiture : « C’est lui, au reste, qui renouvela en notre siècle les Rondeaux, dont l’usage étoit comme perdu depuis le temps de Marot », p. 277.

24 HI, p. 490.

25 HII, p. 817.

26 HI, p. 499. Une édition des œuvres de Voiture, annotée par Tallemant, est conservée à la bibliothèque de l’Arsenal. Tallemant n’a pas obtenu de privilège du roi pour la faire publier.

27 Les Chroniques du Samedi. Suivies de pièces diverses (1653-1654) ont fait l’objet d’une édition critique établie par Alain Niderst, Delphine Denis et Myriam Dufour-Maître, parue chez Champion en 2004.

28 Ce travail de recherche a été mené dans le cadre de ma thèse, soutenue en 2021 à l’université Paris Cité : Les “Historiettes” de Tallemant des Réaux, un roman de formation ?.

29 Guillaume Colletet, L’Art poétique du Sr. Colletet, Paris, A. de Sommaville – L. Chamhoudry, 1658.

30 Christian Jouhaud, Mazarinades : la Fronde des mots, Paris, Aubier, 1985.

31 Vincenette Maigne, Le Manuscrit 673, F18v, p. 195.

32 HI, p. 616.

33 HI, p. 613. « Freres frappards » est le terme injurieux donné aux moines.

34 Manuscrit 672, feuillets 32 à 47.

35 Le texte sur microfilm souvent tronqué ne permet pas le déchiffrage de ces annotations.

36 Manuscrit 672, feuillet 32.

37 HI, p. 204.

38 Manuscrit 672, feuillets 142-145.

39 Ibid., feuillet 142.

40 HII, p. 691.

41 HI, p. 106-132.

42 HI, p. 382.

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Pour citer cet article

Référence papier

Lilia Coste, « Tallemant des Réaux : l’ambiguïté de l’amateur »Elseneur, 38 | 2023, 143-158.

Référence électronique

Lilia Coste, « Tallemant des Réaux : l’ambiguïté de l’amateur »Elseneur [En ligne], 38 | 2023, mis en ligne le 14 novembre 2023, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1448 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1448

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Auteur

Lilia Coste

CERILAC / Thélème, Université de Paris Cité

Lilia Coste fait partie de l’équipe Thélème qui contribue à la recherche dans l’axe « Littérature et sciences humaines de l’Antiquité aux Lumières » au sein du CERILAC (Centre d’études et de recherches interdisciplinaires en lettres, arts et cinéma) de l’université Paris Cité. Elle a soutenu en 2021 sous la direction de Florence Dumora et de Pascal Debailly, à l’université Paris Cité, une thèse sur Les “Historiettes” de Tallemant des Réaux, un roman de formation ?. Elle a publié « Entre l’ana et l’anecdote : note sur les historiettes bigarrées de Tallemant des Réaux », Écrire l’histoire, no 17, 2017, p. 185-188, en ligne à l’adresse suivante : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elh/1243.

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